AUTOMNE DE COMÉDIENNES
12 novembre 1895.
A la mémoire d'Agar.
Une petite villa de banlieue d'auprès de la gare, celle dont les grands quotidiens donnèrent alors la description : petite grille à la sonnette rouillée qu'une bonne à vingt francs venait ouvrir, jardin détrempé par les pluies, allées aux arbres dépouillés, feuillages jaunissants sur les gazons humides.
Quelques marches d'escalier conduisaient à une terrasse, des touffes d'herbes croissaient entre les pierres disjointes. Une porte vitrée aux rideaux d'andrinople s'ouvrait sous la poussée de la bonne ; et c'était le salon d'Agrippine : meubles antiques, tentures fanées. Sur une console, un buste en terre glaise, celui de la
tragédienne à vingt ans ; plus loin, son portrait à trente : toute la gloire du passé, le fantôme d'une jeunesse naguère heureuse, éclatante, toute d'enivrements, de joies et de succès, telles les couronnes qui pourrissent aux grilles des tombes, dans les cimetières.
0 petite maison des environs de Rueil, où, il y a cinq ans, luttait encore une femme malade et vieillie, à demi paralysée, à bout d'espérance et même de désespoir 1
Par cette fin d'automne, trempé de boue, à la veille de ce bénéfice qui va donner une tombe à la tragédienne oubliée, c'est l'image de cette misérable femme qui se dresse devant moi, et je me prends à me demander quelles devaient être les réflexions de cette méconnue (un grand talent et un grand cœur, talent exilé du théâtre, cœur isolé, ignoré de la foule), écoutant du fond, de cette maison de banlieue, les souvenirs d'autrefois chuchoter longuement dans le bruissement des arbres.
Et c'est Baudelaire, cet Évangile du Mal si souvent consulté aux heures de la pitié, qui me répond pour vous, sublime et triste morte, pauvre et royale Agar, qui, de votre vivant, si souvent, avez prêté aux vers du merveilleux poète et le métal de votre voix vibrante, et le hautain prestige de votre beauté sombre :
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde,
Que rien ici-bas n'est certain, Et que toujours, avec quelque soin qu"il se farde,
Se trahit l'égoïsme humain :
Que c'est un dur métier que d'être belle femme,
Et que c'est le travail banal De la danseuse folle et froide, qui se pâme,
Dans un sourire machinal ;
Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte, Que tout craque, amour et beauté,
Jusqu'à ce que l'oubli les jette dans sa hotte Pour les rendre à l'éternité !
Et cette horrible confidence n'est que la confession d'une femme 1 Quelle aurait été celle de la comédienne >
Avoir vécu, réalisé ce rêve d être entrée vivante dans la gloire, dans l'adoration et l'idolâtrie des foules, revêtue des splendides oripeaux de l'histoire et de la fable ; avoir été la maîtresse des rois et des héros ; avoir râlé les sanglots de Phèdre amoureuse, avoir frémi les colères de Camille, hurlé les ambitions d'Agrippine, rugi les fureurs de Médée, agonisé les remords de la reine àHamlet.. et, du théâtre de Corneille et de Shakespeare, avoir, vingt ans durant, galvanisé le théâtre moderne, animé les délicieuses et délirantes fictions des Coppée et des Mendès ; avoir été la Svlvia du Passant. l'Elisabeth des
Mères ennemies, la muse au front de marbre des stances des Silvestre, des Hérédia et des Dierx... et un beau jour, après tant d'ovations et de premières triomphantes, après tant de tournées et de réceptions royales et en province, et à l'étranger, avoir descendu et (s'être senti descendre) la pente insensible et glissante où choient les idoles passées de mode ; avoir vu les grands théâtres se fermer^ tour à tour ; avoir eu conscience qu'on était devenue celle dont on a assez, la vieille maîtresse usée dont le public ne veut plus, — le public, ce cruel amant des comédiennes ! — s'être entêtée dans la poursuite de cet amour qui était devenu sa vie, et plutôt que de se passer de ces applaudissements qui étaient devenus les battements de son cœur, être allée les quémander à la banlieue et aux faubourgs; du Théâtre-Français être montée à celui des Batignolles ; de la Porte-Saint-Martin avoir descendu au théâtre des Gobelins où, un beau soir, en pleine représentation, la paralysie l'a prise à la gorge et l'a clouée, vieille femme impotente, cadavre vivant immobilisé avant l'heure dans la bière anticipée d'un fauteuil ! Oh ! les lamentations de la bise d'automne dans les peupliers blancs du petit jardin de Rueil !
Encore, Agar s'efforçait-elle à se résigner.
Devant ces tristesses et ces larmoyantes misères, comme on le comprend ce cri échappé, un
soir de mélancolie, à Sarah Bernhardt : « Disparaître... brusquement, dans du mystérieux et du sombre... comme >«'apoléon ou comme Gambetta..., une fin de géant, terrible si l'on veut, mais une apothéose..., tout est là : bien finir! » Une apothéose ! Les journaux de dimanche nous annonçaient la réception de la Princesse lointaine à la cour d'Espagne ; le voyage de Mme Sarah Bernhardt est une marche triomphale à travers les provinces de Castille et de la Catalogne. Pour lui faire honneur, une archiduchesse régente convoquait, hier, à Madrid, toutes lesgrandesses du royaume. Pour obtenir un monument à l'exilée de Rueil, les plus grands noms de la poésie contemporaine vont monter, aujourd'hui, sur les planches... Sarah Bernhardt, Agar: la vivante sur les marches d'un trône, la morte dans une bière de souscription !