HISTORIQUE
Le tétanos céphalique avec paralysie faciale a depuis une trentaine d’années seulement acquis droit de cité dans l’histoire de la médecine.
C’est en effet le professeur Edmond Rose, de Zurich, qui, le premier, a décrit en 1872, dans le Copendium de Pitha et Billroth, cette variété de tétanos qu'il propose de désigner sous le nom de Kopftetanus ou de tétanos hydrophobique, et dont il rapporte deux observations personnelles, l’une de 1863, l’autre de 1870 : dans les deux cas, une blessure de la face avait amené des contractures tétaniques ; dans lun des cas seulement il y avait des troubles dysphagiques : mais ce que Rose avait remarqué, avec étonnement, chez ses deux malades, c'était la paralysie musculaire du côté de la face où siégeait la blessure. Il fit un tableau clinique assez exact de la maladie et en décrivit avec netteté le trépied symptomatique :
1° Blessure dans le territoire des nerfs crâniens ;
2° Apparition d’une paralysie faciale, ordinairement du côté atteint ;
3° Contractures tétaniques allant du masséter à
or tous les muscles faciaux, à la nuque, aux muscles du pharynx et de l’æœsophage.
Nous ne citerons que rapidement les auteurs qui ont depuis étudié la question ou fourni de simples observations, ce travail ayant été bien fait jusqu’en 1888, dans la revue du professeur Villar (Gaz. hôp. déc. 1888).
Nous rappellerons ainsi les observations de Pollock de 1847, Huguier (1848), de Rose (1863-1830) ; le cas de Langenbeck (1869) traité pour la première fois par l'hydrate de chloral, celui de Kirchner (1850) de l'hôpital Saint-Barthélémy (1875), ceux de 1879, de Zsigmondy et Kirchhoff, celui de Thénée (1880) intéressant par la relation d’une blessure médiane avec une déplégie faciale et un trismus bilatéral.
En 1880 également, l'observation de Gosselin, un cas de tétanos unilatéral simulant au début une paralysie faciale.
En 1882, les cas de von Wahl et de Lehrnbecher (premières recherches anatomo-pathologiques).
En 1883, les observations de Middeldorpf et de Mayer, de Nankivell et de Bond.
En 1884, 5 cas (Triglia, Holsti Bernhardt, Gucterbock, Wagner). En 1885, Hadlich apporte une nouvelle observation.
En 1886, 3 cas (Oliva, Brunner)et un cas de Sereins (Union médicale, 1886) qui était passé inaperçu.
En 1887,5 cas nouveaux sont rapportés par Giuffré, Grossouard, Terrillon, Maisuriauz et Dumolard et
un mémoire assez important parait dans la Revue de Chirurgie par MM. Schwartz et Terrillon.
En 1888, 5 cas (Remy et Villar, Charvot, Phelps Buisson, Perret) et une revue générale, déjà citée, de Villar dans la Gazette des Hôpitaux revue critique fort remarquable et première publication complète sur le sujet.
En 1889 paraissent les observations de Klemm et de Lannois et, en 1890, il faut signaler l'excellente thèse de Albert, de Lyon (observations de Perret et Lannois).
Nous signalons également deux observations, relatées ici dont l’une, discutable, car elle manque de détails, et rentrerait plutôt dans la forme oculaire du tétanos, celle de Campos (la Havane) et un cas de Rockliffe relaté dans un article de Fromaget sur le tétanos oculaire dans les Archives d’ophtalmologie de 1894.
En 1891 nous trouvons quatre observations : un cas de Williamson et Roberts (Lancet), et un cas de Von Spanje (Hollande) et deux observations allemandes de Otto Brennecke et de Rudolf Behr.
En 1892 paraît une nouvelle thèse, de Janin, de Paris, qui, apporte deux observations personnelles et divise le tétanos d’après la localisation prédominante de la toxine tétanique sur les centres nerveux, en tétanos médullaire (tétanos généralisé) et en tétanos bulbaire (tétanos céphalique avec paralysie du facial).
En 1892, une observation de Hitzig, rapportée par le professeur Nerlich, et un cas observé par le pro-
fesseur Landouzy, où il n’y avait qu'apparence de paralysie faciale (à rapprocher du cas de Gosselin) ; une très intéressante clinique publiée dansle Bulletin médical de novembre 1893 et dans sa clinique de la Pitié de 1894, par Reclus, rapporte deux faits personnels et relate un cas de Pereyra de Guimaraes(Rio de Janeiro) ainsi qu’une observation inédite de Chapus (?) dont on ne donne aucun détail.
Une troisième thèse parait encore sur le même sujet, c’est celle peu connuede ÆJouques, de Bordeaux, en 1894 (tétanos céphalo-paralytique).
Aucun fait nouveau n’est apporté, mais, l’auteur, après une revue générale du sujet, émet une théorie mixte, dans laquelle, admettant une lésion primitive, par contusion des rameaux terminaux du trijumeau contre un plan résistant (osseux ou extérieur), l’infection tétanique gagnerait le facial, après invasion du bulbe, où voisinent les noyaux faciaux et masticateurs.
