‹ Du texte primitif des Psaumes, explication des passages les plus obscurs de ce livreChapitre 1 sur 58 · OBJET DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

OBJET DE CET OUVRAGE

Cet ouvrage est destiné à justifier, à compléter et, sur plus d’un point, à rectifier la traduction des Psaumes que j’ai publiée en 1865 (1). Peut-être aurait-il dû paraître plus tôt; cependant je ne regrette pas le retard de sa publication, parce que des études ultérieures, et, j’ose croire, plus approfondies, m’ont découvert le sens de plusieurs passages que je ne comprenais point alors, et m’ont amené à des conclusions différentes sur celui de certains autres que je croyais comprendre.

Il n’est pas inutile de rappeler ici le but essentiel de cette traduction, qui ne parmt pas avoir été suffisamment apprécié ni même clairement compris du public religieux. U y a dans nos versions ordinaires de la Bible, surtout dans les prophètes et dans les Psaumes,

(1) Le* Psaume* traduits dd Thébreu d'ajirèâ de nouvelles rechercbtia sur le texte original. Paris, Cli. Me^rueis, éditeur.

des endroits en assez g;rand nombre qui n’offrent aucun sens ou du moins qu’un sens insignifiant, vulgaire, qui jure avec le conteste et dont il est impossible d’apercevoir la liaison soit avec ce qui précède soit avec ce qui suit. Plusieurs de ces pas.sages s’e.spliquent si l’on a recours au texte original : il est facile de voir que les traducteurs l’ont mal compris (ce qui n’a rien d’étonnant, quand on considère la difficulté de ces passages et la date de nos versions), et que, bien interprété, il exprime une pensée parfaitement convenable, digne du contexte et des auteurs sacrés. Mais il n’en est pas de même partout. Souvent le texte lui-même, interprété avec toutes les ressources de la philologie moderne, n’offre absolument aucun sens ou un sens aussi absurde, plus absurde même parfois, que celui de nos versions. Que penser et que faire dans ces caslà? Tout ce qui précède et tout ce qui suit, dans le texte sacré, porte des marques évidentes, incontestables d’une haute intelligence, d’un grand talent littéraire, aussi bien que du plus profond sentiment religieux. Est-il possible de croire que le prophète ou le poète sacré ait volontairement interrompu le développement naturel et régulier de sa pensée pour écrire des phrases ou plutôt des lambeaux de phrases aussi dépourvus de sens que ceux auxquels nous faisons allusion? Evidemment non. Et pourtant, tous les mots du texte sont clairs ; lu signification eu est le plus souvent parfaitement connue, et l'on ne peut, de leur combinaison, faire sortir autre chose que le sens ou, pour mieux dire, l’absence de sens dont nous parlons. Nous avons cru faire une œuvre utile et rendre service en particulier aux âmes religieuses, qui cherchent leur édification dans les Psaumes, eu montrant que ces phrases, qui les étonnent ou les choquent, n’appartenaient point au

texte primitif, qu’elles y ont été introduites plus tard par la négligence ou l’ignorance des copistes et des docteurs juifs qui ont ponctué et vocalisé, je veux dire, muni de voyelles le texte biblique, composé à l’origine uniquement de consonnes, — et que, par conséquent, les psalraistes sont innocents des absurdités et des non-sens qu’on a pendant si longtemps mis sur leur compte. Pour le prouver, il ne. fallait pas se borner à constater l’incompréhensibilité du texte actuel ; il fallait encore, il fallait surtout, remonter, à travers ce texte altéré, jusqu’au texte primitif, retrouver la pensée réelle du psalmiste, découvrir de quelle manière, par quelle erreur, quelquefois même par quelle suite d’erreurs, elle avait été corrompue et rendue méconnaissable. Opération laborieuse, difficile, autant que délicate et périlleuse. Il a fallu bien des fois tourner et retourner en tous sens le môme texte, essayer toutes les combinaisons possibles, pour n’aboutir souvent à aucun résultat ou à un résultat que des recherches ultérieures ont renversé. Heureux, lorsque après avoir longtemps et à diverses reprises réfléchi sur un texte, la lumière se faisait enfin dans mon esprit et que la pensée et le texte réels de l’auteur sacré, enveloppés de si épaisses ténèbres et depuis si longtemps cherchés en vain, m’apparaissaient graduellement ou tout à coup comme par une sorte d’illumination.

