COUP D’ŒIL SUR L'HISTOIRE DE LA CRITIQÜE DU TEXTE HÉBREU
L’histoire du texte de l’Ancien Testament prouve, nous venons de le voir, que des altérations nombreuses et de diverse nature s’y sont introduites, soit intentionnellement, soit surtout par négligence et par ignorance, à différentes époques. Cette vérité, tout incontestable qu'elle est, a été pendant longtemps méconnue ou opiniâtrement repoussée. Les Juifs du moyen âge ne regardaient qu’avec la plus religieuse vénération et considéraient à peu près comme infaillible un texte dont ils ne connaissaient pas l'histoire, et qui leur avait été transmis avec tant de soin depuis un si grand nombre de siècles. Ils ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir qu'avant cette longue période, où le texte sacré avait été en effet l’objet de la plus vigilante sollicitude, il avait traversé une autre période, moins longue peut-être, mais pourtant considérable encore, pendant laquelle il avait été soumis à toutes les chances d’erreur des livres ordinaires. Les premiers docteurs chrétiens qui, à l’époque de la renaissance des lettres, s’adonnèrent à l’étude de la langue hébra'ique, Nicolas de Lyre, Jean Wessel, Pic de la Mirandole, surtout Reuchlin, en apprirent les premiers éléments auprès de certains Juifs et dans les livres des rabbins, qui ne
pouvaient que leur inspirer les mêmes préjugés, le même respect superstitieux pour le texte masorétique. Et d’ailleurs, ce n’est pas au début d'une étude ou d’une science qu’il est permis de tenter des voies nouvelles. Le plus sûr alors est de marcher sur les traces de ses prédécesseurs, jusqu’à ce qu’on ait acquis une connaissance plus complète de la matière. C'est ce que firent, et avec beaucoup de sagesse, les premiers hébraïsants. Les réformateurs, cependant, eurent sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, des idées plus larges et plus justes que leurs successeurs. Luther, en particulier, dit quelque part qu’il s’inquiète peu de ï infra et du supra des Masorètes, c’est-à-dire des points-voyelles; que, quant à lui, il traduit d’après Vintra, c’est-à-dire d’après le contexte. Mais les intérêts de la controverse firent bientôt dévier le protestantisme d’un principe si naturel et si légitime. Pour défendre plus facilement contre le catholicisme le principe de l’autorité des Ecritures, les théologiens protestants de la fin du XVP siècle, et surtout ceux du XVII', recoururent au dogme de l’inspiration littérale et de l’infaillihilité du texte reçu, jusques et y compris les points-voyelles.
Un important débat s’engagea sur ce point, vers le milieu d>i XVII' siècle. D’une part, le catholique Jean Morin et Louis Cappelle, professeur de théologie à Saumur, ainsi que son frère aîné, Jacques Cappelle, professeur à Sedan, soutenaient l’origine récente des points-voyelles et la corruption partielle du texte masorétique (1). De l’autre, les deux Buxtorf, père et fils, professeurs à Bâle, le Hollandais Jean Leusden, dis-
(1) L'ouvrage principal dans ce sans est la Critica sacra de Louis Cappelle, imprimée seulement après sa mort. Paris, 1C50, fol.
ciple du premier et professeur à Utrecht, l’Allemand Auguste Pfeiffer, soutenaient au contraire la haute antiquité des points-voyelles et la parfaite intégrité du texte (1), et l’on sait que cette opinion fut adoptée par l’Eglise réformée helyétique dans le Consensus de Zurich (1675).
Pendant le cours de cette controverse, deux ouvrages de la plus grande importance, et qui devaient donner une nouvelle impulsion à ces études, parurent successivement, l’un à Paris et l’autre à Londres. Ce sont les Bibles polyglottes de Michel Le Jay (2) et de Brian Walton (cette dernière beaucoup plus complète que la première) (3), qui, en mettant en regard du texte hébreu les anciennes versions, fournirent une base plus solide et des matériaux inappréciables h l’exégèse critique. Un peu plus tard, dans les premières années du XVTII' siècle, Bernard de Montfaucon, moine bénédictin de la congrégation de SainVMaur, rendit un service non moins précieux à cette science en publiant, en deux volumes in-folio, tout ce qu’il put retrouver des ffexaples d’Origène. Ces divers ouvrages sont accompagnés de prolégomènes et de dissertations critiques fort importantes et qu’on peut lire aujourd’hui encore avec fruit.
