DE L'IDÉE ET DE L'AVENIR DES CONSEILS DU TRAVAIL
La démocratie qui chaque jour s'élève par l'impulsion générale du progrès de l'esprit humain aspire à de nouveaux principes d'ordre et d'équilibre, elle demande des lois que les législateurs du commencement du siècle n'avaient pas prévues ; mais la Révolution française contenait implicitement tout cet ordre de choses qui de plus en plus se développe avec le succès croissant des sciences expérimentales.
Une analyse superficielle peut seule porter à croire que ce mouvement démocratique et scien-
IIector Dépasse. — Du Travail. 1
tifique va au rebours de la Révolution d'où il procède.
Vous voyons des contradictions dans ce qui n'est que la suite naturelle des idées et des faits, parce que le mouvement ne s'arrête pas au point que nous avions marqué et qu'il dérange nos combinaisons. Mais la Révolution française, le plus étonnant des épisodes jusqu'à présent connus dans l'évolution générale de l'humanité, se poursuit sous nos yeux, et c'est à nous de chercher comment s'y rapportent les phénomènes auxquels nous assistons, à moins d'admettre que le génie qui file la trame de l'histoire prenne plaisir à se confondre lui-même.
Aller au rebours de la Révolution" de 1789 : comment serait-ce possible? Qu'en sait-on en tout cas? Pour que nous puissions nous faire une idée exacte de la marche et du travail de la Révolution française, il faudrait qu'elle fût finie. Le sera-t-elle jamais? Arriverons-nous jamais à la conclusion de ce livre qui s'est ouvert au coup de
vent de 1789? Arriverons-nous à la péroraison du grand discours de l'histoire universelle et de l'évolution humaine? Comment jugerions-nous ce drame, cette épopée et cette odyssée, avant d'en avoir vu la fin? Et cette fin, comment nous, ou ceux qui viendront après nous pourraient-ils la voir? Comment pourrions-nous connaître le mot de notre destinée, puisque nous ne pouvons pas le connaître avant qu'elle soit entièrement accomplie?
Voilà pourquoi nous marchons toujours dans les ténèbres. Il faut marcher cependant, comme on peut, à tâtons, en se traînant, en frôlant les murailles; il faut marcher avec foi, avec modestie, avec fierté, avec courage, avec désintéressement, et nous résigner à ne pas savoir où nous allons et par où nous passons ; il faut accepter cette ignorance inséparable de la position où nous sommes dans l'espace et dans le temps.
Lecteurs d'un livre dont la dernière page ne sera lue par personne, spectateurs d'un spectacle dont aucun ne saura le dénoûment, dont nous ne verrons jamais abaisser le rideau, tels nous sommes et tels seront tous les autres qui rempliront le théâtre après nous, au parterre ou dans
les loges, peu importe; cette ignorance est égale à toutes les places, pour l'homme de génie et pour l'imbécile.
Nous serons arrachés au milieu de la pièce, quand nous vivrions encore des milliers d'années, et c'est pourquoi l'intérêt est minime de rester un peu plus ou un peu moins longtemps à un spectacle qu'on est sûr de ne pas connaître dans ses péripéties les plus intéressantes.
Nous n'en sommes qu'au prologue et ce sera toujours le prologue. Le rideau s'abaissera sur nous, sur nos yeux, sur notre intelligence, mais non pas sur la pièce qui fournira encore après nous on ne sait combien de scènes plus belles et plus étonnantes, plus curieuses et plus pathétiques les unes que les autres.
Vous nous direz le mot de la Révolution française, quand elle sera terminée, pas avant, je le pense, car vous êtes trop consciencieux pour ne pas vouloir lire le texte complet avant d'en faire la critique. Mais ce texte complet vous ne l'aurez jamais, vous en possédez à peine quelques pages tronquées et absolument séparées pour vous de toutes celles qui vont suivre, et qui se dérouleront dans les siècles des siècles; après cela dites-
DES CONSEILS DU TRAVAIL h
nous le mot, mes maîtres, et prononcez votre jugement.
Notre République a édicté successivement les lois relatives aux syndicats professionnels, aux délégués mineurs, chargés de surveiller les conditions du travail dans les mines, à la réforme des conseils de prud'hommes, aux contrats de louage et aux salaires, à l'hygiène des ateliers, aux heures de travail pour les femmes et les enfants; elle s'est efforcée par là de mettre plus d'équité avec plus de liberté dans la société industrielle, et d'assurer aux ouvriers une part un peu moins précaire dans les bienfaits de la civilisation et dans les garanties que l'ordre social doit offrir à tous.
Ces lois, il est vrai, ont été faites au jour le jour, sans beaucoup de coordination ni de méthode, et, ramenées sans cesse dans la discussion, au milieu des vives perplexités des plus sages esprits, elles ne paraissent pas encore assurées d'une forme stable. Mais ce n'est pas le propre de l'homme de faire des œuvres définitives ; notre
conception même du progrès comporte un élément d'instabilité nécessaire. Si la loi, telle que nous l'entendons aujourd'hui, n'est pas une lettre morte, une limite extérieure et rigide, si elle vit, évolue et se développe avec la société ellemême, nous sommes affranchis de la prétention superbe et vaine d'arriver à l'écriture définitive d'un texte qui ne sera jamais achevé !
L'institution île chambres et de conseils du travail, où les patrons et les ouvriers pourraient s'expliquer entre eux sur les questions qui les rapprochent et qui les divisent, semble être le complément naturel de plusieurs de ces lois que la démocratie s'est données depuis une dizaine d'années ; elle soutiendrait ces lois éparses, les relierait les unes aux autres et elle suppléerait à ce qui leur manque; elle pourrait même, si elle trouvait un jour dans l'application son plein effet, par l'accord des ouvriers et des patrons devenus capables d'entrevoir les glorieuses destinées de l'industrie humaine, elle pourrait, dis-je, rendre la plupart de ces lois inutiles et elle les remplacerait avec infiniment d'avantage pour la paix, la facilité et la productivité de la vie industrielle.
Sans tomber dans la ressemblance des anciennes corporations, mais au contraire en se distinguant d'elles par des traits marquants et par un caractère tout nouveau, pénétré de l'esprit du xvme siècle et de la Révolution française, les chambres et les conseils du travail aideraient à ramener l'harmonie dans les sphères orageuses de notre monde économique.
La création de ces chambres et de ces conseils serait en même temps une occasion excellente pour chercher à accorder l'action de l'État avec l'initiative des individus ou des groupes d'individus, et ainsi elle serait comme une règle et un exemple pour d'autres solutions partielles de l'un des problèmes les plus importants de la politique de tous les siècles.
La question de l'accord à établir entre l'initiative naturelle à l'homme et le pouvoir agissant de l'autorité publique qui, elle aussi, vit d'initiative, cette question a son origine dans les premiers commencements des sociétés; elle a sans cesse modifié à travers les âges les éléments de sa composition; elle a fait naître toute la série des gouvernements et des lois sur lesquels s'est imprimé l'effort persévérant de l'esprit
humain à la recherche de l'ordre et de la liberté ; elle a pris, de notre temps, avec la formation des démocraties, une complexité et une étendue qu'aucun autre siècle n'avait soupçonnées.
L'homme moderne, accru de tous les droits et jouissances que la civilisation lui a procurés, souffre plus cruellement de sa faiblesse en face de ces vastes administrations gouvernementales, militaires, industrielles, financières, que le temps, la science et les révolutions ont concouru à augmenter et à alourdir continuellement. Il est obligé de se débattre contre trois sortes d'adversaires principaux : écrasé par l'organisation socialiste et communiste de notre régime économique, foulé par l'Etat que tous les jours surchargent plus de fonctions, de services et d'agences, tyrannisé par l'opinion qui devrait être son auxiliaire et qui peut devenir l'ennemi le plus redoutable de son autonomie morale, l'individu humain, dans l'épanouissement delà civilisation, ne constate que son néant.
Au milieu des merveilles sans nombre d'une industrie artiste et savante, dans le tumulte assourdissant d'une publicité sans frein qui l'obsède, cet individu surmené ne parvient plus
à se retrouver lui-même et, dans aucune autre époque, il n'a peut-être moins possédé d'existence propre et personnelle que dans les derniers jours du plus progressiste de tous les siècles.
L'individu ouvrier en particulier, assujetti à des dominations anonymes et collectives de l'ordre administratif et de l'ordre mécanique chaque jour plus accablantes, ne reconnaît plus dans ce régime aucun vestige de la liberté de la vie, et si le siècle actuel lui a apporté cette condition étonnante et contradictoire à l'apogée de toute science, il se demande, consterné, quel ne sera pas le sort des travailleurs au siècle prochain?
Partant de cette vue générale de la société contemporaine, un certain nombre d'esprits se divisent en deux directions. Aux uns cette impuissance de l'individu est un argument péremptoire pour consommer son abdication et sa ruine. Ils ne parlent que de livrer à l'Etat, considéré comme le seul agent efficace d'amélioration, le peu de liberté échappée au pillage de tant d'ennemis conjurés pour sa ruine; ils tendent à placer sous l'autorité de la loi toutes les relations du travail humain, la distribution
des salaires et des produits, les contrats privés; à ne rien laisser de la vie sociale, familiale, individuelle, sous le rapport économique, intellectuel ou moral, qui ne soit bientôt confondu dans le domaine de l'État, empire du chaos; ils demandent au gouvernement de fixer les tarifs du marché, de s'arroger la maîtrise de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, de dicter à toutes les parties d'un corps social infiniment varié la formule mathématique du mouvement des échanges, portant ainsi la chimère de la protection, ou, comme on dit, de la socialisation, ce qui revient au même, par delà les bornes extrêmes du plus barbare despotisme. D'autres, au contraire, voyant que l'État s'est attribué de telles ingérences qu'il tend à augmenter sans cesse, ont résolu désormais de lui tout refuser : ils repoussent instinctivement et sans distinction toute proposition de loi qui paraîtra même le plus naturellement appelée par les besoins nouveaux d'une société industrielle profondément différente de toutes les anciennes formes. Ils exigent que cette individualité écrasée et défigurée par la pression des forces collectives se relève par sa propre vertu,
sans l'aide d'aucun point d'appui extérieur. Le seul et mortel ennemi de l'initiative à leurs yeux, c'est l'État ou la loi; ils ne considèrent ni la ligue des intérêts dominants, ni la tyrannie d'une opinion dirigeante qui possède des moyens irrésistibles pour imposer ses caprices énormes; ils ne calculent pas le poids formidable d'une société extraordinairement complexe qui saisit l'individu dans le réseau de ses coutumes dix fois séculaires, et contre laquelle un gouvernement neuf, dégagé et progressiste, pourrait réagir au profit de la liberté des individus; ils ne voient d'autre obstacle à cette liberté que l'Etat, ils dirigent exclusivement sur lui tous Jeurs coups, et ils se portent dans leur opposition systématique jusqu'aux confins de l'anarchie.
Ces deux dispositions d'esprit s'engendrent l'une l'autre par leur propre excès, celle qui tend à absorber dans l'État toute expression de vie personnelle et toute variété d'initiative suscitant cette autre disposition qui ne va à rien de moins qu'à l'éparpillement et à la dispersion de tout l'Etat.
Et si ces deux tendances, attirant chacune de son côté un nombre plus ou moins grand d'indi-
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vidus, se neutralisent en quelque sorte, ou si elles s'exercent successivement sur les mêmes individus qui, n'ayant point une consistance propre, inclinent tantôt dans un sens et tantôt dans un autre sens, alors on ne réalise plus aucun progrès; on fait et on défait tour à tour les lois au gré d'un caprice qui ne dure pas; au milieu d'une perpétuelle agitation qui donne l'illusion du mouvement, l'État cesse de marcher et d'agir; la politique entière se borne à céder et à reprendre, à avancer et à reculer, à chercher un juste milieu qui ne se trouve nulle part; la législation se consume en efforts laborieux autant que vains; l'initiative des individus et celle de l'Etat achèvent de s'éteindre également, et les plus brillantes formes du progrès matériel dans tout ce qui peut servir à l'ornementation et à l'accommodement pratique de l'existence, la rapidité foudroyante des voyages, des transports et des communications en tout genre, la vitesse étourdissante de la production industrielle par des miracles de mécanique toujours plus forts, les métamorphoses de la mode inépuisable en ses combinaisons de plus en plus raffinées et subtiles ne font que donner
le change à un public distrait sur la cessation du mouvement et de la vie réelle, dont tous ces phénomènes sont le signe comme, les lueurs phosphorescentes d'une matière qui se décompose.
