WILLETTE
23 Juillet 190 i.
0 Versailles, par cette après-midi fanée, Pourquoi ton souvenir ra'obsède-t-il ainsi?
Et par cette chaude journée de juillet, tout en feuilletant, derrière les persiennes closes, le volume de vers posthumes d'un exquis poète mort : Le Chariot d'Or d'Albert Samain, devant les grâces d'antan de la partie du livre intitulée : Les Roses dans là coape, où le poète a senti et ressuscité, comme personne autre avant lui, les gloires de Versailles et leurs prestiges enfuis :
0 psyché de vieux saxe où le Passé se mire... C'est ici que la Reine, en écoutant Zémire, Rêveuse, s'éventait dans la tiédeur des nuits !
0 visions : paniers, poudre et mouches : et puis. Léger comme un parfum, joli comme un sourire, C'est cet air vieille France ici que tout respire ; Et toujours cette odeur pénétrante des buis...
... c'est la fête de Trianon qui me revenait en tête, cette foire champêtre où les plus grandes dames du Faubourg s'efforcèrent, au profit des pauvres de Versailles, de faire revivre une estampe de Saint-Aubin ou tout au moins de Debucourt.
Longs habits de pékin, légères robes de linons et de batistes peintes, fichus de gaze et spencers de moire, hauts chapeaux enrubannés, cannes à pommeaux de vieux saxe, écharpes brodées et, qui mieux est, portées par d'authentiques grand'mères mortes sur Féchafaud : toute la noblesse de France, et même celle de l'Oural et celle des Cordillères, apportèrent à la fête les plus véridiques accessoires. Les feuilles y allèrent même de leurs pamphlets et l'Aurore, dans un dithyrambe où l'on réclamait pour la pique les têtes des modernes princesses de Lamballe, se montra digne émule du Père Duchéne. A cette kermesse de toutes les aristocraties et de toutes les curiosités, il ne manqua vraiment que le populaire ameuté aux grilles, comme en 89, et hurlant la Carmagnole et les affreux cris d'A la lanterne! vociférés contre les belles vendeuses, comme jadis, contre les aïeules 1 Mais vraiment ne manqua-t-il que cela? Respira-t-on, entre les boniments de M. Galipaux et les menuets d'Opéra de Mlles Mante, cet air vieille France qu'on y était venu chercher ?
Grand air. Urbanité des façons anciennes. Haut céréraoniaL Révérences sans fin.
Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin. Mains ducales dans les vieilles valenciennes,
Mains royales sur les épinettes. Antiennes Des évêques devant Monseigneur le Dauphin, Gestes de menuet et cœurs de biscuit fin ; Et ces grâces que l'on disait autrichiennes...
Princesses de sang bleu, dont l'àme d'apparat,
Des siècles, au plus pur des castes macéra,
Grands seigneurs pailletés d'esprit. Marquis de Sèvres ;
Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou,
Avec sa fine épée en verrouil, et surtout
Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres 1
Non, s'il faut en croire les plus autorisés en cette matière, puisque devant une volumineuse Américaine, plus Houspignolle que d'Escarbagnas dans la somptuosité fracassante d'une robe de conte de fées, M. de Montesquiou lui-même avait ce mot aujourd'hui célèbre : Le paquet de Mesmer, — tandis que Sem, occupé à recueillir un Bourlandon d'après la dame, exultait : « Encore deux fêtes comme celle-ci, ma fortune est faite ! J'ai de quoi faire dix albums ».
Devant toutes ces Marie-Antoinette et ces princesses de Lamballe consciencieusement piochées'
d'après d'authentiques portraits, mais pas toujours heureusement remaniés, devant tous ces Vigée-Lebrun et ces Latour après la lettre, un souvenir me hantait aussi : celui d'un panneau exposé cette année au Grand-Palais, section des Champs-Elysées, et représentant la Reine, celle que la guillotine a chez nous consacrée la Reine de France, vraiment royale, parce que décapitée et nimbée de la triple auréole de la beauté, de la résignation et de la majesté du malheur.
Poudrée, haut coiffée avec les rouleaux du temps, frisée et « tapée » par le coiffeur, selon l'expression de l'époque, c'était justement cette tête décapitée que représentait le tableau.
Calme et grave, empreinte d'une majesté triste, l'Autrichienne y était évoquée de profil, et cette tête blême, cette pauvre tête décollée aux lourdes paupières closes et déjà bleuies par la mort, une bande d'enfants, ailés comme des amours, l'emportait en folâtrant.
Frottés de vermillon aux coudes et aux genoux, le ventre douillet et troué de fossettes, c'étaient devrais amours de Fragonard. Comme des Fragonard, ils avaient le carquois à l'épaule, mais l'un était coiffe du bonnet rouge, l'autre voletait empêtré d'une carmagnole, et le troisième, une écharpe tricolore en sautoir, battait farouchement du tambour.
C'était « Aux armes 1 » et peut-être « A l'écha-
faud ! )) que Aociféraient ces amours révolutionnaires; c'était la tête d'une Reine guillotinée qu'ils se disputaient en fendant les nuées ; et si joli que fût le faire du peintre, si frais et si vivant que fût le coloris des chairs, des toisons et des yeux, cette vision cruelle n'était pas de Fragonard, mais d'un qui pourrait bien plus se réclamer de lui que de Watteau, auquel on l'accole toujours : Adolphe Willette.
