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CHAPITRE III

CHEZ LES ALIÉNÉS, L’iNTELLIGENCE ET LES PASSIONS NE PEUVENT ÊTRE RAMENÉES A LEUR TYPE RÉGULIER, SANS LE SECOURS DU TRAITEMENT MORAL , ET CE MODE DE TRAITEMENT EST LE SEUL QUI AIT UNE INFLUENCE DIRECTE SUR LES SYMPTOMES DE LA FOLIE.

J’entends par traitement moral de la folie, l’emploi raisonné de tous les moyens qui agissent directement sur l’intelligence et sur les passions des aliénés. Contrairement à la pratique des médecins qui combattent les idées fausses et les passions délirantes par des évacuations sanguines , des exutoires et des purgatifs, j’ai recours au traitement moral et à ce traitement seul , dans les cas où la folie se montre isolée de tout symptôme physique.

On a cru, ou feint de croire que, pour moi, le traitement moral consiste à tout brusquer, à m’en prendre violemment aux sentimens et aux passions des aliénés ; à infliger à ces malades des rigueurs corporelles; en un mot, à faire ce que l’on a appelé de l’intimidation.

Je n’ai jamais compris de cette manière le traitement de la folie, et je n’ai rien dit qui pût me

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faire supposer une semblable opinion. La douleur fait, il est vrai, partie du traitement que je recommande pour guérir les aliénés; mais dire que je l’emploie toujours et chez tous les malades, c’est avancer une assertion que démentent et mes écrits et ma pratique. La douleur sert aux aliénés, comme elle sert dans le cours ordinaire de la vie, comme elle sert dans l’éducation : elle est un des mobiles qui font fuir le mal et rechercher le bien ; mais elle est loin d’étre toujours nécessaire. Entre les enfans et les aliénés , il y a de nombreuses analogies; celui qui pour élever et diriger les enfans ne saurait que les faire souffrir, les laisserait ignorans et les rendrait stupides ; celui qui pour guérir les aliénés, aurait , pour unique moyen , l’intimidation , détruirait ce qui reste à ces malades, de facultés intellectuelles et morales.

Quand j’ai provoqué des idées tristes , ç’a été dans le but de prévenir des idées plus tristes encore , pour faire rechercher le plaisir et en donner. Quelquefois, je me suis attaché à rendre pénibles les idées déraisonnables, afin que le malade fît effort pour les repousser; et alors, j’ai toujours eu le soin d’en suggérer d’autres, conformes au bon sens, et auxquelles je tâchais de donner l'attrait du plaisir. Ai-je eu tort? Je ne croirais pas avoir eu tort, quand même j’aurais

échoué, parce quon ne doit pas s’attendre, dans le traitement des aliénés surtout , à voir chaque tentative couronnée de succès; parce qu’en suivant constamment la route battue, il n’y aurait aucun progrès possible. Cependant, on m’a blâmé quoique j’aie réussi, et l’on a attribué au hasard, aux efforts de la nature, les guérisons opérées à la suite du traitement moral. En lisant les observations contenues dans ce chapitre, le lecteur sera à même d’apprécier la valeur des objections qui m’ont été opposées.

Pour exciter la douleur, j’ai fait le plus ordinairement usage de la douche et des affusions froides. Pour les affusions , je fais coucher le malade sur un plancher, et j’ordonne qu’on lui jette plusieurs seaux d’eau froide , sur le corps. Pour donner la douche, le malade est assis et fixé dans une baignoire remplie d’eau tiède, on ouvre un robinet ayant, au plu9, deux centimètres et demi de diamètre, et placé à deux mètres audessus de la tête ; l’eau tombe sur le cuir chevelu, pendant un espace de temps qui varie depuis deux ou trois, jusqu’à vingt ou trente secondes; puis je fais arrêter l’écoulement de l’eau, et si j’ai atteint mon but, je permets au malade de se retirer; sinon, je recommence la douche, plusieurs fois de suite. La plupart des aliénés soumis à la douche, se plaignent et crient beaucoup ; el pour qu’on

ne la leur continue pas , ils font les concessions et les promesses qu’on leur demande; d’autres qui en étaient d’abord effrayés, s’y habituent et ne paraissent en être que peu incommodés; d’autres enfin la supportent sans mot dire , et sans que* dans leurs traits, on puisse remarquer aucun symptôme de véritable gêne.