Le texte de l’Ancien Testament, en effet, et celui des Psaumes en particulier, n’est pas exempt d'erreurs; il est même, en certains endroits, beaucoup plus profondément altéré qu’on ne le croit généralement. Non sans doute que ces altérations fussent de nature à obscurcir les vérités religieuses et morales qui y sont renfermées. Mais si elles sont sans importance au point de vue doctrinal, il n’en est pas de même au point de vue exé-

gétique et littéraire. Pour prouver la possibilité et la réalité de semblables altérations, il convient de jeter d’abord un coup d’œil sur l’histoire du texte hébreu. Ayant peu d’idées nouvelles à exprimer sur ce sujet, et peu de goût pour répéter ce que d’autres ont dit d’une manière plus complète et plus approfondie que je ne pourrais le faire ici, je me bornerai à établir certains faits, aujourd’hui à peu près incontestés, et à donner quelques indications sommaires, uniquement pour orienter le lecteur.

CODP D’Œ.n. SUR L'fflSTOIRE DD TEXTE HÉBREÜ

Les plus anciens monuments de la poésie hébraïque, comme le cantique des Israélites après le passage de la mer Rouge (1), le chant de victoire de Débora (2) et les quelques fragments de chants populaires qui nous ont été conservés dans les livres historiques (3), se conservèrent vraisemblablement d’abord, et pendant assez longtemps, dans la mémoire du peuple sans être fixés par l’écriture, et ne furent mis par écrit qu’à une époque comparativement récente. Mais il serait, je crois, téméraire d’affirmer qu’il en ait été de même pour les psaumes de David, d’Asaph et des autres poètes sacrés, qui, sur les traces de ce grand roi, composèrent les cantiques conservés avec les siens dans le recueil sacré. Dès le temps de David, l’écriture était certainement assez répandue chez les Hébreux, et ces œuvres religieuses et littéraires étaient assez appréciées, en particulier pour le culte public, pour qu’on prît soin de les mettre en écrit et peut-être même d’en faire des copies plus ou moins nombreinses. Mais si elles furent écrites dès leur origine, ou du moins à une époque

(1) El. XV.

(2) Jug. V.

(3) Nomh. XXI, 14 et 15, 17 et 18, 27-30; 2 Sam. 1, 19-27, etc.

ti'ès-rapproclit'e de leur origine, elles ne le furent pas en caractères carrés : ces caractères, qui sont ceux de nos Bibles et des manuscrits de l’Ancien Testament, étaient encore inconnus à cètte époque, au moins en Palestine. Les monnaies juives du temps des Maccabées, les cachets gravés, le Pentateuque samaritain et surtout les inscriptions récemment découvertes, non-seulement à Dibon, sur le territoire moabite, mais aussi aux environs de Jérusalem, prouvent que l’écriture en usage chez les anciens Hébreux, aussi bien que chez les Moabites et probablement chez toutes les tribus sémitiques d’alentour, était essentiellement la même que celle dont se servaient les Phéniciens, et dont les inscriptions de Sidon, de Marseille, d’Oum-el-Awamid, prèsdeTyr(l), et diverses inscriptions de Chypre, d’Athènes, de Malte et de Carthage sont les plus remarquables monuments. Il se peut que dans les manuscrits hébreux de cette époque les mots fussent séparés les uns des autres par des points, et les phrases par des traits verticaux, comme dans l’inscription de la stèle de Mésha, roi de Moab (Comp.2 Rois III), qui date, on le sait, de la première moitié du IX' siècle avant Jésus- Christ, ou par plusieurs points, comme dans les écrits samaritains. En tout cas, cette habitude, si elle avait

