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tout ce qui se perd et se consume sans rien produire, il y a des sources d'invention, des richesses matérielles et morales incalculables, qu'il suffirait d'explorer pour apporter à la civilisation des forces dont nous ne pouvons avoir aucune idée !... »
Ce sage avait mille fois raison, et il était luimême un exemple de ce que l'on peut tirer des déchets de l'industrie méprisés par le vulgaire. C'est du sein de ces éléments méprisés qu'il avait fait sortir la fortune pour lui et pour sa contrée.
Mais tout le déchet intellectuel et moral du peuple, tout ce qu'on laisse se perdre de l'intelligence de la nation est mille fois plus précieux que le résidu des alambics et des hauts fourneaux.
Dans un livre récent, M. J. Novicow nous a présenté un tableau extraordinairement curieux des gaspillages qui s'opèrent, non seulement dans les sociétés modernes, mais à toutes les époques, et ils étaient autrefois bien plus grands que de nos jours : gaspillage de temps, d'énergie, de produits en tout genre, gaspillage de travail et de richesse. On écrit avec notre alphabet au
moins cinq fois plus vite que l'ancien scribe Je L'Egypte avec les caractères hiéroglyphiques. Mais le typographe moderne compose et imprime à la machine cinq fois plus vite que le plus habile calligraphe ne peut écrire, et les mécaniques, chaque jour perfectionnées, se surpassent Tune l'autre en vitesse. Ainsi on peut calculer que la reproduction à mille exemplaires d'un volume de 300 pages demande, suivant les procédés employés, ou plus d'un million d'heures, ou 200,000 heures seulement, ou 50.000, ou 500. Dix compositeurs, aidés d'une machine, font aujourd'hui autant de travail que 300,000 copistes d'il y a cinq siècles. Le gaspillage de temps, si considérable autrefois, ramené par l'industrie moderne à une limite qui nous semble presque irréductible, sera certainement diminué encore dan? l'avenir.
M. J. Novicow fait comprendre par de tels calculs appliqués aux ordres de faits les plus différents, combien sont nombreuses les formes du gaspillage universel. Seulement, le dirai-je? le gaspillage par excellence, la source de tous les autres, est à peine indiqué ; l'auteur l'a entrevu, il ne l'a pas réellement vu et senti, et
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il ne nous l'a pas expliqué, c'est le gaspillage intellectuel et moral, la perte incalculable des forces vives de l'être pensant.
L'instruction du peuple, non pas seulement d'une partie du peuple, mais de tout le peuple, est, après vingt ans d'efforts, le plus grand problème de la démocratie, aujourd'hui comme au premier jour. Si un seul enfant est oublié, c'est Archimède, c'est Newton peut-être que vous avez perdu !
Nous vivons et nous mourons dans un tourbillon infini de phénomènes que nous n'apercevons pas, qui nous assiègent et que nous ne sentons point. La nature est un théâtre qui n'a point encore de spectateurs dignes d'elle. Ce ne sont pas seulement quelques témoins, isolés çà et là, qu'elle demande et qu'elle attend, un Claude Bernard, un Pasteur, un Liebig ; c'est la masse entière des hommes, attentive et voyante, qu'elle appelle et qu'elle sollicite. Comme elle sera vivante, comme elle s'animera et parlera et se donnera à l'humanité avec un fécond amour, lorsque de tous côtés des foules d'hommes innombrables seront capables d'entretenir avec elle un commerce quotidien !
Alors, il y aura un plus grand nombre de savants pour saisir l'occasion fugitive de la découverte, et il y aura un plus grand nombre d'hommes instruits, de travailleurs habiles pour en faire l'application intelligente.
