TUA ITIÎM EUT INTELLIGENT
DK LA FOLIE.
Seeonüe face «le reittenilenipiil liiiikiain.
Les arntimeiita moraux.
Si je me suis bien clairement exprimé dans
le premier mémoire que j’ai eu l’honneur de
lire devant vous, Messieurs, le but que je
me propose' a dû de suite frapper vos es-
prits. Mon intention formelle est de soustraire l’homme aliéné aux systèmes des écoles , aux tâtonnements dé l’empirisme, pour le confier, «lans'le sens propre du mot, aux soins du ministre et de l’interprète de la nature, aux soins du médecin , qui non seulement connaîtra l’espèce humaine en général , mais encore qui se connaîtra lui-môme et qui se fera une obligation de connaître jusque dans ses particularités , et à cause de ses particularités ,
l’individu que l’on vient soumettre à sa thérapeutique. Je veux placer l’aliéné entre les mains d’un homme qui ne sacrifie pas aux
’ —So-
ldées exclusives de son temps , qui ne fasse pas dans son esprit abstraction de son malade et qui le prenne au moins pour quelque chose. Je veux qu’il sache quel il est, qu’il se rende compte des circonstances qui ont si malheureusement provoqué son affection cérébrale , et qu’indépendamment des moyens curatifs qu’il trouve dans le régime auquel il le soumet ou dans les médicaments qu’il lui fait prendre, il s’attache surtout à l’isoler de ses anciens rapports , c’est-à-dire à changer du tout au tout son mode actuel d’existence pour le placer ensuite le mieux possible , le plus harmoniquement possible dans le monde extérieur. C’est là que se trouvent les grandes ressources de la thérapeutique. Les points de départ et d’appui ne varient plus alors au gré des doctrines à la mode , du caprice ou de l’imagination. Il repose sur deux bases fixes : l’homme et le monde extérieur ; et une fois maître des premiers symptômes du mal , il ne s’agit plus, comme je viens de le dire, que de placer autrement et mieux l’aliéné dans ce ‘meme monde extérieur, pour ramener le calme dans son- esprit et lui faire à nouveaux frais recommencer sa vie; tant il
est vrai que nos maux , nos plaisirs , nos peines , nos joies , notre raison , notre folie , tout vient de la même source, tout dépend de la situation bonne ou mauvaise que nous trouvons ici-bas , et des circonstances telles quelles, qui préexistent souvent à notre entrée dans la vie, et qui , d’une manière ou d’une autre, du moment que nous y apparaissons , pèsent bien fortement sur nous tous. Vous le savez , Messieurs , l’espèce humaine ne vit point dans l’indifférence , elle ne domine ni tous les événements, ni toutes les positions, et ne parvient' jamais à se rendre maîtresse absolue des choses du dehors : ellç, en sent le contact délicieux ou pénible, elle souffre ou elle jouit, elle s’exalte et s’agite sous leur impression et n’arrive point à ce calme impassible après lequel ont vainement aspiré, dans leurs systèmes exclusifs , les différentes philosophies et religions du globe. Non, ce n’est point ainsi que les choses se passent dans notre constitution.' Nous présentons toute espèce de surfaces à l’action des objets extérieurs , et la nature entière nous remue jusque dans les profondeurs dé l’âme. Nous sommes modifiés et quelquefois entraînés par elle , lors inêma
que nous ne voulons pas l’être. En aucun sens nous ne pouvons échapper à ses étreintes.
Une sensibilité physique et morale, vive, profonde et continue , est notre partage ; nous ne pouvons pas ne pas sentir , et , par conséquent , ne pas être ëxposés à tous les ébranlements qui constituent la vie de l’humanité. Je le répète , tout vient de lâ même source.
Il ne faut point obscurcir, par une métaphysique prétendue transcendante, les notions les plus simples du sens commun.
« I/homme par lui-même, comme l’a fort bien dit un de vos plus spirituels écrivains, M. Reveillé Parise , l’homme par luimême a sans doute sa forme particulière , sa forme invariable ; mais , au physique comme au moral, c’est le milieu où il vit qui le modifie en bien ou en mal , qui le change ou l’altère, qui l’affaiblit ou le fortifie , qui le détériore ou Je soutient, qui abrège ses jours ou prolonge son existence. » Je ne saurais trop insister sur ce point , suivant que nous ordonnons ou que nous pouvons bien ou mal ordonner nos relations, car nous ne sommes pas toujours les maîtres de la situation , nous sommes inévitablement impressionnés , d’une
manière ou d’uneautre, agréablement ou désagréablement, nous sommes heureux ou malheureux. Mais lorsque nous sommes péniblement affectés ou que nous avons abusé de nos propres devoirs, le remède, par bonheur, est à côté du mal ; le monde extérieur est comme la main de Dieu : il peut guérir toutes les blessures qu’il fait.
