Du traitement intelligent de la folie et application de quelques uns de ses principes à la réforme des criminels. 1re face de l'entendement humain les penchants inférieurs. 2e face de l'entendement humain par le docteur Félix Voisin
Ce travail n’est, le point le produit de l’imagination, il est lë résultat de vingt-cihq ahnées d’études bien sévères et bien consciencieuses. Et si on veilt se’dbnner la peiiie de le lire aVëc quelque attention, on né lé prendra pdirit, je l’espère, pour un discours philosopliico-littérâire. Je n’aime pas les choses Vagdes tui, ce qui est à peu près identique , des hiâiseri'es Habillées d’ün beau style. D’ailleurs je he suis point un écrivain ; le terraih sur ledjuel je me place est positif, matériel, invariable comme celui de la nature même-. Jele dis sans la moindre hésitation, mon travail restera inattaquable et bravera les efforts de la critique tant que le
sol sur lequel je l’ai bàli lie sera point autre
que ce qu’il est, tant que l’organisation de
l’homme restera ce qu’elle est et que le monde
extérieur qui l’influence et la modifie ne sera
pas changé. C’est l’homme tout entier que je
\ iens formuler sous les trois grandes faces de «
sa nature éternelle. La médecine mentale 11e peut trouver ailleurs ses points de départ et d’appui.
.le soutiens que le traitement de la folie ne sera, intelligemment ordonné que lorsque l’on connaîtra parfaitement bien dans leur état normal les facultés instinctives, morales, intellectuelles et perceptives qui dessinent et qui forment par leur ensemble la spécialité de notre brillante existence.*
Qu’on ouvre les ouvrages de mes prédécesseurs sur l’aliénation mentale, et on verra si, malgré les excellentes choses qu’on y trouve, les premières considérations que je livre aujourd hui à la presse médicale 11e présentent^ s sur eux tous l’avantage d’asseoir la th érapeu-
tique sur la constitution même de l’humanité.
Voilà ce qu’il y a de nouveau dans mon trai-
tement intelligent de la folie. J’asseois la science sur sa véritable base, sur le cerveau, instrument de l’àme, condition organique indispensable à la manifestation de tous ses pouvoirs. Je ne sors point des sphères propres de son activité ; je me tiens renfermé dans ce cercle au-delà duquel on ne peut trouver que du vide ou ne faire que du pathos, et je voudrais y faire entrer mes confrères.
Je viens populariser la doctrine de mes maîtres sur cet organe important, dont il convient enfin de faire apprécier les forces diverses, les fordes radicales, les forces innées; je viens en déployer toutes les surfaces sensibles ; et en raison de la merveilleuse adaptation de notre être avec tous les objets du dehors, je viens indiquer par quels moyens extérieurs on peut toucher, soulever sa substance ou modifier et harmoniser son action.
Je ne veux donc pas, comme on le voit par ces
expressions si simples et si naturelles, me perdre dans les nuages de la spéculation ou dans les rabâchages innocents et fleuris des discours philosophico-riaétaphysico-littéraires. Je marche tout bonnement terre à terre. Je rassemble des faits, je les rapproche, je les compare, j’en déduis les conséquences. Et, comme un homme de courage et de bonne foi qui croit dire des choses utiles, je viens, en définitive, livrer avec bonheur et respect les produits de ma tête au jugement impartial de mescon temporains.
nu
* S'il est utile cil pathologie générale il 'étudier la santé avant la maladie, il est egalement Indispensable en pathologie mentale d'étudier la raison avant la folie.
P. Jour.
Première face «le l'eiitemlenieiit humain, laen penchant* inférieur*.
Messieurs ,
Bans un moment où les différents gouvernements d’Europe s’occupent avec tant de sollicitude des aliénés et des criminels; dans un moment où je vois de tous côtés Construire en leur faveur des asiles, où l'on s'efforce de rendre les uns à la raison et les autres à la vertu , comme médecin et comme homme qui depuis' longtemps déjà s’est appliqué à étudier ces deux classes de malheureux, je sollicite
l’honneur de vous présenter quelques considérations qui me paraissent utiles pour le but qu’on se propose d’atteindre.
Quelle haute et belle mission que celle de guérir des aliénés et d’ennoblir des criminels !