La question qu'il s'agit de résoudre, autant qu'on le peut, est aujourd'hui, comme dans les autres temps, non pas d'abolir l'initiative individuelle au profit de l'Etat, non pas de dissoudre le corps de l'Etat au profit de l'initiative individuelle, ce qui serait la perte des deux; mais de trouver et de réaliser, dans les proportions les plus avantageuses, la formule de l'accord entre l'action du pouvoir et la liberté des citoyens.
Ou plutôt cessons d'emprunter aux mathématiques des expressions qui se rapportent d'une manière si défectueuse aux actes de la vie politique et sociale, renonçons à ces transpositions de style qui ne peuvent produire que la confusion. La question est de trouver les moyens d'assurer, autant qu'on le peut, la libre circulation de l'initiative, allant des individus à l'Etat et de l'Etat aux individus, dans l'organisme vivant de la nation.
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Alors on n'est plus en présence d'un problème d'algèbre ; il ne s'agit plus d'une équation à résoudre entre une série de termes connus ou inconnus, l'initiative individuelle, la conscience et l'homme, et une autre série, le pouvoir, l'Etat et la loi; il ne s'agit pas davantage d'un jeu de mécanique amusante, combiné avec poids et contrepoids, pour l'agrément des salons parlementaires. Les horloges et les balances, qui ont fait la joie de notre enfance, — balances folles qui se renversaient à tout coup, horloges rebelles qui ne marquaient jamais l'heure — sont classées et étiquetées au musée des Antiques. Les mécaniques cèdent la place à une société organisée et vivante, douée de conscience et de volonté, qui respire, qui marche, qui travaille, qui possède un centre nerveux où l'énergie afflue et d'où elle repart et se distribue entre tous les organes ; une société humaine, non pas seulement un automate, mais un être moral, qui éprouve les plus nobles sentiments au maximum de l'élévation et de la puissance, et qui remplit sa fonction sublime dans le théâtre de l'univers.
Si l'on peut faire en sorte que l'initiative de
DES CONSEILS DU TRAVAIL lii
la nation s'insinue et pénètre dans le pouvoir, le vivifie et l'anime, et que le pouvoir, ainsi animé, aille porter l'éveil et l'excitation dans la foule des initiatives qui dorment, il semble que l'on touche de bien près à la réalisation de notre problème.
L'autorité, dans cette hypothèse, ne tire pas de son propre fonds une loi qu'elle impose artificiellement ; elle ne trace pas une limite arbitraire au déploiement des initiatives individuelles ; elle ne fait point passer un niveau qui égalise toutes les différences dans une plate uniformité. La loi arrive de la nation à l'Etat, elle revient de l'Etat à la nation. Dans sa première forme indécise et flottante, elle émane de la collaboration d'un certain nombre de volontés particulières ; elle revêt sous l'action de l'Etat une forme déterminée et résistante, puis elle retourne vers les individus, excitant sur son passage les volontés inertes et apportant à tous les citoyens un objet d'effort, de travail et d'émulation. La loi, ainsi envisagée, n'est pas une contrainte ni une entrave, elle est une excitation et une impulsion ; elle sert à favoriser le flux et le reflux de l'initiative et elle con-
tribue à la circulation de l'énergie dans les veines et canaux du corps de l'Etat. Ainsi nous retrouvons cette unité dans la diversité, que nous croyions à jamais perdue et qui constitue la vie.
Cette heureuse rencontre se réalise excellemment, nous ne craignons pas de le dire, dans les propositions de loi concernant les chambres et conseils du travail, que le gouvernement a soumises à l'étude de la commission permanente, sur la demande du conseil supérieur du travail. Tout se passe, dans cet exemple, suivant les principes que nous avons énoncés plus haut, et, si toutes les espèces de lois pouvaient être faites sur ce modèle, ce serait la plus haute perfection de la législation d'un peuple libre.
La commission permanente a, disons-nous, examiné diverses propositions qui avaient, dans ces dernières années, commencé à fixer l'opinion publique ; mais l'idée même de ces conseils et de ces chambres de travail, où les ouvriers et
les patrons pourraient se rencontrer, se connaître, et apprendre à délibérer ensemble sur leurs intérêts communs, vient de plus haut, elle prend son origine dans les temps reculés de notre histoire.
On a dit qu'elle était toute récente et qu'elle nous était venue de Belgique et d'Angleterre. Il y a sans doute communauté de biens intellectuels et moraux entre tous les peuples, et nous tiendrions à honneur d'emprunter du dehors des principes de civilisation que nous n'aurions pas chez nous. Mais il est certain que l'idée des conseils de travail appartient en propre à notre pays ; on y retrouve les traits de l'esprit français le plus ancien. Les dispositions morales et sociales des gens de France ont fait naître les conseils de prud'hommes, — chose et mot si profondément français — longtemps avant le décret de 1806 qui les institua régulièrement à Lyon, où nos voisins Anglais et Belges en sont venus chercher le modèle. Sous les formes successives et diverses qu'ils ont pu revêtir, ces excellents prud'hommes, hommes sages et probes, sont toujours un conseil, mipartie de patrons et d'ouvriers, élus par leurs
pairs pour juger les différends en matière d*arts et de métiers, entre les ouvriers et les maîtres. C'est là une institution originale de France, toute composée de bon sens et de bonne foi, et un fruit de la terre des Gaules. Il est impossible de ne pas voir que de là aussi procède, d'après une évolution naturelle, l'idée des conseils et des chambres de travail tels que nous les concevons aujourd'hui, dans les conditions présentes de l'industrie et des mœurs.
Le livre d'Etienne Boileau, le sage et sévère prévôt de Paris, au milieu du xme siècle, quand la France commence à prendre son unité, nous montre les patrons et les ouvriers se réunissant en maint endroit pour discuter les conditions du contrat de louage et de services.
Que ces premières réunions, encore informes, d'ouvriers et de patrons, dans les temps de la plus grande brutalité, aient servi par la môme occasion à résoudre plus d'un différend, on peut le croire sans en aller chercher la preuve dans la poussière des bibliothèques : cela a dû arriver tout simplement par l'effet de la rencontre et de la conversation. Mais on connaît un exemple d'arbitrage, non fortuit ni accidentel, organisé
d'une manière permanente et méthodique, sous forme de tribunal élu par les intéressés, près de vingt ans avant 1789, et rien ne dit que ce fut une invention, sans précédents, sortie tout entière du cerveau puissant de son auteur ; il n'eut probablement qu'à imiter, en le développant et le régularisant, ce qu'il avait vu ailleurs ou ce qu'il avait appris par l'histoire.
Cette tête pensante fut le premier Mirabeau ; il établit dans son fief de Limousin, parmi ses vassaux, ce qu'il appela un tribunal de concilialion, analogue, dit M. de Loménie, à l'institution des jug es de paix, créée plus tard par la Constituante. Mais il s'en faut bien qu'il y ait analogie parfaite entre l'institution des juges de paix et le tribunal de conciliation composé par Mirabeau de huit arbitres élus dans les huit paroisses delabaronnie de Pierre-lïuffière. Le créateur de cette institution avait décidé que « si l'un de ses vassaux, après avoir librement accepté l'arbitrage, lequel aura lieu sans frais, refuse d'accepter la sentence rendue par les arbitres et conduit sa partie devant les tribunaux, il fera lui-même les frais de la défense de celui qui aura accepté le jugement arbitral ». Nous ne savons si le cas
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s'est présenté, mais c'élait une idée heureuse que l'on peut signaler en passant aux futurs législateurs de l'arbitrage. Si de cette idée môme Mirabeau fut le père, je ne le dirai pas non plus; j'imagine plutôt qu'il l'a empruntée, ainsi que divers autres traits de son tribunal arbitral, appropriés par lui aux besoins et au goût de ses paysans.
Ainsi, quand on approfondit une question quelconque, on en voit les origines et les sources s'éloigner et s'éparpiller dans l'espace et dans le temps, et l'on découvre de plus en plus combien nous sommes les débiteurs des siècles écoulés ; que rien ne s'accomplit en une fois par un coup de force ou de génie, et que les institutions que nous essayons aujourd'hui d'adapter autour et au mouvement de la vie nouvelle remontent aux plus anciens souvenirs, comme notre grande Révolution, qui se poursuit toujours et dont nous faisons partie intégrante, avec nos lois, nos projets et nos rêves, avec tout ce développement magnifique de notre société industrielle et égalitaire, à la recherche d'une discipline et d'un équilibre qui lui soient propres, a pris sa source aux périodes les plus obscures de la formation
de notre histoire, aux travaux et aux efforts indéterminés de nos plus lointains ancêtres; et c'est ainsi que nous apprenons à unir dans notre conscience agrandie à la mesure du monde le culte fidèle du passé avec l'espérance d'un progrès sans fin.
Ces premières assemblées de patrons et d'ouvriers, discutant entre eux les clauses des contrats de louage, ces premiers conseils d'arbitres et de prud'hommes, qui apparaissent çà et là dans ce que nous connaissons de notre vie sociale d'autrefois, marquent un mouvement profondément diirérent de celui des corporations.
Nous ne cherchons pas ici à en retracer l'histoire, ce serait une tâche extrêmement difficile et peut-être impossible; mais nous arrivons de là tout naturellement à nos formes actuelles d'arbitrage et de prud'hommes et à nos projets de création de conseils mixtes et de chambres permanentes, qui doivent être établis sur les principes d'égalité et de liberté préconisés par la Révolution de 1789.
Ces idées de conseils, de réunions, de commis sions entre patrons et ouvriers nous étaient familières au conseil municipal de Paris : nous
en avons plusieurs fois fait l'essai, non sans succès, quoique avec une timidilé extrême, pour apaiser les grèves. Deux de nos collègues, MM. Villard et Cusset, ont les premiers présenté un système complet de chambres du travail, dont ils avaient emprunté les principaux éléments à une expérience qui s'était faite en Belgique. Ensuite M. Mesureur, député, ancien conseiller municipal de Paris, a présenté à la Chambre un véritable projet de loi, amplement étudié, et qui, pour la première fois, mettait l'opinion publique en présence d'un texte capable de soutenir la discussion.
Noire conseil supérieur, qu'est-il lui-même autre chose qu'un grand conseil d'ouvriers et de patrons, appelés par le gouvernement de la République à délibérer en commun, avec des représentants de l'Etat, sur les questions générales du travail?
Aussi devait-il accueillir avec une sympathie particulière cette idée qui lui présente sa propre image multipliée sur les divers points du pays, cette idée de conseils et de chambres, où les patrons et les ouvriers de nos principales régions industrielles, placés les uns en face des autres,
sur le pied de l'égalité, pourraient compléter leur éducation réciproque, apprendraient à se connaître et à s'apprécier, et s'exerceraient à régler leurs différends par l'examen des faits et par la détermination raisonnée de leurs intérêts communs, au lieu de se combattre immédiatement par des coalitions et des grèves qui ne sont que les jeux brutaux de la force et l'anarchie du monde économique.
Le projet de loi comprend deux parties principales et différentes : l'une concernant les conseils, l'autre, les chambres de travail.