(1) Dans l’inscription du sarcophage d’Eshmounazar, roi des Sidonieos, qui se voit au Louvre, ce roi, qui fut, d’après mon interprétation, « frappé à mort par un [de ses] fils, » conjure qu’on respecte son tombeau, énumère les temples qu'il a construits et les territoires qu’il a annexés. — L’inscription de Marseille, malheureusement mutilée, mais dont il est possible de reconstituer avec une certitude presque complète les onze premières lignes, est un tarif de ce qu’on devait donuer aux prêtres, en argent et en viande, pour les divers sacrifices qui s’offraient dans le temple de Baal. — Celle d'Ourô-el- Awamid était destinée k perpétuer le souvenir d’un vœu fait à Baal- Samim (au Maître des deux). C'est à tort que M. Renan, qui Ta ^

découverte, et d’autres savants ont cru y voir le nom d’une ville de *

Laodicée, qui aurait été le nom antique du village où elle a été trouvée. ^

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existé, dut disparaître, comme chez les Phéniciens, au moins quelque temps avant l’exil; et vers la fin de la monarchie Israélite, l’hébreu s’écrivait, suivant toutes les apparences, exactement comme le phénicien, c’està-dire non-seulement sans signe de ponctuation et sans voyelles, mais aussi sans aucune séparation entre les mots. On comprend les inconvénients qui pouvaient résulter d’un pareil genre d’écriture, surtout dans les passages difficiles, et à une époque où la langue hébraïque tendait de plus en plus à s’altérer parmi le peuple. Les Hébreux que les monarques assyriens laissèrent en Palestine continuèrent sans doute à se servir

de ces caractères, qui étaient en usage tout autour d’eux ; mais ceux qui furent transportés en Assyrie y trouvèrent, à côté de l’écriture cunéiforme, beaucoup trop compliquée pour qu’ils pussent être tentés de l’adopter, une écriture plus simple, plus cursive, dont on se servait dans les relations ordinaires de la vie, et qui leur devint sans doute bientôt familière. Les Hébreux des dix tribus, transportés les premiers, furent naturellement aussi les premiers à l’employer; mais il n’est pas téméraire de supposer que, vers la fin de l’exil, les Juifs proprement dits s’en servaient également, et que la seconde ou la troisième génération des exilés n’en connaissait pas d’autre. Quoi de plus naturel, dès lors, que de transcrire les anciens livres sacrés.

et d’écrire les livres nouveaux, dans ces caractères plus connus et plus commodes? Ce changement dut s’opé- \ rer en Assyrie à l’époque de Zorobabel et d’^Esdras, qui / I ^

l’introduisirent en Judée . I t i T/’T "

A partir de ce moment, l’écriture carrée devint, nous / l/\__ le croyons, l’écriture sacrée des Juifs, tandis que l’an- ^ ^ ^

cien caractère phénicien, conservé chez les Samaritains ^ 'I C — id, f' avec quelques modific.ations amenées par le temps, ^

continua à être employé pour les monnaies, peut-être pour les inscriptions et pour l’usage ordinaire. Il nous paraît très-probable que les psaumes composés après l’exil, ainsi que les prophéties d’Aggée, de Zacharie et de Malachie, ne furent jamais écrits qu’en lettres carrées. Mais les Juifs d’Egypte conservèrent longtemps encore pour les livres sacrés, ou du moins pour le Pentateuque, l’usage de l’ancienne écriture; car, d'après Origène, les meilleurs manuscrits de la version des Septante portaient encore de son temps le nom sacré de Jéhovah, le tétragramme ineffable IHVH, écrit en vieux caractères hébreux (1).

En même temps, ou peu après ce changement des caractères de l’alphabet, au V' ou au IV' siècle avant Jéeus-Christ, pendant la période qui s’étend de Cyrus à Alexandre, dut s’opérer la distinction des mots et des phrases. Cette distinction existait en tout cas, à ce qu’il nous semble, lorsque fut faite la traduction grecque connue sous le nom de version des Septante, c’e.stà-dire, au III' siècle. Il pouvait y avoir, il y avait même très-probablement des différences à cet égard entre les divers manuscrits; mais ces différences n’étaient, en somme, pas très-nombreuses, comparativement aux ressemblances; et ce qui le prouve, à notre avis, c’est que, dans les passages obscurs qui supportent différentes combinaisons, dont plusieurs seraient préférables à la division adoptée par le texte reçu, les Septante suivent généralement le texte reçu. 11 y a des exceptions, sans doute; par

(1) ’K» roî{ r«ivàvTiyp«fi» (6poctxoT{ apx«lot(ypo(/4/i«9i‘/i7p«icr«t. àiÀ ov^i rôle y«tp ràv Eo^pàv /Atrcî tÿ,v oeix/tot**

(Fragment d'une Catena in Pmlmos ciU dans Hexapl.,éü. Muiit' faucon, t. I, p. 86.)

