‹ Du travail et de ses conditionsChapitre 12 sur 26 · LA SOUVERAINE QUESTION L'INSTRUCTION POUR TOUS · texte numérisé non relu

LA SOUVERAINE QUESTION L'INSTRUCTION POUR TOUS

Tout l'univers demeure inutile si une intelligence n'apparaît qui, se pliant à ses nécessités et à ses lois, le plie ensuite à ses propres desseins et l'utilise à l'illustration d'un libre génie.

La puissance des vents et des eaux, l'électricité aux transformations magiques, l'énergie universelle de la gravitation, qui maîtrise les mondes et gouverne la molécule, les règnes variés de la nature luxuriante ne présentent que le spectacle de la torpeur et de la mort quand on ôte de la scène l'être pensant.

Nous n'en sommes plus à considérer, dans un égoïsme naïf, que l'univers ait été fait pour l'homme, qui en serait comme « le roi » ; mais il est absolument vrai de dire que cet univers ne

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se comprend pas sans l'homme, et que, si l'homme n'existait pas, le système du monde serait changé.

L'électricité a dormi des millions d'années au sein des choses avant que l'un des fils de l'antique Orient eût mis par hasard l'ambre en contact avec la soie. Elle aurait dormi toujours, si l'homme pensant n'était venu à elle pour l'éveiller, comme cette merveilleuse princesse, en son château gothique, n'aurait jamais secoué les liens du sommeil, si le fier chevalier, vainqueur des monstres, n'était venu lui tendre une main amie et libérer le souffle en son jeune sein palpitant.

Depuis que l'homme encore inculte, et qui promenait sur la matière son premier regard incertain , a sollicité les premières manifestations de l'électricité dans l'ambre, il a fallu trois mille ans pour que cette force parvînt à exprimer des résultats positifs, susceptibles d'une application pratique aux besoins de la vie humaine et aux progrès de la vérité.

Elle est née, elle a grandi et s'est développée avec l'homme; elle a suivi pas à pas l'être pensant, se formant avec lui et par lui, et l'aidant à se former lui-même, à mesure qu'il la cultivait

de ses soins ingénieux — perfectionnement mutuel et mariage admirable de l'homme avec la force.

Il a été nécessaire que l'homme eût créé d'abord les sciences successives, les ajustant l'une à l'autre, grâce à la collaboration du temps et des hasards heureux, et qu'une tète pensante eût réussi à acquérir, par un travail ininterrompu de vingt ou trente siècles, l'instrument de la véritable méthode avant que l'électricité arrivât à la pleine puissance de ses multiples effets.

Elle est, cette force, modèle et type des forces naturelles , la plus complète que nous ayons jusqu'à présent conquise; elle est ce que l'homme est lui-même, — pauvre et débile quand il l'est, naïve tant qu'il est enfant, plus riche quand il s'enrichit de science et de liberté, prodigieusement féconde en transformations lorsque cet homme, son séducteur et son maître, est devenu extrêmement savant et raffiné. Alors elle l'inonde de sa lumière, elle l'éblouit de ses prodiges, clarté, chaleur et mouvement à la fois; et si, dans les siècles prochains , comme cela est déjà arrivé, l'être pensant décline et retombe,

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rentre dans les ténèbres, l'électricité suivra cette marche descendante, elle s'éteindra peu à peu, et elle ira de nouveau s'immobilisant dans le sein des choses sans vie, dans les veines rigides des métaux et des résines, dans le creux des roches inertes, s'enveloppantde silence et de nuit, regagnant son sommeil léthargique, jusqu'au jour où l'homme s'étant reconquis par la science et la liberté, sera de nouveau capable de réveiller l'ambre endormie.

Ceci n'est pas un pur symbole. Il est difficile de concevoir à quel degré d'effacement la nature serait réduite par la disparition de l'homme. Debout sur un point perdu dans l'espace infini, il est si puissamment lié à l'ensemble des choses et des phénomènes qu'on ne peut se faire une image de ce que le monde serait sans lui. Le monde existait au commencement des temps, et l'homme n'était pas encore; mais déjà le monde concevait l'homme, déjà il travaillait à la formation de l'être pensant. Ainsi l'on peut affirmer que, positivement, il y avait déjà de l'homme dans le tout, et si l'homme n'avait pas dû être un jour, c'eût été un tout autre monde.

