INTRODUCTION.— HISTORIQUE
L'histoire du traitement chirurgical du cancer de l'estomac ne remonte pas à plus de vingt ans. Avant cette époque on + savait que les plaies de l'estomac ne sont pas toujours mortelles, mais la cure chirurgicale des tumeurs malignes de cet organe n'avait pas été tentée. Le cancer de l'estomac était un no me langere.
En 1877, Le Fort écrivait : « Lorsqu'on voulait, il y a une vingtaine d'années, se jouer de la crédulité et de la naïveté d’un jeune camarade d’études, on lui racontait que tel chirurgien, connu pour ses excentricités opératoires, avait extirpé un pylore cancéreux. Dans un recueil des plus sérieux, les Archives de Langenbeck, un chirurgien allemand, Gussenbauer, étudie sérieusement les procédés applicables à la résection partielle de l’estomac cancéreux. Jusqu'à présent, il n’a pratiqué la résection que sur des chiens. Mais la marche que suit depuis quelque temps la chirurgie d'outre-Rhin autorise à prévoir que l'expérience ne tardera pas à être faite sur des Allemands » (Le Fort, Manuel dé Médecine opératoire
See de Malgaigne, vol. H, p. 420). Deux ans plus tard, Péan fai- ; sait la première pylorectomie pour cancer.
Cette tentative resta d'abord sans écho dans notre pays, tandis que Billroth et son école acquerraient, dans le domaine de la chirurgie gastrique, une suprématie incontestable.
La tentative de Péan put paraître hardie tout d’abord; cependant on avait déjà expérimentalement démontré la possibilité de la digestion et de la vie après la suppression du pylore. Des expériences faites chez l'animal, chez le chien en particulier, par Gussenbauer et von Winiwarter, ne laissaient subsister aucun doute à cet égard. Aussi, quand l’école de Billroth eut mis à la mode, pour ainsi dire, la résection du-pylore cancéreux, on rechercha les sujets porteurs de néoplasmes gastriques susceptibles d’une opération.
À priori, la cure chirurgicale du cancer de l'estomac était admissible au même titre que celle d’autres cancers d’un abord aussi difficile et aussi dangereux. En effet, si l'estomac supporte une intervention chirurgicale, s’il continue à fonctionner alors même que ses rapports avec la suite de l’intestin ont été modifiés, peu importe, en apparence, la raison pour laquelle on à interrompu la continuité du tube digestif. L'organe, guéri de la bles$ure chirurgicale, doit reprendre sés fonctions; comme l'intervention a été dirigée contre une néoplasie maligne, l'organisme se trouvant débarrassé d'un mal fatal, sera guéri, sous la réserve d’une récidive à plus ou moins longue échéance. |
Cette idée justifiait la tentative de Péan, de Rydygier, de Billroth et de tous ceux qui suivirent. Cette innovation chirurgicale devait encore trouver sa justification dans une série de cas heureux suivis de très longues survies.
Mais, comme :1l arrive souvent pour les idées nées d'une façon tardive, l'excès ne tarda pas à se faire sentir. Il avait fallu tous les progrès de la chirurgie contemporaine pour
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autoriser les opérations dans ce domaine si délicat; ce fut peut-être, au nôm des mêmes progrès, sous le couvert d’une fausse assurance, que de nombreux chirurgiens, en Allemagne surtout, soumirent au traitement chirurgical des cancéreux dont l'estomac était déjà trop malade.
Cependant Wôlfler faisait accepter une opération palliative qui semblait permettre de limiter les interventions radicales : elle donnait au chirurgien le moyen de soulager son malade, s'il ne pouvait extirper le mal. La gastro-entérostomie entre, dès lors, en parallèle avec la cure radicale.
Nous ne prétendons pas faire un historique détaillé et complet de la chirurgie de l'estomac cancéreux ; nous nous bornerons à en tracer les grandes lignes.
En France, le premier travail d'ensemble qui ait paru sur la question est la thèse de Kahn (Paris 1883). L'auteur rapporte 27 cas de pylorectomie totale pour cancer.
Rydygier, en 186$, en réunit 43 cas, avec une mortalité de 69,9 0/0.
La statistique de Kramer, la même année, porte sur 72 cas et la mortalité s'élève à 76,3 0/0. Hahn, en 1891, en réunissait 106 cas, pour lesquels la mortalité était de 6< 0/0.
