ANATOMIE GÉNÉRALE DU TISSU CONJONCTIF
S 1er. — Synonymie — Aperçu historique.
Le mot de conjonctif (tela conjonctiva) est de date
moderne : c'est Millier (1) qui Ta introduit dans la
science, proscrivant à juste titre la dénomination de cellulaire ou mieux celluleux , sous laquelle on avait étudié ce tissu jusqu’à présent, et qui pouvait prêter à une confusion, à cause de la signification attachée dans ces dernières années au mot de cellule.
Il avait reçu aussi de la part de différents anatomistes les noms de spongieux, circulaire , criblcu. r, muqueux, réticulé. Ceux de coalescent , unissant , connectif sont préférables, en ce sens qu’ils rappellent l’im-
portance physiologique de ce tissu qui remplit, en quelque sorte, les vides que les organes laissent entre eux.
La dénomination de tissu lumineux , qui est de date (T Pliysiol. hum., éd. do i 835, t. I, p. 450.
ancienne ( tela laminosa. Haller) (1), et qui avait été reprise par Bergen (2), un de ses élèves, puis par Chaussier (1803), est celle que le professeur Robin préfère et a employée, dans l’article (lamineux) du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales (1868), où l’on trouvera une énumération, aussi détaillée que possible, de la multitude de noms qui ont été donnés au tissu, et la mention des auteurs, qui, depuis Malpighi, se sont occupés de cette question.
C’est, en effet, à ce dernier anatomiste que l’on doit d’avoir distingué une enveloppe celluleuse à la surface du tronc et des membres; mais Malpighi avait pris pour point de départ le panicule adipeux auquel il attribuait une structure cellulaire analogue à celle d'un gâteau de ruche. Après lui Leeuwenhoek (3), dans la texture des tendons, et Ruysch (4), à propos des bourses, en font mention. Douglas (5), à peu près à la même époque, lui donnait le nom de membrane cellulaire et signalait surtout les filaments de la face externe du péritoine. Portai (6) en fait le sujet d’un mémoire, lu à l’Académie des Sciences. Plus tard, Winslow, les deux Boerhaave, Albinus, G. Cooper donnent des additions importantes à son histoire, ainsi que Bordeu, Bichat (7), de Blainville, Meckel, Béclard, Dutrochet, Mirbel, etc. ; enfin Henle (8) en fait une description
(I ) Elément, physiol. Lausanne.
(“2) De membranà cellulosà, 1732.
(3) Epistolæ physiolog. super compluribus naturæ arcanîs, 1719.
(4) Opéra omnia anatomico-medico-chirurgica, 1737.
(3) Descriptio membranæ cellularis, 173Ü.
(6) Mém. Acad, royale des sciences, 1773.
(7) Du Système cellulaire. Anat. génér. appliquée;! la physiologie et à la médecine. Edit, de Béclard etFlandrin, 1830.
(8) Traité d’anat. génér., trad. par Jourdan. 1843, où ou trouve une bibliographie détaillée de l’histoire du tissu cellulaire.
complète et fournit déjà à cette époque de précieux détails sur l’histologie de ce tissu. Nous verrons plus loin, en traitant de cette dernière étude, quels sont les auteurs modernes qui ont le plus contribué à son avancement.
S 2. — Caractères physiques du tissu conjonctif.
Envisagé d’une façon générale, le tissu conjonctif est un corps d’apparence spongieuse qui, à peu près continu à lui-même dans les différentes parties de l’économie, varie suivant l’âge des sujets. Très-mou, grisâtre, demi -transparent chez l’embryon ( tissu embryo-plcistique ) , il avait reçu pour cette raison la dénomination de tissu cellulaire ou muqueux primordial embryonnaire ; il se modifie plus tard, perd quelque peu de sa mollesse et de sa friabilité, et constitue chez l’adulte un tissu d’un blanc grisâtre, un peu plus consistant et composé de filaments longs et grêles, lisses, légèrement aplatis et réunis en faisceaux.
Lorsqu’on écarte peu à peu deux viscères adjacents l’un de l’autre, ou lorsqu’on sépare deux faisceaux musculaires, on voit devenir très-apparente une espèce de toile inégale, dont les colonnes cylindriques s'allongent et se rompent à mesure que vous exagérez cet écartement; si, avant qu’elles ne soient déchirées, on cesse de tirer, cette disposition disparaît, les parties reviennent à leur état naturel, parce que les colonnes précédentes se raccourcissent.
C’est, pour cette raison que bien des anatomistes, qui ont précédé Meckel, et Meckel lui-même considéraient cet aspect fibrillaire comme artificiellement pro-
duit : pour eux le tissu cellulaire n’était qu’un vernis, une masse visqueuse, une substance cohérente homogènedénuée de forme et ne prenant l’apparence de lames ou de fibres que par la distension. Bichat, cependant, avait cherché à démontrer que ce tissu muqueux était un assemblage de filaments et de lames.