L'ordre des phénomènes aurait suivi une

marche différente, le système de l'univers n'aurait pas été le môme qu'aujourd'hui; et maintenant que l'homme est arrivé où il en est, on ne conçoit pas qu'il puisse disparaître sans une modification entière de l'ensemble.

Il est absolument certain que la lumière n'existe qu'à la condition qu'il y ait des yeux pour voir le jour azuré. Le soleil s'éteindrait avec le dernier regard du dernier être vivant dans l'univers. Il n'y aurait pas de son dans l'air, point de sources doucement murmurantes, point de tempêtes hurlantes et gémissantes, s'il n'y avait des oreilles ouvertes aux vibrations du ciel. Ainsi l'on est en droit de se demander ce que seraient l'ordre et les lois du monde, s'il n'y avait pas une raison pour les concevoir, une conscience pour les refléter.

L'esprit humain est la seule vraie force active et productrice dont nous ayons jusqu'à présent la connaissance. Ce que l'on nomme dans une langue superbement empirique et pompeusement pauvre « le capital » n'est qu'un poids mort et sans vertu, incapable de produire ni de se reproduire, quoi qu'en pensent les économistes. Les matières dites « premières » sont

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des matières secondes, tertiaires, quaternaires, quinquenn aires, millénaires... La houille a pour matière première le bois, le Lois a pour matière première les feuilles, les feuilles ont pour matière première l'oxygène, l'hydrogène et le carbone; nous passons, dans cet ordre rapide et grossier, une infinité d'intermédiaires. Le soleil a travaillé pendant des milliers d'années, ouvrier sans pareil, pour composer ce morceau de charbon que notre science économique a nommé une matière première.

Mais le soleil et le morceau de charbon sont sans lumière et sans chaleur, si une intelligence ne les embrase de sa propre flamme, si des yeux ne s'ouvrent pour les voir et des mains pour les capter. L'unique facteur du travail est l'esprit. C'est lui le seul élément premier de toute formation, composition et transformation, et, quelles que soient sa naissance et son origine, il nous suffit de constater sa présence et d'adorer sa souveraine maîtrise.

L'unique et universel ouvrier, le mathématicien, le physicien, le chimiste, l'architecte, l'agronome, le tisseur de toile et le coupeur d'habits, c'est l'esprit; c'est lui qui fait les yeux

clairvoyants et perspicaces, les mains intelligentes et artistes.

Si l'esprit fait tout, il a le droit de réclamer tout pour lui; tout lui revient; mais il ne réclame point sa part des biens que les hommes se disputent par le fer et par le feu, par les calomnies et les procès; il se nourrit et s'enrichit de son désintéressement, et il assiste avec une tranquillité souriante aux batailles de ces paresseux et de ces mendiants qui, n'ayant rien créé, et d'ailleurs incapables de produire quoi que ce soit, se dépouillent les uns les autres, s'arrachant et se dérobant, au milieu de l'universel pillage et volerie, des richesses qu'ils ne tiennent jamais et dont ils ne peuvent tirer aucun parti d'utilité ni de jouissance.

Lui seul, artiste inépuisable, possède tout sans rien avoir, jouit réellement de tout, sans toucher à rien. Sa jouissance est de sentir à tout instant son propre développement dans le développement de l'univers. 11 travaille sans cesse par sa propre force spontanée, et ce travail est tout son bonheur. Il vivifie l'univers muet et morne, il lui communique l'harmonie et le prestige ravissant des couleurs. Il le fait

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marcher et parler. Cet univers, tel que nous avons appris à le contempler, est proprement et positivement une création de notre intelligence, jusqu'à un point que l'on ne saurait déterminer. Retranchez, par la force de l'abstraction, ce spectateur, et le spectacle s'évanouit. Ce qui peut rester, notre abstraction faite, n'a plus ni couleur, ni chaleur, ni son, ni géométrie; et c'est le cas de dire que ce je ne sais quoi qui subsiste « n'a plus de nom dans aucune langue ».