Il n'y a plus ensuite à citer que des observations, très intéressantes il est vrai, car elles sont rapportées avec plus de soins et plus de détails et comportent souvent des examens bactériologiques ou anatomopathologiques et des expériences sur les animaux.
Tels sont les cas observés par Poisson el Happin (Revue méd. Nantes) en 1894, de Carretti (Ref. med. Naples) en 1895.
Enfin paraît une dernière thèse, celle de Le Dard en 1896, étudiant plus spécialement la paralysie
P. deS. 2
faciale dans le tétanos (revue générale assez complète et une observation personnelle).
Il faut noter encore comme travaux intéressants sur la question un article en langue tchèque de Wellner paru en 1898, relaté dans la Revue de neurologie, où l’auteur, à propos d’un cas typique de tétanos facial avec une autopsie intéressante, refait l’histoire complète de cette question jusqu’à cette année, etcombat l'opinion de Brünner qui nie l'existence de paralysies faciales vraies dans le tétanos céphalique.
A citer ensuite une observation de Æale en 1898 (Brit. med. Londres) et deux autres en 1900 et en France, intéressantes au même degré, car on les dirait copices l’une sur l’autre, ayant présenté toutes deux une plaie médiane et une diplégie faciale, un trimus bilatéral etune terminaison fatale au deuxième septenaire: ce sont les cas de Crouzon (Revue de neurologie) etde Bourgeois (Gaz. hôp.).
En 19017, citons une observation de Nothnagel, en 1902, une autre observation allemande de Jolly, celle de altenhoff (Annales de la Suisse Romande) intéressante pour les paralysies oculaires qui y sont signalées, et un cas de Duvergey (Gaz. Hebd. de Bordeaux).
En dernier lieu lobservation inédite de Lortat- Jacob, que voici :
LU ES Da
OBSERVATION (Inédite) 1902 Lortat-Jacob.
Enfant de 10 ans, garçon.
Le 21 mars 1902, entre à l'hôpital Hérold, amené de province par ses parents pour les accidents suivants :
Il a une paralysie faciale du côté gauche et ne peut ouvrir la bouche.
La mère raconte que l'enfant en jouant avec un camarade est tombé sur un tas de pierre, bordant une route et que, dans sa chute qui eut lieu le lundi 10 mars, dans la matinée, il s’est fait une plaie à la partie externe du rebord orbitaire de l'os malaire gauche.
Conduit aussitôt après chez un médecin : lavages de la plaie et points de suture au crin.
Le mercredi, le médecin enlève le pansement, constate une suppuration légère et applique des compresses humides.
Le samedi, suppuration diminuée, enlèvement des points de suture et pansement humide.
Même état jusqu'au mardi 18 mars, huilième jour après l'accident, où, vers le soir, l'enfant se plaint d’avoir le menton trop serré dans son pansement. Mais, après l'avoir desserré, la gène dans la mâchoire persiste toujours.
Le mercredi matin, neuvième jour, on constate que la figure
est diviée vers la droite, et que l'enfant ne peut fermer l'œil
gauche.
ee.
Visite au médecin, qui constate la paralysie faciale gauche. Sur son conseil, l'enfant est amené à Paris, le 21 mars, onzième jour. D'après les parents, le petit malade est un nerveux habi— tuellement, qui a parfois de l’incontinence nocturne des urines, du délire et des cauchemars fréquents. Le père a eu aussi de l'incontinence d'urine jusqu’à 12 ans; sa mère est aussi une nerveuse, émotive.
la une sœur bien portante qui n'a pas eu d'incontinence.
En l’examinant, on constate alors qu'il porte une plaie de 2 centimètres au rebord orbitaire gauche inférieur, partie externe : il s’en écoule une sérosité louche peu abondante.
La cicatrice repose sur une petite tumeur, difficilement explorable, à cause des douleurs vives provoquées par la palpation, mais présentant un aspect violacé ecchymotique.
On constate en même temps une paralysie faciale gauche totale, périphérique, et Vimpossibilité pour l'enfant d'ouvrir la bouche: du côté gauche surtout, les maxillaires sont très serrés, les masséters durs et contracturés ; à droite, l’écart des mâchoires est possible, jusqu'à 1 centimètre seulement, et lorsque, par moment, l'enfant tente d'ouvrir la bouche, les mâchoires, subitement et involontairement, se referment dans un spasme convulsif brusque: l'enfant alors se mord tantôt la langue, tantôt la joue; ces morsures, très répélées depuis mercredi dernier, font appréhender à l'enfant d'ouvrir la bouche.
La paralysie faciale se présente de la façon suivante :
La moitié gauche de la face est inerte, l'œil restant ouvert, la narine gauche est aplatie. La bouche est déviée vers la droite, par l’action des muscles non paralysés. En dehors de la cica— trice, il n'existe à la face aucun point douloureux.
Du côté droit, la face est normale : pas d'hémispasme.
Les sens spéciaux ont été examinés ;
Les odeurs (eau de Cologne, parfums, etc...), ne sont pas perçus par la narine qauche.