Les observations que je vous soumets aujourd’hui sont particulièrement applicables à l’étude et au traitement des maladies mentales ; néanmoins vous ne tarderez point à remarquer qu’elles se rattachent par un grand nombre de points à l’étude et au traitement des hommes que la société a rejetés de son sein , et qu'elle ne désespère pas d’y faire rentrer un jour.
Ces rapprochements d’ailleurs sont inévitables et ne sauraient vous étonner. L’homme, vous le savez, ne peut jamais être séparé de l’homme, et soit que l’on parle des idiots ou des hommes de génie, soit qu’il s’agisse de la foule ordinaire, insignifiante et tranquille de l’espèce humaine, ou que l’attention s’arrête sur les tètes passionnées qui figurent dans ses' rangs et qui sont souvent aussi près de la , folie que du crime et de la vertu , toujours est-il que, sauf quelques différences plus ou moins sensibles , nous tenons à eux tous par un ou plusieurs points de l’àme humaine.
En effet, quels qu’aient pu être envers nous les dons du créateur, quelque favorables qu’aient pu être les choses du dehors à notre évolution instinctive, intellectuelle et morale, il faut reconnaître un fait général incontestable, c’est que, eu égard aux inégalités de la nature dans lu répartition de nos facultés, eu égard à la diversité des circonstances extérieures qui entravent ou facilitent le développement de ces mêmes facultés, et eu égard au mode exclusif et tronqué de notre existence qui en est la conséquence immédiate, nous ne pouvons nous séparer de nos semblables sans perdre un moyen précieux d’instruction, sans laisser échapper l’occasion de nous compléter nous-mêmes. Oui, messieurs, il ne suffit pas de nous recueillir isolément et de descendre dans nous pour analyser les pouvoirs de l’humanité; il faut aussi étudier nos semblables et descendre dans eux-mêmes, si nous voulons que l’homme tout entier se révèle à l’homme.
Ce n’est qu’à l’aide des faces diverses qu’ils
présentent avec nous dans le tableau du monde
qu’il nous est possible d’arriver à posséder la clef de tous les mouvements du cœur hu-
main. Aucun homme ne peut se donner comme
représentant à lui seul l’humanité tout entière.
Le médecin qui veut s’occuper avec fruit du traitement des maladies mentales doit donc commencer par étudier la nature humaine , non seulement dans lui-même, mais autant que possible dans tous ses semblables. C’est lui surtout qui ne doit rester étranger à aucune des choses de l’humanité, et c’est ici justement que le défaut des bonnes études spéciales sur ce sujet se fait généralement sentir. Je ne saurais trop insister sur ce point , messieurs; car plus le traitement des maladies mentales est énergique et plus il conduit vite à la mort, au suicide, ou à l’incurabilité, si celui qui le prescrit et l’applique fait abstraction, dans son omnipotence et son orgueil, des particularités que peuvent présenter ses ma-
lades dans leur sensibilité, leur caractère et leur intelligence; s’il veut indifféremment les faire fléchir tous sous son impitoyable niveau ; si , dans son système exclusif ou dans sa volonté de fer, il ne compte que lui, que lui seul , et n’admet ni ne conçoit de résistance que pour s’efforcer de la briser à l'instant même.
Je le dis sans aucun sentiment d’amourpropre, et j’espère être assez heureux tout à l’heure pour vous le démontrer: partout aujourd’hui on veut guérir les aliénés, partout on veut modifier, éclairer, réformer les criminels , et partout on manque des éléments scientifiques nécessaires pour accomplir cette grande et belle entreprise. Les lumières ne sont pas au niveau des sentiments, et l’on reste au-dessous de la tache que l’on s’est imposée.
Sans autre préambule, je demanderai : Que faut-il faire? Comment s’y prendre pour ramener une tête humaine à elle-même, soit qu’elle soit tombée dans le crime, qu’elle se soit souillée de tous les vices, soit qu’elle ait été frappée d’aliénation mentale! La réponse est toute simple : pour modifier l’homme, il faut connaître l’homme.. Vous n’exercerez point d’influence sur lui , si vous ne connaissez sa nature, si vous ne savez par quelles surfaces sensoriales, par quels points de son âme, de son corps, de son esprit, ou de son cœur vous devez et vous pouvez l'attaquer. Messieurs, la science de la nature de l’hoYnme est encore aujourd’hui renfermée dans votre sanc-
tuaire. À part quelques rares exceptions, les philanthropes qui se proposent d’opérer desréformes dans le régime physique et moral de nos hospices d’aliénés et de nos grands établissements pénitentiaires, savent-ils, par exemple, de quel ordre et de quel nombre de pouvoirs se compose l’entendement humain?
