HISTORIQUE
Le bleu de méthylène n’a véritablement été utilisé comme agent thérapeutique que dans ces dernières années. Son intervention dans le traitement du paludisme date de l’année 1890 et les premières observations à ce sujet sont dues à un médecin allemand P. Ehrlich.
Cet observateur faisant des expériences sur des cobayes avec les couleurs d’aniline remarqua que le bleu de méthylène introduit dans les tissus n’imprégnait pas d’une façon uniforme les divers éléments anatomiques mais qu’il manifestait une très curieuse électivité d’action pour les nerfs et spécialement pour le cylindre-axe. Frappé de ce fait, il pensa que l’imprégnation de ces filaments conducteurs par la matière colorante modifierait peut-être leur état dynamique de manière à atténuer les manifestations douloureuses dans certaines formes de névralgies et fit immédiatement des recherches en ce sens. Les résultats ne se firent pas attendre. Le bleu de méthylène produisit des effets analgésiants très marqués dans les cas de névrite, de rhumatisme articulaire, de douleurs indépendantes d’une lésion organique.
Poursuivant ses recherches sur les malades des hôpitaux militaires de Berlin P. Ebrlich en collaboration avec un autre médecin de cette ville, M. Lippmann, fit connaf-
tre une nouvelle application à la thérapeutique de cette
électivité d’action que manifeste le bleu pour certains organismes simples.
Quand suivant le procédé imaginé par Celli etGuarnieri on ajoute du sérum du sang humain légèrement teinté avec du bleu de méthylène à du sang épais contenant des hématozoaires, c’est-à-dire les micro-organismes pathogènes de la malaria, ceux-ci s’imprègnent de la matière colorante et perdent rapidement leur vitalité. De là à l’idée de faire périr les hématozoaires en administrant du bleu de méthylène à des sujets affectés de la malaria il wy avait qu'un pas ; aussi MM. Ehrlich et Lippmann se prévalant de l’innocuité de la matière colorante en question employée à l’état pur n'hésitèrent pas à le franchir.
Ils firent immédiatement des essais couronnés de succès sur deux sujets atteints de fièvre paludéenne et en publièrent les résultats que nous relatons en tête de nos observations.
Bientôt un autre médecin allemand, Guttmann, qui avait | été aussi un des premiers à étudier ce dérivé des anilines communiqua à la Société médicale de Berlin vers la fin de l’année 1892 trois cas nouveaux qui confirmèrent les bons résultats des premières observations et démontrèrent l'action efficace du bleu de méthylène sur les hématozoaires.
À la suite de ces deux communications capitales un grand nombre de praticiens tant en France qu’à l’étranger contrôlèrent les expériences des médecins allemands et encouragés par le succès se firent les ardents propa-
gateurs du nouveau remède.
M. Thayer en Amérique pratiqua de nombreuxessais et
Te
publia #n extenso dans le Bulletin of the Johns Hopkins Hospital l'histoire clinique de 7 paludiques soignés à l’aide de ce médicament, mettant ainsi en relief son efficacité incontestable.
Dans tous les cas l’examen bactériologique démontra la disparition rapide des hématozoaires du sang sous linflence de cet agent thérapeutique surtout dans les différents types de la malaria aiguë.
Chez les malades atteints de fièvre chronique grave les hématozoaires disparaissaient aussi mais plus lentement. Cet auteur fut tellement frappé par le succès de ses expériences qu'il n’hésita pas à avancer que pour lui le bleu de méthylène était en cas de paludisme de beaucoup supérieur aux sels de quinine.
Beaucoup d’autres médecins de tous les pays et particulièrement M. Huddleston d'Amérique, M. Moncorvo du Brésil; M. Schegolow en Russie, M. Rotiger de Kiel, M. Rouvier de Beyrouht, etc., s’occupèrent attentivement de cette question.
En France peu d’observateurs eurent l’occasion de contrôler les effets du bleu de méthylène. Seuls M. Boinet professeur de l’école de Marseille et M. le D' Trintignan firent de nombreuses et patientes recherches sur lefficacité du nouveau médicament et ne voulurent publier les résultats acquis que quand ils furent bien certains de la valeur réelle de cet agent thérapeutique.
Cependant les résultats encourageants donnés par le bleu de méthylène dans le paludisme ne furent pas et ne sont pas encore acceptés sans résistance par tous les
cliniciens,
MM. Galliard et Laveran dont la haute compétence en cette matière est hors de doute refusèrent de reconnaître les bons effets thérapeutiques du médicament lancé par Ehrlich et exposèrent les raisons de leur hostilité à la Société Biologique de 1891 et 1892.
Personne alors ne releva manifestement les reproches adressés par ces distingués praticiens au bleu de méthylène et la raison en est qu’en France peu d’observateurs avaient eu l’occasion de contrôler les effets du nouveau médicament et que les résultats décisifs sur ce point n’avaient pas encore été publiés.
Depuis lors les expériences se sont multipliées : le D" Cardamatis d'Athènes publia le résultat de 275 cas de fièvres paludéennes présentant des types tierce, quarte et quintane traités par le bleu de méthylène. Les résultats obtenus par ce praticien ont été des plus remarquables. La proportion des cas de guérison a été de 93 0/0 et sur les sujets qui ont pu être observés ultérieurement il n’y a eu que 15 0/0 de rechutes.
Les D' Parenski et Blatteis de Cracovie publièrent 36 cas de paludisme traités par le même agent ; le D° Moncorvo de Rio Janeiro multiplia ses essais sur un grand nombre d’enfants de tout âge et vanta les bons effets du médicament ainsi que la facilité avec laquelle, grâce à son insipidité ilest accepté et supporté par les malades les plus délicats et les plus difficiles. MM. Thayer, Debrowshi, Leyet, Marshall, Sèe, Kasem-Beck, Dupret,Ferreira, Wittacher, Marini, Valvassari, Tschegolow, Lorenzo Bourdillon etc... produisirent de nombreuses observa-
tions ; M, le D' Boinet relata ses résultats dansle Bul/e-
RES tên médical de 1891 et tout dernièrement notre excellent ami le D’ Trintignan qui exerça longtemps aux Indes et fut à même de contrôler pour ainsi dire chaque jour les effets du bleu de méthylène sur la malaria voulut bien nous communiquer ses travaux sur ce sujet et nous faire apprécier la valeur incontestable de ce médica-
ment.