Le premier principe du traitement intelligent de la folie est donc de se placer devant la tète en délire, et non seulement de s’attacher à bien saisir le caractère et le genre de son aliénation , mais encore d’en rechercher la cause. Il faut s’enquérir avec soin du milieu dans lequel elle a vécu, et faire vis-à-vis d’elle toutes les distinctions commandées par son organisation , sa sensibilité, ses penchants , ses sentiments, son éducation, son instruction, sa position sociale et ses habitudes. Je l’ai déjà dit , et c’est une vérité acquise aujourd’hui à la science, nous sommes tous semblables et dissemblables , nous -avons le même nombre et le même genre de facultés; mais, tant par la richesse et la variété de la force créatrice que par la diversité des circonstances extérieures qui nous façonnent, nous pé-
— Mi -
trissent et nous moulent de si étrange Façon , riolls lie possédons pas ces mômes Facultés au même degré d’énergie , et nous ne sommes pointégaux en dispositions. Dans l’homme qui n’est pas organisé au degré supérieur, et c’est le plus commun dans l’espèce , toutes les inclinations, tous les pouvoirs dé l’ordre moral et intellectuel, tous les traits 'de notre constitution existent sans proportion réciproque, si je puis dire ainsi ; et souvent même, chez une tête que l’on peut regarder comme étant d’un haut titre , on constate assez Fréquemment aussi , eu égard à l’activité de quelques sentiments ou penchants, voire de quelque s pouvoirs intellectuels , des inégalités marquées dans la force respective de chacun d’eux.
Kt cependant, Messieurs, l’aliéné apparaît dans toutes les classes de la société , comme dans toutes les conditions particulières de l’Organisation. Il appartient en général à la classe des hommes faits, et, indépendamment de sa forme nationale française ou anglaise , russe ou allemande , il a encoro pris dans le cercle ordinaire plus ou moins rétréci ou plus ou moins large de ses reations , des mœurs, des coutumes, des
idées qui le différencient de tout autre individu. L’aliéné n’est donc pas plus que nous un être sans couleur et sans caractère qui n’ait point été arrêté , déterminé , fini par la nature, ou qui ait échappé à la puissante impression des modificateurs externes, au cachet des personnes, des institutions et des lieux qui l’ont pressé d’une manière exclusive et soutenue pendant tous les premiers temps de sa vie. Non, et sans parler de l’influence de ces causes qui ont aussi fait sentir, sur lui , leur action spéciale , il a encore une individualité beaucoup plus prononcée que celle du commun des hommes, par suite de particularités natives qui , depuis bien longtemps déjà , ont fixé l’attention, de tous les grands observateurs, et qui même ont été regardées par eux , tous comme de fâcheuses prédispositions à la maladie qui l’atteint aujourd’hui. Je veux parler des transmissions héréditaires , des bizarreries naturelles de caractère , de la sensibilité excessive ou de la précocité d’intelligence que l’on a constatée et que l’on constate en effet bien souvent chez cette classé d’infortunés dès la plus tendre enfance. Nouveau motif pour ne cesser de prendre l’aliéné qui va
subir un traitement en considération sérieuse et particulière, pour l’étudier avec le plus „ s grand soin , pour le compter pour quelque chose, je reviens à mon expression , et pour ne pas l’assimiler à une substance inanimée , molle et flexible, qu’on puisse impunément .
tordre et faire plier dans tous les sens à la fois. Nouveau motif pour ne pas s’imaginer qu’avec un parti pris d’avance, qu’avec une méthode invariable de traitement, quelque énergique , *
pour ne pas dire quelque cruelle qu’elle soit, on puisse en général espérer sa guérison.
Et n’allez pas croire qu’en m’exprimant ainsi, je veuille borner ma critique au système violent et barbare des intimidateurs; aux méthodes de ces hommes qui, tout.puissantsdans leur service médical , asservis par une idée maîtresse, pleins de confiance en leur moi , établissent une lutte à mort avec un cerveau malade et dérangé , avec un être qui n’est point dans un état normal, et qui ne peut, au moment même, comme un homme bien portant, comme un criminel, par exemple, qui a toute son intelligence, prendre un parti raisonnable en face des tortures dont on effraie son esprit et qui vont déchirer son corps. Mes
réflexions vont plus loin , elles portent sur tous les médecins systématiques qui n’ont résumé ni l’homme collectif, ni l’homme individuel, et qui, méconnaissant en même temps les influences capitales du monde extérieur sur sa personne, veulent à tout prix, lorsqu’un aliéné leur est amené , le modifier , le transformer sur je ne sais quel type idéal ou le traiter sans rapport avec sa propre nature et sans rapport avec sa vie tout entière.