Les conseils, émanation de l'initiative privée, jouissent d'une liberté entière, peuvent prendre toutes les formes, ne sont assujettis à aucun règlement officiel; ils peuvent constituer des comités de conciliation et d'arbitrage, quand et comme ils le veulent. Les patrons et les ouvriers d'une fabrique, d'une usine, d'une exploitation minière décident de se rencontrera des époques déterminées pour examiner entre eux les conditions de leur travail et de leur industrie, pour aplanir les difficultés, s'il s'en élève, ou pour empêcher qu'il n'en survienne, par des explications préalables, par des conversations périodiques et
par des enquêtes qu'ils ordonnent et poursuivent à leur gré. Les syndicats patronaux et ouvriers ont les mêmes droits et les mêmes facultés que les particuliers. S'ils mettent en pratique ces données du bon sens, qui ne sont que le droit commun, la loi leur assure certains avantages; leurs procès-verbaux font foi devant les juridictions compétentes, l'affichage de ces procès-verbaux, s'ils le désirent, se fait sans frais et aux places réservées aux publications officielles ; la commune peut être appelée à leur prêter des locaux, éclairés et ebauffés, gratuitement, pour leurs séances. Mais, généralement, ils ne demanderont pas ces locaux, ils préféreront se réunir dans les bureaux de la fabrique, de l'usine ou de la mine.
L'autre partie de la loi est une organisation très complète des chambres de travail qui seraient organisées par décret, soit à la volonté du gouvernement, soit à la demande des intéressés, dans toute région industrielle où l'utilité de ces chambres serait constatée.
Tel qu'il se présente, avec les critiques qu'on peut encore lui adresser et les améliorations qu'il comporte, notre projet de loi parait assez
bien réaliser l'idée, que nous avons exprimée plus haut, de ce que devraient être les lois d'une démocratie libre. Il associe l'action de l'Etat à la liberté la plus large des individus et des groupes d'individus; il ne sert en quelque sorte qu'à conduire et à distribuer l'initiative, du pays à l'État ou au pouvoir, du pouvoir au pays et aux citoyens. Sorti des profondeurs de l'histoire et des entrailles de la nation, préparé depuis de longues années par des études individuelles, condensé et rectifié par le conseil supérieur du travail qui remplit ici expressément la fonction d'un conseil d'Etat pour les lois économiques et ouvrières, — fonction que notre conseil d'Etat devrait remplir pour toutes les lois, — notre projet attend du pouvoir sa forme définitive, et il retournera ensuite vers le suffrage universel réveillant les initiatives, raillant les volontés distraites. Il ne commande rien, il conseille, excite et encourage.
Dans la variété d'un pays industriel, minier, agricole, maritime, comme est la France, les conseils de travail pourraient avoir la plus grande diversité de physionomies et d'allures, et ce serait vraiment tout un nouveau régime
de vie sociale qui se développerait, rempli de fécondité et de promesses. Les travailleurs entreraient ainsi dans l'intimité des choses du travail, dans la participation matérielle et morale du gouvernement économique de la nation, et ce gouvernement, cet organisme de la production moderne sentirait décupler ses forces pour la prospérité du pays tout entier. C'est là, en définitive, qu'il faut arriver. Il s'agit de faire au travail sa place légitime, de lui reconnaître son droit et sa dignité, inséparables de sa responsabilité, et c'est alors seulement que notre société industrielle sera en possession de toute son énergie pour lutter contre les concurrents formidables qui se préparent dans l'exploitation de l'univers.
Il est juste que le travailleur obtienne le produit entier, et, comme on dit, « le produit intégral » de son travail, l'homme a naturellement droit à la jouissance de tout ce qu'il a pu faire et produire par son propre et personnel effort. Mais qu'a-t-il pu faire et produire ainsi par luimême? — Rien.
Au commencement, si nous supposons un premier homme s'essayant à quelque travail élémentaire dans la solitude de la nature, tout le produit de son travail lui reviendra sans doute; mais ce produit est si chétif, si misérable qu'il peut à peine y trouver « le soutien d'une triste et mourante vie... ».
Ne méprisons pas ce premier effort de l'être pensant ; la première étincelle qu'il a fait jaillir
d'un caillou et la première observation qu'il a tirée de ce phénomène sont des résultats inconnus jusqu'alors dans le monde. Cet éclair fugitif a déchiré les voiles de la nuit éternelle. Une révolution s'est accomplie sur ce coin de terre, au pied de cet arbre, dans le creux de ce rocher, d'une portée infinie et qui ne s'arrêtera pas avant d'avoir produit les œuvres magnifiques de la civilisation que nous avons sous les yeux.
Cette première étincelle, mère du feu qui ne mourra plus, et cette première observation de l'être pensant, illuminé pour la première fois, valent tous les miracles de l'électricité, toutes les combinaisons d'un Charles Bourseul, d'un Graham Bell et d'un Edison.
Pour produire ses premiers ouvrages, l'homme isolé a cependant des auxiliaires et des collaborateurs multiples, les rochers, les eaux, les bois, mais ce sont des collaborateurs qui ne réclament pas leur salaire. Ils lui abandonnent tout libéralement, ils ne le convient qu'à entreprendre, avec le concours des forces qu'ils lui apportent, la conquête de l'univers.
Ainsi, lorsque nous recherchons par une analyse plus exacte ce qui appartient en propre à
cet homme, dans les premiers tâtonnements de son travail isolé, nous ne trouvons pas même cette première apparition du feu, ni la première hutte, ni le premier vêtement de feuilles, nous ne pouvons lui accorder à la rigueur que la mise en mouvement de ses membres et le branle initial de sa pensée libre, dont il a sans doute le droit de revendiquer la propriété exclusive et personnelle.
Dès lors a commencé cette terrible et tragique bataille du travail humain qui ne doit plus jamais finir; le caillou a donné le premier feu, moitié par hasard, moitié par un geste volontaire de l'être pensant; mais le vent et la pluie ont ruiné cette frêle espérance, il faut rallumer le foyer avec peine, par un effort déjà systématique. L'inondation a submergé la hutte, la grêle et la tempête ont dévasté le premier champ. La nature auxiliatrice fait passer l'homme par toutes les épreuves, l'aidant et le contrariant tour à tour, détruisant en ses fureurs les premiers ouvrages qu'il a construits pour l'obliger à en refaire de plus parfaits.
On voit donc que cet homme, toujours seul, dans notre hypothèse, en face des choses et des
éléments, ne jouit pas autant que nous le pensions du produit intégral de son effort; la nature lui arrache les résultats de son travail après l'avoir aidé à les produire, elle exerce sur lui la vraie méthode d'éducation, développant son énergie morale et son habileté manuelle par la lutte, la souffrance et les défaites qui succèdent aux réussites prématurées.
Les animaux s'en mêlent et se font aussi les éducateurs de l'homme qu'ils tourmentent avant de le seconder ; les plus inoffensifs le persécutent, dévorent les premières graines qu'il a plantées, les premiers fruits qu'il a cueillis aux branches des arbres et dont il a fait provision par ses soins laborieux. Qu'est-il devenu maintenant, le juste produit de son effort, le légitime résultat de son travail personnel, et ce travail créateur, vraiment original et autonome du premier être pensant dans l'univers, comment en prendrions-nous une exacte mesure?
Enthousiasmé de ses premières acquisitions, consterné de leur ruine, précipité du faite de ses espérances dans un abîme de tristesse, le malheureux se jette à genoux devant cette nature redoutable, invoque la grande énigme. Il peuple
le monde de puissances mystérieuses qu'il voit réellement dans la nuée orageuse, dans le torrent dévastateur, dans la source rafraîchissante, sous l'écorce des arbres entr'ouverts, dieux bienfaisants et malfaisants, déesses aimables et courroucées, ses patrons et ses tyrans, ses alliés et ses ennemis ; il s'efforce de les gagner par ses mains jointes et par ses larmes, et il leur offre une partie des fruits de son travail pour obtenir de leur clémence la permission de garder le reste. Il se relève et se remet à sa tâche, poursuivant ce rêve à jamais irréalisable de la pleine et parfaite possession de son effort et de la conquête intégrale de son intelligence et de son âme.
11 ne touchera jamais son salaire entier, il verra toujours dans sa propre et personnelle conscience, sa propriété cependant la plus certaine et la plus sacrée, une région fuyante, dont il ne pourra pas devenir le maître et sur laquelle il n'établira pas le gouvernement de sa volonté. Mais cette province à jamais insaisissable de ce qui est son droit et son bien, et qui recule dans un mystère plein d'attraits à mesure qu'il avance vers elle, lui rend un singulier service, elle ne laisse pas un moment s'endormir l'esprit d'investi-
gation et de découverte, ouvrant au loin devant lui, clans les contrées de l'idéal, des perspectives toujours plus lointaines et plus puissamment attirantes
Ainsi ce qu'il n'obtient jamais, ce qu'il n'occupe jamais, dans les domaines qu'il sent cependant être à lui, en toute justice, constitue le gage le plus sur de la persévérance infatigable de sa conquête. C'est par là qu'il continue de travailler et de s'instruire, d'inventer et de chercher ; il poursuit la revendication légitime de son produit intégral, à travers les obstacles de la nature et de sa propre conscience. Jamais entièrement payé de sa peine, jamais entièrement satisfait de son résultat, peintre, poète, savant ou savetier, il a le sentiment insurmontable que quelque chose de sa pensée, de sa vision et de son travail extérieur ne se réalise jamais sous sa main et manque à sa récompense.
Ni sa strophe, ni sa couleur et sa ligne, ni le marbre divin qui a obtenu la couronne ne paient équilablement l'artiste de son labeur liévreux, et plus il a une haute conscience de son art, plus il est un parfait ouvrier, plus aussi il se sent pris de l'impatience de briser à ses
LE TRAVAIL ET l' HOMME 33
pieds le chef-d'œuvre que la foule admire. Il recommence, toujours en vain ; il reculera les limites de la perfection par un redoublement d'intensité dans son effort, mais il se refuse encore à reconnaître son produit intégral dans le chef-d'œuvre acclamé par les contemporains enthousiastes. Poème, statue, table ou cuvette, le travailleur émérite ne se considérera jamais avec une satisfaction entière dans le miroir de son résultat. L'homme, poussé par une force invincible, aspire à posséder toujours plus pleinement sa conscience et ses œuvres, et, toujours frustré, il trouve dans cette série inépuisable de fraudes, dont il est la victime et le héros, l'aiguillon incessant de sa mystérieuse destinée. Il se jette vers l'au-delà d'un élan magnanime; enfin il se précipite, las des travaux de la vie, dans l'immortalité ; c'est en elle seule qu'il se (latte de réaliser entièrement son droit et d'avoir la jouissance ineffable de son effort total, au sein de la paix et de la justice absolue; et cependant s'il ne doit rencontrer qu'une suprême déception, si la fraude l'attend encore, pour la dernière fois, à cette extrémité de son destin personnel, — l'humanité au moins ne sera pas volée, elle profite
3i DU TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS
et se vivifie de l'illusion de chacun de ses membres.
L'homme, considéré seul sur la terre, s'exerçant au travail, sans maître ni serviteurs, ne touche point le produit intégral de son effort, j'ai dit pourquoi et j'en donnerai encore d'autres raisons.
Une partie de cet effort s'emploie et se consume en route, avant d'arriver à l'objet du travail ; une partie quelconque, et déjà grande, de l'énergie se dépense à se mettre elle-même en mouvement, puis à former l'idée, à déterminer la volonté, à avancer le bras : toutes ces parties de son effort, l'homme ne peut pas les retrouver dans le résultat.