Savent-ils, en un mot, quelles sont les différentes facultés qui , par leur ensemble et leur harmonie, constituent l’existence propre et unique de l’humanité? Nous nous imaginons vivre dans le siècle des lumières , et je suis , pour mon compte, tout à fait de cet avis. Cependant,, adressez la question que je viens de ' poser à tous les coryphées de nos, brillantes universités d’Europe ; adressez-la à nos ecclésiastiques, à nos pairs de France, à nos députés, à nos jurisconsultes, j’oserai dire le mot, à plusieurs de nos confrères, et vous verrez s’ils se doutent , en général , des richesses de notre constitution ; vous verrez si , en dehors de la métaphysique obscure qu’ils ont prise sur le banc des écoles, ils sont allés, dans leurs profondes- études , au-delà de quelques observations exactes et bien faites sur les sens extérieurs; vous verrez s’ils pourront vous
dire quels sont les penchants qui nous sont communs avec les espèces inférieures , quels sont les sentiments moraux qui nous distinguent d’elles toutes ; et s’ils vous diront également quelles sont les facultés intellectuelles et perceptives qui nous mettent en dehors et au-dessus du reste de la création.
Et cependant , à commencer par les penchants, car je vais successivement vous parlei de toutes les facultés , de l’entendement humain, les penchants, ces activités inférieures de la tête humaine, assurent par leurs forces propres la conservation et la reproduction de notre espèce. Ce sont eux qui, par leurs applications normales et bien ordonnées , nous font aimer la compagne de nos jours ; ce sont eux qui nous font chérir et protéger nos enfants, qui nous font lutter contre les obstacles de la nature extérieure, et nous donnent, dans d’autres circonstances, ce courage qui a tant de fois honoré l’humanité. Ce sont eux qui, par la prudence et la circonspection , le tact et le savoir-faire, nous font échapper, nous et les nôtres, à une multitude de dangers, et nous arment contre la violence de nos plus fortes passions. Ce sont eux, enfin, qui sont lame
du commerce et de l’industrie, qui font courir l’homme après le bien-être et la fortune, et qui lui font élever ces constructions solides et élégantes, ces temples, ces palais magnifiques qui contrastent si vivement avec les habitations des espèces inférieures, et qui témoignent déjà si noblement , par eux seuls , des besoins de sa constitution.
Ljcs penchants inférieurs dont , en général , on ne sait ni le nom, ni le nombre, ni les associations diverses, ni les influences respectives !.... mais ce sont eux qui, pendant des siècles, par leur fougue, leur violence et leur égoïsme, ont assujetti l’intelligence, fait taire les sentiments moraux et gouverné le vieux monde de l’humanité. C’était sur ces facultés vivaces, abandonnées à elles-mêmes, sans limites et sans frein, que Rome avait établi son empire et conquis l’univers, et c’est contre leur matérialisme colossal , épouvantable, hideux, qu’est venu protester, il y a deux mille ans tout à l’heure, le Sauveur de l’humanité.
Les penchants inférieurs!... mais malgré la promulgation de la loi sainte et nouvelle, malgré l’appel incessant fait par elle aux facultés
les plus élevées et les plus nobles de notre constitution , ces virtualités ne se ressententelles pas encore de leur sauvage et précoce énergie? Dans le milieu social au sein duquel nous passons notre vie, trouvent-elles aisément la satisfaction de leurs besoins impérieux , et ne rencontrent-elles pas, par opposition à cela , une foule d’excitations qui en redoublent l’activité? D’une autre part, les bénéfices de l’instruction et de l’éducation surtout, à laquelle on entend encore si peu de chose de nos jours, ont-ils réellement et bien profondément pénétré danslesderniéresclasses de notre ordre social? L’intelligence et les sentiments moraux, par conséquent, y fontils suffisamment contrepoids dans la tôle?
Est-il vrai que les temps promis soient venus, et que l’homme soit apparu dans l’homme?
Venez dans nos hospices d’aliénés , messieurs, cherchez-y les causes les plus fréquentes des maladies mentales, et vous verrez combien de fois ces tristes affections ont été provoquées par la souffrance de presque tous les instincts de conservation , quand elles n’ont point été le résultat de leur emploi brutal et désordonné.