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exemple, les Septante traduisent Ps.XLIV,5,LXXV,2, CXIX, 128, d’après une division des mots, et Ps. XC, 2, 3, d’après une division des phrases, bien préférables à celle du texte ordinaire; mais ces exceptions ne sont pas assez fréquentes, je crois, pour nous faire douter que la séparation des phrases et des mots ne fût dès lors un fait accompli.

Ce travail de séparation, à quelque époque qu’il ait été entrepris et achevé, fut éminemment utile. On se demande comment, sans cela, les Septante et les auteurs des paraphrases chaldaïques qpnnues sous le nom de Targoums auraient interprété les livres de l’Ancien Testament, puisque, même avec ce secours important, ils ont commis tant et de si lourdes bévues. Cette œuvre fut donc, en général, conforme à la pensée primitive des auteurs sacrés. Mais, soit qu’elle ait été accomplie avec quelque précipitation, ou par des hommes qui joignaient peut-être à une certaine inexpérience, à un certain manque de tact en matière littéraire une connaissance incomplète de l’ancienne langue hébraïque, il est incontestable qu’en plusieurs passages difficiles la distinction des mots et des versets a été faite à contresens. Nous pourrions eu multiplier ici les exemples, mais ils trouveront une place plus convenable dans la suite de notre travail, lorsque, après avoir constaté l’erreur du texte reçu, nous essayerons de remonter, à travers ce texte altéré , jusqu’à la pensée réelle des- poètes .sacrés. J’en citerai seulement un exemple, emprunté au prophète Amos (VI, 12, 13). Ce prophète, parlant d'un état de choses impos.sible, où toutes les loisde la nature seraient renversées, s’exprime ainsi d’après le texte reçu ;

. I-es chevaux courent-ils sur le roc, ou laboure-t-on avec les boeufs , D'

Que vous ayez changé le jugement en poison et le fruit de la justice en absinthe?...

Si on laboure avec des bœufs!... Et avec quoi donc? Ils labourent beaucoup mieux, en tout cas, que les chevaux ne courent sur le roc; le parallélisme est donc détruit : le second vers dit le contraire du premier. Mais voici ; le mot hébreu qui veut dire ha'ufs est un nom collectif, à peu près comme notre mot bétail, et ne se trouve jamais au pluriel, si ce n’e.st dans ce passage. Cette exception étonnante n’a évidemment aucune raison d’être. Nous séparons donc le signe du pluriel, nous en faisons un mot à part (Q’), qui signifie la mer, et nous traduisons ;

Labourc-t-on la mer avec des hnrufs,

Que vous ayez changé le jugement en poison?...

L’image est inattendue, mais énergique et parfaitement appropriée à la pensée du prophète (1).

En même temps qu’un certain nombre d’erreurs s’introduisaient ainsi dans le texte sacré par la distinction inintelligente des mots et des phrases, d’autres et de non moins graves altérations s’y introduisirent par la faute ou la négligence des copistes. Les livres de l’Ancien Testament furent exposés, du moins à l’origine, avant qu’un respect superstitieux et souvent . puéril ne se fût attaché à leurs moindres particula- II rités, aux mêmes chances de corruption que les autres y livres de l’antiquité. Les copistes ont pu oublier un

(1) Lopez de Vega a dit de inêrae, pour siguifler qu’on prend une peine inutile ;

Aro el uiembro el vicuto.

Je laboure reau,jé sème le vent.

(5’/ no vieran las mvgeres^ acU I, sc. 5.)

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mot, un membre de phrase, intervertir par nn'garde les mots d’une phrase ou les lettrës'd’un mot, etc. Ils ne se croyaient d’ailleurs probablement pas tenus à une exactitude très-rigoureuse. On peut supposer, à ce qu’il nous semble, sans témérité que les anciennes poésies religieuses, en particulier, furent adaptées successivement dans le cours des siècles à l’état de la langue et aux besoins du culte public, à peu près (mais non pas au même degré) comme les Psaumes de Marot et de Théodore de Bèze ont subi plusieurs retouches successives avant de revêtir la forme sous laquelle on les chante aujourd’hui dans nos églises. Il y eut en tout cas des additions, parfois aisément reconnaissables.