Quand arriverons-nous à nous- dépouiller de nous-mêmes, de nos idées exclusives et de l’enivrement de notre orgueil ? Quand cesserons-nous d’apercevoir les autres hommes au travers de notre interne, constitution ? Quand, par le plus simple travail de l’intelligence, comprendrons-nous que personne n’est nous-mêmes et que nous avons tort de vouloir que chacun ait notre taille , nos pieds , nos mains , notre esprit , notre coeur? Une fois pour toutes, et indépendamment du principe de l’amour de la charité , vivons intellectuellement au moins dans l’humanité et pour l’humanité, et puisque nous avons tant d’estime pour nous-mêmes , si nous sommes véritablement à |a hauteur de notre sacerdoce ; si, par
nature, par éducation, par instruction, par position sociale , par un concours singulièrement heureux de circonstances, nous avons pu tout voir, tout sentir, tout jouir, tout souffrir; si, en un mot, nous possédons la science et toutes les surfaces de l'espèce humaine , montrons-le en nous abaissant au niveau ou en nous élevant au degré de tous les hommes qui ont fléchi sous l’excès des douleurs ou sous l’abus des plaisirs ; sortons de nousmêmes , entrons dans eux , mettons-nous à leur place, comprenons-les jusque dans leur délire, et brisons enfin ce lit terrible de Procuste , où nous avons , en toute bonne intention, étendu si violemment les victimes que notre réputation attirait dans nos mains.
C’est une chose incontestable, la science de la nature de l’homme n’a pas suivi les progrès des autres branches des connaissances humaines. Qui le croirait? si je fais une exception en faveur des savants qui , comme vous , ont pris leur place à FInstitut ou à l’Académie , la plupart des hommes qui figurent en tête de notre ordre social , pairs de France , députés , ecclésiastiques , membres
supérieurs de l’Université , tous ceux qui, dans les. plus excellentes intentions , veulent apporter dans nos . maisons d’aliénés et nos bagnes le plus d’améliorations possible , ne connaissent ni dans son ensemble , ni dans leurs sphères d’activité propres , les facultés fondamentales, les forces primitives de notre constitution morale. Ils veulent faire le bien, ils ont la puissance en main pour réaliser leurs projets, mais malheureusement ils ne savent ce que c’est qu’un homme , ou ils en sont encore à ce sujet aux idées des vieux siècles. On peut en dire autant d’un certain nombre de médecins qui , jusqu’ici , sont restés beaucoup trop étrangers à l’étude des maladies mentales . et des passions du cœur humain ; leur ignorance est la même, et ma position est telle à leur égard , que j’ai besoin de tout mon courage et de toute la profondeur de mes convictions, pour venir protester en cette enceinte contre leurs préjugés. Vous allez me comprendre , Messieurs , car je vais vous avouer ma faiblesse, si toutefois ce n’est pas ma force et ma grandeur. Et moi aussi, j’aime à plaire à mes contemporains , et je suis loin de m’en défendre. Lors donc, vous le concevez, que je viens , dans mes écrits, entretenir
— ûo —
mes confrères de facultés que je n’ai point créées dans mes rêves, mais qui sont implantées par Dieu même dans notre constitution , de facultés qui forment les caractères propres de notre espèce , et dont on doit connaître, sous peine de ne rien comprendre à la vie de l’humanité; lorsque je viens les entretenir du bon ou du mauvais emploi de ces facultés, de la mesure dans laquelle elles doivent s’exercer pour le plus grand avantage de l’individu, comme pour celui de la société ; lorsque je viens dire de quelle manière elles assurent notre supériorité et notre bonheur ici-bas , et comment d’autre part elles peuvent aveugler notre jugement, nous rendre stupides , aliénés ou criminels ; il m’est pénible de voir que les hommes qui devraient le plus encourager mes travaux soient précisément ceux chez lesquels j’obtiens le moins déconsidération.