Je lie saurais trop le faire entendre à cette tribune qui a tantde retentissement en France : tout ce qui frappe l’homme dans sa racine, dans sa base, dans les assises de sa constitution tout entière, je veux toujours dire, en m’exprimant ainsi, dans ses penchants inférieurs, dans les forces primitives sur lesquelles je m’efforce en ce moment d’appeler l'attention des hommes de la science , conduit promptement et fréquemment à la folie.
Permettez-moi de vous présenter à ce sujet
un extrait sommaire de mes archives de Bicétre.
La misère et tous les maux qu’elle entraîne avec elle, l’impossibilité où elle met presque toujours les malheureux que je reçois dans cet hospicé de faire face à leurs premiers besoins et à ceux de leurs enfants ; la saisie de leur mobilier, la douleur immense et profonde de se voir sans asile et sans pain ; en pareilles circonstances souvent, les mécomptes de l'amitié, les infidélités dans l’amour, ou bien, par surcroît d’infortune, la perte des personnes qui leur sont les plus -chères, voilà ce qui va droit au cœur de mes pauvres clients , voilà ce qui en fait tant mourir, et, quand ils
ne meurent pas, voilà ce qui empoisonne leur existence, ce qui abat ieur courage, ce qui remplit leur âme d’inquiétude, ce qui leur en- lève tout ressort et toute énergie , et ce qui les fait arriver au suicide ou à l’aliénation ' mentale.
Les penchants inférieurs !. . . Eh bien ! puisque j’ai promis, autant que l’occasion s’en présenterait, de ne point séparer l’homme de l’homme, assistez un instant avec moi , messieurs, aux débats de nos cours criminelles.
Quels sont les hommes qui viennent en masse s’asseoir sur les -bancs de la justice? Ce sont les hommes de la vieille société, ce sont ceux que le christianisme, que la société moderne n’ont point encore transfigurés , ce sont les hommes des penchants inférieurs.
Privés presque tous d’instruction et d’éducation , ne possédant par conséquent que peu d’intelligence et de moralité , ils subissent presque sans pouvoir s’en défendre la tyrannie de leurs instincts. On ne les a point éclairés, on ne les a point ennoblis : chez eux, les incitations de la bête n’ont point passé, si je puis dire ainsi, à travers les lumières et les grandeurs de l’humanité, et elles n’en ont point
reçu de modification ni d’empreinte. Ainsi enlevés a leur propre nature , dépossédés d’eux-mêmes, réduits en quelque sorte à leur grossière animalité, ils sont tombés dans tous les excès de leurs qualités mômes > et ils ont vécu dans l’intempérance, la luxure, l’égoïsme * et la convoitise, la bataille et la ruse, le vol et le brigandage, jusqu’au moment où la société, justement alarmée, est venue leur demander compte de leurs crimes et de leurs infamies.
Voyez, messieurs, l’inlérôt qui s’attache à l’étude de la nature de l’homme : je viens de signaler les désordres et les malheurs dans lesquels nous précipitent nos penchants inférieurs, lorsqu’ils ne sont point subordonnés à la suprématie de l’intelligence et des sentiments moraux ; je viens de signaler la voie qui conduit une foule d’infortunés au bagne ou à l’échafaud, et voilà qu’en môme temps j’ai complété l’énumération des causes qui en conduisent une foule d’autres dans nos maisons d'aliénés. Tant il est vrai, comme je l’ai déjà dit ailleurs, sans qu’on s’en soit aperçu , qu’il y a souvent identité dans les causes du crime eide l’aliénation mentale, et que l’inconduite
et l’immoralité ne peuvent jamais nous jeter que dans l’un ou l’autre de ces abîmes !
Si vous en voulez la preuve, je vais vous la donner à l’instant même. Ne quittons point la scène où nous nous sommes placés , ou bien ouvrons tout simplement encore la Gazette des tribunaux. Voilà cinq jeunes filles qui ont méconnu les sages conseils des auteurs de leurs jours : dans la candeur de leur âme, la vivacité de leurs instincts et la simplicité de leur
esprit, elles ont été séduites. elles sont enceintes , et on les abandonne au moment môme où elles ont le plus besoin d’appui et de consolation. Sous l’influence de cette seule et môme cause, que vont-elles faire? que vontelles devenir? Certes on peut dire qu’elles ont été bien cruellement affectées. Eh bien , messieurs, nous avons en main le journal, continuons-en la lecture : l’une devient folle, l’autre commet un infanticide ; celle-ci se suicide, celle-là va trouvôr l’auteur de tous ses maux et se venge par un assassinat ; la cinquième se jette dans la prostitution, et une sixième, dont j’avais bien tort de ne pas vous parler sous le rapport de nos études et de l'intérêt tout particulier qu’elle inspire, s'efforce
par son courage, sa résignation, son dévouement, sa dignité, son amour, à remplir les devoirs de sa douloureuse position, de regagner une partie de l’estime qu’elle a perdue. Elle espère quelque chose de la pitié , de la justice et de la bonté de ses semblables.