Cette première dépense de l'énergie s'exerçant elle-même sur elle-même, sans rien produire que sa propre mise en train, est d'un prix incalculable, l'énergie a brûlé le plus pur de sa force, son élément le plus rare et le plus précieux, son essence divine, et qu'a-t-elle fait ainsi? Un admirable prodige, qui défiera à jamais le scalpel
des anatomistes, l'analyse des psychologues ; l'énergie est lancée, elle part, elle circule, elle anime un puissant organisme, aux ressorts les plus délicats et les plus complexes, la matière et l'esprit, articulés l'un à l'autre dans un agencement harmonieux. Maintenant le reste va suivre, le résultat tangible du travail, qui compte seul pour du travail réel aux yeux de la foule, va prendre sa place dans le monde ; l'œuvre toute formée sort de la fabrique, de l'atelier, de l'échoppe, du laboratoire, et l'homme se dit qu'il touchera, après tant de fatigues, le produit de sa peine. Mais, ô surprise ! ô désespoir de l'artiste frustré, et d'autant plus frustré qu'il a mis plus de feu en sa conception! jamais il ne retrouve dans l'objet le vrai dessein de son rêve enchanteur, ni, dans la réalisation, le prix total de son effort intense; c'est qu'il a oublié de compter ce qu'il a dépensé de force vive dans sa conception même et dans le Irajet de la conception à la réalisation.
Ce trajet a été plus ou moins rapide et foudroyant, n'importe ; la dépense a pu être extrême en un clin d'œil, tout ce qu'il a gagné sur le temps, l'artiste créateur l'a dépensé en vitesse.
Jamais il ne touchera son prix, son prix intégral, s'il ne compte pas pour une partie de son prix, et la plus précieuse même, les joies et les douleurs de son glorieux enfantement.
Si l'homme seul, et ne travaillant que pour lui, n'obtient jamais son produit total, aussitôt que plusieurs hommes travaillent ensemble, la répartition des produits de chacun d'eux devient impossible, le mathématicien le plus exact ne pourra pas relever des valeurs qui résistent à tout système d'annotation.
Comment calculerait-on, dans une œuvre quelconque d'industrie, d'art ou de science, ce qui revient aux ouvriers de diverses catégories, aux plus et aux moins habiles, au travail et au capital, à la matière et à l'intelligence, au manœuvre, au financier et à l'inventeur, aux hommes d'aujourd'hui et à ceux d'autrefois, qui, par leur travail séculaire, ont préparé les bienfaits de la civilisation de notre temps ?
Qui se chargera de faire bonne justice, dans
LE TRAVAIL ET l' HOMME 37
la distribution des salaires et des primes, à tous les collaborateurs de l'humanité pensante?
Dans ce cas, n'oubliez pas Euclide qui fut le maître d'Archimède, ni Thaïes de Milet, ni Phérécyde de Lesbos, qui instruisirent Pythagore. Chaque fois que vous tirez sur une poulie ou que vous ajustez une équerre, allez déposer pieusement votre obole, un tant pour cent de votre profit, au tombeau de ces grands ouvriers, car ils vous ont donné ces règles de la géométrie et de la mécanique qui président à la construction de vos chemins de fer, de vos lignes télégraphiques et de vos navires cuirassés.
Peintres et statuaires de l'avenue de Villiers, de la rue d'Amsterdam, qui avez porté la vogue de l'art français jusqu'aux extrémités de l'Amérique, qui, du prix d'un portrait payez un hôtel, et, d'une statuette, une Victoria aux chevaux piaffants, élevez votre pensée reconnaissante vers les artistes d'autrefois, Appelles et Phidias, Raphaël et Rubens, et aussi vers l'inventeur des couleurs et vers le créateur du fil à plomb; tous ils ont le droit de réclamer leur part dans vos ouvrages.
Et vous, romanciers aux cent volumes, auteurs dramatiques et comiques, qui inscrivez mille
Hector Dei»asse. — Du Travail. 3
représentations sur vos registres de comptes, veuillez un peu donner ce qui leur revient en toute équité à Homère, à Eschyle, à Aristophane, à Shakespeare, à Molière, à Corneille, à Calderon, à des centaines d'autres, — oui, vous-même, monsieur François Coppée, accordez à Corneille et même à Guillen de Castro leur juste part dans la recette de votre Pour la Couronne, qui nous fit, hier, à l'Odéon, frémir d'admiration et d'angoisse! et lorsque cette équitable répartition du produit aura été opérée entre vos collaborateurs illustres et surtout entre vos collaborateurs ignorés de tous les temps et de tous les pays, je ne me risquerai pas à dire combien le grand contrôleur du théâtre de l'univers devra vous compter.
Et ainsi de suite pour les autres parties quelconques de l'art, de l'industrie et des métiers les plus élevés comme les plus bas.
On peut dire, en ce sens, que notre génération, héritière des siècles, a la jouissance d'un produit qui équivaut à mille fois et à dix mille fois le produit intégral de son propre effort et labeur, quelles que soient la fécondité et la magnificence d'une seule heure de travail dans notre humanité
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actuelle, servie par tous les moyens que les siècles ont concouru à inventer.
Le plus pauvre d'entre vous, et qui ne tira jamais qu'un vil et injuste salaire de ses efforts courageux, possède infiniment plus que la valeur intégrale de son labeur. Non seulement il n'a rien à réclamer à l'humanité ; mais il est débiteur d'une dette qu'il ne paiera jamais, car tous ses créanciers sont morts.
Les plus durement sacrifiés et les plus mal payés furent nos pères et nos mères des temps lointains qui dorment dans les abîmes d'un passé insondable ; la fécondité du sol qui nous porte a été faite de leurs ossements vénérés et de leurs chairs sacrées; ils ont creusé la terre de leurs ongles pour nous permettre d'avoir un jour des charrues à vapeur et des campagnes riantes, couvertes de fruits et de fleurs que nous cultivons par plaisir; ils ont souffert les fièvres et tous les maux dans leurs cavernes salpêtrées et dans leurs huttes marécageuses, pour nous préparer des maisons de marbre et de fer émaillé, construites suivant les prescriptions de la plus minutieuse hygiène. Ils n'ont pas, comme nous, trouvé la table de la nature dressée et servie ; ils
ne devaient rien aux autres, puisqu'ils étaient les premiers, et jamais ils n'ont recueilli le prix de toutes les peines qu'ils ont endurées pour nous. 0 mon père et ma mère des temps préhistoriques, pardonnez à mon inconscience, quand du fond de ma pauvreté, accablé de misères et de tyrannies, je me plains de ne pas recevoir le vrai produit de mon travail! Sans outils, dépourvus de tout, vous avez tout préparé, tout commencé pour mon bonheur et pour ma gloire ! Je profite d'une foule d'avantages et de ressources que j'ai trouvés autour de moi en naissant; je n'y fais pas attention, parce qu'ils ne m'ont demandé aucun effort, mais ils vous ont imposé, à vous, qui n'en deviez pas jouir, les plus cuisantes tortures du corps et de l'esprit. Il est moins difficile aux hommes d'aujourd'hui de monter une usine à vapeur, qu'à vous de tailler la première hache de silex. Les habits de drap et de soie, finement tissés et cousus à la machine, ne nous coûtent pas les travaux héroïques et les périls de mort par lesquels vous avez conquis la première peau de bète, jetée sur vos membres lacérés et frissonnants. Yous avez meurtri vos mains et usé votre vie pendant dix mille ans pour élabo-
rer les premiers matériaux de mon bien-être, les premières notions de la science dont je fais la servante docile de mes caprices.
Les chemins de l'histoire sont tout marqués des gouttes de votre sang que vous versâtes à chaque étape du progrès. Vous êtes montés de calvaire en calvaire, de bûcher en bûcher, tenaillés, fouettés, brûlés, mis en croix, pour m'obtenir cette liberté de l'esprit, dont je commence à peine à goûter les charmes enivrants et profonds. Je vous dois tout et je ne puis rien pour vous; j'ose me poser en créancier et je ne suis que le plus misérable des débiteurs. Une pensée me relève à mes yeux, c'est que je me trouve à l'égard des générations à naître à peu près dans la même situation où vous êtes pour moi; je travaille et je m'épuise à préparer le plus lointain avenir pour des fils que je ne connaîtrai jamais et qui ne m'en sauront pas gré. C'est le seul moyen par où je puisse acquitter en partie ma dette envers l'humanité. L'ingratitude inévitable dont mes efforts seront couronnés me console et me réconforte, elle est la sanction utile de mon peu de gratitude envers vous. Ainsi se rétablit l'équilibre du destin.
0 mes premiers parents, vous m'avez fait l'héritier d'un héritage immense et magnifique dont je ne suis pas même capahle d'apprécier la beauté et la grandeur, et je n'ai rien fait pour le mériter. Il n'y a rien de moi ni de mon travail dans la splendide demeure où j'ai été apporté par ma naissance. C'est de l'homme du xx° siècle que l'on peut dire qu'il n'a eu que la peine de naître. Aussi, du fond de ma pauvreté, j'ai résolu de vous remercier et de vous bénir, et quand je mourrai sur un grabat, sans amis, sans enfants, dans l'indigence de tout, dans l'exil, je proclamerai à mon dernier soupir que j'ai possédé plus de biens que je n'en ai jamais gagné par mon travail, et que je meurs débiteur de ma patrie et de l'humanité.
Ainsi nous jouissons de biens, qui dépassent infiniment notre mérite, et, d'une autre part, nous ne touchons pas le produit de notre travail.
Dans cette privation de ce qui nous est dû,
LE TRAVAIL ET L'iIOMME 43
comme dans celte jouissance de ce qui ne nous est pas dû, il y a autant de proportions diverses que de situations particulières dans la société des hommes.
L'ouvrier tisserand gagne à peine quelques sous par jour à fabriquer une riche étoffe, la couturière gagne un pareil salaire à façonner une robe somptueuse; ils sont frustrés sans doute de quelque chose qui devrait leur revenir encore : d'un autre côté ils jouissent des avantages de la civilisation générale, qu'ils n'auraient jamais pu gagner par leur travail, ni, fussent-ils millionnaires, payer de leur argent.
L'inventeur, le savant, l'artiste expirent sur un lit d'hôpital, léguant au monde une idée, un ressort, une force qui serviront à faciliter et à embellir la vie sociale. Le jeu profond des choses humaines est surtout ici criant et scandaleux, quand il martyrise l'esprit, sa victime préférée, et dépouille du nécessaire ceux qui enrichissent les nations.
Mais si chacun recevait exactement son dû et en consommait la jouissance, il n'y aurait plus de société. Si tout homme pouvait s'approprier le plein et complet résultat de son travail,
i ; DU TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS
on ne voit pas ce qui resterait pour composer le patrimoine du genre humain.
Chacun s'en allant avec sa part entière, dans l'isolement de son droit et dans la plénitude de son égoïsme satisfait, emporterait du même coup le lien rompu de la solidarité humaine.
Tout ce que les hommes se doivent les uns aux autres — les uns plus, les autres moins — et tout ce qu'ils sont impuissants à se payer entre eux, constitue la base durable de leur société politique et morale.
On a dit que le capital, au sens vulgaire du mot, est du travail impayé, c'est vrai assurément en grande partie. Mais ce qui parait vrai d'une manière générale et absolue, c'est que les sacrifices des générations, les peines et les tourments des grands esprits et des grandes âmes, et tous ces efforts généreux dont le salaire a manqué à ceux qui les ont accomplis, constituent le plus clair du capital du genre humain.
Le bien-être relatif des temps heureux, la tranquille assurance de la raison, l'honneur de la liberté conquise, tout cela n'est fait que de la misère de ceux qui sont morts sans récompense dans le travail acharné, dans les affres
du doute et sous le joug; et il est parfaitement vrai que notre civilisation plonge ses racines avides dans des ruisseaux de sang et des couches de chairs décomposées.
Nous sommes créanciers et débiteurs à la fois ; nous possédons plus que notre génie et nous ne recevons pas le prix de nos efforts : toutes ces parts, soustraites du travail de chacun et consolidées par le temps, forment le bien commun des générations. Tel est le mystère du travail humain.
La question à résoudre serait celle-ci : que tout homme travaillant de l'esprit ou des bras eût la jouissance entière de l'héritage des siècles qui n'appartient à personne, mais à tous également, et qu'il eût en outre le plus grand produit possible de son travail actuel.