Chose singulière vraiment, je leur parle du cerveau, du premier appareil de l’économie, de l’instrument de l’àme, de l.’orgarie qui tient sous sa large et puissante irradiation tous les autres organes , du viscère sans l’existence et la vie duquel toutes les fonctions des autres viscères n’auraient pas en quoique sorte de signification. Je leur parle des plus brillants
— Il l -
phénomènes que l’homme puisse présenter dans sa sensibilité morale; je m’efforce de leur faire comprendre qu'il y a une loi bien évidente écrite dans la forme, le volume, la structure et la richesse de notre encéphale ; qu’en un mot nous devons vivre conformément à notre nature élevée, si nous voulons accomplir nos destinées, nous maintenir dans notre rôle
supérieur et éviter soit la déchéance et la dégradation, soit la démence, le crime ou la folie; et voilà qu’une foule de ces pauvres docteurs s’imaginent, en lisant ou en entendant ces paroles, que je ne suis plus dans la médecine , quejesuisen dehors du mouvement et de l’activité de fibres du cerveau, que je fais un sermon ou que je prononce un discours philosophico-métaphysico-psychologico-littéraire ; et, comme leur instruction est toute à faire sous ce rapport, ils ne peuvent se douter de ce qui distingue ma doctrine de celle de mes prédécesseurs , ils ne la comprennent pas et prennent pour un jeu de l’imagination, pour des fleurs de rhétorique et de la poésie les descriptions nobles et élevées que commandent la noblesse et l’élévation de mon sujet,
Bonnes gens qui vous êtes rétréci fespril
dans l'étude des fonctions inférieures du corps humain , quand vous placerez-vous à la hauteur de la science? Combien de fois faudra-t-il vous dire que les fonctions du cerveau ne ressemblent point aux fonctions de l’estomac, du foie, du cœur ou des poumons? Certes il a des fonctions d’un ordre bien différent à remplir, et je viens vous apprendre à les distinguer les unes des autres. Il est la condition matérielle de nos penchants, de nos sentiments, de nos pouvoirs intellectuels et perceptifs, comme les organes ci-dessus énumérés sont la condition matérielle de la digestion, de la circulation et de la respiration ; et on ne peut s’occuper de l’exercice et du jeu des facultés qui tiennent à son essence même, on ne peut, par conséquent, dire un mot qui ait trait à nos passions, à nos affections, à nos vertus, à nos talents , à tout ce qui différencie notre existence de celle des animaux, qu'on ne soit par cela même en pleines considérations positives sur le plus merveilleux des instruments dont la nature ait voulu se servir pour mettre au jour les grandeurs de l’humanité.
Il ne nous est donc point permis, Messieurs, de décliner nos obligations scientifiques. Le
cerveau, c’est l’homme tout entier. Toutes ces fonctions des organes de la respiration, delà circulation, de l’absorption, etc., que l’on parait si bien connaitre, et qui ont incontestablement leur importance, ne sont en définitive à côté des siennes que des fonctions secondaires. On les observe et on les étudie partout, dans l’homme comme dans les plus bas degrés de l’échelle animale, comme dans les mouvements les plus obscurs de la plante, et elles ne constituent toujours qu’une vie végétative sans perception, sans conscience, sans noblesse, sans intelligence et sans moralité : mais où et chez qui, indépendamment du caractère passionné que nous donne l’énergie des instincts conservateurs rassemblés en si grand nombre sur notre tête vigoureuse, où et chez qui constatons-nous la vie de l’être qui s’appartient, qui se distingue du monde extérieur et qui le gouverne à son gré? Où et chez qui découvrons-nous les trésors d’une véritable sensibilité? Où et chez qui la vie de l’Ame et la vie du génie? Vous avez fait la réponse, c’est chez „ l’homme seul que l’on admire ces prodiges de la création , et c’est à son cerveau seul que vous en rapportez toutes les magnificences.
Otez-Iui un instant par la pensée cet organe , ou mieux, considérez-le tel qu’il est chez une foule de crétins et d’idiots, voyez-le mutilé dans ses plus nobles développements , privé de ses parties antérieures et supérieures , regardez-le dépourvu de ce privilège auguste de cette grâce de son Dieu , et à l’instant même toutes les merveilles de sa nature s’évanouissent pour ne laisser subsister que la vie d’un insecte, d’un végétal ou d’une brute.
Je le répéterai toujours, le cerveau, comme instrument de l’âme , c’est l’homme tout entier, et l’élude de ses fonctions est la plus haute étude médicale dont on puisse jamais s’occuper. .. ■ •* •
Nous pouvons maintenant, Messieurs, en- ' trer pleinement en matière , nous pouvons traiter de nos sentiments moraux : ces considérations préliminaires aideront peut-être quelques uns de nos confrères à s’élever audessus des bas-fonds de leur observation journalière. Puissent-ils enfin se mettre dans l’esprit qu’en prenant pour sujet de mes travaux les activités propres et supérieures du cerveau y je ne viens point les entretenir de facultés imaginaires, de facultés que j’ai prises sous
le bonnet de mon ordre, mais bien de facultés que Dieu nous a données, de facultés qui nous font ce que nous sommes, et qui, suivant qu’elles sont bien ou mal employées, assurent notre force et notre dignité ou nous font presque indifféremment tomber dans l’absurde , dans le crime ou dans la folie !