Cette différence dans l’effet produit par la douche , s’explique facilement. D’abord, la douche ou plutôt les douches établies à Bicêtre, sont très faibles, le diamètre de l’ouverture du tuyau par lequel l’eau s’écoule, n’a pas plus de deux centimètres etdemi de diamètre, pour la douche la plus forte ; il est, par conséquent, trois ou quatre fois moindre qu’à la Salpétrière, et à Charenton : quant au réservoir d’où elles reçoivent l’eau qu’elles fournissent, il est peu élevé. Ensuite , le sentiment pénible quelles produisent sur le malade, tient moins à la chute de l’eau sur la tête, qu’à son écoulement dans la bouche et à son aspiration par les narines : or, un homme craintif, nerveux et à poitrine étroite, sentant que sa respiration s’embarrasse, en est vivement affecté, et craignant de suffoquer , ne sachant pas d’ailleürs combien de temps la douche durera, il cède assez facilement; celui au contraire qui n’est ni timide ni très mobile , dont la poitrine est large, qui ferme la bouche et qui modère sa respiration , reçoit

la douche fort long-temps, ne souffre presque pas, et refuse de céder.

Quant aux affusions , il est des malades qui en ont grand’peur, d’autres qui s’y soumettent sans trop de peine , d’autres qui paraissent y prendre un certain plaisir. Le nombre des seaux d’eau, jetés sur le corps, varie de quatre ou cinq à vingt, vingt-cinq, et même plus. L’eau des affusions et des douches, est ordinairement de six à huit degrés, rarement de dix.

Dans le but de juger des effets de la douche et des affusions, je m’en suis fait administrer, et plusieurs de mes élèves ont suivi mon exemple. La douche produit une violente surprise; elle glace la tête et gêne la respiration; cependant nous l’avons tous supportée plusieurs secondes, moi , une demi-minute environ, et un de mes élèves, plus d’une minute. Nous n’en avons été nullement incommodés; un d’entre nous a eu cependant un peu de céphalalgie, pendant toute la journée. Nous avons recommencé plusieurs fois, et sous des températures différentes ; une fois le thermomètre extérieur était presque à zéro, l’eau de la douche restant à 8°, sans que nous en ayons ressenti aucune indisposition.

Pendant long-temps j’avais donné les affusions, le malade étant placé dans une baignoire vide ; je me suis mis dans une baignoire vide, et

j’ai reçu des affusions. L’eau en tombant sur la tète et sur la poitrine produit, dans ces parties, une oppression glaciale; les parties inférieures du corps et les membres n’en ressentent presque rien. C’est pénible à recevoir, mais on peut s’y soumettre, et nous l’avons reçue mieux et plus long-temps que nos malades.

Après avoir expérimenté les affusions données de cette manière, j’ai pensé qu’elles seraient plus utiles, principalement aux malades engourdis et apathiques, si, le corps étant couché et les membres étendus, l’eau était lancée avec une certaine force et de manière à glisser sur la peau. J’ai essayé ce mode d’affusion, et le moment de surprise causée par la chute de l’eau, une fois passé, j’ai éprouvé un véritable sentiment de bien-être. J’ai recommencé à plusieurs reprises cette expérience; je me suis fait jeter sur le corps, successivement, plus de douze seaux d’eau froide, et je me suis senti plus de chaleur et de force qu’auparavant. Les jours où j’ai reçu des affusions, j’ai facilement transpiré, et j’ai pu marcher plus long-temps qu’à l’ordinaire et sans me fatiguer. Mes élèves, au nombre de quatre, et plusieurs de leurs collègues, ont reçu des affusions plus prolongées que les miennes, et aucun d’eux n’en a été incommodé.

Ce résultat, que je ne prétends pas donner

comme une chose nouvelle dans la science, avait pourtant besoin d'être consigné ici, parce que plusieurs de mes confrères, qui font eux-mêmes usage des douches et des affusions, ont beaucoup déclamé contre l’emploi que j’en fais , soit à Bicêtre, soit dans ma pratique particulière. Administrés par moi, ces remèdes sont des tortures corporelles; administrés par eux, ce sont des parties essentielles d’un traitement méthodique.

Il est vrai de dire cependant que mes confrères et moi, nous n’employons pas les douches et les affusions, dans les mêmes circonstances, ni tout-à-fait dans le même but. Avec eux, jamais un malade inoffensif, jamais un mélancolique, un monomaniaque n’en recevra, à moins qu’il n’ait commis quelque grave infraction à la règle de l’établissement, ou refusé de se nourrir. Moi, pour ne pas attendre que la maladie en vienne à ce point, pour l’arrêter, s’il se peut, dans sa marche, je ne crains pas de fournir au malade l’occasion de faillir, afin de lui donner la douche, et de lui enseigner ce qu’il doit faire pour l’éviter. Et quand j'ai obtenu une concession, je ne suis pas satisfait, il m’en faut chaque jour de nouvelles ; plus on m’en a fait, plus j’en exige , et si j’entrevois la guérison, je m’arrête seulement quand elle est obtenue.