Et ne semble-t-il pas que si ce capital des siècles et ce bien commun de l'humanité étaient administrés sagement, le travail actuel, au lieu d'être précipité par une course folle, pourrait être ramené à un mouvement raisonnable et à un exercice salutaire ?
Le genre humain n'aura-t-il jamais assez travaillé, peiné et inventé pour assurer à ses
enfants une condition plus facile, dans la paix et dans la jouissance des arts qui charment la vie? Ou Lien serait-ce à nous-mêmes que ce glorieux destin serait réservé, après le siècle le plus tourmenté et le plus tragique, de laisser à notre heure dernière et dans une douce mort cet héritage de paix et de justice, ce capital de liberté et d'honneur qui permettrait à nos fils, que nous ne connaîtrons pas, de s'établir enfin honorablement sur la terre?
On comprend par ces remarques que la question du travail n'est pas une simple question de salaire quotidien ou mensuel. Tristes et bas esprits, ceux qui s'imaginentrésoudre le problème par une somme d'argent. Le travail humain comprend une foule d'éléments moraux, des plus délicats, que nous commençons seulement à démêler.
La plupart des économistes et des philanthropes se flattent d'arriver à une solution satisfaisante par divers moyens qu'ils exposent en de gros
volumes et que même ils expérimentent avec un succès relatif clans certaines conditions préparées avec soin, ainsi l'échelle des salaires, la participation aux bénéfices, le système des primes, les habitations à bon marché, les coopératives, etc.. On aurait tort de décourager aucun essai. Le champ d'expérience de l'univers se prête à toutes les démonstrations. En réalité ce sont autant de paradoxes, ou plutôt des pétitions de principe qui ne font que répondre en termes différents la chose même qui est en question.
L'institution des conseils de travail paraîtra peut-être encourir le même reproche d'empirisme et de sophisme : j'en abandonnerai volontiers toute la forme extérieure, les dispositions législatives, la procédure parlementaire, le mode électoral ; je livre tout, sans marchander, à la dérision et aux sarcasmes de celui qui me présentera un moyen meilleur de mettre en rapport les ouvriers et les patrons sur le pied de la fraternité sociale.
Un point seul demeure, à quoi je tiens et je m'attache d'une obstination invincible; ce point est toute la vie, la vertu, la raison d'être des conseils du travail, je veux dire l'établissement
d'une relation de fraternité et d'égalité entre ouvriers et patrons, collaborateurs d'une môme industrie.
Accordez-moi cela et je vous accorde tout le reste. Donnez- moi des écoles d'éducation mutuelle, non pas d'enfants, mais d'hommes, non pas d'esclaves, mais d'hommes libres, où les ouvriers et les patrons de ce siècle viendront s'éclairer les uns les autres sur les lois et les droits du travail et sur les mystères profonds de leur collaboration intime. Faites que cela soit, et la révolution sociale est fixée, les classes ouvrières sont assurées de leur destin, je n'en demande pas plus. Donnez-moi ce levier — levier intellectuel et moral — et, avec ce levier, comme disait l'autre en sa grande langue classique, je soulèverai le monde. Tout le reste m'est égal et je le dépose à vos pieds.
Qu'est-ce donc que le travail?
Le travail était jadis une propriété.
Le travail est aujourd'hui, dit-on, une marchan-
dise dont le prix s'élève ou s'abaisse suivant la demande, et qui parfois ne trouve pas d'acheteurs.
De ces deux définitions qui ne valent rien, la première est la moins imparfaite. Le travail, c'est-à-dire la faculté de travail, a sans doute quelque ressemblance avec une propriété qui serait toute morale. Mais il faut reconnaître que c'est un genre de propriété mal protégé par nos lois, et dont le maître n'a qu'un usage singulièrement précaire et caduc. Le propriétaire d'un bien matériel crierait avec terriblement de raison que la société le laisse en proie à la déprédation et au pillage, s'il voyait soumis à pareil régime sa maison, son champ ou sa caisse.
La définition tirée de la « marchandise » est encore beaucoup plus choquante, beaucoup plus contraire à la disposition intime de nos esprits et de nos mœurs, quoi qu'on en puisse croire. Le travail n'est pas un objet de vente et d'achat, si l'homme ne l'est lui-même, et, pense-t-on que le travail a ce caractère, on est alors bien proche du négrier qui fait une marchandise de l'homme. L'évidence de ce rapport ne peut échapper qu'à des esprits entièrement adonnés au préjugé
courant et au train de la vie qui les précipite.
Il est impossible à tout homme de notre civilisation et de noire temps, qui répudie avec horreur l'idée de l'homme-instrument , de l'homme-outil, de l'homme esclave, il lui est impossible d'admettre, s'il y réfléchit, l'idée du travail marchandise. S'il est bien établi que l'homme ne peut plus acheter un homme, il ne peut pas davantage acheter pour son profit et bénéfice la faculté de travail d'un homme libre.
Le travail, partie intégrante de l'homme, ou, si l'on préfère, résultat essentiel de son activité, n'est pas plus achetable et vendable que l'être humain ne l'est lui-même. On travaille pour soi, ou pour la patrie, ou pour l'humanité, on ne travaille pas pour un autre homme, quand on est un homme ; on travaille pour subvenir à ses propres besoins matériels et moraux et à ceux de sa famille, pour développer sa personnalité, pour glorifier son pays, pour améliorer le sort de ses semblables ; on ne vend pas son énergie, pas plus que son corps ou son àme, à un autre homme plus fort, qui vous emploie à son développement et à son enrichissement personnel, à moins que la société où ces choses se passent
LE TRAVAIL ET l'liOMME 81
ne soit beaucoup plus près des formes de l'esclavage qu'il ne lui plaît de l'imaginer et de le dire.
Le travail est si peu une marchandise que l'un ne saura jamais ce qu'il vend, ni l'autre ce qu'il achète. Vous m'achetez ma puissance d'effort, ma faculté de travail pour une heure, pour un jour, pour un temps ou pour une tâche déterminés, mais voici que déjà, et malgré moi, mon énergie est tombée de moitié, dès que j'ai le sentiment de l'avoir vendue.
La conscience la plus délicate est ici forcément en défaut par suite de la situation étrangement fausse où elle est placée. Comment tiendrait-elle un marché immoral et chimérique, conclu sans son aveu, un pacte qui répugne à sa nature autant qu'à la nature du travail luimême ? Elle ne vit que de liberté et d'initiative, le travail aussi : une initiative qui s'est vendue, louée, sacrifiée, qui s'est littéralement suicidée, comment serait-elle encore l'initiative vivante et agissante? C'est demander l'impossible.
L'homme généreux, qui a ce sentiment intime qu'il s'est vendu à temps, qu'il a livré sa faculté de travail à l'exploitation et au profit
d'un autre homme, s'efforcera d'abord de remplir son engagement dans sa rigueur; on en a vu, de ces hommes admirables, dépassant même leur faculté de travail, se raidir contre la souffrance et succomber enfin à la tâche, comme ces sublimes chevaux de sang qui tombent, les veines brisées, pour une gageure impossible. En ce moment de l'effort suprême, où ils mettent toute leur àme, ces grands consciencieux ne sont pas encore satisfaits des résultats qu'ils ont produits. Ils ne reconnaissent point dans ce résultat médiocre la divine énergie qu'ils se sentaient aux flancs, et en effet ce n'est plus elle : l'énergie de l'homme a laissé dans le marchandage et la vente la moitié de sa force vive; ainsi les anciens disaient que l'esclavage ôte à l'homme la moitié de son àme.
Quant aux autres, les moins consciencieux, les sceptiques et les raisonneurs, on les voit bientôt calculer avec un soin jaloux la part d'énergie qu'ils ne livreront pas à leurs maîtres, mais qu'ils garderont pour eux-mêmes et pour en faire ce qui teur plaît.
Les travailleurs, sous ce régime, deviennent extrêmement habiles à ne pas travailler, à
perdre leur temps , c'est-à-dire à le perdre pour leurs patrons, mais à le gagner pour eux-mêmes, pour leur repos ou leurs caprices ; à épargner leurs ressources vitales, à retenir par devers eux, avec la plus profonde science des détails et les ruses les plus minutieuses, toute la portion de force qu'ils peuvent dérober à l'acheteur de leur énergie d'homme. Il faut multiplier les surveillants, les inspecteurs, les chefs et les souschefs d'atelier, il faudrait, auprès de chaque homme travaillant, un autre homme pour le regarder faire, pour le rappeler, de minute en minute, à la loi de travail; une pareille situation nous rapproche singulièrement de celle où l'on voit dans la main des surveillants un bâton.
Mais s'il est possible de surveiller dans une certaine mesure l'emploi du temps, comment surveillerez-vous l'emploi de l'énergie ? C'est surtout sous ce rapport que l'ouvrier possède des moyens à lui, des moyens invisibles et tout moraux de se rattraper. Il occupera à peu près son temps, il n'occupera pas son esprit qu'il laisse vagabonder ailleurs, dans les rêves, dans l'idéal, dans les voluptés de l'anarchie, — non pas de l'anarchie violente, qui se traduit par la
tJi DN TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS
mélinite ou le picrate — mais d'une anarchie bien autrement dangereuse, qui mine sans bruit l'organisation du travail et tout l'Etat.
Il donnera encore la quantité matérielle de travail qu'il s'est engagé à fournir, et pour laquelle il s'est vendu, il ne donnera pas la qualité, la forme, Fart, la pensée qui font tout le prix de son ouvrage. On le renverra bientôt pour en essayer un autre, mais celui-ci, placé dans les mêmes conditions psychologiques et économiques, ressemblera au premier ; il sera peut-être un bon ouvrier au commencement, il se fatiguera, sans tarder, d'un régime auquel l'énergie morale ne résiste pas. Volontairement ou à son insu, il reprendra tout ce qu'il pourra de son temps, de ses facultés, de son art, de sa pensée, quand il aura acquis le sentiment qu'il ne travaille pas pour son propre profit à lui, mais pour le profit et pour le développement de son maître et de la famille de son maître. Il se ressaisira, il voudra avoir sa revanche, et le temps et les forces qu'il aura réservés pour son propre usage, il les dépensera peut-être en ces plaisirs abrutissants qui paraissent la seule compensation du servage !
LE TRAVAIL ET L HOMME bb
Des hommes intelligents, qui ont le souci supérieur des destinées du travail et de la bonne constitution de l'industrie de leur pays, doivent comprendre qu'un pareil régime conduit à la ruine de tous les métiers.
Le travail-marchandise, objet de vente et de trafic, participe au jeu à peu près universel de fraudes et de dol qui affecte toutes les formes du trafic entre les hommes et qui revêt si aisément les dehors d'une simple et légitime concurrence. On regagne un peu sur le poids, un peu sur la quantité, un peu sur la qualité, ce que l'on perd d'autre part en déchet inévitable. Les consciences les plus droites ne manquent jamais de prétexte pour justifier ces houorabres manœuvres.
Le travail, considéré comme marchandise, n'échappe pas au sort de tout ce qui s'achète et, si le patron tend à s'attribuer plus qu'il n'a réellement acheté et qu'il ne peut justement exiger, l'ouvrier se vante et s'enorgueillit de tout ce qu'il retient sur cette puissance de travail qu'il a vendue. Il se rattrape sur la qualité encore plus que sur la quantité. Le paveur enfonce des pavés qui ne tiendront pas. Le vitrier fixe un
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carreau qui se défera demain. Le peintre en bâtiments étend une couche de peinture qui n'a pas l'épaisseur convenue. Le menuisier rapproche les deux ais d'une tablette qui va bientôt se disjoindre. Il n'est pas jusqu'au simple clou planté dans un mur pour y suspendre un objet quelconque, qui ne soit planté maladroitement ou de travers. Les ouvrages de détail les plus humbles et que l'on peut à peine indiquer tromperont par leurs imperfections et par leur caducité les espérances que l'on avait fondées sur eux.
