CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
(c Le mot Cancer, dit Cornil, n’a plus de valeur, qu’au
» point de vue de l’histoire médicale et de la critique histo- » rique. »
Evidemment l’histologie met aujourd’hui un nom sur toutes les tumeurs et permet de les classer suivant leur structure ; mais, pour cette raison même, il faut que la tumeur ait été enlevée sur le vivant ou prise à l’autopsie et examinée au microscope ; sans quoi, notre diagnostic reste hésitant et, en semblable occurrence, dans bien des cas, nous ne pouvons mettre que l’étiquette : cancer sur le néoplasme observé et quelquefois deviné.
Si donc le mot peut être supprimé dans les nomenclatures, il ne peut qu’être conservé jusqu’à nouvel ordre par la clinique.
Son acception, d’abord très vaste, s’est rétrécie peu à peu ; après avoir compris tous les ulcères de mauvaise nature, que la microbiologie a fini par en séparer, puis les tumeurs en général, on ne classe plus aujourd’hui, sous ce titre, que les néoplasmes malins, à accroissement rapide ou ayant tendance à la généralisation et qui produisent une cachexie caractérisée par une teinte jaune paille des téguments.
Nous resterons dans le domaine strict de la pratique courante et nous n’entrerons pas dans l’étude histologique des cancers.
Il nous suffit de savoir que l’épithéliôma et le carcinome, qu’on appelle aussi cancers proprement dit, ont leur point de départ dans le revêtement épithélial de la peau ou des muqueuses, sans envahissement du système vasculaire qui, par son développement, joue seulement le rôle nutritif que nous lui voyons tenir dans la réparation des pertes de substance ou dans l’ostéogénèse. Le carcinome est composé de tissu épithélial embryonnaire, l’épithélioma de tissu adulte et on peut voir les deux types se réunir dans la même tumeur. Le cancroïde de la peau, qui mérite à peine le nom de cancer, ne peut cependant en être séparé et ne doit sa bénignité relative qu’à sa localisation dans les glandes sudoripares ou sébacées ; mais, sous l’influence de causes dont la nature nous échappe, il évolue parfois tout-à-coup d’une façon aiguë et prend la marche envahissante des précédents. L’extension se fait, chez eux, par les lymphatiques.
Dans le sarcome, au contraire, les parois des vaisseaux jouent un rôle actif et l’évolution de leurs cellules participe au trouble général. Aussi des embolies peuvent disséminer par la voie veineuse les germes pathogènes qui vont se greffer au loin. Le tissu conjonctif s’hypertrophie et tient une large part dans l’accroissement de volume de la tumeur, au lieu de laisser simplement élargir ses mailles.
Nous passerons rapidement en revue les diverses théories
étiologiques qui peuvent nous être utiles pour comprendre la cause d’un mode de traitement.
Au début du XIXe siècle, on considérait, avec Laënnec, les tumeurs, comme des productions accidentelles, sans relation de structure avec les tissus normaux et n’en dérivant pas (hétéromorphisme). Le point de départ était la théorie du blastème, substance amorphe, demi liquide, résultant de la fonte des éléments préexistants, matrice des diverses cellules ; si le blastème était mauvais, il s’y formait de toute pièce la cellule cancéreuse.
Théorie de Virchow. — Selon Virchow, la cellule conjonctive est ((indifférente». Suivant le milieu, elle prolifère normalement ou anormalement. Les éléments du tissu ou de l’organe envahi disparaissent étouffés par la végétation néoplasique conjonctive.
Théorie de Cornil et de Ranvier. — C’est la théorie du retour à l’état embryonnaire, après lequel les cellules des parties envahies prendraient part au processus néoformatif. Avant de devenir cancéreuse ou de reproduire des éléments cancéreux, la cellule doit perdre d’abord son protoplasma spécial et ses connexions.
Klebs précise ce mécanisme et voit dans l’augmentation de chromatine du noyau cancéreux, dans sa dispersion, une sorte de fécondation réciproque des cellules normales, puis de celles-ci par les cellules cancéreuses.
Théorie de Bard. — Bard pose en principe la spécificité des cellules normales ou cancéreuses. Il n’admet pas la transformation d’une cellule conjonctive ou migratrice en cellule épithéliale. Une fois différencié, chaque élément ne
peut plus reproduire que son type particulier. Il s’appuie sur les travaux de Thiersch, qui montre que l’épithélioma lobule vient toujours de l’épiderme, sur ceux de Valdeyer et de Malassez, qui prouvent que le carcinome a toujours son point de départ dans les épithéliums glandulaires ou muqueux.