Rassuré, surtout depuis que j’en ai fait l’ex-

périence personnelle, sur les effets de la douche, je ne le suis pas autant sur les effets des remèdes usités par les partisans du traitement physique. Le moindre inconvénient que je trouve au traitement physique, dans les folies purement mentales, c’est d’être inutile et de faire perdre un temps qui est toujours précieux. Mais les agens physiques, administrés quand ils ne sont pas nécessaires, outre que plusieurs sont douloureux, ne peuvent-ils pas altérer la santé? Les vésicatoires, les sétons, les moxas, les purgatifs drastiques ne sont pas exempts de danger, les moxas surtout font, en outre, beaucoup souffrir. Qu’un médecin , attribuant la monomanie à une phlegmasie circonscrite du cerveau, comme le faisait Broussais, et comme le faitM. Calmeil, applique un moxa sur l’un des points de la tête, il n’y aura là aucune barbarie, aucune rigueur corporelle; le moxa sera très rationnellement appliqué, et il fera partie de ce que l’on ne manquera pas d’appeler un traitement méthodique; mais qu’un médecin, avouant qu’il ne sait rien sur la nature et le siège de la maladie à traiter, au lieu d’agir physiquement, ait pour but de combattre des idées par des idées , des passions par des passions; que, pour faire renoncer à des conceptions folles, à des hallucinations, il administre la douche, ou seulement qu’il menace de

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l’administrer, dès-lors il cesse d’agir suivant la méthode reçue, il exerce des cruautés. Ce n’est assurément pas là conclure avec justesse. Je m’étonne que des hommes, dont la profession est de guérir ceux qui déraisonnent, tombent euxmêmes dans une contradiction aussi palpable.

Ce qui précède doit, ce me semble, ne laisser aucun doute sur l’innocuité des douches et des affusions froides, dans le traitement de la folie. Les observations que je rapporterai tout-àl’heure démontreront l’utilité de ces deux moyens , surtout quand on y joint des exhortations et des raisonnemens propres à agir sur l’esprit des malades. Sans doute, il ne faut pas recourir toujours à l’usage des douches et des affusions, il faut même les employer seulement dans les cas où les moyens plus doux n’ont aucune chance de réussite , mais les bannir de la pratique, mais répugner de s’en servir, uniquement parce qu’ils sont quelquefois douloureux, ou qu’ils font peur, c’est se priver volontairement de ressources thérapeutiques puissantes, bien que, dans la plupart des cas, on n’ait rien de véritablement efficace à y substituer.

Tous les médecins s’accordent à recommander l’isolement des aliénés dans les établissemens spéciaux.Cette mesure, souvent utile, n’est cependant

ISOLEMENT UES ALIÉNÉS

pas exempte d’inconvéniens,nimême de danger.

L’homme atteint de fureur ou de manie avec agitation, le monomaniaque qui est porté à nuire aux autres ou à lui-même , l’idiot qui ne sait pas se conduire et auquel il faut une tutelle de tous les instans, ne peuvent et ne doivent pas rester libres, dans la société ; pour ceux-là, ce qu’on appelle l’isolement, c’est-à-dire le placement dans une maison convenablement disposée, afin qu’ils soient maintenus, surveillés et traités, est presque toujours nécessaire. Mais il est des aliénés inoffensifs et nullement dangereux, en proie à des idées fixes, disposés à rester dans l’inaction et à se livrer, autant qu’on les laisse faire, à leurs préoccupations délirantes; pour ceux-là, l’isolement est non-seulement inutile, mais nuisible. En plaçant ces derniers dans une situation tout-à-fait exceptionnelle, en les soustrayant aux devoirs et aux habitudes de la société , en les mettant dans un contact journalier et permanent avec les aliénés , on achève de leur faire perdre la raison. Le monomaniaque est, par le fait de sa maladie, tout disposé à vivre isolé du monde, à s’entretenir de ses seules idées; le tiraillement qu’il éprouve dans la société l’oblige à vivre en dehors de lui-même , l’amour-propre, la crainte du ridicule, peuvent le retenir dans de bonnes habitudes ; le contact

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

des personnes raisonnables le soutient; ses occupations habituelles, s’il est encore capable de s’y livrer, font une heureuse diversion à son délire ; dès qu’on le prive de tous ces avantages pour le séquestrer et ne lui donner d’autre compagnie que celle des gardiens ou des malheureux qui , comme lui, sont aliénés, il tombe dans un appauvrissement moral , plus ou moins grand , mais ordinairement très marqué et très prompt; et à moins d’efforts multipliés, de sa part et de celle du médecin, il court risque de tomber dans la démence.