La discussion sur l’intégrité du texte masorétique se prolongea jusque dans la première moitié du XVIIP siècle. Eichard Simon et Leclerc reprirent, sous une forme un peu adoucie les affirmations de Louis Cappelle, et Carpzov celles des Buxtorf.
Le premier qui essaya d’appliquer d’une manière un peu étendue les principes de Louis Cappelle à l’exégèse
(1) A>xricritica sacra de Jean Buxtorf (dis). Dâle» 1053.
(2) Paris, 1629-1645, 10 vol, gr. fol.
(3) Londres, 1657, 6 vol. gr. fol.
de l’Ancien Testament fut le prêtre de l’Oratoire Houbigant, qui, dans son édition de la Bible hébraïque, publiée au milieu du XVIII' siècle, a proposé de nombreuses corrections, dont un grand nombre, sans doute, sont hasardées, mais dont plusieurs méritaient peutêtre plus de considération qu’elles n'en ont obtenu. Houbigant est le dernier grand nom français que nous ayons à citer ici ; désormais, cette science, dont les fondements avaient été posés par nos compatriotes, ne sera plus guère cultivée que par des étrangers.
Dans la seconde moitié du XVIII' siècle, Kennicott, professeur de théologie à Oxford, et de Rossi, professeur de langues orientales à Parme, s’occupèrent avec ardeur de la comparaison des manuscrits de l’Ancien Testament. Ils en compulsèrent en tout 1,346. Mais le résultat ne répondit pas aux espérances que cette grande entreprise avait fait concevoir. D’un côté, les manuscrits qui nous ont été conservés sont comparativement récents : aucun ne remonte au delà du XI' siècle. Et, de l’autre, il est manifeste qu’ils proviennent tous essentiellement de la même source et reproduisent le même texte, celui qui fut fixé par les docteurs juifs pour chaque livre au moment de son admission dans le recueil sacré. Les variantes qu’ils offrent sont donc en général fort peu importantes, et ils n’apportent aucune lumière précisément sur les passages les plus obscurs.
A partir de la fin du XVIIT siècle, l’Allemagne, qu jusque-là avait été en retard, à ce point de vue, relativement aux autres nations chrétiennes, et n’avait su que défendre obstinément, avec les Buxtorf et Carpzov, l’infaillibilité du texte reçu, l’Allemagne entre enfin à son tour dans la voie depuis longtemps ouverte et frayée ' par les savants français. Semler, Herder, Jean-David
Michaëlis,Gesenius,deWette, et, de nos jours, Hupfeld, Ewald, Hitzig, Knobel, Justus Olshausen, etc., n’ont fait que marcher sur les traces de Louis Cappelle, de Richard Simon et de Houhigant, parfois avec une trop grande timidité, comme de Wette et Hupfeld, plus souvent avec une témérité qui va jusqu’à la manie, comme Hitzig, Knohel et surtout Justus Olshausen. Â côté d’eux, Hengstenherg, Delitszch, Kurz et quelques autres continuent encore la tradition des Buxtorf.
C’est donc à une science essentiellement française dans ses origines que nous avons consacré cet ouvrage. Il est hon de le rappeler, et pour nous, qui sommes souvent trop oublieux de nos gloires nationales, et pour une nation trop fière de sa science souvent empruntée, presque toujours lourde et confuse. Sans la révocation de l’édit de Nantes et l’état misérable dans lequel l’Eglise Réformée de France a végété pendant plus d’un siècle, nous n’en serions certainement pas réduits aujourd'hui à apprendre les éléments des sciences théologiques dans les ouvrages souvent bien indigestes des docteurs germaniques. II appartient aux théologiens de notre âge et à ceux qui les suivront de renouer la chaîne de nos traditions pendant si longtemps brisée. N’oublions pas que nous avons, parmi nos ancêtres, les plus grands noms qu’on puisse citer en fait de critique et d’exégèse hébraïque, pour ne parler que de la science qui nous occupe : Calvin, Bochart et Louis Cappelle.