D’autres causes contribuèrent encore aux altérations du texte. A mesure que la connaissance de la vieille langue allait diminuant, les scribes croyaient devoir en expliquer certains termes obscurs par des gloses placées généralement au bas des pages ou àlà fin des p.saumes auxquels elles se rapportaient. Ces gloses ou notes de diverse nature ftjrent plus tard transcrites par des copistes qui n’en comprenaient pas la signification, comme faisant partie intégrante du texte. Nous en verrons plusieurs exemples dans le cours de ce travail.

Mais la source la plus féconde en méprises, fut l’extrême ressemblance qu’oflTrent entre elles plusieurs des lettres de l’écriture carrée, comme T. "i, i, t. p, 2 , D et même O; 3 . 3 . v, n, n. n, etc. 11 suffisait que l’une ou l’autre de ces lettres eût été peu nettement écrite ou tant soit peu effacée par le temps, pour que le copiste, transcrivant un texte qu’il ne comprenait qu'à moitié, commît une erreur, souvent très-légère, mai.s qui avait pour résultat de changer entièrement le sens de la

phrase. Les versions anciennes fourmillent d'erreurs de ^ ce genre (1). Ainsi, Ben-Hadad, roi de Syrie, est appelé \ par les Septante Ben-ader ou plutôt le fils d’Ader, et les inscriptions cunéiformes assyriennes, qui nomment le même personnage Ben-Hidfi, justifient cette lecture. De même, Thid’al, roi des nations, c’est-à-dire probablement des hordes touraniennes ou scythiques des bords de la mer Caspienne (Gen. XIV, 9), est appelé Thargal par les Septante, et cette leçon est peut-être aussi préférable, s’il est vrai que, dans l’un des idiomes touraniens révélés par les inscriptions cunéiformes de la seconde espèce, Tàour-gal signifie un grand chef(^). De même encore, le nom d’Hadad-ézer est écrit dans les Septante Adraazar, et quelquefois même dans le texte hébreu Uadar-ézer (2 Sam. X, 16, 19, etc.). La suite de ce travail montrera que les erreurs de cette nature ne sont pas rares dans le texte de l’Ancien Testament (3). Je n’en citerai pour le moment qu’un exemple, emprunté au livre de Job (Vil, 15). Dans un accès de désespoir. Job s’écrie, d’après le texte reçu : « Je préfère l’étouffement, la mort à mes os. > ('noii') Je défie qui que ce soit de trouver un sens tant soit peu tolérable à ces mots. Mais changez simplement le O en 3 et lisez : Grâce à cette légère modification du texte, vous obtiendrez le sens parfaitement convenable :

« Je préfère... la mort à mes souffrances. »

(1) V. &Iontfaucon, Prselim. in Hexapl. Orig., p. 24-26.

(2) V. Fr. LeDormant, HUt. anc, de l‘<Jrientg t. I, p. 254, et t. II, p. 24.

(3) Celte cause il’erreur u’exlstait pas iian« l’ancien carnctére. Il est vrai que dans les insrripiioas phéniciennes le D et l'R sont souvent irés-difliciles & distinguer Mais h l’ép<jqueoù les livres sacrés cessèrent d’étre écrits dans ce caracière, le D était sans doute encore, comme dans l'inscription de Dîliuii, dépourvu du prolongement qui )e rendit plus tard presque cxHCtement semblable à TR. Les erreurs de ce

La comparaison des parties parallèles des livres des Kois et des Chroniques révèle une foule d’erreurs de la même nature.

Les diflFérences souvent considérables qui existent dans le Pentateuque entre le texte samaritain et les ISeptante, d’une part, et le texte masorétique, de l’autre, les différences plus {grandes encore, les changements et les transpositions qui distinguent les Septante dans leur traduction de Jérémie, prouvent qu’au III' siècle, et peut-être encore au II' siècle avant notre ère, le texte de ces deux portions importantes de l’Ancien Testament n’était pas encore parvenu à la forme définitive sous laquelle nous le possédons aujourd’hui, et que certains manuscrits contenaient de nombreuses et graves variantes.

Assurément, il n’est pas douteux que, à partir du jour où un livre était considéré comme sacré et admis comme tel dans le canon, son texte ne fût, de la part des rabbins ou des t hommes de la grande synagogue, » comme les appelle le Talmud, l’objet des soins les plus attentifs et les plus minutieux. Aussi sommes-nous disposé à croire que depuis "cette époque/; aucune erreur importante ne s’est introduite dans les écrits sacrés. Mais les erreurs antérieures s’y sont perpétuées d’autant plus sûrement.