Considérez encore ces négociants dont on vient de trahir la confiance et d’opérer la ruine : ils passent tout à coup, sans préparation , de ( l’opulence à la misère. Eh bien, je lje demande encore, qui peut prévoir leurs déterminations , et que nous apprend à ce sujet l’expérience?
Dans le sentiment profond de la même infortune, les uns, comme dans les circonstances que nous venons d’énumérer, mettent par le suicide un terme à leur existence , les autres sont frappés d’aliénation mentale ou portés aux réactions les plus terribles ; ceux-ci montrent un caractère au-dessus de leur position, et ceux-là , oubliant leurs principes et l’honneur, voulant à tout prix, et dans le plus court délai, retrouver leur ancienne existence, se livrent aux infamies dont on leur a donné l’exemple, et dont ils ont été les victimes, et s’exposent presqu’à tous moments à encourir la juste sévérité des lois.
Avant de passer outre, messieurs, et de vous parler avec quelques détails des pouvoirs supérieurs qui nous ont été départis, et dont la connaissance approfondie n’est pas moins essentielle au traitement des maladies mentales et à la réforme des criminels que celle de nos penchants inférieurs, qu’il me soit permis de , vous demander si les considérations que je viens de vous présenter ne vous font pas sentir tout ce qui manque sous ce rapport à la direction des grandes études médicales. En effet, comment être à la hauteur de son apostolat, à quel titre se poser devant les aliénés ou devant les criminels, comment guérir les uns et changer le naturel vicié des autres, si on ignore toutes ces choses, ou si on n'en a que de vagues aperçus ; si on ne sait en vertu de quelles facultés énergiques ils se sont mis d’euxmémes en mouvement, ou en vertu de quelles impressions extérieures ils ont dépassé la mesure en toutes choses?Comment agir sur toutes ces têtes violentes, perverties ou dérangées, si on ne sait à quelles activités inférieures on doit en général rattacher le triste état dans lequel nous les voyons? car enfin, chez les uns comme chez les autres, c’est dans le fond, c’est dans
les forces radicales de notre constitution, c’est dans la région la plus irritable du cerveau que se sont passés les principaux phénomènes, et sans cette large base d’opérations, sans cette appréciation de tous les éléments primitifs et singulièrement vivaces de notre nature inférieure, il est impossible, je le répète, d’arrêter pour eux tous un traitement qui puisse présenter quelques chances de succès.
Indépendamment de toutes les raisons que nous avons déjà fait valoir touchant la nécessité de bien connaître l’homme dans ses penchants inférieurs pour le traiter avec intelligence lorsqu’il est aliéné , il en est encore une que nous ne devons point passer sous silence, et qui va rendre plus sensible notre recommandation, c’est que,- dans la presque généralité des cas, les symptômes qui annoncent et font craindre l’aliénation mentale, ou qui en constituent les premiers degrés se tirent plutôt du changement de caractère que du trouble de l’intelligence môme. Veuillez bien, messieurs , pour la thèse que je soutiens , réfléchir sur ces observations. Tel individu, par exemple, qui, dans huit ou quinze jours, un mois plus tôt ou plus tard, ne sera plus le
maître de lui-mème, qui fera .les actions les plus extravagantes, qui tiendra les propos les plus décousus, s’observe et se contient jusque là, répond avec justesse et précision aux questions qu’on lui fait, et ne fixe l’attention des personnes qui l’entourent que parce qu’il se montre, en dépit de tous ses efforts, tout différent de lui-même, dans ce qui a rapport à l’exercice et à l’emploi de ses penchants inférieurs.
