INTRODUCTION
Pendant nos dernières années d’éludes, nous avons eu fréquemment l’occasion de remplacer des médecins dans leur clientèle. Nous avons d’abord été étonné de la différence profonde qui existe entre la pratique médicale courante et la pratique hospitalière, si excellent qu’ait été l’enseignement de nos maîtres.
Il nous avait été donné souvent de voir opérer des cancers et la réussite de l’intervention semblait à peu près constante ; il arrivait bien, de temps en temps, des malades déjà opérés, présentant une récidive à plus ou moins longue échéance, mais qui; par le fait même qu’ils étaient revenus, étaient derechef opérables et chez qui la chirurgie paraissait amener un nouveau succès. Il en existait seulement quelques-uns, réputés incurables, devant qui la visite passait sans s’arrêter et pour lesquels on se contentait d’établir un régime tonique, en parant aux indications immédiates ; injections de morphine contre les douleurs, tentatives d’hémostase contre les. hémorragies, pansements antiseptiques ou désodorisants des ulcérations. Ces malheureux s’étaient, le plus souvent, décidés trop tard à une
intervention on avaient été prévenus de la nécessité d’une opération, alors qu’il n’était déjà plus temps.
Dans les clientèles de campagne que nous eûmes à visiter, on retrouvait ces mêmes cas : cancéreux que l’hôpital avait effrayés ou qui en étaient revenus, jugés inopérables, le grand air leur ayant été conseillé, avec raison, comme d’une meilleure hygiène. Mais, à cette foule, s’ajoutaienl d’anciens opérés, arrivés de la ville se croyant guéris. S’ils éprouvaient quelque malaise, ils le mettaient sur le compte des suites opératoires et patientaient, jusqu’à ce que, se cachectisanl de plus en plus, ils commençassent à s’effrayer ; d’autres, prévenus parfois dès le début d’une récidive, avaient perdu confiance en la chirurgie et se refusaient énergiquement à toute intervention nouvelle; d’autres enfin, opérés pour la seconde ou la troisième fois, se désespéraient de n’être pas encore guéris et prévoyaient leur fin prochaine, en constatant la production de nouvelles tumeurs, non seulement repullulées sur la place de l’ancienne, mais souvent généralisées en des points variables du corps.
Et dans la clientèle, comme à l’hôpital, sauf de rares exceptions, la conduite était la même : des soins de propreté, de l’hygiène et c’est tout ; le malade le moins perspicace, malgré toute la délicatesse de son médecin, se voyait abandonné et se jugeait perdu. Bien heureux, quand un docteur brutal, comme le cas s’est présenté à notre connaissance, ennuyé d’être dérangé, ne lui disait pas :
Que voulez-vous que je fasse pour vous ? Tout serait inutile. »
Ce n’est malheureusement pas une exception et le professeur Gallard racontait1 qu’il avait vu un de ses amis, l’un des plus grands chirurgiens de l’époque, abandonner deux patientes qu’ils traitaient ensemble pour des cancers utérins. J’en concevais, disait-il, autant de honte que de dégoût. Le médecin, comme un général, doit lutter jusqu’au bout, sous peine de déchéance et l’on ne doit pas avoir une semblable lâcheté, même en présence de l’inutilité et de l’insuffisance de la thérapeutique. Le mal peut être incurable, les souffrances impossibles à soulager, mais à côté des moyens physiques dont nous disposons, il y a un moyen moral : la consolation. Cherchez, cherchez, ajoutait-il, peut-être trouverez-vous !
Déjà en 1872, le docteur Battut, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de Médecine de Toulouse, disait, dans une leçon sur le cancer utérin, après avoir formulé
les indications et les règles de l’opération : « La faiblesse, » la douleur, l’hémorragie, les pertes fétides réclament » l’intervention médicale. La douleur épuisera rapidement » les narcotiques ; si, dès le début, une grande réserve » n’est pas apportée dans leur emploi, on est bien vite » désarmé ; je ne connais pas alors de position plus péni- » ble.... La désinfection des malades sera difficile et labo- » rieuse.... La terminaison fatale arrive plus ou moins vite, » selon l’intelligence des soins ; le médecin rachètera » l’impuissance de son art par sa patience, son affabilité,
1. Livet. De V emploi du carbure de calcium en chirurgie et en 'particulier dans le traitement du cancer de l’utérus . (Thèse de Paris, 1895-96.)
» sa douceur. Tout est dû et doit être largement donné au » malheureux qui languit, s’étiole, se désespère sous » l’étreinte d’une maladie incurable. »
Nous avons été navrés, comme tant d’autres, de cet état de choses, et devant l’inefficacité fréquente de la chirurgie, nous avons vu se dresser toute une série de laborieuses et patientes recherches, dont les résultats ne semblent pas universellement appréciés à leur juste valeur. Toutes les tentatives qui sont permises dans l’état actuel de la question, puisqu’il s’agit de sujets condamnés et que la plupart de ces traitements, s’ils ne guérissent pas, améliorent ou tout au moins ne nuisent pas, toutes ces tentatives sont discutées de parti-pris, sans que la plupart de leurs contradicteurs appuient le plus souvent leur opinion, autrement que sur des théories. Elles restent isolées, alors que leur emploi devrait se répandre, puisqu’il est à la portée de tous les petits praticiens dont elles sont la seule arme possible. Nous croyons que tout ce qui pourra les vulgariser rendra service, sinon à la science, du moins aux malades dont elles diminueront souvent les souffrances et, en tout cas, à qui, avec un mieux simulant pour eux la guérison, elles rendront l’espérance.
Certes, de nombreuses thèses ont été faites et de nombreuses publications ont paru sur ce sujet, mais toutes à un point de vue plus ou moins particulier. Les unes résument les essais des partisans d’une théorie étiologique du cancer, sans entrer bien avant dans les résultats pratiques que l’on peut en tirer, les autres traitent d’un sérum particulier inventé par les maîtres dont ils ont suivi les leçons
ou d’une nouvelle méthode thérapeutique appliquée à une classe spéciale des néoplasmes.
Nous avons cru faire œuvre utile, au moment où les statistiques accusent une augmentation constante de la mortalité par le cancer, de réunir en un seul faisceau ces armes éparses, en regrettant que le temps et les matériaux, avec les moyens dont nous disposons, ne nous permettent pas de traiter cette question aussi à fond et aussi complètement que nous l’eussions désiré.
Avant de commencer, nous nous garderons bien de manquer à une antique et chère coutume et nous témoignerons ici notre reconnaissance à nos Maîtres de l’Ecole de Médecine de Nantes et dans les Hôpitaux.
Nous n’oublierons pas que nous eûmes l’honneur d’être l’externe de MM. les D1S Attimont et Bonamy, de MM. les Professeurs Heurtaux #, Poisson, Ollive, et que nous fîmes, pendant plusieurs mois, partie, comme interne provisoire, du service de M. le Professeur Malherbe, Directeur de l’École de Médecine. Nous adresserons nos remerciements à M. le Dr Rivet, chirurgien suppléant de l’Hôtel- Dieu, ancien aide de clinique chirurgicale, qui nous inspira le sujet de ce travail et nous guida dans nos recherches.
Que M. le Professeur Guyon daigne recevoir l’hommage de notre profonde gratitude, pour l’honneur qu il nous fait en voulant bien accepter la présidence de cette thèse.