En 1892, parut en France un Mémoire important dû à M. Aimé Guinard. L'auteur, après avoir exposé les progrès accomplis à l'étranger dans la chirurgie du cancer de l'estomac, rapporte les observations étrangères et françaises. Il signale la tendance des chirurgiens à abuser de la cure radi- .cale au détriment de la gastro-entérostomie, et fait un plaidoyer en faveur de cette dernière opération. Sa statistique, basée sur 149 cas, donne une mortalité de 7,71 0/0; celle des cas publiés en France, au nombre de 6 seulement, est de 66,66 0/0. ;
L'année suivante, Dreydorff publiait, en Allemagne, un Mémoire important sur la chirurgie gastrique.
La thèse de Loche, sur la chirurgie de l'estomac et du duodénum, parue aussi en 1803, renfermait un certain nombre d'observations postérieures au Mémoire de Guinard, et, parmi les cas opérés en France, rapportait ceux de Doyen, le chi-
rurgien français qui s’est acquis, dans ce domaine en particulier, la première place: Doyen publia, en 1695, un ouvrage
sur la question, où il réunit les cas de sa pratique personnelle à ceux qui avaient été publiés avant lui. Son livre embrasse aussi bien l'étude des affections bénignes que celle des affec-
tions cancéreuses de l'estomac et du duodénum. L’anatomie
et la physiclogie de ces organes y sont traitées au point de vue chirurgical ; en ce qui concerne la technique opératoire, ‘ l’auteur passe en revue celle de ses devanciers et propose un mode opératoire personnel. Sa statistique générale des pylorectomies porte à 212 le chiffre des cas connus, avec 120 insuccès, soit 50,6 0/0. À cela s'ajoutent 20 cas de pylorectomie combinée à la gastro-entérostomie, donnant une mortalité de $5 0/0, c'est-à-dire.un chiffre très rapproché de celui de la pylorectomie typique.
En 1806, Haberkant fit paraître, dans les Archives de Langenbeck, une importante revue générale des opérations qui se pratiquent sur l'estomac. Sa statistique portait sur 208 cas de résection typique du pylore et sur 20 cas où la résection fut accompagnée de gastro-entérostomie, opération qu'il désigne sous le nom de résection atypique. La mortalité était encore de 54,4 ofo.
La question de la cure chirurgicale du cancer de l'estomac.
était à l’ordre du jour dans toutes les réunions des chirurgiens ; nous la voyons discutée au Congrès des chirurgiens
allemands d'avril 1897 ; elle fait l’objet de communications :
au XII: Congrès international de Moscou et au Congres fran- Çais de chirurgie de 1897.
de
En avril 1698, nouvelles communications sur le même thème, au Congrès des chirurgiens allemands.
C'est après avoir lu le compte rendu de ces discussions que, sur le conseil de notre maître, M. le professeur Estor, nous avons entrepris de réunir les diverses observations publiées jusqu’à ce jour sur la pylorectomie ou, d’une façon plus générale, sur les interventions curatives dans le cancer de l'estomac. Nous nous sommes proposé, après avoir groupé ensemble tous les faits connus, d’en tirer une étude générale des procédés opératoires à employer en pareille circonstance, des indications et des contre-indications de l'opération curative; nous voulions également essayer de démarquer, aussi nettement que possible, les limites de l'opération palliaüve et de l'opération radicale. Par l'exposé des résultats immédiats et éloignés de ces deux modes d'intervention, il nous était possible de montrer quels bénéfices la thérapeutique peut tirer de l’acte opératoire dans le cancer de l’estomac.
Nous avons été devancé dans cette idée: une thèse, soutenue devant la Faculté de Paris, en juillet 1898, présente une très bonne étude de la curé chirurgicale du cancer de l'estomac. L'auteur, M. Urbain Guinard, rapporte 302 cas de résections gastriques publiés depuis 1891. La technique des opérations radicales contre le cancer occupe, dans cet ouvrage, une large place ; aussi ce chapitre sera-t-il écourté dans notre travail. L'étude des maladies avant et après l’opération est faite avec beaucoup de soin ; l’auteur insiste, avec tous ceux qui se sont occupés de cette chirurgie spéciale, sur la nécessité de faire un diagnostic précoce, si l’on veut avoir quelques chances de succès : ce point fera l’objet d’un long développement dans notre thèse. |
Tous les auteurs que nous avons cités admettent l'intervention radicale dans le cancer de l’estomac, avec des nuan-