CONSÉQUENCES ET CONCLUSIONS
En matière scientifique, je n'aime pas Thyperbole : c'est une figure de rhétorique qui m'est peu familière, et dans ce travail je me suis efforcé d'éviter jusqu'à Tapparence de l'esprit de système et du parti pris, tous deux également éloignés de la vérité. Aussi, pour qu'on n'exagère pas ma pensée, je veux qu'il soit bien entendu que, dans mon opinion, si le tabac peut quelquefois déterminer certaines maladies, le plus souvent au contraire il n'agit
qu'à titre de causes pre'iii^o^an^e^. Mais j'ajoute que si cette prédisposition n'existait pas, les causes déterminantes communes resteraient souvent sans effet. On verrait conséquemment moins de congestions cérébrales, d'ataiie locomotrice, d'atrophie cérébrale, de paralysie, d'hypocondrie, etc., etc.
Qu'un homme ayant atteint l'apogée de sa taille, de ses forces et de sa constitution organique ; qu'un individu eu pleine puissance de ses facultés physiques, intellectuelles et morales, se détermine , par suite de quelques circonstances fortuites , à user du tabac, à fumer par exemple, qu'il n'en use qu'avec modération, qu'il ne fume qu'à l'air libre, qu'il évite le séjour prolongé dans une atmosphère chargée des émanations de la pipe ou du cigare , il est très probable qu'il pourra le faire sans inconvénient et que sa santé n'aura pas à en souffrir. Mais y a-t-il beaucoup de fumeurs qui n'aient commencé l'usage du tabac qu'à l'âge d'homme et qui en usent modérément? Les gens qui
abusent, a dit le D' Hiffelseim, sont innombrables, et très souvent le fumeur fume le plus qu'il peut ; il se lève en fumant et se couche en fumant (1).
C'est que, en effet , l'habitude du tabac une fois contractée devient un besoin aussi vif et aussi pressant que celui des aUments, à tel point qu'il en résulte une véritable souffrance pour ceux qui ne peuvent le satisfaire. « Je me rappelle, ditMérat (2), qu'un jour herborisant dans la forêt de Fontainebleau, je rencontrai un homme étendu par terre; je le croyais mort, lorsque m'approchant de lui, il me demanda d'une voix plaintive si j'avais du tabac, et, sur ma réponse négative, il retomba de silite sans connaissance. Cet état ne cessa que lorsque je lui eus amené un bûcheron qui lui en donna de suite plusieurs prises, et il nous raconta alors que s'étant mis le matin en route , croyant avoir sa tabatière, il s'était aperçu
(1) VnUm médicale, i. II. 1863.
(3) Dict. des sciences médicaUs, t. ILIY, p. 197.
qu'elle lui manquait ; qu'il avait marché tant qu'il avait pu, mais qu'enfin un besoin impérieux se Ifaisant sentir, il lui avait été impossible d'aller plus loin. »
« Je n'oublierai jamais, dit Foi^et (1), ce matelot de VAniigone qui vint me trouver pour un mal de gorge. Voyant à la saillie de la joue qu'il mâchait quelque chose : « Comment, lui dis-je, vous avez mal à la gorge et vous chiquez I — Major, me fépondit-U, depuis trois jours je n'ai plus de tabac I et en même temps il tire de sa bouche un peloton d'étoupe goudronnée. Les larmes qui roulaient dans ses yeux humectèrent mes paupières, et je partageai avec lui tm peu de tabac qui me restait. »
A ces faits, j'en veux ajouter un autre qui m'a été raconté par un témoin oculaire de l'événement auquel il se rattache et dont les journaux du temps, ont publié le dramatique récit.
(1) Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique, t. XV, p. 340.
En 1831 , des galeries nouvellement ouvertes dans les mines de Yillars, au bois Montzilprès Sahit-Etienne (Loire), furent submergées par l'irruption soudaine d'une grande masse d'eaux accumulées dans des galeries contiguës et abandonnées depuis plusieurs années.
Sur quinze ouvriers mineurs, surpris par les eaux, sept purent échapper à la submersion en se réfugiant dans un ^étage supérieur sans issue, où ils auraient infailliblement trouvé la mort sans le dévouement actif de la population de Saint-Etienne, et sans l'habileté et l'énergie des ingénieurs qui la dirigeaient.
Retirés de cet affreux réduit où, pendant sept jours, ils n'avaient pour toute nourriture que le cuir de leurs souliers et de leurs bretelles, ces malheureux sicceptaient des aliments avec d'autant plus d'empressement qu'ils ne leur étaient offerts qu'avec la discrétion sévère commandée par l'état déplorable de leur santé.