Cette terminaison fatale a lieu d’autant plus vite, que l’on prive plus complètement le malade de sa liberté, de ses occupations, et de tous les excitans moraux qui pourraient entretenir sa vie intellectuelle, pour le traiter par les sangsues, les saignées, les bains, les purgatifs et tous les autres moyens regardés comme propres à remédier aux conditions vicieuses de la substance nerveuse, et employés dans presque tous les cas d aliénation mentale.

C’est alors surtout que le vice du système qui matérialise l’entendement et ses aberrations , paraît dans tout son jour et produit les conséquences funestes qu’il renferme. En effet, si comme l’enseignent les anatomo-pathologistes, la folie dépend d’une lésion visible

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

du cerveau , c’est à cette lésion que doivent s’adresser tous les moyens vraiment thérapeutiques, les moyens moraux ne seront regardés que comme auxiliaires et, dans la pratique des maladies mentales, ils seront placés au même rang que les agens hygiéniques, dans le traitement des maladies physiques. Si , au contraire , il est admis, et il faudra bien l’admettre, si, dis-je, il est admis qu’on ne sait rien sur la cause immédiate de la folie, si l’on ne trouve de lésion vraiment pathologique du cerveau, que dans des cas déterminés, dans ceux où il a existé des symptômes physiques, on ne s’attachera pas à poursuivre,chez les aliénés, unealtération matérielle dont on ignore la nature et que l’on n’a même jamais vue, et reconnaissant l’insuffisance des remèdes physiques dont rien ne justifie l’emploi, on aura recours à des agens pris dans un ordre entièrement opposé à ceux que l’on sait agir directement sur les habitudes, les instincts, les passions et les idées. Alors on conviendra que l’isolement, s’il est utile à un certain nombre d’aliénés, est nuisible aux autres, et ne doit par conséquent être conseillé qu’après mûres réflexions.

Dans l’hypothèse où la folie dépend d’une altération curable par les remèdes tirés de la thérapeutique des maladies ordinaires, rien de mieux que les hospices où les maisons de santé, parce

ISOLEMENT DES ALIÉNÉS

que, dans ces établissemens, on peut appliquer les remèdes de toute sorte, et vaincre sûrement, par persuasion, par adresse ou par force , les répugnances des malades. Dans l’hypothèse opposée,- il faut ne recourir à l’isolement que lorsqu’il est absolument nécessaire , afin de ne pas se priver des ressources que la vie sociale peut fournir, dans l’intérêt de la guérison.

Les idées et les passions sont aussi nécessaires à l’intelligence, que les alimens sont nécessaires à l’estomac; priver celui dont l’esprit tend à l’inaction, des choses qui peuvent l’émouvoir, c’est contribuer à son anéantissement moral.

Pour prévenir les effets du désœuvrement et de l’ennui , tous les médecins des aliénés recommandent les distractions et le travail. Les distractions que l’on met à la disposition des aliénés, dans une maison de santé ou dans un hospice, sont en très petit nombre, et de l’aveu même des médecins qui les recommandent avec le plus de soin, elles ont une action très secondaire; le travail vaut mieux. J’ai vu dans un hospice d’Allemagne, à Halle, le travail organisé absolument comme dans une manufacture, par M. Dameron : plusieurs hospices de France, et notamment celui de Nantes, sont aussi satisfaisans sous ce rapport, grâce au zèle des médecins qui les dirigent.

TB AV AIL DES CllAMl'S.

Des trois hospices de Paris, Bicêtre est le mieux partagé, quant au nombre et à la variété des travaux exécutés par les aliénés. Pinel avait désiré que l’exploitation d’une ferme fût confiée aux aliénés de Bicêtre; ce désir, qui élait aussi celui de M. Desportes, a été réalisé par le conseil des hôpitaux, sur la demande de M. Ferrus, qui n’a pas craint d’envoyer travailler les aliénés dans les champs, de mettre entre leurs mains des instrumens aratoires, et qui n’a jamais eu lieu de se repentir d’avoir donné à ses malades cette marque de confiance.