Cela se passe ainsi volontairement on involontairement. Un ouvrier se hâte de bâcler son ouvrage : « C'est assez bon pour le patron , » dit-il, avec le rire moqueur de la revanche satisfaite; mais dans le plus grand nombre des cas la mauvaise qualité résulte inconsciemment de la misère morale et de la bassesse de condition d'un homme qui n'est qu'un moyen pour le bien-être et la glorification d'autrui. De tout ce qu'il épargne et retient de force vive, de substance nerveuse, de loisir, de temps inemployé, ce malheureux se compose un capital à lui, qu'il est seul à comprendre et à estimer, non pas un capital d'argent, mais un capital d'énergie, de passions bonnes ou mau-
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vaises, de haine et d'amour, d'aspirations fiévreuses, qu'il dépensera dans les luttes politiques et sociales et à se donner des enfants auxquels il léguera ses rêves !
Cependant toute l'organisation du travail est ainsi gâtée et corrompue dans ses fibres profondes et dans ses canaux les plus secrets; tous les métiers sont en décadence, et ce tour artistique des plus menus objets qui était l'honneur d'un grand peuple s'alourdit et se vulgarise. Le travail-marchandise et l'homme-instrument doivent conduire par une pente fatale à la perte de l'art comme à la perte de la moralité.
On a lu, je ne sais plus dans quelle encyclique, des maximes qui sont bien plus près de la vérité économique que toutes les théories du travailmarchandise. « L'erreur moderne, disait ce sage, quel qu'il puisse être, quelque soit son habit et son nom, l'erreur moderne, d'après laquelle on peut considérer l'emploi qu'on fera du travail d'un ouvrier, comme une matière de commerce,
vente ou achat, offre ou demande, est absolument à réprouver. Nul ne peut employer les forces d'un homme, sans être, par là même , lié à traiter cet homme avec respect pour son àme, charité pour ses besoins, justice pour ses intérêts... »
Ce n'est pas assez encore, il faudrait dire : «Nul ne ne peut employer les forces d'un homme pour son profit, avantage et jouissance personnelle à soi-même, car c'est là, littéralement, l'exploitation d'un homme par un autre homme, comme l'exploitation d'un champ, d'une mine ou d'une rivière. »
Nul ne peut utiliser l'homme à sa propre extension, à son enrichissement et engraissement à soi-même, ce qui équivaut à se servir de l'homme comme d'un outil ou d'un bœuf.
Profiter d'un autre homme, parce qu'il est faible, ignorant, désarmé, profiter d'une femme, d'un enfant, a-t-on mûrement pesé et mesuré la valeur d'une telle expression, où se révèle la naïveté de l'égoïsme dans toute sa crudité? On connaît ce métier, il n'est pas beau, l'opinion universelle le flétrit et le flagelle sous certaines de ses formes particulièrement infamantes; et
cependant on étonnera peut-être bien des gens et l'on paraîtra heurter l'opinion générale, si l'on prétend et soutient que nul homme n'a le droit de profiter d'un autre homme, sous quelque forme que ce puisse être ; encore moins peut-il profiter d'une femme, d'une mère, d'un enfant; on touche alors au dernier degré de l'abjection.
Si l'instruction ou la fortune nous ont donné une certaine supériorité dans la société où nous habitons et si la charge nous a été imposée de commander etde diriger le travail d'autrui, nous ne pourrons exercer cette maîtrise que pour le profit, le bénéfice, l'amélioration et l'extension de ces travailleurs eux-mêmes, pour le bien de la patrie, pour la glorification de l'humanité; mais en aucune mesure pour notre profit à nous, car il est clair qu'un homme ne peut profiter d'un autre homme, à moins qu'il ne soit libre et l'autre serf.
Qu'est-ce donc qne le travail? Il ne peut pas être une marchandise, puisqu'il perd aussitôt qu'il est considéré comme marchandise le meilleur de son prix, de sa force et de sa grâce. Il n'est pas une propriété, au sens que l'on prête généralement à cette expression. Il est plutôt
une faculté et la première, la plus originale des facultés de l'homme. Entre tous les êtres connus, l'homme seul travaille, si vous jugez que l'idée du mieux est inséparable du vrai travail. Les notions de progrès et de liberté font essentiellement partie de la notion du travail humain. Les animaux en sont réduits, depuis que nous les connaissons, aux formes identiques et monotones d'une tache toujours la même, quelles que soient, en nombre de cas, la délicatesse et l'ingéniosité ravissante de leurs procédés éternels. Ce n'est point là le travail, dans sa haute acception, tel qu'il appartient à l'homme de le comprendre et de le pratiquer.
Parmi toutes nos disputes économiques, il apparaît assez clairement que nous entendons tous d'une manière plus ou moins explicite aujourd'hui par le travail un effort conscient et libre vers le mieux.
L'homme seul travaille la terre, la perfectionne, la cultive, l'embellit, la féconde et l'élève par sa volonté réfléchie vers une destinée supérieure. Le cheval et la charrue lui servent d'instruments dans son travail. Le travail, dironsnous encore, est le vrai capital de l'humanité. Mais
pourquoi chercher des analogies et des ressemblances infidèles? Le travail ne se définit que par lui-même, il est ce qu'il est, et il est tout l'homme, caractère fondamental, originalité propre, lustre et splendeur ineffaçable de l'être libre.
Dans le labeur le plus passif et le plus stupide du serf, rapproché par une économie absurde de la condition des machines, il y a toujours une part de travail conscient et progressiste, parce qu'il y a dans le plus malheureux des serfs un homme reconnaissable sous les fers. Cette petite âme de travail qui végète, obscurcie et avilie dans le labeur servile, est la lueur de liberté morale qui vacille et tremble dans le servage. Le travail épanoui est la liberté même dans la plénitude de son énergie active. 0 travail! gloire et consolation des hommes, art, industrie, vertu, c'est à toi que nous devons tout ce que nous sommes, tout ce que nous valons, tout ce que nous savons, tu es l'homme môme ! Avec lui et par lui tu as créé de siècle en siècle ce spectacle admirable des sciences qui se déroule à nos yeux dans l'univers transformé. Fous, ceux qui veulent l'acheter et te vendre; ils te dessèchent mala-
droitement en tes sources sacrées, au moment même où leur avarice se propose de trafiquer de toi.
Le travail, sous les diverses formes historiques qu'il a traversées, a été, dans de grands espaces de temps et de lieux, l'assujettissement des esclaves, des vaincus et des captifs à leurs propriétaires et seigneurs.
Il a été aussi dans d'autres lieux, aux mêmes époques, ou dans les mêmes lieux, en d'autres temps, l'emploi déjà plus moral et plus humain des ouvriers par les maîtres, comme des enfants sous la main du père de famille.
Le travail s'est élevé dans une récente période à la notion d'un libre contrat entre les travailleurs et les patrons. Mais si le contrat social du xviii0 siècle a été démontré comme un éclatant paradoxe, le contrat de travail du xixe siècle n'est pas beaucoup plus assuré de la vérité. Il n'y a de contrat juridique possible qu'entre des égaux en force, en liberté, en instruction.
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Les ouvriers se sont mis à dix mille pour tâcher de tenir en balance le patron ou l'entrepreneur avec lequel ils passent contrat, mais cette nécessité de se mettre en si grand nombre contre un seul ne prouve-t-elle pas en évidence l'impraticabilité du procédé ? Les travailleurs obligés de faire une seule tète delant de tètes, de composer de tant de personnes une seule personnalité, abdiquent leur liberté au moment même où ils la revendiquent. Ils sont réduits à sacrifier leur individualité politique et morale et à s'embrigader sous un chef pour essayer d'égaler en force un autre chef, avec qui il importe de discuter à armes égales. Cette condition que leur ont faite les lois et les mœurs de la société ne leur permet guère de choisir qu'entre deux modes d'assujettissement.
La plupart du temps ils ne parviennent même pas à établir entre eux cette cohésion qui ferait une sorte d'équilibre instable avec l'autre partie. Dans tous les cas ce sont deux parties tellement différentes de nature et de caractère que, dans la plus favorable des hypothèses, des obstacles insurmontables semblent toujours s'opposer à l'égalité du contrat. Dix mille, cinq mille,
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cinq cents d'un côté, et de l'autre côté, un : contrat impossible ! La première partie a le nombre, mais elle a en même temps l'anarchie, l'ignorance et toutes les misères : l'autre est seule, mais elle a l'unité de volonté et d'action, la science et toutes les ressources de l'organisation économique. Comment pourraient-elles passer un contrat véridique? Elles ne se comprennent pas, elles ne parlent pas la même langue.
C'est pourtant le dernier terme de la sagesse où sont arrivées nos lois après deux siècles de philosophie et de révolution. Mais le contrat, le pacte, la charte du travail, telle que nous la supposons dans la meilleure des circonstances, est à peine une trêve d'un jour dans une guerre de mille ans. A l'heure même où elle signe, chaque partie, le patron, l'ouvrier, se considère comme un vaincu qui ne cède qu'au nombre ou à la fatalité; et déjà elle brûle de trouver un moyen de violer sa signature.
Il faudra que le travail, avec l'aide du temps et des mœurs, arrive à une quatrième forme, qui peut seule promettre la paix; qu'il participe de plus en plus de la nature de l'association entre hommes libres et moraux, vraiment égaux en
droit, par le développement de leurs lumières et de leur éducation.
Les conseils du travail, où les ouvriers et les patrons viendront se connaître et s'instruire les uns les autres, sont un acheminement vers ce type industriel entrevu.
J'en conviens, l'idée du travail-marchandise, — notre hypothèse depuis deux siècles, celle de Turgot et des physiocrates — est un progrès sur les anciennes conceptions du travail servile.
L'ouvrier et le compagnon ne sont plus sous la domination ahsolue du maître et patron, l'acheteur de travail traite avec le vendeur et réciproquement. Si l'un n'a jamais son compte en qualité et en quantité, si l'autre ne reçoit jamais son juste prix, — cependant les formes apparentes du contrat adoucissent les défauts du système et les font porter plus gaiement.
Mais l'hypothèse du xvm° et du xixe siècle s'épuise à son tour ; elle commence à céder la place aune autre qui, vraisemblablement, ne sera pas la
dernière, mais qui nous élèvera à un degré nouveau dans la conception du travail; et ce sera la glorieuse hypothèse du xxe siècle.
Il faudrait comprendre par le cœur autant que par la raison que l'homme ne peut pas profiter de riiommc; qu'un être moral et libre, et qui se sent tel, ne peut pas prélever avantage, bénéfice et jouissance sur le travail et la peine d'un autre être moral également libre.
Si vous croyez bon et légitime de faire servir à votre profit à vous-même le labeur d'autrui, et ce qu'il y a de tourment et d'angoisse attachés à ce labeur, où vous arrêterez-vous? Pourquoi profîterez-vous à ce degré seulement et non point à cet autre?
Vous vous arrêterez au point où ceux qui travaillent pour vous seraient bientôt mis hors d'état de vous profiter. — Mais quel arbitre assez instruit dans l'économie et l'hygiène viendra marquer cette limite redoutable? — Le gouvernement peut-être. — Alors, adieu la liberté ! — Vous-même éclairé par votre intérêt. — Mais l'intérêt n'a jamais été une lumière, et tous les hommes qui se sont trompés, ruinés et perdus ont pensé qu'ils suivaient le conseil de leur intérêt.
Vous pouvez, dites-vous, 'profiter de la peine d'autrui sans excès, mais dans une certaine mesure : quelle mesure? Si vous pouvez profiter un peu, vous pouvez profiter plus; il suffit que la dernière extrémité de votre calcul vous paraisse encore profitable; et s'il vous est interdit de profiler plus, il vous l'est pareillement de profiter moins.
Du travail, de la peine et de la souffrance d'un être moral, il ne vous appartient pas de faire votre plaisir, ni grand, ni petit, en quelque mesure que ce puisse être, si vous êtes également une personne morale et libre.