Je le redis encore une fois; si ce sujet n’est pas du ressort de notre art, s’il n’est pas exclusivement médical et grandement médical , s’il n’est pas l’abécédaire indispensable de tous les hommes qui se dévouent à la médecine mentale et à la réforme des criminels, j’avoue que je n’y entends plus rien, que ma tête s’y perd et que je suis parfaitement bien à ma place à Vanves ; à moins , cependant , ce qui me paraît plus probable, dans le sentiment profond de ma propre estime et l’enchaînement sévère de mes idées , que ce ne soient au contraire mes contradicteurs qui aient besoin de subir dans ma maison le traitement intelligent que j’y ai organisé en faveur de toutes les.faiblesses del’esprit et du caractère. Comme vous le voyez, Messieurs, je suis à la hauteur de mon siècle, je ne me dis pas d’injures.
J^es sentiments moraux constituent la se-
conde face de l’entendement humain. La haute moralité de nos actes repose sur leur vivacité, leur ensemble et leur développement complet.
En général, ils ont besoin d’une culture soutenue pour parvenir à figurer au nombre des forces actives de l’économie, et la tranquillité, le bonheur de notre vie sont aussi nécessaires à leur éducation qu’à leur application journalière. Pour éviter des répétitions, il est bon de s’expliquer là-dessus. J’ai dit dans mon premier mémoire que les penchants inférieurs formaient l’assise de notre constitution; qu’ils assuraient la conservation dë l’espèce et de l’individu ; qu’ils nous étaient communs avec les brutes ; qu’ils apparais-^ saient les premiers dans la vie, qu’ils s’en allaient les derniers, que pendant tout le temps de notre existence, ils avaient d’incessantes velléités d’action , et que pour l'exercice en quelque sorte permanent de leurs fonctions, ils avaient reçu de la nature une puissance d’activité telle que, dans tous les temps et dans tous les lieux, les chefs des Élats s’étaient appliqués par les institutions, les règles diététiques et les lois à en amortir ou à en refréner la remuante énergie.
C’est un fait irrécusable , l’animal marche tout seul dans l’homme, et il n’a besoin d’aucune direction, d’aucune éducation, d’aucune instruction pour faire éclater à tous les yeux l’énorme instinct de convoitise et de. conservation qui l’agite et l’anime sur la surface de la terre. Les sentiments moraux, sans nul doute, forment une partie intégrante de notre constitution , ils fournissent les grands caractères, les caractères propres de l’humanité;, mais quoique ayant en eux la force nécessaire pour se manifester et même pour établir leur • empire ici-bas, on ne peut se dissimuler cependant qu’un concours heureux de circonstances extérieures ne soit indispensable à leur évolution.
Ne vous en rapportez point à mes paroles , Messieurs, voyez par vous-même. D’ailleurs, nous ne sommes plus dans le temps des assertions. Heureusement l’aulorité des hommes est détruite, elle a fait place à l’autorité de la science et de l’observation,' et les idées que chacun peut émettre en toute liberté, ne sont acceptées aujourd’hui qu’autant qu’elles peuvent être soumises à vérification et qu’elles sont, par conséquent, l’expression de la vérité
môme. Laissons donc, autant que'possible, de côté les historiettes et les observations particulières que personne ne peut répéter, historiettes et observations qui n’entraînent point la conviction dans les esprits et qui livrent le monde à nos interminables disputes. Prenons des faits que personne ne conteste. Ma thèse est belle... pour l’objet qui m’occupe , le genre humain tout entier va servir à ma .démonstration.
Comment se fait-il, en effet, que, malgré les * révélations successives qui ont été faites à l’humanité par la science , la religion -et. la philosophie , car tous les hommes forts par l’intelligence et par l’Ame ont été révélateurs et ont fait avancer la civilisation ; comment se fait-il, dis-je, que l’humanité prise en masse n’entende rien encore aux choses d’un ordre moral £levé? Pourquoi, en faisant abstraction ici de quelques classes supérieures de la société, cette môme humanité paraît-elle si laide, si chagrine, si envieuse, si brutale?