L'un d'eux, cependant, repoussa la tasse de bouillon qu'on lui présentait, déclarant que ce .
doQt il avait le plus pressant besoin, c'était de fumer une pipe de tabac.
Un de mes clients me citait, il y a quelques jours, un exemple qui prouve que l'habitude du tabac est comme la valeur : elle n'attend pas le nombre des années. En automne dernier, partant pour la chasse aux alouettes, il emmenait avec lui un enfant de dix à douze* ans pour tirer le miroir ; mais , arrivé aux portes de la ville , ce jeune auxiUaire s'arrêta court en disant : « D faut que je retourne, j'ai oublié mon tabac et je ne peux pas m'en passer I »
Ces observations montrent en même temps l'empire de Thabitude et combien on peut souffrir de la privation du tabac, mais elles ne prouvent nullement qu'on peut se livrer impunément à Tusage et à l'abus qu'on en fait.
L'ivrogne accoutumé aux boissons alcooliques doit beaucoup souffrir aussi de la privation de la liqueur, dont l'habitude semble lui imposer Tusage, puisqu'on en voit si peu qui ojit le cou-
rage de rompre avec elle; cela empêche-t-il Tabus des alcooliques d'être un poison léthifèreî Je mourrai, me disait un ivrogne à qui j'avais cru devoir dire la vérité sur le danger de son état , dans l'espoir de le corriger, je mourrai plutôt que de renoncer à Teau-de-vie. Et il mourut quelques mois après. Si je fais ce rapprochement, ce n'est point pour assimiler deux substances assurément bien différentes, mais c'est pour qu'on n'aille pas tirer de l'habitude du tabac des déductions erronées.
n est donc vrai qu'on abuse du tabac plus souvent qu'on ne pense, et à supposer, ce qui est fort contestable, que la plupart des consom^ mateurs en usent aujourd'hui avec modération, combien en pourrait-on compter qui, pour contracter l'habitude du cigare ou de la pipe , aient attendu Tâge de leur virilité ?
Sous ce rapport, je ne veux rien afiBrraer pour le passé, mais je puis rappeler un fait qui est à la connaissance de tout le monde. Tous les jours on rencontre des enfants de huit à dix
ans qui s'essaient avec des cigarettes ou des bouts de cigare ramassés dans les rues. A peine l'époque de la puberté a-t-elle sonné pour les élèves de nos lycées et de nos collèges que, à peu d'exception près, ils se mettent à fumer le cigare, et si la discipline du pensionnat ne leur permet pas de le faire au gré de leur désir, ils se dédommagent amplement les jours de sortie et pendant les vacances. On affirme qu'en Angleterre Tusage en est toléré dans quelques établissements d'instruction publique, et nous avons vu qu'un médecin a demandé que cette tolérance fût également accordée en France.
Or si l'on admet que le point de départ de ce travail est vrai , que mon raisonnement, au sujet de l'étiologie des maladies du système encéphalo-rachidien, est rigoureux, que les faits invoqués à l'appui de ma thèse sont exacts, que les abus du tabac sont fréquents et que mes appréhensions sont légitimes ; si l'on considère que la croissance de l'homme est à peine
terminée avant vingt-cinq ans (1), que, au dire des physiologistes, son corps jouit à peine à cet âge de la plénitude de ses forces organiques, « qu'il importe à l'avenir physique et moral de Tadolescent que ses actes reçoivent une salubre direction, et que le corps et Tesprit contractent des dispositions conformes aux lois de Thygiène et de la raison (2) ; » n'estil point du devoir des médecins, des pères de famille, des maîtres et de tous ceux qui ont un rôle dans l'éducation de la jeunesse, de lui interdire formellement l'usage du tabac?
On a comparé le cerveau des enfants à une cire molle qui conserve avec la plus grande facilité les impressions extérieures : rien n'est plus exact que cette comparaison, et l'on sait que c'est cette faculté qui constitue l'éducabilité. D'un autre côté, ainsi que Ta dit le docteur Bûchez, la puissance intellectuelle est un
(1) Boudin, Recueil de mémoires de médecine et de chirurgie militaires^ 1863, n» 39, p. 198.