Il était pur, chaste et tranquille dans ses amours , et il tient maintenant un langage impudique et obscène ; il était excellent père, et ses enfants ne reçoivent plus ses caresses; il était affectueux , et il prend en aversion ses meilleurs amis; il avait du courage, et il devient timide et peureux; il avait des mœurs douces , et le voilà violent et destructeur ; on le citait comme un homme économe, rangé, presque parcimonieux , et il agit en prodigue ; on vantait partout sa circonspection , sa prudence, et il se livre en étourdi à tous les hasards des spéculations les plus aventureuses ; il était discret, réservé, et il trahit aujourd’hui tous les secrets de son âme ; enfin, messieurs, il n’était point architecte , il n’aimait pas les
maçons , et le yoilà qui veut bâtir et qui bouleverse sa maison .
Tels sont les prodromes, ^es signes précurseurs des affections cérébrales. Les premiers troubles se manifestent dans les penchants inférieurs , dans les facultés les plus sensibles de notre constitution , dans celles qui ont le plus de force et d’activité , qui apparaissent les premières dans notre existence , qui s’en vont les dernières, et qui sont le plus fréquemment et le plus vivement exposées à toutes les impressions extérieures. C’est là que tous les coups sont portés , que tous les coups retentissent ; c’est là bien souvent que se trouve le premier siège du mal , et c’est de là que , de proche en proche, le désordre va gagner tout l’encéphale, et rendre évidente pour tout le.monde la perte de la raison d’un homme dont tout d’abord, en perdant l’occasion favorable d’agir, on cherchait par mille moyens ingénieux à expliquer les bizarreries maladives et involontaires.
Un fait d’une grande importance encore relativement à l’empire qu’exercentles penchants inférieurs sur l’économie tout entière, et qui fait sentir de plus en plus la nécessité d’en faire un objet fondamental de nos méditations, c’est
que, par opposition en général aux sentiments moraux et aux autres pouvoirs élevés de notre constitution , chacun de nos penchants primitifs peut, en quelque sorte, à lui seul, former le caractère de l’aliénation mentale, et réclamer par cela même un traitement calculé sur sa force native prédominante, ou sur les circonstances qui ont pu en amener la surexcitation.
Nos hospices renferment une foule de mal- . heureux qui, paraissant d’ailleurs jouir de la raison la plus saine, ne peuvent cependant faire violence à leur érotisme, ni dompter l’esprit de rixe , de combat , de dénigrement ou de dissimulation qui les anime. D’autres , dans leur sombre mélancolie, portent atteinte à leurs jours ; ceux-ci se laissent entraîner à des fureurs homicides ; ceux-là ne peuventrésister au désir de tout incendier autour d’eux, tandis que quelques uns, voulant dépasser dans le génie de la
construction les forces de l’humanité, s’abîment
et se perdent dans les activités dérégléesde cette faculté.
Je n’ai pas tout dit , et eu égard aux conséquences que peuvent avoir sur Ja thérapeutique des aliénés les considérations que j ’ai l’honneur de vous présenter, je ne puis me dispenser de
vous citer d’autres faits qui vont me servir à mettre de plus en plus en lumière l’importance des penchants inférieurs dans l’assiette de l’économie. A quels signes croyez-vous, par exemple, que les médecins spécialistes se confient pour annoncer et promettre la guérison d’un aliéné? Est-ce à la puissance de l’intelligence, à la régularité de ses opérations, à l’ençhainement et à la déduction sévère des idées ? non, messieurs, c’est lorsque le malade rouvre son Ame- aux penchants affectueux, c’est lorsque, sa raison étant toute faible, toute troublée, toute chancelante encore, il commence à bégayer le nom de sa femme, de ses enfants , de •sa mère, de ses amis; c’est lorsque, traité d’ailleurs avec tous les respects que réclame son infortune, il sent le besoin de s’appuyer sur les siens et de reprendre ses douces habitudes. Notez bien cette circonstance, les facultés dont nous parlons avaient fléchi les premières, et elles se retrouvent les premières , pour redonner, si je puis dire ainsi, leur assise à la constitution ; et cela est si vrai , que si l’aliéné en traitement ressaisit tout d’abord son intelligence, s’il se met à raisonner pertinemment sur ses affaires» ses projets, et que son
cœur reste sec , tout à l’heure il va retomber .dans son délire jusqu’au moment où sa raison retrouvera pour appui les pouvoirs instinctifs de sa nature.