Le'Talmud et la Masore elle-même nous fourui.ssent des preuves de l’altération partielle du texte de l’Ancien Testament. Ils constatent que dans certains passages les scribes ont omis certaines lettres; c’est ce qu’ils nomment Ittour Sopherim [oviission ou plutôt retranchement des scribes). Il est vrai que ces corrections sont peu nombreuses et de peu d'importance. Mais il

genre appanieonent donc probablement à la période de réorilui*e carrée.

n'en est pas de même de celles que la Masore nomme Tiqqoun Sopherim {correction des scriles), et qu’elle attribue à Esdras (1) (il n'en est pas question dans le Talmud). Ces variantes, au nombre de dix-huit, sont eu général préférables au texte reçu etdonnent un sens bien plus satisfaisant; ce qui prouve qu’elles se trouvaient autrefois dans les manuscrits, que les scribes les ont changées parce qu’elles choquaient leurs idées et leur ent substitué le texte actuel, d’après d’autres manuscrits ou plutôt d’après leur propre imagination. Ainsi, Genèse XVIII, 22, au lieu de ; * Et Abraham se tenait encore devant l’Eternel, » il est très-probable, d’après l’indication même de la Masore, que le texte primitif portait : t Et l’Eternel se tenait encore devant Abraham. » De même, Habaq. I, 12, le sens et le parallélisme nous engagent à préférer la leçon rejetée par les scribes ;

N'es-tu pas de tout temps, Eternel ?

Mon Dieu, mon Saint, tune mourras point,

au lieu de ; nous ne mourrons point, que porte le texte masorétique. Dans ces deux cas, l’expression a paru aux scribes inconvenante en parlant de Dieu, et ils ont cru devoir la modifier; preuve qu’à une certaine époque,” avant la fixation du canon, les scribes se permettaient, à l’égard du texte des écrits hébreux, des libertés qu’ils n’auraient pas osé prendre plus tard. Au commencement du moyen âge, certains rabbins faisaient encore des corrections du même genre, bien

(1) Masor. à Nomb. I, et XII, 12 : * Ce passage est Tune des dixhuit corrections d*Esüras. » Sauf ce passage et 1 Rois XII, 16, peutêtre encore Ee. VIII, 17, les autres textes pouvaient très-bien, k mon avis, se passer de correction. Comp. eu particulier Ps. CVI, 20, Hos.lV,7, Jér,Il, 11, uü le texte primitif portait^ ma au lieu de

leur ou^a gloire; 1 iSaïu. III, 13, où il portait au lieu de Dr6»

connues sous le nom de Q'ri; mais ils les inscrivaient seulement en marge, et se seraient bien gardés de les substituer ainsi au texte traditionnel.

Un passage remarquable du Talmud de Jérusalem montre qu’on dut faire, à certaines époques, sans doute au moment où un livre était admis dans le recueil sacré, des comparaisons de manuscrits pour en fixer définitivement le texte. On lit, en effet, dans le traité des Jeûnes (1) : « Ils trouvèrent trois livres dans le parvis... Dans un, ils trouvèrent écrit (Deut. XXXIII,

27) Tisn (?), dans deux, ruivn (demeure)', et, approuvant les deux, ils rejetèrent l’autre. Dans un, ils trouvèrent écrit (Exode XXIV, 5) les petits (2), dans deux, les jeunes gens; et, approuvant les- deux, ils rejetèrent l’autre. Dans un, ils trouvèrent écrit (Genèse XXXII, 22) neuf, dans deux, onze; et, approuvant les deux, ils rejetèrent l’autre. » Ce qui eut lieu pour le Pentateuque, d’après ce passage, se fit probablement aussi pour les autres livres. Malheureusement, les variantes, qui existaient sans doute entre les manuscrits, ne nous ont pas été conservées; et, d’après les idées qui régnaient alors, elles ne devaient pas l’être.