(2) Michel UvT, Traité d'hygiène, 1. 1, p. 159.
germe qui, aussi bien que Tœuf renfermé dans Tovaire , a besoin d'être fécondé pour grandir et pour arriver à sa maturité. Mais de même que, dans le règne organique, la fécondation ne peut donner des résultats réguliers qu'à certaines conditions rigoureusement déterminées, de même, dans Tordre intellectuel et moral, l'enseignement qui est chargé de l'œuvre de la fécondation, n'atteindra le but si péniblement poursuivi qu'à certaines conditions que résume parfaitement le mens sana in corpore sano du poète. Que ces conditions soient négligées, troublées ou renversées , vous aurez dans Tordre organique des déviations de forme de situation, de rapports, des*absences ou des augmentations d'organes : des monstres. Dans Tordre intellectuel et moral, vous aurez des aberrations dans le jugement, des susceptibilités ou des bizarreries de caractère, des travers d'esprit, des défaillances dans l'intelligence et des lacunes dans la mémoire.
Dans le but d'étudier l'influence du tabac
sur les facultés intellectuelles, M. le D' BertUloD s*est livré en 1855-56 à une enquête qui a porté sur les élèves fumeurs ou non fumeurs de Técole polytechnique, c'est-à-dire sur tous sans autre distinction que l'usage du tabac, et il est arrivé à cette conclusion, que le nombre des fumeurs s'accroît progressivement à mesure que le classement est plus défavorable. L'extrait suivant fera apprécier toute la valeur de cet important document.
« Si après avoir étudié le mouvement des séries, nous portons notre regard sur celui des valeurs moyennes, le résultat ne sera pas moins digne d'attention.
D'une part, nous trouvons que le rang moyen des 66 grands fumeurs est de 94,5 à leur entrée à l'école, tandis qu'à l'examen de fin d'année leur rang moyen est de 98,3. Ils sont descendus de quatre numéros.
D'autre part, les 60 non fumeurs ont pour rang moyen 71 à leur entrée. Ainsi, ils ont déjà 23 places en avant des fumeurs et, de
plus, au bout de Tannée scolaire, ils ont gagné autant de terrain que les autres en ont perdu. Ils sortent avec le numéro moyen de 67,7i Ainsi, après neuf mois de travail en commun, ils se trouvent de 30 places en avant des usagers de la nicotine (1). »
Si le devoir du maître chargé d'enseigner la jeunesse lui impose l'obligation de rechercher les aptitudes, de diriger les tendances, de corriger les mauvais instincts, d'exciter ou de modérer quelques facultés, il faut, pour qu'il réussisse dans sa laborieuse entreprise, que rien ne mette obstacle à son action incessante sur l'intelligence de ses élèves ; de son cdté, il faut que le cerveau jouisse de la plénitude de ses attributions, et que rien ne trouble l'exquise délicatesse et la régulière impressionnabilité qui caractérisent son état normal et physiologique.
Que le jeune homme se livre à quelques ha-
(1) Union médicale, 1865, l** vol., p. 541.
bitodes perturbatrices (elles sont nombreuses, mais le tabac, ce puissant modificateur du cerveau, en fait assurément partie), et bientôt les conditions nécessaires à une heureuse fécondation de sa puissance intellectuelle sont dérangées, et le succès de son éducation est compromis. La culture pourra bien produire des hommes remarquables par la multiplicité et la variété de leurs connaissances, mais cellesci seront inutiles et confuses, comme on voit ces belles cristallisations aux prismes réguliers et aux pyramides effilées, quand elles sont privées des conditions nécessaires à leur formation, ne fournir qu'un amas de poussière ou une masse confuse au chimiste inexpérimenté.
On dit que le niveau des études est en baisse (1), et on en accuse ici la bifurcation, là
(1) M. DuRUT, ministre de rinstruction publique, a eu la curiosité d'établir comme un nouveau concours entre les lauréats de la Sorbonne depuis 1830. En roici le résultat : « De 1830 à 1840, oscillations sans caractère déterminé; de 1841 à 1851, marche ascensionnelle; de 1852 à 1859, décadence générale dans les sciences aussi bien que
Texagération des programmes. Quelle que soit rinfluence qu'aient pu produire sur Tinstruction de la jeunesse les hésitations des pouvoirs qui, depuis quinze ans, président aux destinées de rinstruction publique, soyons justes. Ces causes ne sont pas les seules, et nous nous écarterions de la vérité si nous ne faisions pas la part des habitudes solitaires, ce fléau des pensionnats, du cigare auquel ont décidément Youé un culte universel la plupart des candidats au baccalauréat , des aspirants aux écoles et des surnuméraires des administrations publiques, et des boissons fermentées , enfin, auxquelles conduisent nécessairement la chaleur et la sécheresse que le bienfaisant narcotique détermine sur des bouches si délicates et si excitables.
dans les lettres, sauf pour une faculté, l'histoire ; à partir de 1859, la courbe abaissée se relève, et l'on commence à regagner du terrain perdu. » (Discours du ministre prononcé à la distribution des prix du concours général. — Août 1864.)