Adolphe Willette, Pierrot AA illette, le poète et le penseur mélancolique et mutin de l'Odyssée montmartroise, le peintre attitré des Pierrots en habit noir et des Golombines haut troussées des faubourgs, le rêveur énamouré des gracilités acides et friandes de la Butte, Willette, ce moineau-franc de nos toits parisiens 1
C'est peut-être à Willette que les dames patro nesses de la fête auraient dû demander des conseils. Son art de décorateur et son imagination de poète auraient certainement trouvé pour cette reconstitution des attractions piquantes et de précieux symboles.
Ce que j'admire en Willette, c'est surtout son tempérament essentiellement français, je dirai même foncièrement gaulois ce sel de bon sens et ce grain de fantaisie, qui sont le fond même de notre esprit de terroir, notre esprit aujourd'hui disparu ; l'esprit de la race devenu l'esprit des mots, lui qui fut jadis l'esprit de pen-
sée. Et puis il y a dans Willette, dans ses moindres légendes et ses plus légers croquis, un caractère batailleur, indigné, justicier et vengeur, qui devait être celui des grandes dames de la Fronde et qui fut l'impertinence exquise des derniers grands seigneurs saluant très bas Monsieur le Bourreau !
Willette a réuni récemment dans un livre : Œuvres choisies, la série de ses plus beaux dessins, les publiés et les inédits, car ce libéral a toujours été traqué et pressuré par la censure, la censure de la République. Willette est forcément suspect à nos gouvernants : poète, il est un homme de tradition et de pitié, la tradition sans laquelle il n'est point de beauté, la pitié sans laquelle il n'est point d'émotion vraie, et il se trouve que ce gamin de Montmartre, que le Pierrot immoral, poursuivi comme un flagrant délit par la police, est un profond moraliste, un être de haute philosophie et d'enseignement plus haut encore.
D'ailleurs, toute sa devise est dans la première page de volume. Ma Cigale. Le dessin représente une pauvre chanteuse des rues grattant une guitare, sous une averse, réfugiée contre les barreaux d'une grille. Lisez plutôt la légende : « J'ai chanté tout l'été pour les amoureux; la bise est venue... Je chante à présent pour les opprimés et pour les vaincus. » Le poète qui adopte une telle muse
pleure pour la vraie France et ne chante pas pour celle des cosmopolites.
Dans la page qui suit, la tragique silhouette de Bismarck vieilli, s'avançant chancelant sous une lente tombée de neige ! Les mains appuyées à ses dogues géants, le grand chancelier trébuche dans une plaine inculte. Il est en grand uniforme de feld-maréchal, et la légende lui dit : « Non, prince, vous vous êtes trompé, le laurier ne vient pas dans le sang et les larmes ». Et les pamphlets à l'Angleterre : le squelette d'une Irlandaise tombée sur les genoux au milieu d'une lande où s'effritent des ruines !
Et le macabre de l'Angleterre dévorée par les rats, une nudité de femme submergée, envahie par un pullulement de fétides rongeurs, et la petite Irlandaise s'échappant en haillons d'une chaumière incendiée, un sabot ferré à la main : tt C'est d'un coup de sabot que périra la grande Angleterre », dessin paru le 23 octobre 1887 et qui a pris la valeur d'une prophétie depuis les affaires du Transvaal.
Gris de révolte et presque d'émeute, véritables appels aux armes hurlés au nez de l'Europe indifférente et où se révèle une fois de plus le tempérament bien français de Willette. Car est-elle assez du terroir et bien de la race, cette haine héréditaire de l'Anglais qui anime Léandre, Willette et Caran d'Ache?
LES BÈTES PARLAIENT 209
Çà et là, au hasard des feuillets, réminiscence du tableau de ce printemps, cette tête coupée de femme poudrée et haut coiffée, présentée par des amours à un bourgeois important et ventru : le bourgeois immortalisé par Henry Monnier, avec son panama, son gilet blanc et sa grosse chaîne de montre.
Les Cupidons lui apportent en voletant la livide tête saignante, et l'homme au panama s'effare, cesse de lire son journal. Or ce journal est la Presse et l'en-tête porte écrit : Assassinat de l'Impératrice d Autriche. . . A cent ans de distance, c'est le même crime, d'un seul en 1898, de tout un peuple en 1793, et la légende vengeresse crie au bourgeois ahuri : « Tu... gueules... bien fort, Joseph Prudhomme, pour faire oublier que tu as assassiné une Reine, Marie-Antoinette I »
Humanité de haine et de misères sociales, graine exploitée d'élections et de grèves, dont Willette a résumé l'avenir dans deux dessins sinistres : celui, célèbre, de la gougé coiffée d'un bonnet phrygien, à la robuste nudité étalée sur le rebord d'une guillotine, avec ces mots : Je suis la Sainte- Démocratie : f attends mes amants ! » Et, dans l'autre, la même guillotine, machinée de roues et de pistons, avec la même fille de fau-
bourg, celle fois velue en aide de bourreau et ricanant, la cigarette aux dents : « Pour la prochaine Exposition... El elle sera à vapeur, mon bourgeois '. « Dans une clarté deux mains de suppliciés se tendent et se convulsent. Tristesses et vérités, qui font comprendre toute l'immense pitié contenue dans le beau dessin de Noël, la Vierge étendue sur la paille entre l'âne et le bœuf de Bethléem ; Joseph endormi dans l'étable et l'enfant Jésus les deux poings aux yeux et, malgré son auréole, pleurant déjà... : u Pleure, enfant Dieu, pleure. Tu as trente-trois ans à vivre parmi les hommes ! »
Cet Adolphe Willette, qu'on compare à Walteau, n'est-il pas, comme \\ atleau, un triste et grand poète ? |
J'aurais voulu Willette à Trianon.