Quoi qu’il en soit, à l’époque de Jésus-Christ, le texte de l’Ancien Testament était fixé, du moins pour les consonnes, depuis plus ou moins longtemps, suivant les différents livres, et il n’a pas sensiblement varié depuis lors (3). Mais il était encore, et il demeura

(1) Talm. hier.y tr. Thanioth, c. 4, f. (>S, col. 1, cité par Wallon, Pulygl.^ 1. 1, Prolég., p. 41, et par de Weite, Einl.y § 89, d’une manière un peu difTéreute.

(2) Mot chaidéen qui ne se trouve nulle part dans la Bible, mais seulement dans le Targoum.

(3) Mattli. V, 18, prouve que récriture carrée était alors, et sans doute depuis longtemps, en usage, car dans l’ancienne écriture le U iod n’était pas la plus jtôtite lettre, bien loin delà.

au moins jusqu'au commencement du V* siècle, entièrement dépourvu de voyelles et de signes de ponctuation. Les écrits d’Origène et de saint Jérôme le prouvent surabondamment.

Cependant la connaissance de la langue sacrée allait diminuant de jour en jour. Il devenait de plus en plus urgent de fixer par écrit la vraie prononciation des mots, qui s’était conservée jusqu'alors uniquement par tradition ; et qui pourrait même affirmer qu’eUe se fût conservée bien purement? Les écoles juives de Palestine, en particulier celle de Tibérias, entreprirent cette œuvre laborieuse, qui dut s’accomplir dans le courant du VII' et du VIII' siècle (1). Elle était terminée, eu tout cas, et même depuis assez longtemps, au X' siècle, car le rabbin Saadia Gaon, qui vivait alors, à Sora, en Babylonie (il mourut en 942, à l’àge de cinquante ans), écrivit un livre sur les points-voyelles; et cette matière fut souvent traitée depuis par les grammairiens du moyen âge, sans qu’ils paraissent avoir rien su de particulier sur l’origine de la ponctuation masorétique, ce qui prouve qu’elle leur était sans doute antérieure de plusieurs siècle.s.

Cette œuvre a rendu les plus grands services aux études hébraïques, et nous facilite encore aujourd’hui singulièrement, dans la plupart des cas, l’intelligence de l’Ancien Testament. Ce[)endant elle a été, dans un assez grand nombre de passages, une nouvelle cause de méprises et d’altérations, ce qui n’a rien d’étonnant dans une entreprise si longue et si délicate. Les docteurs juifs ont plus d’une fois ponctué et Tocalisé à

(1) On donne en général le nom de Masorètes ou hommes de la tradition aux auteurs iucuuuus de ce travail. Cest dans ce sens que uous emploierons ce mut; mais nous avouons qu*it est inexact» et qu'il vaudrait mieux le réserver exclueivemeut aux auteurs de la Masure.

contre-sens, et fait dire ainsi aux auteurs sacrés tout autre chose que ce qu’ils avaient voulu. Un grand nombre de mots peuvent, en effet, se vocaliser de deux ou trois manières différentes, et même davantage. Il faut souvent, non-seulement une connaissance approfondie delà langue hébraïque, mais aussi un tact littéraire très-exercé pour distinguer celle que l’auteur a eu l'intention d’exprimer. Or, si l’on peut supposer aux rabbins du VIII' siècle la première de ces conditions, il est bien difficile de leur accorder la seconde. D’ailleurs, dans une œuvre aussi longue, il était impossible qu’il ne se glissât pas quelques erreurs. La tradition était incertaine sur plus d’un point : les talmudistes euxmêmes ne sont pas d’accord sur la manière de prononcer (Esaïe LIV, 13) ; les uns voulaient qu’on lût BôNalK, tes architectes, et les autres, BàNalK, tes fils (1). Nous verrons, dans le cours de ce travail, plusieurs exemples de ces erreurs de vocalisation; qu’il nous soit permis ici d’en citer un, pris dans Esaïe (IX, 7). Le mot nat peut signifier parole ou mortalité, suivant qu’on le lit DâBâR ou DèBèR. Les docteurs juifs ont suivi la première de ces lectures, de sorte qu’il faut traduire, d’après eux ; < Le Seigneur a envoyé une parole en Jacob, » sens qui paraît bien insignifiant quand on voit par le contexte qu’il s’agit d’un châtiment infligé par Dieu aux Israélites à cause de leur orgueil. Mais les Septante et la version arabe ont préféré, et avec raison, la seconde ; « Le Seigneur a envoyé la mortalité en Jacob (2). »

(1) Traité des Bénédictiofis (Berachotb), fin.