Théorie (le Tabre- Domergue. — Fabre-Domergue attribue
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à une désorientation cellulaire la production du cancer. L axe de division karyokinétique des cellules serait normalement perpendiculaire à la membrane basale. L’obliquité piogressive ou le parallélisme de cet axe déterminerait des tumeurs de plus en plus malignes.
I héorie de Cohnlieim. — On serait en présence d’une anomalie de développement embryonnaire ou fœtal, due à diverses causes.
I endant la différenciation des cellules de l’embryon, quelques-unes de celles-ci s’arrêteraient au cours de leur évolution et resteraient stationnaires au milieu des tissus, jusqu à leur réveil (hétérachronisme).
Un ovule pourrait être fécondé par plusieurs spermatozoïdes. Un seul pioduirait 1 individu et les autres, entravés dans leur croissance, formeraient des organismes imparfaits, parasites du premier (Tératome par excès de fécondation).
II arriverait aussi qu’un ovule, non fécondé, se segmente par une sorte de parthénogenèse et se fonde dans un ovule fécondé auquel il resterait intimement lié (Tératome par absence de fécondation).
Critzmann cite deux observations, dont l’une personnelle
et l’autre de Letulle, qui montrent dans deux familles, des grossesses successives donnant alternativement naissance à des jumeaux sains ou à un cancéreux.
Parfois, un repli de l’embryon serait pincé, inclus et resterait endormi comme des cellules enclavées, arrêtées dans leur développement.
Il est bon de faire remarquer ici la différence profonde qui existe entre les kystes dermoïdes et les cancers, ceux-là précoces, ceux-ci attendant la vieillesse pour se manifester, malgré la puissance de prolifération des épithéliums ; les premiers bénins, les seconds profondément malins. Mais pour être impartial on doit rappeler que les tumeurs mixtes, qui tiennent des deux, dégénèrent souvent en cancer. Les partisans de la théorie ont ajouté que l’inclusion donnant un kyste dermoïde peut avoir porté sur des cellules déjà différenciées et qui, semblables à peu près aux cellules de l’organisme, trouvent un terrain favorable à leur développement. Des cellules embryonnaires, trop différentes du milieu, resteraient plus longtemps stationnaires et ne pourraient proliférer que dans des conditions spéciales.
Mais toutes ces théories tentent d’expliquer aux dépens de quoi s’accroît le cancer et non la cause immédiate de son développement; c’est alors qu’apparaissent les théories microbiennes et parasitaires.
Théorie microbienne. — La constatation par Rappin, de Nantes, en 1887, de micro-organismes dans le cancer,
confirmée par Scheurlen1 2, et Domingos Freire-, servit à édifier cette théorie, presqu’aussitôl morte qu’apparue, 11e laissant après elle que la notion d’infections secondaires, déterminant des phénomèmes inflammatoires qui activent l’évolution locale et facilitent la généralisation.
Théorie parasitaire. — Nous ne ferons pas un exposé complet de la théorie parasitaire, ce qui nous entraînerait hors des limites que nous nous sommes imposées ; nous nous contenterons d’en tracer les grandes lignes.
Virchow, un des premiers, signala, en 1851, la présence de parasites dans les tumeurs et le célèbre mycologisle
russe Voronin fut un des promoteurs de l’idée que la
contagion pourrait bien se faire par les végétaux. Il avait trouvé dans les excroissances des choux et autre crucifères des corpuscules qu’il appela : Plasmodiophora Brassicœ, et qu’il classa parmi les myxomycètes. « Je me permets, » disait-il, d’émettre cette hypothèse qui sera peut-être » utile aux médecins. Je pense que l’apparition et l’évo- » lution de quelques-unes des tumeurs dans le règne )> animal, peuvent être expliquées par l’introduction dans » le corps de l’animal, de petites myxamibes qui produisent » une forte irritation sur les tissus et les contraignent à s’hy- » pertrophier et à donner naissance à des tumeurs. C’est » aux recherches ultérieures de vérifier mon hypothèse.»
En 1889, sous l’impulsion de Malassez, suivi par Albar-
1. Soc. de Méd. Internat, de Berlin, 28 novembre 1889 et Semaine médicale, n° 48.