A ces considérations médico-psychologiques, qu'on me permette d'en ajouter une autre tirée de Tordre social.
L'habitude de fumer le tabac a porté une atteinte grave aux relations de société : car c'est elle qui a donné naissance aux estaminets aux casinos, aux cercles et à tous ces lieux de réunion où chaque jour les hommes vont en nombre toujours croissant sacrifier au culte de la pipe et du cigare. L'idée d'association pour la lecture des revues et des journaux n'est que secondaire. On se réunit pour fumer, puis cette distraction finit par en appeler d'autres. On boit quelquefois, on joue par occasion, on évite peu à peu la compagnie des dames et des vieillards, on regarde comme arriérés les hommes qui se comportent autrement, et c'est ainsi que se perd insensiblement le goût des conversations instructives, dont l'histoire, la littérature, la politique, les questions d'actualité, d'intérêt public ou local font les frais, et dont la poli-
tesse et Tesprit français faisaient le principal assaisonnement.
J'ajoute que l'habitude de fumer le tabac est un dissolvant de l'esprit de famille, et que la préférence que les hommes accordent aux estaminets et aux cercles a contribué dans une large proportion au relâchement des liens domestiques. En s'accoutumant aux discussions animées qui font la vie de ces réunions, aux jeux variés qui les distraient, à l'atmosphère échauffante que l'on y respire, aux boissons stimulantes qu'on y consomme, op en vient à trouver fades et insipides et les causeries intimes du foyer et les jeux naïfs des enfants, et tout ce qui se rattache à la vie de famille. L'ennui qu'un mari y éprouve se communique à sa femme et à ses enfants et si, quelque jour, l'épouse vient à lui donner de l'ombrage, si sles enfants l'affligent par une émancipation précoce, à qui devra-t-il en rapporter la faute? A l'appui de cette opinion je pourrais invoquer plusieurs témoignages dignes, au plus
haut degré, de confiance et d'estime. Hais après ceux que j'ai rapportés au second chapitre de cet ouvrage, je dois être sobre de citations , et je me bornerai aux deux suivantes :
« Le grand malheur de la société actuelle, c'est la séparation des hommes et des femmes; les hommes se déshabituent de leur intérieur, et les femmes, réduites à vivre entre elles, perdent toute influence sur leurs maris.... S'il en était autrement, l'homme trouverait chez lui un plaisir constant et une excitation constante à bien feire (1). y>
M. Jules Simon se borne, il est vrai, à constater le fait; mais un autre écrivain libéral a pénétré plus avant dans la question, et croyant avoir découvert la cause de ce mal déplorable, il s'exprime en ces termes :
« Un fait est incontestable. Au miUeu de tant de progrès matériels, intellectuels, le sens
(1) Discours de M. Jules Sinon au Corps législatif (séance du 2 mars 1867.)
moral a baissé. Tout avance et se développe : une seule chose diminue, c'est Tâme...»
« On ne peut se dissimuler que la volonté n'ait subi dans les derniers temps de profondes altérations. Les causes en sont nombreuses.
J'en signalerai deux seulement, morales et physiques, à la fois, qui frappent précisément au cerveau , Témoussent et tendent à paralyser toutes nos puissances morales. »
« Depuis un siècle, l'invasion progressive des spiritueux et des narcotiques se fait invinciblement avec des résultats divers selon les populations, ici, obscurcissant l'esprit, là, barbarisant sans retour, là, mordant plus profondément dans l'existence physique, atteignant la race même, mais partout isolant l'homme, lui donnant même au foyer une déplorable préférence pour les jouissances solitaires (1). »
« Atteignant la race même I » L'auteur touche ici à une question délicate qui vaudrait
(1) MiCHBLBTt De Vamour, 1859, p. 2 et 3.
la peine d'être traitée ; mais, pour abréger, je me bornerai à résumer le passage que.
M. Joly lui consacre. Avant 1844, les naissances dépassaient 'annuellement les décès :
c'est le contraire depuis cette époque. Si Ton en recherche la cause, on la trouve dans les 60,000 aliénés paralytiques aussi bien que dans tous ces nombreux paraplégiques ou myositiques à marche titubante que Ton rencontre sans cesse dans les rues, la pipe ou le cigare à la bouche. Victimes du tabac qui va porter son action jusque sur la faculté qui préside à la conservation de l'espèce , ils ne peuvent plus compter pour l'accroissement de la population.