Pourquoi se montre-t-elle si avide, si cruelle, si inquiète, si rusée? Pourquoi blesse-t-elle à chaque instant la justice et les lois? D’où vient qu’elle n’a point de culte pour la vertu , ni
pour le génie, et quelle ne sente point le bonheur de s’incliner avec respect devant la majesté de Dieu? D’où vient cet amour exclusif qu’elle a d’elle-même? Qui la pousse presque comme les animaux à abandonner ses enfants du moment qu’ils peuvent tout seuls pourvoir à leur subsistance? Et ses amitiés, ne pourrait-elle donc pas les dégager de tout intérêt «égoïste et les asseoir sur les hautes qualités de son àme? Je ne dis rien de ses amours. Je veux, au contraire, pour raisons' que vous soupçonnez tous , jeter sur eux le voile de la pitié. Je le dis, parce que la chose est vraie , l’homme en général ne s’est point ericore élevé à la délicieuse existence de sa propre nature, et ce n’est point seulement vis-à-vis de la femme et des respects qu’il lui doit qu’il est resté au-dessous de ses propres pouvoirs , mais c’est encore vis-à-vis de luimême et de toute la nature extérieure.
Répondons maintenant aux questions que l’on vient de nous poser ; faisons connaître les causes qui, en perpétuant la domination de nos propensités inférieures , ont mis obstacle au développement de nos sentiments moraux.
Si , au point de vue général, l’humanité ne
s’est point montrée dans l’humanité ; si , e% masse , l’homme a vécu et vit encore dans l’ignorance de Lui-même et de ses destinées; s’il se dessine comme un animal rusé, déprédateur hargneux , violent et plein de convoitises et de vanité ; si , en dehors des grossiers plaisirs qu’il demande à la femme , il reste pour elle sans délicatesse, sans reconnaissance et sans grâces; s’il abandonne ses enfants, et si ses amitiés sont entachées d’égoïsme et de mobilité; c'est au,, malheur de sa condition dans le monde , c’est aux vices de son éducation, c’est aux trahisons dont il a été la victime et aux tristes réflexions qu’elles ont fait naître dans sa faible intelligence , qu’il faut rapporter toutes ces ignominies.
Au milieu des dilïicultés sans nombre et de tout genre qu’il trouve autour de lui, contraint pour réagir, pour résister, pour ne point être abattu, de maintenir sans, cesse en activité ses instincts énergiques de conservation, il donne par cela même chaque jour une force nouvelle à sa nature abrupte et presque sauvage. Son âme ne s’ouvre point: il ne sait pas, l’infortuné, et il ne peut savoir, et personne n’a pu le lui apprendre, que le bonheur et la volupté ne se
rencontrent que dans l’exercice et la vie des sentiments supérieurs.
Certes , il est facile aux hommes qui sont nés dans l’aisance, qui ont trouvé mille et mille points d’appui dans le monde extérieur, et qui, dégagés de toute inquiétude et de toute angoisse , ont pu cultiver les lettres, les sciences et les beaux-arts, et développer tant soit peu leurs sentiments moraux, il leur est facile, quand ils n’ont point d’ailleurs dans la tète d’esprit de comparaison ni d’esprit d’induction , de se montrer exigeants envers leurs semblables et de déverser inhumainement et sottement sur eux tous les mépris de leur orgueil; mais dans quelles dispositions mentales opposées se trouve vis-à-vis d’eux le grand observateur de la nature , le médecin qui a su tenir compte des circonstances défavorables à leur culture intellectuelle et à leur ennoblissement moral? C’est lui seul qui peut s’expliquer les mystères de leur enveloppement, et qui peut seul les appeler à la vie de leur espèce, c’est-à-dire leur ouvrir les voies de leurs activités d’homme.
Comment voulez-vous, en effet, que, dans le seps où vous l’entendez, je sois un homme de 'science , d’esprit , de belles manières et de
beau langage, et en mi'me temps un homme de haute moralité, un homme de bienveillance, de vénération, de justice, de dignité et de noble ambition , si , sous peine de ma vie , de celle de ina femme et de mes enfants , je suis incessamment obligé de me débattre contre vous-même et contre toute la nature extérieure? Mon ambition, elle est purement instinctive, elle se borne à vouloir vivre, à vouloir ne pas mourir, «à sortir victorieux de tous les combats que je livre; à arracher au fleuve, • à la mer, à la montagne, au désert, à la bête fauve, fout ce qui est nécessaire au soutien de mon existençe. Dans les pays livrés à l’agriculture, ou exploités par l’industrie, les mêmes besoins m’assiègent et me tourmentent.