Le doute sur la nature fibril laire du tissu cellulaire n’est plus permis aujourd’hui.
Ces filaments sont réunis, la plupart du temps, en faisceaux ou en lamelles (tissu lamineux) transparentes, que la pression déplace avec facilité, sur le plan sous-jacent, et d’autant plus incolores que leur couche est moins épaisse. La couche formée est quelquefois si mince que la présence de ce tissu, entre deux organes ou deux parties d’un même organe, n’est décelée que par la séparation graduelle de ces derniers : c’est alors plus spécialement qu’il offre la forme aréolaire.
Si la couche est plus épaisse, on voit même à l’œil nu ou avec l’aide de la loupe, un enchevêtrement ou entre-croisement de fibres, plus ou moins flexueuses, dans toute espèce de direction.
Un premier degré de dessiccation fait prendre à ce tissu une coloration blanche; mais cette teinte ne lui appartient pas en propre ; elle est le résultat de la réflexion de la lumière sur ses éléments. Au contraire, en se desséchant complètement, il redevient en partie translucide et constitue une substance cassante qui peut se ramollir de nouveau dans l’eau.
Un des principaux caractères du tissu conjonctif est de se laisser distendre et gonfler par les liquides intérieurs ou extérieurs [œdème, anasarque , ecchymose,
hydrotomie), ou bien par le gaz ( emphysème ). Si la texture du tissu estpeu serrée [paupière, scrotum), on voit nettement alors se dessiner des espaces de dimensions variables, qui avaient été dénommés improprement cellules [tissu celluleux , spongieux , arêolaire). Dans d’autres cas il acquiert une certaine résistance et en même temps un aspect opaque. Léliygrométricité de ce tissu est plutôt due , comme le fait observer le professeur Robin, à l’interposition du liquide entre les fibres qu’à l'imbibition et le gonflement de cet élément.
Si on le presse ou si on l’incise, quand il est infiltré de ces différents liquides, il revient sur lui-même, et chasse ces derniers desloges artificielles où ils s’étaient introduits; cetissu, en effet, malgré Y inextensibilité de ses fibres propres, est très-extensible pris en masse, et assez rétractile ; il est doué d’élasticité, variable, suivant la proportion d’éléments de cette nature qu’il contient.
La contractilité, que quelques auteurs (1) avaient admise pour ce tissu, est due à la présence, dans certaines parties de l’économie, de l’élément musculaire de la vie organique ; quant à sa sensibilité, il l’emprunte aux filets nerveux qui le traversent ou s’y anastomosent étroitement dans bon nombre de points du corps, mais, par lui-même, il est insensible. La piqûre, la section et la déchirure n’y produisent aucune douleur, si on n'intéresse pas un de ces filets, et il n’est plus permis de se demander avec Spigel : An sentiat?
(1) lien le croyait à cette contractilité et, sous forme dubitative, l’attribuait ;i la nature des rapports de ce tissu avec les nerfs.
Certaines circonstances hygiéniques peuvent diminuer ou favoriser son développement. La température, la nourriture, le sol et l’atmosphère impriment d’une façon indiscutable des modifications à l’organisme, le tissu conjonctif doit s'en ressentir. Le froid, l’humidité favorisent son augmentation ; en effet, on le voit plus abondant chez les peuples du Nord. La chaleur et la sécheresse agissent d’une façon inverse. Très-probablement, mais nous n’avons à ce sujet que des données hypothétiques, les professions, les habitudes, etc., doivent exercer, sur son développement, une influence manifeste; il en est de meme des tempéraments. La forme arrondie de la race c aucasique est en rapport avec la prédominance des systèmes musculaire et conjonctif; dans les autres races , sa‘ couche étant plus mince, les formes sont, d’une façon générale, un peu plus grêles.
La putréfaction du ce tissu est très -lente et nécessite, pour avoir lieu, une macération prolongée; il se transforme alors en une substance mucilagineuse, enfin se liquéfie entièrement.
S 3. — Caractères et composition chimiques.
L’ histochimie de ce tissu est bien incomplète encore; on n’a à son sujet que des données générales, car, comme composition du tissu conjonctif, on entend celle de tous les éléments (élastiques, etc.) qui entrent dans sa structure.
A *la chaleur nue, le tissu conjonctif se crispe, en se desséchant très-rapidement, et brûle en laissant peu de cendres.
Formé d’une substance collagène, il résiste beaucoup à la coction, qui ne commence qu’à dissoudre la substance intermédiaire, ou amorphe, puis il se transform en géline, géléine , enfin en colle ou gélatine (1). — La pins ou moins grande proportion de fibres élastiques contenues, dans le tissu lamineux. modifie la rapidité avec laquelle se produisent ces trois transformations (2).