Ainsi l'ouvrier de tout l'univers connu est l'esprit, et cet ouvrier, d'un désintéressement si pur, s'assimile tout sans rien prendre, profite de tout sans rien user. Avec ce désintéressement, il fait de toute chose son butin et sa proie, qu'il transforme et embellit par un art magique ; légitime voleur et receleur de toutes les formes et phénomènes, il s'amuse de sa supercherie sublime, par laquelle il compose de tous les mensonges, de toutes les félonies et de toutes les turpitudes le capital grandissant de l'éternelle justice et de l'éternelle vérité.

Il ne s'agit pas, on l'entend bien, d'un esprit isolé, d'un esprit individuel, quelle qu'en soit

la puissance ; il s'agit de l'esprit, de l'intelligence, de la raison, de l'initiative intellectuelle et morale, du mouvement de la pensée libre, dans toute l'étendue, développement et intensité qu'elle peut avoir ou acquérir dans l'univers.

C'est là l'unique force productrice de richesses matérielles et morales, d'industrie, de civilisation, l'unique et vrai capital. C'est le fonds spirituel de l'humanité pensante, le réservoir idéal d'où découle et jaillit tout ce que nous voyons et possédons, les gouvernements, les lois, l'histoire, les sciences, la mécanique, la vapeur et l'électricité, et tout ce que nous pouvons nous forger, dans nos rêves sans bornes, d'acquisitions plus brillantes encore et de plus grandioses conquêtes.

Tout est là et rien n'est ailleurs que là. Cela dit tout et contient tout. Un esprit individuel, séparé de la masse d'intelligence qui forme le capital de l'humanité, ne saurait se comprendre ni subsister. Comme tous les biens matériels et particuliers viennent de là, de même tous les biens intellectuels particuliers. Homère et Racine, Platon, Descartes, Condorcet, Galilée et Mewton ont été des reflets passagers et splendides, des

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expressions particulières et sublimes de cet esprit général. La part que chaque intelligence peut revendiquer en propre est presque insaisissable ; il n'est pas une molécule d'originalité qui résiste longtemps à une analyse, armée de la psychologie et de l'histoire. Les plus riches ont tissé leur vêtement de fils empruntés à toute la nature. Avouons hautement que rien n'est à nous de ce qui est en nous, mais que tout ce qui fait notre gloire est comme une rente hasardeuse et précaire qui nous a été octroyée par privilège, du capital intellectuel commun; et ce sera là ta vraie propriété originale, ta richesse personnelle, d'où tu tireras mille avantages précieux, ce sera cet aveu et cette reconnaissance loyale que rien ne t'appartient dans tout ce que tu as en toi-même et sur toi ! Ce principe t'ouvrira le chemin de tous les progrès et te conduira sûrement à la prise de possession de tous les trésors de la sagesse.

Le génie inventif ne s'acquiert pas d'ordinaire dans les écoles, mais il faut reconnaître

qu'il est une manifestation de l'instruction générale des hommes. Plus on aura une grande démocratie instruite et éclairée, plus nombreuses seront les chances de voir s'élever de son sein des inventeurs, des hommes industrieux et entreprenants qui découvriront les ressorts et les procédés, physiques et chimiques, avec leurs agencements et leurs combinaisons, pour accroître sans cesse les forces de l'industrie productive.

Plus on tirera de l'ignorance une quantité considérable d'hommes, plus on aura la possibilité de mettre au jour des Jacquard et des Grange, des Watt et des Arkwright.

Un homme de cœur et de haute raison, très inventeur lui-même, qui a enrichi et transformé son village matériellement et moralement, me disait : « Nous ne pouvons pas savoir tout ce qui, dans le nombre immense des enfants et des hommes privés d'instruction véritable, reste encore de génie inconnu, de facultés inventives endormies et qui ne s'éveilleront jamais, faute des premières lumières nécessaires!

« Dans ce déchet de l'humanité, dans ce résidu que l'on néglige et que l'on oublie, dans

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