Encore un autre fait tiré de l’étude des maladies mentales et qui ne doit point passer inaperçu pour les médecins d’aliénés. Dans la manie , dans ce que nous appelons le délire général, le désordre, ainsi que l’expression l’indique, est partout, dans les sensations, dans les penchants, dans les sentiments, dans l’intelligence , dans les facultés de perception , dans les mouvements, dans tout l’être en un mot. Eh bien , messieurs, là encore comme dans tant d’autres situations normales ou anormales de l’économie, les penchants inférieurs, 'au milieu de l’exallalion universelle, dominent encore tous les autres pouvoirs de l’économie, et nécessitent une foule de mesures et de précautions calculées sur les violences et les fureurs auxquelles ils entraînent les malheureux aliénés.
Enfin, sous le point de vue qui nous occupe, j’ai fait aussi sur plusieurs idiots, par point d’arrêt dans le développement cérébral, une observation qui me paraitavoir sa signification,
et que je considère comme étant ici à sa véritable place. En étudiant de près cette classé d’infortunés, on dirait volontiers que la nature a une prédilection marquée pourles penchants dont elle a doté l’universalité des êtres, pour les facultés qui assurent et conservent tout à la fois l’existence des espèces et des individus. En effet, dans les obstacles, n’importe de quel ordre, qu’elle trouve à former une tête humaine, elle parvient presque toujours à donner l’homme animal. La mutilation ne porte, en général , que sur les parties antérieures et supérieures du cerveau, sur les facultés intellectuelles et morales : les instincts seuls sont forts et bien prononcés.
Et chez les hommes en démence, que ne voyons-nous pas également sous ce rapport?
L’être humain dépossédé, sans danger pour sa vie, des plus hautes facultés intellectuelles et des plus belles qualités morales se soutient encore par l’énergie de ses instincts de conservation. C’est là que la mort trouve le plus de résistance et d’obstacles ; les sources de viabi-
lité y paraissent renfermées, et cette opinion
est tellement exacte, que si l’apoplexie frappe la base du cerveau, la mort est presque instan-
tanée. Les épanchements qui peuvent avoir lieu dans les autres parties de cet organé ne donnent point , en général , ce fâcheux dénouement.
Ainsi donc, on peut l’affirmer d’après l’observation la plus sévère et la plus attentive, les instincts inférieurs sont non seulement la condition indispensable de notre existence brute et matérielle ; mais, indépendamment de cela, ils portent et soutiennent de leur vigueur tous les autres pouvoirs élevés de notre noble nature. Du moment qu’ils succombent, l’hommn tout entier disparaît avec eux.
Voilà déjà quelques années , messieurs , • qu’un de mes confrères, renversant la signification propre du mot, ou s’en servant par habitude intellectuelle comme d’un terme général, est venu vous parler, dans cette enceinte,
du traitement moral de la folie. Aujourd’hui, plus que jamais, il importe dans la science de se servir d’expressions qui rendent clairement et nettement la pensée. Ainsi donc, voulant simplifier de plus en plus l’étude des affections mentales , je vais , suivant l’engagement que j’en ai pris, continuer à faire passer successivement sous vos yeux toutes les facultés de
l’entendement humain, toutes les facultés qui noos fout ce que nous sômmes, et qui , selon qu’elles sont bien ou mal ordonnées ,' nous conduisent directement à la vertu comme au crime, à la raison comme à la folie : je prouverai de cette manière que le traitement des aliénés, ainsi que celui des criminels, doit reposer sur la connaissance complète et approfondie des éléments de notre constitution cérébrale; que ce traitement ne doit pas être simplement moral , simplement intellectuel , simplement instinctif, simplement perceptif et sensorial; qu’il doit être à la fois toutes ces choses : qu’il doit embrasser l’homme tout entier, et que c’est en raison de ce point de vue élevé que je me suis cru autorisé à lui donner le seul nom qui lui convienne dans mon esprit, le nom de traitement intelligent de la folie.