Si toutes ces considérations sont vraies, il en résulte qu'il incombe aux médecins le devoir d'adresser aux pères de famille et à tous ceux qui ont charge d'élever la jeunesse de salutaires avertissements pour les enfants dont le soin leur est confié. Quand ils auront fait accepter cette conviction , que l'habitude du tabac ,
quand elle* a ses racines dans la jeunesse et surtout dans Tenfance, devient indomptable, que le plus souvent l'usage est près de l'abus, que l'abus peut engendrer des maladies d'autant plus dangereuses qu'elles mettent ordinairement plusieurs années à se préparer (1), les hommes comprendront que leur principal moyen d'action est l'exemple, et, devenus plus prudents pour eux-mêmes , ils sauvegarderont leurs propres intérêts en servant ceux de leurs fils.
Platon (2) défendait le vin aux jeunes gens jusqu'à dix-huit ans, parce que, disait-il, il rend les corps plus enclins à la colère et à la luxure, n serait désirable que le tabac devînt partout l'objet d'une pareille défense. Ceci paraîtra sévère au premier moment; mais j'ai reçu d'assez nombreuses confidences de la part
(1) M. le D' PiDOUX a dit quelque part, avec beaucoup de raison » qu'il faut souvent plusieurs générations pour faire une maladie.
9) Au second livre des Lois.
des famenrs passionnés, pour croire qu'une pareille mesure ne rencontrerait de contradicteurs que parmi ceux qu'elle concernerait, et que tous les pères de famille y applaudiraient sans réserve.
11 existe dans le canton du Valais (Suisse) une loi du 20 novembre 1849 ainsi conçue : « Il est défendu à tout individu domicilié dans le canton de fumer avant l'âge de vingt ans sous peine de deux francs d'amende. Les parents sont responsables de leurs enfants. »
Dans sa séance du 28 septembre 1855» le grand -conseil du canton de Berne a pris en considération une proposition de M. Hubacher de défendre l'usage du tabac à fumer aux jeunes gens non admis à la communion (1). Il est vrai qu'après discussion cette proposition a été repoussée ; mais sa prise en considération de la part du grand-conseil d'un canton important
(1) L'âge de la première communion chez les protestants est fixé à quinse ans.
où le culte du tabac est en honneur, est déjà un fait grave qui a son importance.
Aucune prohibition n'existe en France con- ^cernant la consommation du tabac; mais une ordonnance ministérielle de 1864, en consacrant la liberté des personnes que la fumée de cette plante incommode, impose des Umites à celle des fumeurs dans les* trains de chemin de fer. Le cigare n'est autorisé que s'il ne gêne en aucune façon les voisins.
n s'est fondé dans le Royaume-Uni, sous le nom de British anti-iabacco society, une association qui, comme son nom l'indique, se propose pour objet de combattre et de faire disparaître l'usage du tabac. Dans une assemblée qui a eu lieu à Edimbourg, au commencement de décembre 1859, plusieurs motions ont été adoptées à l'unanimité, entre autres la suivante du professeur Miller : « Que les principes constituants que renferme le tabac étant fortement vénéneux, l'habitude de priser et celle de fumer tendent par de^ voies diverses à
altérer la constitution physique et les facultés intellectuelles. » Et cette autre de M. Thomas Enox : « Que Tusage du tabac à fumer ayant pour effet d'exciter à boire, non-seulement en faisant naître une sensation de soif morbide, mais encore en raison de Tépuisement que détermine cette substance par ses propriétés particulières, ce qui conduit à prendre des boissons que Ton suppose à tort propres à réparer les forces, il y a lieu de regarder le tabac comme poussant au crime et à la dissipation dans les masses (1). )>
Je suis loin de prendre cette dernière assertion sous ma responsabilité , mais il m'a paru instructif de rapprocher les votes émis par British anti-tabacco society de la loi du canton du Valais et des aspirations d'une partie du grand-conseil cantonal de Berne. Si le lecteur veut bien y joindre les nombreux témoignages que j'ai invoqués, peser les faits que j'ai rap-
(1) Med, Timei and Gaz, 8 décembre 1860.
portés et les arguments qui servent de base à mes déductions, j'ai le ferme espoir qu'il pensera comme moi : que mon travail a sa raison d'être, qu'il traite une des plus graves questions d'hygiène de l'époque actuelle, et que, sans la résoudre aujourd'hui d'une manière définitive, on peut, du moins, établir que le développement physique , intellectuel et moral de la jeunesse, aurait tout à gagner si, par la persuasion, l'exemple ou la discipline, on appliquait à l'usage du tabac les restrictions qu'une habitude moins grave que celle-ci inspirait à Platon.