Depuis que j’ai succédé «à M. Ferrus dans le service de Bicêtre, j’ai continué, sur ce point, ce qu’il avait si heureusement entrepris, et je n’ai eu qu’à m’en féliciter. M. Mallon , directeur de Bicêtre, laisse rarement les aliénés valides sans ouvrage; en été, tous ceux qui peuvent travailler vont aux champs; l’hiver on les occupe ordinairement à des travaux de terrasse. Quant au petit nombre de ceux qui, pouvant travailler, ne sont cependant ni assez forts ni assez sages pour être envoyés au dehors, on les occupe à faire des paillassons ou des chapeaux. J’avais vu, à Halle, M. Dameron occuper de cette dernière façon , la plupart de ses malades, j’ai cru bon d’imiter cet exemple à Bicêtre, et j’y ai réussi sans peine, aidé que j’étais par la con-

KEPAS EN COMMUN.

stante bonne volonté de MM. Desportes et Mallon.

Dans plusieurs hôpitaux on a, depuis quelques années surtout, senti la nécessité de réunir les aliénés pour prendre leurs repas : c’est un moyen de les faire manger proprement, d’encourager à manger, ceux qui , par mauvais vouloir ou par oubli, pourraient en être privés ; enfin c’est une ressource de plus, pour établir, entre eux, des rapports de société et les distraire. M. Ferrus avait obtenu que plusieurs centaines d’aliénés incurables fussent réunis à la même table : on leur apportait et on leur apporte encore maintenant à chacun, leur portion que l’on sert devant eux et qu’ils mangent plus ou moins proprement. Il y a peu de mois que, sur la proposition de deux de ses membres, MM. le comte Hervé de Kergorlay et Cochin, le conseil général des hôpitaux a ordonné qu’un réfectoire serait établi pour les aliénés en traitement. Comme, alors, j’étais déjà seul chargé du service de Bicêtre, j’ai eu à m’occuper de désigner les malades qui seraient admis à cette table et de les classer. J’en ai choisi quatre-vingts, et je les ai divisés par série de dix individus : dans chaque série, j’ai pris un chef qui a eu pour fonction de réunir ses commensaux, de les conduire à la salle à manger, d’avoir soin qu’en entrant, chacun se découvre et se lave les mains, de faire les lion-

ÉCOLE l'OUR LES ALIÉNÉS.

neurs de la table et de veiller à ce que, le repas fini, chacun remette sur son assiette, sa cuillère, sa fourchette et son couteau; car je n’ai pas craint de leur donner des couteaux, à la condition bien entendu, qu’ils ne les emporteraient jamais, et en prenant mes précautions pour connaître, de suite, celui qui ne se conformerait pas à ce devoir.

Dès la première fois , tout s’est passé en ordre, et depuis lors, c’est une faveur à accorder aux aliénés, que de les faire manger au réfectoire, et cette faveur tourne au profit de leur guérison. Je n’ai admis à la table des aliénés, aucun infirmier; je n’ai pas voulu non plus que les portions fussent coupées à l’avance, parce que j’ai tenu à ce que tout se fît sans autorité apparente, et en éloignant autant que possible ce qui rappelle l’hôpital. Chaque chef de table doit savoir le nom de ses commensaux, veiller à ce que chacun d’eux soit bien servi , et les traiter comme s’il les eût invités à manger chez lui.

En même temps qu’il a ordonné l’établissement d’un réfectoire, le conseil a fait ouvrir une école destinée à l’enseignement de la lecture, de l’écriture, du calcul et de l’orthographe. L’hospice de Bicêtre étant destiné à des individus qui appartiennent presque tous à la classe

ÉCOLE l'OUR LES ALIÉNÉS.

pauvre et malheureusement ignorante, l’établissement d’une semblable école a, pour eux , une double utilité, celle de les instruire et de les distraire.

Je profite des ressources que me présente l’école pour exercer l’intelligence de mes malades, ignorans ou instruits, et je multiplie, autant qu’il est en moi , les occupations de ceux qui y sont admis. Les malades réunis, à l’école, au nombre de deux ou trois cents, quelquefois plus, j’en désigne quelques-uns pour faire la lecture à haute voix, pour réciter des vers ou pour chanter. La lecture est faite ordinairement par plusieurs malades qui, ayant chacun un exemplaire d’un même livre, tantôt lisent alternativement les phrases d’une histoire, tantôt lisent des passages tout entiers, et sont remplacés par ceux que je désigne. Cette lecture, quoique faite sur des tons différens, n’en est pas moins intéressante pour ceux qui écoutent, et elle oblige ceux qui lisent bas à être attentifs, parce que d’un moment à l’autre, ils s’attendent à ce que je les inviterai à lire tout haut.

Quelques-uns commencent cet exercice d’assez mauvaise grâce, se font prier ou se laissent gronder; mais une fois qu’ils ont surmonté leur première répugnance, animés par l’exemple des autres et par la présence d’un nombreux audi-

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