Dans ce trafic de la force vive de l'homme, considérée comme simple marchandise, sous les brillantes couleurs du libre-échange, il y a mille à parier contre un que vous irez trop loin; vous êtes trop porté à vous attribuer toute la faculté de travail de cet homme aux abois et obligé de vendre. Et lui, le vendeur, ira trop loin aussi, il vendra tout, il épuisera son énergie, comme un fils de famille qui vend tout son patrimoine aux usuriers par parties successives. Il ne ménagera sa force vis-à-vis de vous qui l'avez achetée que pour en vendre ailleurs le surplus, dont il vous
a frustré, et il engagera ce qui lui reste dans une seconde opération plus ruineuse que la première.
La puissance, la faculté de travail d'un homme ne se distinguent pas de sa conscience même ; son énergie morale, source de l'énergie physique, son goût, son application soutenue, son désir ardent du mieux, son effort d'imitation et d'invention — toutes choses sans lesquelles il n'est point de vrai travail humain, — appartiennent à la sphère de la volonté et de la raison.
Si vous n'achetez que la force musculaire d'un homme pour l'employer à un objet quelconque de travail, vous êtes volé d'avance et à coup sûr. L'homme ne se partage pas ainsi en deux; cet instrument admirable de travail que vous cherchez en lui tire tout son prix de sa nature consciente et pensante. Si vous ne voulez pas d'un homme, prenez donc une machine, prenez un animal, mais si c'est un homme que vous cherchez pour votre opération d'art et d'industrie, prenez-la telle qu'elle est, cette prodigieuse puissance économique, dans sa vertu entière et dans son originalité!
Quelqu'un a formé le projet d'acheter la puissance de travail d'un homme : je lui conseillerai
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d'acheter cet homme en hlc-c, au moral comme au physique; comment pourrait-il disposer de la faculté de travail d'un être pensant s'il ne détient pas ses facultés de raisonnement et d'imagination ? Vous laissez une seule de ses facultés libres, il s'en servira pour reconquérir les autres, en dépit de tous les contrats de vente. Aussi voyons-nous couramment les acheteurs de travail s'appliquer à établir dans leurs usines, fabriques et chantiers, la discipline politique et religieuse qui leur paraît la plus commode, la plus utile à leurs intérêts immédiats. Us prétendent imposer à ceux qu'ils emploient, afin de bien posséder la puissance de travail qu'ils imaginent avoir achetée, les pratiques extérieures de leur culte et le bulletin électoral de leurs préférences. Alors le cercle de la servitude est fermé : il comprend tout l'homme. La conscience du travailleur n'est pas plus ménagée que sa puissance de travail : l'une en effet n'est pas plus que l'autre précieuse ni sacrée; elles sont la même chose.
On touche ici le fond de ce système où l'énergie active de l'homme est traitée en marchandise; et, comme un tel système conduit fatale-
ment à la ruine de l'énergie, à la décadence des métiers, à l'anémie et au dépérissement de toutes les forces économiques, l'Etat ressent bientôt une obligation formidable d'intervenir et de dicter la loi du travail !
Une usurpation appelle une autre usurpation; pour défendre contre les trafiquants de travail les derniers haillons de sa liberté, le peuple ne connaît plus d'autre moyen que de se réfugier sous la puissance de l'Etat et d'embrasser les autels de la tyrannie légale.
Ainsi, dans ce système du travail-marchandise, que l'on décore faussement du nom de libreéchange, on revient par des chemins détournés, où l'on n'a cueilli que déceptions et mensonges, à la borne de l'État, souverain maître économique et politique. L'expérience de ces deux siècles nous l'a fait voir par des démonstrations assez terribles, une démocratie de travailleurs ne jouit de la liberté politique que par intermittences, entre les coups d'Etat et les séditions, lorsque la force vive du travail est traitée comme un simple objet de trafic. La contradiction est en effet trop violente de vouloir faire vivre en liberté un peuple de travailleurs, de qui la force de travail,
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c'est-à-dire l'énergie même, l'initiative, l'activité, la conscience en ses efforts quotidiens, se vend et s'achète au marché comme le manger et le boire. Ces hommes pourraient-ils jamais être assurés longtemps de cette liberté qu'ils ont conquise dans une heure de révolte heureuse? Leur force de travail est tout ce qu'il y a de plus vivant, de plus essentiel dans leur personne morale, et, si cela se vend, il est clair que tout est vendu. Si l'élément moral est méprisé, avili, méconnu dans les domaines du travail, comment serait-il reconnu dans les domaines de la politique ?
Mais, dit-on encore, ces travailleurs se vendent et se reprennent pour se vendre encore; ils passent d'un marché à un autre, d'un contrat à un autre : cette succession de ventes et d'achats constitue l'équivalent de la liberté.
— Non, si vous prétendez que la force de travail s'achète, c'est-à-dire l'énergie, l'essence même de l'être pensant, l'homme est violé dans ses intimités les plus profondes, et il a beau alors changer de marché, il ne fait que multiplier les témoignages de sa servitude.
Nous essaierons de préciser encore un peu mieux que nous ne l'avons fait jusqu'à présent la notion du travail humain.
Au milieu de tout ce qui vit et respire, de tout ce qui remue, circule et fermente, l'homme seul travaille; — seul, ce petit être perdu dans l'abîme de l'univers poursuit un dessein, s'ouvre une route vers un but supérieur.
Le soleil ne travaille pas dans son flamboiement éternel, ni l'oiseau qui chante et vole, ni la pluie qui arrose la terre, ni la terre qui porte des fruits : l'homme travaille.
Il semble que quatre éléments principaux soient nécessaires pour qu'une force de travail apparaisse : la liberté, l'énergie, la méthode et l'idée du mieux.
Si l'homme ne sentait pas en lui un ressort de liberté, il ne s'aviserait pas de tendre vers un but, il ne s'ingénierait pas à choisir le meilleur moyen d'y arriver.
De même, s'il n'était pas une énergie morale,
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il serait incapable de réagir contre les fatalités de la nature. Dans l'un et l'autre cas le travail diaparaîtrait de l'humanité.
Sans la méthode, l'homme ne pourrait pas mettre dans son travail l'ordre, la suite et le perfectionnement. La méthode est faite de mémoire, de comparaison et d'imitation, elle comprend aussi cette pointe de génie inventif qui naît de l'imitation elle-même et qui y ajoute toujours quelque chose.
Le ver à soie ne sait pas la méthode, car, depuis que nous l'avons connu, il fait toujours le même ouvrage. Les abeilles n'imitent pas, car si elles imitaient, par là même elles se différencieraient et elles combineraient des plans nouveaux.
Otez la méthode, vous pourrez avoir encore la répétition sans fin des prestiges de l'abeille, du ver à soie, de la fourmi, vous n'aurez plus le travail de l'homme.
Enfin retranchez l'idée du mieux ou le sens du progrès ou la conception de l'idéal — ces trois expressions reviennent au même, — et le travail s'arrêtera à la surface de la planète. Les hommes se borneront à exécuter une tâche instinctive, à
subvenir à leurs besoins monotones, comme les animaux sans liberté et sans invention.
Liberté, méthode, énergie, idéal, ces quatre éléments sont inséparables, ils s'appellent et se supposent l'un l'autre. Si chacun d'eux peut être divisé par la pensée en un certain nombre d'éléments secondaires, on peut d'une autre part les considérer ensemble dans leur organisation vivante, et c'est la faculté de travail, l'énergie morale de l'homme, c'est l'homme même, l'être libre et pensant, dans la plénitude de son originalité.
Cet être seul travaille ; chétif par sa nature, mais sublime par son travail, seul il sait se mouvoir avec ordre et progrès, au milieu des puissances aveugles et des splendeurs inconscientes de l'univers.
Il travaille en vue de réaliser la plus large part possible de son idéal, et si cette notion de l'idéal venait à lui manquer entièrement ou si le sentiment de sa liberté l'abandonnait, il cesserait de travailler.
Une force libre, ou qui se sent telle, a pour caractère de se porter sans cesse vers plus de liberté et plus de liberté encore, de se projeter
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en avant, toujours plus loin, toujours plus haut, vers l'infini ; c'est ainsi qu'elle se donne un idéal, qui est l'expansion magnifique, le prolongement lumineux de la liberté elle-même.
Encore une fois, ces notions sont inséparables, elles se suscitent l'une l'autre; il est à peu près impossible de concevoir une énergie morale qui ne serait pas une liberté vivante, ou une liberté qui ne serait pas une énergie ; et si ces nobles facultés avaient été refusées à l'homme, il n'aurait jamais conçu un idéal et il ne travaillerait pas à s'approcher de l'objet de sa contemplation.
Le prisonnier, en tant que prisonnier, ne travaille pas ; il exécute mécaniquement une tâche obligatoire; s'il s'ingénie dans ce rôle, c'est à faire le moins possible, à ne pas travailler.
Et c'est alorsseulement qu'il travaille en vérité, quand il se dérobe à son travail forcé et qu'il reprend par ruse, par politique et diplomatie, quelques lambeaux de la liberté qui lui a été enlevée.
S'il entrevoit une possibilité d'échapper réellement à ses fers, de s'évader de sa prison, oh! comme il s'applique alors, comme il se fait habile, entreprenant, calculateur, comme il
invente, comme il travaille pour conquérir son idéal ! Il déploie des prodiges de vrai travail méthodique et créateur, dans toute cette mesure de liberté qu'il arrache chaque jour à la surveillance en défaut.
En ce moment hasardeux, et dans cette limite précaire, le prisonnier s'est déjà ressaisi; et il s'efforce de toutes les puissances de son être à gagner les domaines de cette liberté plus complète qui est la patrie de son âme. Ce n'est plus cet esclave qui exécutait passivement sa tâche, à l'instar d'une mécanique automate, c'est l'homme, l'homme tout entier qui renaît et se révèle par les signes caractéristiques du vrai travail.
Le mercenaire rural qui retourne le champ d'autrui fait trois fois moins de travail et obtient trois fois moins de produits que l'homme libre travaillant la terre qui lui appartient; celui-ci, en effet, travaille réellement et véritablement, tandis que l'autre peut labourer, semer et moissonner, mais il ne travaille pas. Il ne met pas dans son ouvrage et il ne communique pas à la terre la vertu féconde de son travail; comment pourraitil la communiquer, puisqu'il ne l'a pas, et puisque cette force féconde ne jaillit que de l'en-
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thousiasme de la liberté en pleine possession de ce qu'elle aime?
Dites maintenant s'il est possible de traiter le travail comme une marchandise qui s'achète et qui se vend : deux raisons s'opposent à cette hypothèse. Le travail, dans sa conception organique, est l'homme même, et, dans sa conception philosophique, c'est une force libre qui se détruit quand on l'achète.
Dès que la force de travail commence à exister, il lui faut des objets où elle s'applique et s'exerce. Son premier objet est elle-même, elle s'affine et se développe, elle se travaille par un perpétuel mouvement. Ainsi un outil vivant qui s'emploierait à se rendre lui-même toujours plus fin et plus fort, pour réaliser plus pleinement ses effets.
Son second objet est encore tout près d'elle, il participe intimement de sa nature morale : la force de travail s'exerce à cultiver toutes les facultés de l'homme, l'instruction, l'éducation, la moralité, la vertu. On n'est pas désintéressé,
généreux, patriote, humain, si la force de travail n'a été employée à élargir et à illustrer les divers côtés moraux de l'être pensant.
Le troisième objet est tout le champ des sciences, les domaines pittoresques de la spéculation, dont les limites se reculent sans cesse.
Le quatrième enfin, celui que l'on a coutume de considérer comme l'objet unique du travail, comprend les formes variées de la matière, la nature plastique, riche de choses et de phénomènes.
Ici la force de travail sort du champ intellectuel, elle fait irruption dans le domaine physique; l'homme devenu instruit, savant, habile, généreux par son travail, s'exerce à la prise de possession et à l'accommodement matériel de l'univers.
Les objets matériels du travail sont innombrables. L'homme cultive la terre, façonne un meuble, tisse une étoffe, bâtit une maison.