Chaque jour, pendant douze ou quinze heures, j’arrose la terre de mes sueurs ou je fais mouvoir, comme un automate , les machines des fabriques, et c’est à peine si mon salaire suffît à faire face aux premières nécessités de ma vie ; car partout on a faim , partout on a soif, et partout il faut payer jusques à l’air que l’on respire. Où , comment , en quel temps donner jour à mon âme et développer mon intelligence? Qui centuplera pour cet objet les forces abattues de mon corps? Gens heureux
de ce monde, soyez plus conséquents , ne demandez pas l’impossible. Avez-vous donc oublié que l’homme est le disciple de tout ce qui l’entoure? Atfranchissez-moi de ce milieu qui m’écrase, placez-moi dans le vôtre, que j’aie le temps de respirer, que je cesse de souffrir, et, s’il est temps encore, faites-moi suivre les leçons de vos grands maîtres , martelez mon cerveau comme on a martelé le vôtre ; parlezmoi de la vertu , montrez-m’en des modèles, ouvrez de grands horizons à mes grandes facultés : l’instruction et l’éducation portent leurs fruits sur toutes les tètes de l’humanité. Nourrissez mon esprit, cultivez mes sentiments , et vous verrez si je n’ai pas , comme vous, le sceau de Dieu sur mon front, et si je ne suis pas fait pour resplendir, comme vous, de toutes les richesses renfermées jusqu’ici dans ma constitution.
Voilà, Messieurs, les circonstances cruelles qui ont pesé et qui pèsent encore sur l’humanité, et qui ont retardé sa civilisation. Je dis • retardé sa civilisation , car, en dépit de tous les obstacles, même de ceux que les hommes les plus éclairés, sous l’empire de leurs penchants inférieurs, y ontapportés et y apportent encore de nos jours , l’espèce humaine a pro-
gressé ; et à ceux qui pourraient en douter , j’apporte, toujours fidèle à ma doctrine, en témoignage de son avancement, des masses de faits que personne ne peut récuser : je veux parler des transformations qu’elle a subies depuis l’antiquité jusqu’à nos jours inclusivement. Je le demande à ses détracteurs , je le demande à tous ces individus qui s’imaginent et qui répètent partout que nous roulons incessamment dans le même cercle que nos pères. Qu’est devenue la forme sauvage , brute, instinctive de l’humanité? Qu’est devenue la forme barbare, la forme égyptienne, la forme grecque , la forme romaine ? Qu’est devenue celle du moyen âge? Que vont devenir, avec les chemins de fer et les bateaux à vapeur , les formes nationales actuelles , les formes françaises, anglaises , russes ou allemandes ? Tous ces modes exclusifs d’existence de chacun de ces peuples ne vont-ils pas s’effacer insensiblement? Messieurs, nous mettons le pied sur un terrain que n’ont point foulé nos aïeux, nous marchons vers la vérité qui est One ; nous allons à l’unité des croyances religieuses , à l’unité des principes politiques , à l’unité de la morale. La solidarité s’établit dans le genre humain, nous touchons
au moment de la grande civilisation. Si je m’exprime ainsi, c’est que jusqu’à présent on s’est étrangement abusé sur le degré de cette civilisation, et que, dans l’ignorance profonde où l’on s’est trouvé du but élevé de notre existence, on a cru que le développement de l’intelligence seule suffisait à la gloire de l’humanité , et que tout était dit sur elle, pourvu qu’elle fût forte dans* les lettres, la poésie, les sciences et les beaux-arts.
Permettez-moi de vous le dire , màis au point de vue que je viens de signaler , cette civilisation tant vantée, je la nie, ou du moins j’affirme qu’elle est incomplète.
Je l’ai déjàditdans mon ouvrage sur Y Homme animal (1) , mais dans cette circonstance encore on ne s’en est point aperçu, et cela toujours par suite de lar mauvaise habitude que j’ai de ne dire de sottises à personne ; je l’ai déjà dit, un peuple n’est point civilisé parce qu’il a de l’énergie, parce qu’il goûte tous les plaisirs des sens, parce qu’il a des vertus do- • mestiques et qu’il défend en héros son pays.
Un peuple n’est point civilisé parce qu’il a de l’ambition ou qu’il court après la fortune ,
(4 ) Un volume in-8°, chez J. -B. Baillière.
parce qu’il a de la linessë et du savoir-faire, parce qu’il est industriel et qu’il construit des cabanes ou des palais, etc., etc. Toutes ces facultés-là , toutes ces manières d’être ou d’agir s’observent, à quelques nuances près , aussi bien chez les espèces inférieures que chez nous-mêmes, et, à moins d’être totalement privé d’intelligence, je ne vois pas qu’on puisse tirer vanité de ces manifestations instinctives , et qu’on puisse surtout en inférer J 'existence de la civilisation.