Messieurs, si l’homme, dont on n’a point encore donné de définition exacte, doit être considéré tel qu’il est, c’est-à-dire sous les faces diverses de ses diverses activités, s’il doit être considéré tout à la fois comme animal , comme être moral , comme être intellectuel , comme être perceptif et sensorial, à l’instant même nous concevons l’indispensable nécessité
pour le médecin , le légisfateur, l’instituteur, ou le prêtre, de connaître toutes ses surfaces vulnérables et en même temps tout ce par qupi il est possible d’avoir prise sur sa tête. Indépendamment du traitement physique, qui a bien aussi son importance , tous ces hommes, sous peine de ne rien comprendre à leur /
rôle, doivent tenir dans leurs mains tous les ressorts de notre constitution. Qu’on y réfléchisse bien : c’est l’abus de nos facultés si nombreuses et si différentes les unes des autres, c’est la multiplicité de leurs excitations, ce sont leurs affections trop pénibles et trop v prolongées, ce sont leurs mouvements exclusifs et trop passionnés , ce sont leurs mér»
comptes qui ont porté le trouble dans notre intelligence ou qui nous ont fait oublier nos devoirs et mis en guerre contre la société , et c’est par conséquent sur elles-mêmes qu’il , faut diriger l’action thérapeutique pour les ramener à leur état normal. Il n’y a pas d’autres moyens pour faire rentrer l’homme égaré daus les sentiers de la vertu, et il n’y en a pas d'autres non plus pour faire recouvrer à l’aliéné lés lumières de l’esprit.
La science , comprise et appliquée de cette
manière, est féconde en ressources; et si le monde extérieur n’est point encore convenablement arrangé pour nous tous, s’il nous froisse et nous fait mal , si nous n’y trouvons pas toujours la satisfaction de nos besoins les plus légitimes, si d’autre part il nous séduit, nous entraîne et nous perd, ce même monde extérieur, mieux adapté par l’intelligence à nos aspirations naturelles, peut aussi nous donner le bonheur, et non seulement nous guérir de nos maladies et nous laver de nos souillures , mais encore nous préserver de toutes les agitations et de tous les désordres qui les ont amenées.
Dans une de vos prochaines séances, si vous me le permettez, Messieurs , je viendrai vous parler des sentiments moraux. Ce sujet est encore tout neuf aujourd’hui. En général, nous ne nous connaissons point nous-mêmes, nous n’avons point porté le flambeau de l’analyse' dans les régions supérieures de l’âme humaine. Ici encore, il n’y a que des idées vagues dans le monde des savants ; on n’y sait ni le nom, ni le nombre, ni les associations diverses, ni les influences respectives des facultés qui, par leur ensemble et leur groupe harmonique, consti-
tuent la haute moralité de la tête humaine.
Ces facultés destinées par la nature à assurer notre grandeur ici-bas sont, sous un rapport, autant à redouter dans leurs excès que les penchants inférieurs, et elles leur ressemblent par leur aveuglement. Comme eux, elles ont besoin du contrôle de l’intelligence pour agir dans les sphères propres et légitimes de leur activité.
Elles nous conduisent au ridicule, au crime, à la folie, à tous les malheurs, si elles sont abandonnées à leur force exclusive , et elles entraînent l’homme d’autant plus violemment dans leur action qu’elles sont dépouillées de toute espèce d’égoïsme, et qu’elles ne se mettent en mouvement que dans les meilleures intentions. C’est en parlant de leur surexcitation et de leurs désordres qu’on a pu dire , avec vérité, que l’abus des meilleures choses est le pire des abus.
Vous concervez quelles ressources on peut trouver en elles-mérqes aussi pour ramener l’aliéné ou l’homme criminel aux conditions normales de sa nature élevée.
Ainsi donc, comme on peut déjà le voir par ce premier document : commencer par le commencement, faire ce qu’on n’a point encore
fait , s’appliquer à étudier l’homme dans la plénitude et la régularité de ses pouvoirs pour savoir le traiter lorsqu’il est aliéné ou lorsqu’il est perverti ; connaître l'homme pour le modifier, l’attaquer en conséquence par tous les points de sa constitution , l’attaquer par ses sens extérieurs, par ses penchants, par ses sentiments moraux, par ses facultés intellectuelles et perceptives par toutes les surfaces vulnérables de son cerveau, de son entendement, de son esprit, de son cœur de son àme, comme on voudra dire, cela m’est égal , pourvu que ma pensée soit nettement et largement comprise, voilà le sommaire de mes recommandations pour le traitement intelligent de la folie ; voilà la nouvelle doctrine que j’apporte dans tout son jour, et voilà en bien peu de lignes le résumé de mon travail que, dans un journal, pour lequel je professe d’ailleurs la plus haute estime, on n’a pas cru susceptible d’analyse.
Comment faut-il donc écrire ou parler pour être compris?
Passons aux sentiments moraux.
IW