Il construit des routes, creuse des ports, endigue les rivières, il réunit les rives par des ponts ou bien il taille les obstacles de la terre et réunit les eaux.
Il fait des voitures, des bateaux, des locomo-
tives, et toutes sortes de machines pour multiplier la vitesse et la force.
Il sculpte le bois et le marbre, peint un tableau, écrit un livre.
Comme le travail ne peut ni s'acheter ni se vendre, puisqu'il est la force essentielle et propre de l'homme, on remarque, dans la série des divers objets du travail, combien il y en a qui résistent aussi à toute tentative de trafic et d'échange.
D'abord les objets intellectuels et moraux, ensuite les objets ou résultats ou produits du travail qui ont une utilité générale, comme les routes, les ports, les canaux, ou comme les inventions des diverses sciences, — toutes choses qui peuvent profiter à l'humanité entière, sans cesser de profiter également à celui qui les a faites ou qui en a usé le premier.
C'est par abus, sophisme et ignorance que certaines personnes croient pouvoir acheter et détenir de tels biens, à leur exclusif profit; elles croiraient aussi pouvoir acheter l'instruction et s'en réserver les avantages pour elles soûles et pour leurs enfants. Mais ces produits du travail humain appartiennent à la société universelle,
parce que les produits de cette nature n'obtiennent le plein développement de leur utilité qu'en servant au public et parce que l'usage qu'en feront les particuliers n'est d'ailleurs nullement contrarié ni amoindri par l'usage qu'en fera tout le monde indistinctement.
Le cortège des nations s'avance par les routes de la terre, et chaque individu y passe à son tour, comme membre de ces nations et de cette humanité. Il en va de même pour les idées, pour la science, pour les inventions qui ne perdent rien de leur valeur en servant à tous, au contraire, elles ne font que s'élargir et se développer, plus elles servent. Les inventions s'enrichissent immédiatement de perfectionnements nouveaux, en tombant dans le domaine du public. La route s'élargit et s'aplanit, à mesure que les siècles y passent et que les pieds des hommes, détruisant les végétations toujours renaissantes, maintiennent la liberté du passage.
Les choses comme les êtres doivent trouver leur plein et parfait emploi en leur plus grand développement possible. Tout ce qui prétend s'opposer à cette loi naturelle n'est qu'usurpation et tyrannie. Quand un aliment a servi à nourrir un
individu, il a trouvé son plein et parfait emploi, mais une idée et un livre ne trouvent le leur qu'en servant à l'humanité.
Si quelqu'un achète un chef-d'œuvre de l'art, une statue, un tableau cligne d'être contemplé par les yeux ravis des générations, il l'emporte sous son bras, il se le réserve pour lui seul, il le cache avec une volupté de jalousie délicieuse dans l'endroit le plus secret de sa maison; mais ce premier triomphe de l'égoïsme dure peu, et bientôt le possesseur de cet objet unique et merveilleux que le génie humain a créé dans une heure d'inspiration sublime, éprouve l'irrésistible besoin de le montrer au monde entier. Il ouvre sa maison aux voyageurs de tous les pays, il fait de sa riche demeure un musée, et, quand il quitte la vie, il ressent cette obligation morale, qui s'impose à lui avec le caractère d'une loi, de léguer ce divin objet à la société universelle.
La nature d'un tel objet est telle en effet qu'il est trop grand moralement et intellectuellement pour se tenir dans la propriété privée d'un seul homme ou d'une seule famille. Sa beauté et sa gloire brisent les barrières étroites que l'égoïsme mal inspiré voudrait élever autour de lui. Il
renverse par sa réputation les murailles et les portes et il se découvre au monde dans tout son éclat.
C'est alors seulement qu'il a sa valeur, qu'il trouve son plein emploi, qu'il exerce sa fonction dans la civilisation générale et dans l'éducation du monde.
Plus les produits de travail humain ont ce grand caractère de moralité et à'intellectualité, si je puis dire, plus aussi ils appartiennent à la société entière, plus ils disloquent et détruisent, comme par leur propre force interne, les entraves misérables de la propriété privée pour entrer de leur propre mouvement spontané dans la propriété universelle du genre humain.
Mais on remarquera qu'il y a plus ou moins, à des degrés divers, en tout produit du travail, un élément, une partie, un point qui appartient ainsi au monde et qui doit revenir au monde.
Le propriétaire le plus certain et le plus légitime d'une propriété n'a pas le droit de la détruire, de l'anéantir par son caprice, malgré ce qu'en pense le droit romain ; car cette propriété, ce résultat, ce produit du travail fait partie de la richesse universelle, et l'usage que vous en
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faites sert au monde, mais sa destruction arbitraire et capricieuse appauvrit le monde.
Il n'est pas sans doute un propriétaire plus authentique et plus absolu d'une chose que celui qui a créé cette chose, qui a mis en elle son travail et sa pensée, qui lui a communiqué par son effort toute la quantité d'existence et de vie qu'elle peut avoir. Elle n'était pas; celui qui a fait en sorte qu'elle soit est son maître dans l'acception la plus complète du terme. Il pouvait ne pas la créer, il l'a créée : elle est donc sa chose et son bien. Cependant il doit la respecter dès qu'elle existe et se respecter en elle. S'il allait maintenant la détruire, la supprimer, il s'infligerait à lui-même une contradiction regrettable, il pourrait faire douter de son bon sens.
Celte chose, cet être, grand ou petit, humble ou superbe, vivant ou insensible a pris une place dans l'univers, des rapports se sont établis entre lui et tout ce qui l'entoure. Cette situation aurait pu ne pas exister, mais quand elle existe, elle a des droits vis-à-vis de celui-là même qui l'a formée arbitrairement, et s'il vient ensuite à l'anéantir, à briser sans raison les rapports établis, c'est un acte de pure violence et une perte de
force vive, par laquelle il fait tort et à lui-même et au monde.
La plus belle et la plus grande des propriétés est celle d'un homme de génie, qui, sans collaborateurs, sans auxiliaires, aurait tout seul inventé une vérité, un principe de vie pour les nations, il aurait tiré ce principe des méditations profondes de son esprit, il en serait le père et la mère, Tunique créateur. Sans nul doute, voilà le plus heureux et le plus glorieux des propriétaires, il étend sur son bien, sur sa propriété la plus absolue maîtrise. Jamais une propriété n'a mieux mérité ce grand nom, car elle lui est absolument propre et personnelle; eh bien, dès que cette vérité est née de lui, elle n'est plus à lui, elle est au genre humain , et si son inventeur voulait la reprendre, l'asservir et l'étouffer, il deviendrait le voleur des nations et le brigand du monde, qui tout entier se lèverait pour sauver la vérité en écrasant son mauvais maître.
Et pourquoi cela? Parce que le réservoir latent de toutes les sciences, l'océan sans rivage qui contient et roule toute vérité dans son sein tumultueux, appartient au monde; et si quelque
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pêcheur hardi, embarqué sur ses flots, risquant sa vie pour la vérité, après mainte tempête et maint naufrage, finit par retirer dans ses filets le poisson miraculeux, le produit de sa pêche n'est pas à lui, mais au monde; c'est là sa gloire et son mérite.
On ne peut acquérir la science et la conscience, d'où viennent tous les autres biens et toutes les réalisations positives, qu'à force de travail, en se donnant beaucoup de peine, et nous voyons les hommes qui accomplissent les découvertes les plus utiles, s'imposer fréquemment des labeurs excessifs, s'attirer des souffrances et des maladies très douloureuses par l'intensité et la continuité de leur effort.
D'autres ont bravé la prison, l'exil, la mort même pour faire entendre aux multitudes ignorantes ou à ces pouvoirs absolus, qui attendent leur conservation de l'ignorance des peuples, les vérités qu'ils avaient découvertes. Il n'appartient pas à tous les hommes de travailler ainsi pour la
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vérité qui est en même temps la justice. Mais tous ceux qui ont acquis la moindre instruction savent qu'on ne peut s'instruire que par le travail. L'enfant de nos écoles prend de la peine pour savoir lire, écrire et compter, ses maîtres en prennent aussi pour lui faciliter sa tâche. Ainsi on ne peut pas obtenir de l'instruction sans travail, et sans instruction on ne peut pas faire avancer l'industrie de l'humanité.
D'où apparaît la nécessité primordiale du travail, condition de l'affranchissement et de l'émancipation universelle. D'où apparaît aussi l'erreur funeste de ceux qui ont dit aux peuples que le but à atteindre était de vivre sans rien faire dans les douceurs de la paresse, lorsque la science sera devenue assez puissante pour suppléer à tous les efforts des hommes; sophisme évident, puisque la science ne vit que de travail enthousiaste et continuel.
Le travail de l'homme, c'est-à-dire son admirable force de travail, constitue l'homme même; et si l'on comprend que les individus se doivent à leur famille, à leur patrie et à l'humanité, d'où ils tirent tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils valent, on comprend aussi que leur force de tra-
vail appartient à leur famille, à leur patrie et à l'humanité.
Telle est la raison fondamentale pour laquelle nul homme ne peut acheter et s'approprier, quelles que soient sa richesse et sa puissance, le travail d'un autre, c'est que la force de travail appartient d'abord à celui en qui elle réside, et ensuite au monde, et quiconque prétend l'acheter pour son usage exclusif, comme une chose de trafic et de commerce, vole le monde.
La faculté de travail, immanente à l'être moral et pensant, est d'abord à lui, puis à l'humanité; et si. vous voulez la confisquer à votre profit, c'est l'humanité que vous privez de ce qui doit lui revenir ; mais vous en profilerez naturellement pour votre part comme membre de l'humanité et citoyen de la patrie.
Cette participation aux résultats du travail universel ne peut contenter votre violente passion d'acquérir; ce qu'il vous faut, c'est acheter positivement et matériellement le travail, l'énergie, l'àme d'autres hommes pour en faire votre chose à vous ; il vous échappe donc que, si cela était possible, vous détruiriez le fonds commun de travail et d'énergie sur lequel vit l'humanité pensante.
La terrestre machine ne contient pas un homme si borné et si misérable qui ne rêve de s'attribuer le travail cTautrui, et qui, s'il en avait le pouvoir, ne se substituât au genre humain; le charbonnier dans son échoppe absorbe le monde : il est tout pareil à César en ce point caractéristique .
Mais ce qui vaut bien mieux que d'acheter et de s'approprier et d'enfermer dans un coffrefort à triple serrure le travail d'un certain nombre d'autres hommes, fussent-ils des centaines et des milliers, c'est d'avoir cette magnifique participation au travail de tous les hommes et de tous les siècles, au génie de tous les savants et de tous les artistes, aux sacrifices et aux vertus de toutes les grandes âmes, cette participation qui fait le charme et l'intérêt de notre existence superbement agrandie par la liberté, la science et les arts.
Or, ces deux phénomènes ne peuvent pas s'accomplir ensemble dans la grande chimie de l'univers moral : l'un détruit l'autre, il faut choisir; s'il est vrai que vous pouvez acheter et appliquer à votre profit personnel toute la portion de travail des autres hommes qu'ils n'utili-
sent pas à leurs propres besoins et aux besoins de leur famille, il ne reste plus rien pour constituer le patrimoine de l'humanité.
Tout homme qui pense, agit et travaille, laisse pour le monde une part de son travail qu'il n'a pas dépensée pour lui-môme, cela se fait naturellement sans qu'il y pense ni qu'il y prenne garde. C'est par là que le monde s'enrichit, s'instruit, se moralise, se civilise. De cette masse de cotisations et contributions apportées par les individus passagers qui meurent, se compose le capital perpétuel et à jamais réservé de la société universelle. C'est pourquoi si vous prétendez acheter pour vous tout ce surplus et faire vôtre ce qui n'est pas nécessaire à l'entretien des travailleurs, vous supprimez toute possibilité de civilisation progressive, vous pillez le genre humain et vous expropriez le monde.