(2) Voici la traduction complète de ce passage, qui contient encore, d'après moi, plusieurs autres fautes de texte :

Le Seigneur va envoyer {participe présent) la mortalité en

Dans l’exemple suivant, emprunté au cantique de Débora (Jug. V, 13), il est facile de voir qu’il y a à la fois erreur de vocalisation et de ponctuation. Voici la traduction littérale du teste masorétique :

Alors : Descends, réserve, vers les nobles, peuple. Eternel! descends pour moi parmi les héros.

Cela n’offre évidemment aucun sens. Mais comme la forme 11) pour l’impératif {descends) ne se retrouve nulle part ailleurs, il est évident que nous avons ici deux fois le parfait li) , et qu’il faut traduire, en joignant le dernier mot du premier vers au second ;

Alors la réserve descendit vers les nobles -,

le peuple de KEternel descendit pour moi parmi les héros.

Nous pourrions multiplier indéfiniment les exemples, surtout si nous voulions citer des passages où l’erreur du texte a été reconnue avant nous. Mais ce serait une œuvre fastidieuse et qui nous tiendrait trop longtemps hors de notre sujet spécial.

Le texte de l’Ancien Testament a donc pu être et a été réellement altéré de quatre manières principales :

1” Par les docteurs juifs du VII' ou VIIF siècle après notre ère, qui l'ont souvent muni de voyelles et de

et elle va tomber {participe présent) sur Israël;

Et le peuple tout entier misérable^ niphal de

Epbraïm et Thabitant de Samarie^

Pour l'orgueil et l'arrogance [qu'ils ont eus] de dire :

N Des briques sont tombées; nous rebâtirons eu pierres de tailJef }» etc.,

et tout le reste du passage au futur. Ce qui nous semble nécessiter ces corrections c'est d'abord le sens général de la strophe, et puis une raison grammaticale. En eflfet, si dans le premier membre du premier vers était un parfait, il faudrait, au second membre, le futur avec vav conversif,

signes de ponctuation contraires à ceux qu’exige une saine exégèse ;

2° Par ceux qui, au IV' ou au V' siècle avant Jésus- Christ, ont séparé les mots et les phrases ;

3" Par les copistes, qui, antérieurement à l’admission des différents livres dans le Recueil sacré, ont pu, par négligence ou par ignorance, prendre une lettre pour une autre, ou un mot pour un autre, oublier une lettre ou un mot, ou un fragment de phrase, ou même une phrase entière;

4° Enfin, par ces mêmes copistes, qui, par les mêmes raisons, ont inséré dans le texte sacré des notes marginales dont ils ne comprenaient pas la signification.

Il est probable que ces altérations ont été nombreuses; mais il nous est le plus souvent impossible d’en fournir la démonstration, et cela pour deux raisons opposées. Tantôt le texte primitif semble avoir été si profondément corrompu qu’il n’offre presque plus aucun sens, et qu’il sera peut-être toujours impossible de le restituer par voie de conjecture;'^ tel est probablement le cas dans certains passages des petits iprophètes. Tantôt, au contraire, les corruptions ont été légères et ont eu seulement pour résultat de substituer au sens primitif un sens qui n’est peut-être pas tout à fait le même, mais raisonnable et qui ne jure point avec le contexte. Dans les deux cas, il est également impossible de constater Terreur, avec cette différence, pourtant, que, dans le premier, on peut presque affirmer à coup sûr qu’il y a eu altération; tandis que, dans le second, la prudence ordonne de supposer que nous possédons encore le texte original.

Mais, entre ces deux classes de passages, il en est une troisième où l’altération est évidente et n’est pas cependant de telle nature qu’on ne puisse plus y porter

remède. C’est h celle-ci que nous nous sommes attaché de préférence; nous croyons avoir été assez heureux pour découvrir, en plusieurs endroits obscurs et jusqu’ici inexpliqués, le texte primitif ; ce sont ces résultats que nous présentons aujourd’hui k l’examen des hébraïsants.

Mais, avant d’entrer en matière, il est juste de jeter un coup d’œil sur les travaux des savants qui ont ouvert la voie dans laquelle nous essayons de faire un pas de plus. Nous serons aussi très-bref sur ce sujet, et pour les mêmes motifs que nous avons exprimés plus haut.

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