Le goût est aboli‘du même côté ; en effet l'antipyrine, le sulfate de quinine, le sirop de sucre, ne donnent de ce côté aucune sensation nettement différente, ce qui contraste avec l'intégrité de l’olfaction et du goût pour le côté droit. Quant à l’ouie, le tic-tac d’une montre est entendu à droite à 0,30 centimètres, et, à gauche, à plus de 0,40 centimètres : il y a donc de l’hyperacousie du côté malade.
Il est impossible, à cause du trismus, de faire ouvrir la bouche de l'enfant, pour examiner son voile du palais : l'enfant avale parfois de travers eten toussant.
Température 370.
Le 22, au soir, délire. Même état local, trismus très accentué.
Le 23, 1 gramme de chloral en lavement à trois heures ; à 7 heures 1/2, l'enfant est pris de crises et d'hallucinations ; il s’assied sur son lit et est pris de terreurs : les crises durent dix minutes environ, et cessent pendant un quart d'heure pour reprendre de la même façon : quatre crises dans la nuit.
Le petit malade dit que ces crises commencent par dela toux, puis, à un certain moment, arrêt de la toux et peur d'étouffer.
Le 2/4, au soir, T. : 38°9, mêmes crises moins accentuées.
Le 25, l'enfant éprouve plus de difficulté pour boire, 1l s'étrangle souvent en toussant.
Il a de la diarrhée verte (6 selles, 4 grammes de bismuth).
Température : matin, 37°4, soir 370. Quelques vomissements.
Le 26, plus de diarrhée ; mais douleurs dans la nuque qui
est raide et empêche l'enfant de fléchir la tête en avant, ou de l'incliner du côté malade. Plus de vomissements.
Le jeudi 27, l'enfant se mord la joue et la langue et ne peut pas boire sans qu'on assiste à la crise suivante :
Il « tète » dans son gobelet (succion unilatérale) par le côté droit de la bouche (non paralysé), et, dès que le liquide arrive dans la bouche la face du côté droit se convulse, le trismus augmente en même temps, l'enfant pousse un cri étouffé, s’agite, devient violacé et l'accès se termine,
Il refuse alors de boire pour éviter ces crises, qui surviennent, dit-il, surtout quand le liquide est froid et qu'iltouche le côté de la langue correspondant au trismus.
Les crises, quand il boit froid, sont plus accentuées encore et se passent comme il suit, après avoir avalé :
Le trismus s'exagère, la tête est secouée sur l’épaule gauche convulsivement, par petites saccades très rapides, le sternomastoïdien gauche se contracte ainsi que le trapèze, très vigoureusement, et, entre les mouvements convulsifs d'inclinaison de latête on constate de la trémulation de la tête et de la mâchoire infé— rieure. Le côté sain alors a changé d'aspect : l'œil est fermé, le sillon nasogénien est très accentué, c’est un spasme, un véritable Qrire sardonique », unilatéral, du côté non paralysé, On constale au même moment des points douloureux de névralgie faciale (à l'émergence du trou mentonnier, au point lemporo— maxillaire), 4
La friction ou même l’affleurement léger à ce niveau réveille des crises semblables, après lesquelles, la face reste violacée et couverte de sueurs.
Le 28, la contracture mettant obstacle à l'alimentation, l'en—
fant refusant d'ailleurs de boire pour ne pas réveiller ses crises,
et le sommeil étant devenu impossible, les lavements de chloral ne suffisant pas, on met une sonde nasale pour l’alimentation et le passage des médicaments.
On tente aussi, sous chloroforme, l'extraction de la tumeur sous-orbitaire : on agrandit la plaie, et on extrait un morceau de bois vermoulu, friable et anfractueux de la grosseur d'un gros pois, qui, profondément situé, paraissait avoir pénétré dans la parte inférieure de l'orbite.
Quelques troubles respiratoires sous le chloroforme (cyanose, oxygène), inoculation du fragment à un cobaye.
Une heure et demie après l'intervention, crises de trismus très violentes, pendant lesquelles on constate des secousses rapides dans les deux bras et les deux membres inférieurs : l'enfant s'accroche alors de ses mains aux montants de son lit, la respiration s'arrête : les réflexes patellaires sont exagérés, il y a de la trépidation épileptoïde, pas de signe de Babinski.
Le samedi 29, dix-neuvième jour après l'accident, la généralisation est à peu près complète : il y a des secousses dans les muscles des épaules et dans les jambes, des spasmes convulsifs de la déglutition, des arrêts dansla respiration, de l'apnée véritable, et le soir à sept heures, au milieu de crises diaphragmatiques, l'enfant meurtasphyxié.
Examen bactériologique, Inoculation au cobaye. — Le fragment qui avait été inoculé au cobaye le vendredi 28, à 1x h. 1/2, sous la peau de la région inguino-abdominale gauche a déterminé, le samedi matin à 11 heures, de la raideur et de la contracture de la patte gauche.
Le dimanche matin, à sept heures, le cobaye, après avoir présenté des convulsions généralisées, meurt incurvé en pleu-
rostotonos du côté gauche.