Un peuple n’est point civilisé non plus , Messieurs, ou du moins il ne l’est qu’incomplétement, il ne l’est que dans une partie de son être, il n’est point civilisé parce qu’il est intelligent , parce qu’il a dans ses rangs des hommes de talent, parce qu’il y compte un grand nombre de peintres , de statuaires , de musiciens, d’orateurs, de médecins, de jurisconsultes, de physiciens, de prêtres, etc.: tous ces individus révèlent incontestablement par leur science, leurs écrits, leurs chefs-d’œuvre, leurs prédications, le perfectionnement et la puissance des facultés intellectuelles et artistiques ; mais n’avons-nous donc qu’un seul ordre de facultés supérieures dans la tète? n’avons-nous pas vu d’ailleurs tous
ces prodiges de l’esprit humain , toutes ces ïnerveilles des arts, toutes ces conceptions du génie chez ces vieilles nations dont je vous parlais tout à l’heure, chez les Égyptiens, chez les Grecs et chez les Romains ? ne les avonsnous pas vus chez cette foule de peuples barbares, dont les chefs inhumains s’étaient partagé tous les pouvoirs et toutes les jouissances de la terre? Eh bien! parce que ces déprédateurs et ces égoïstes , ces Sardanapales et ces despotes nous ont laissé des pyramides, des colonnades , des temples, des aqueducs , des poèmes, des histoires, etc. ; direz-vous , lorsque l’humanité dégradée gémissait tout entière sous leur oppression , lorsque , pour la satisfaction de leurs penchants inférieurs, ils comblaient en toutes choses la masure de la débauche, de la violence et de l'iniquité ; direz-vous qu’ils vivaient dans les plus beaux temps de la civilisation, et que rien n’est à mettre au-dessus des siècles de Périelès* d’Auguste, des Médicis et de Louis XIV? Messieurs, la civilisation , telle que je la comprends et telle qu’elle doit être pour être complète, s’annonce par d’autres caractères; et aujourd’hui que nous n’avons presque plus rien à envier aux anciens sous le rapport de In beauté des
grands monuments, de la statuaire et de la peinture, etc.: aujourd’hui que nous avons plus qu’eux le bien-être matériel , et que tout semble prédire un avenir immense à l’humanité, je persiste encore à nier la civilisation , ou du moins à dire qu’elle est incomplète. Je le répète, les beaux-arts, la science, la poésie, l’éloquence, etc. , sont certainement les produits perfectionnés d’un certain nombre de facultés supérieures du cerveau ; mais, par l’état d’indépendance où sont nos facultés les unes des autres , ces dernières ont pu se manifester mille et mille fois, et elles se manifestent même encore tous les jours, sans entraîner dans leur activité les autres éléments constitutifs également supérieurs de l’encéphale. •
Messieurs, voyez Constantinople, examinez l’Italie, observez la Russie et toutes les autres contrées où la servitude est encore établie ; visitez les principales villes et les capitales de ces empires , et vous y trouverez , comme à Thèbes, comme à Rabylone, comme à Memphis, comme à Londres, comme à Paris, tout le luxe, toute la féerie et tous les prestiges de votre prétendue civilisation.
Il n’y a point de civilisation, pour moi,
dans un pays, Messieurs, quand les partiés cérébrales supérieures ne sont point en activité dans l’être, en d’autres termes quand les facultés morales sont comme anéanties dans l’être ; je nie la civilisation ou du moins j’af- , firme qu’elle est incomplète, quand l’intelligence , asservie par la bête, ne va pas s’inspirer, comme aurait dit Platon, aux sources du beau, de l’honnête et du vrai. Il n’y a point à se récrier là-dessus, la chose est incontestable: à quelque haut degré qu’un peuple soit parvenu dans les sciences, il n’est point civilisé, s’il vit dans l’idiotie morale. Les grands caractères de l’humanité tiennent aussi bien à l’excellence de ses sentiments qu’à la supériorité de ses facultés intellectuelles. L’homme est ordonné, constitué pour briller à la fois par ces deux ordres de manifestations , et il reste au-dessous des pouvoirs de sa propre nature, il est entaché d’une difformité réelle, si , en même temps qu’il éclaire de son génie ses heyreux contemporains, il ne déverse pas persévéramment sur eux les trésors inépuisables de sa sensibilité, de sa bienveillance, de sa dignité , de son amour, de sa justice et de sa vénération. Les plus beaux dons de l’in-