Robin a insisté , au point de vue chimique , comme il l’avance aussi relativement à la nature histologique de ce tissu, sur ce fait que jamais la géline ne peut se transformer en cartilagéine, puis osséine ; ce sont , selon lui, trois principes distincts.
Ce tissu ne s’altère ni par l’eau froide, ni par l’alcool et l’éther. L’acide acétique, ainsi que la plupart des acides minéraux étendus, au contact avec le tissu conjonctif , finissent par le dissoudre entièrement après l’avoir d’abord gonflé, puis ramolli. Ce sont là de précieux réactifs pour rendre visibles sous le champ du microscope les éléments élastiques, embryoplastiques, tubes nerveux, l’élément capillaire, etc.
Giraldès , puis Tillaux , ont encore utilisé cette propriété pour produire une espèce de dissection chimique des glandes salivaires et rendre leurs lobules et leurs conduits plus distincts.
Schwann et Schlossberger (2) ont étudié successivement la composition du tissu conjonctif embryonnaire, et n’ont pas trouvé de glutine en traitant ce tissu par la coction ; ils pensent qu’il est formé de substance protéique.
(1) Ad. Gannal. Des subst. organiq., U), de Paris, 1854.
(2) Gewebechimie (Chimie des tissus), p. 105.
Le tissu conjonctif est un des tissus les plus digestibles quand ses éléments ont été ramollis par l’eau et la chaleur : c’est sur cette propriété que reposent les premiers actes de la digestion stomacale (action du suc gastrique).
Le tannage , le mégissage des peaux est fondé sur ce principe que certains agents (alun, tannin, sublimé, etc.) augmentent la ténacité du tissu en diminuant son élasticité et cela par l’union molécule à molécule de ces substances avec les libres lamineuses et élastiques de l’organe dermo-papillaire.
La composition particulière des corpuscules, ou cellules étoilées, est fort mal connue et se déduit des réactions que l'on a sous le microscope. Les noyaux résistent aux acides. La potasse dissout les cellules.
Quant à la composition chimique des organes dans la constitution desquels le tissu conjonctif entre pour une bonne part (tendon, etc.); elle n’a pas encore été complètement étudiée.
Toutes ces réactions chimiques sont, du reste, des faits d’une importance accessoire pour déterminer la nature de ce tissu. Pour arriver à des données absolument exactes, il faut de toute nécessité se servir de l’instrument grossissant.
§ 4. — Etude histologique du tissu conjonctif.
Nous venons donc de voir qu’avant l’emploi du microscope, ce tissu était pour les uns (Meckel, Bordeu, etc.) une substance cohérente visqueuse ; pour les autres (Haller, Bichat, Béclard, etc ) une multitude de libres molles, blanchâtres, entrecroisées : cette
de rni ère manière de voir tendait déjà depuis longtemps à être adoptée ; mais cependant bien des incertitudes existaient encore dans la science sur la nature intime de ce tissu, et quelques anatomistes pensaient encore aux. hypothèses de Ruysch et de Monro, qui voulaient, le premier, qu’il fût complètement vasculaire, le second complètement nerveux.
Le microscope, tranchant définitivement la question, a été le point de départ d’une série de recherches d’une importance telle que nous pouvons dire, sans craindre la contradiction, qu’elles servent de base à l’anatomie et à la pathologie générale tout entière.
Dès 1833 et 1834, Krause, Laute, Jourdan, puis Mandl et Henle, ont démontré que le tissu cellulaire est constitué par des fibres primitives , extrêmement fines, lisses et légèrement ondulées, entrecroisées en divers sens et séparées par du blastème.
Plus récemment, les travaux de Virchow, de Kœlliker, de Gerlach, de Robin, de Kühne, de Recklinghausen sont venus présenter la question de la structure intime et du développement du tissu conjonctif sous un nouveau jour, mais nous devons dire, à notre grand regret, qu’une entente parfaite ne règne pas dans leurs opinions, et que leurs écrits ont été le sujet de longs débats qui se répètent d’autant plus que le perfectionnement du microscope parvient vers ses dernières limites.
Cependant nous pensons que les opinions de ces divers auteurs sont contradictoires plutôt en apparence qu'en réalité, et que les différences portent surtout sur V interprétation des faits observés et non sur
l’observation qui est toujours la même : c’est cette dernière que nous voulons seulement exposer ici.
L'histologie du tissu conjonctif comprend deux choses :
A. L'étude des éléments anatomiques fondamentaux à l'état d’isolement.
B. L'étude de ces éléments réunis, c est ‘à-dire celle du