Voilà pourquoi l'instruction telle que nous l'avons organisée jusqu'à présent, avec tant de travail et de dépenses, doit être considérée comme n'étant encore qu'à ses premiers commencements. Instruisons, instruisons intrépidement, sans nous lasser, sans nous inquiéter, le reste se fera par surcroît et ne peut se faire qu'ainsi ! L'enseignement, non pas seulement le primaire, pour lequel nous avons accompli depuis vingt ans un si noble effort, mais l'enseignement après l'école, l'enseignement de tout le peuple, de tout le suffrage universel, de toute cette grande démocratie, avide de progrès et de justice, c'est là, on peut l'affirmer, tout le plan de la politique de l'avenir. Les idées de prévoyance, d'assurance, de mutualité, qui ont commencé à prendre d'heureux développements, ne pourront elles-mêmes arriver à leur plein état de croissance et de floraison que dans une démocratie réellement instruite et éclairée. Instruisez
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donc ! instruisez sans peur et sans restriction ! Enrichissez les générations à venir d'une instruction toujours plus complète ! L'instruction, la science, l'expérience, la force intellectuelle et morale est l'unique capital, comme l'esprit est l'unique ouvrier.
Et c'est ainsi que le travail et le capital ne font qu'un.
La question d'enseignement, nous ne cesserons de le répéter, contient tout; elle est le fond de tout, le point cardinal de l'état démocratique dans les temps modernes. C'est de l'enseignement seul que nous pouvons attendre le salut; c'est toujours à lui qu'il faut revenir, qu'il faut demander les solutions qui échappent à tous les autres moyens dont peuvent disposer les législateurs et les gouvernements.
Une demi-instruction peut amener des luttes, des crises politiques et morales et des agitations que la parfaite ignorance ne connaît pas; elle peut, à certains moments, paraître nous éloigner de l'ordre et de la vérité, au lieu de nous en
rapprocher. Mais ce n'est certainement qu'une apparence. Il faut bien traverser les périodes de demi-instruction, pour arriver à l'instruction plus complète. Et si les démocraties modernes sont dans cette phase de demi-instruction, que toutes sortes de troubles moraux accompagnent, il est impossible de ne pas croire qu'on s'approche ainsi d'un degré plus élevé de l'ordre et de la moralité, et il n'y a absolument aucune autre route pour en approcher.
Dans son quatorzième congrès national, qui s'est tenu à Nantes, la Ligue française de l'Enseignement a posé particulièrement cinq questions : 1° mesures à prendre pour favoriser le développement de l'instruction par l'initiative privée; 2° éducation physique à côté de l'éducation civique et morale ; 3° instruction des adultes entre l'école et le régiment; 4° éducation des citoyens par les conférences, les bibliothèques, les publications populaires; 5° éducation des femmes; — programme admirable, et qui contient presque tout ce qui est nécessaire à notre démocratie, en fait d'enseignement public.
Pour mettre à exécution un tel programme, nous devrions pouvoir libéralement offrir à la
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Ligue tous les millions qui ne servent qu'aux préparatifs de la barbarie et de la guerre, par lesquelles les lumières longuement et laborieusement allumées sur notre globe ont toujours été éteintes.
Nous signalons surtout les troisième et quatrième articles de ce programme, qui nous ramènent à des réflexions que nous avons exposées fréquemment. L'instruction primaire, telle qu'elle est jusqu'à présent établie et organisée, ne sert à rien ou à presque rien, puisque à vingt ans, puisque à quinze ans, on a tout oublié. Ce régime, le seul où nous ayons encore pu nous élever avec tant d'efforts et de dépenses, ne constitue pas même cette demi-instruction pleine d'inconvénients et de périls. Ce n'est pas même cette demi-lumière qui vacille et qui égare; c'est encore la pleine nuit. Voilà ce qu'il faut comprendre et avouer. Nous n'en sommes qu'aux premiers commencements de ce que doit être la véritable instruction du peuple.
Et cependant, ce que la République a fait pour l'enseignement primaire sera son éternel honneur dans l'histoire. Jamais on ne lui sera assez reconnaissant, jamais on ne la louera ni la féli-
citera assez pour l'énergie, la confiance, la persévérance qu'elle a déployées dans la création et l'organisation d'un enseignement primaire vraiment digne d'une grande démocratie libre.
Mais après l'enseignement primaire, si l'on veut que tout le fruit n'en soit pas perdu et gaspillé dans les premières années qui suivent l'école, dans ces années si précieuses et si critiques de douze ou treize ans à vingt ans, il faut une seconde période d'instruction, avec d'autres moyens, d'autres méthodes et tout un autre plan.
Entre l'école et le régiment, l'adolescence de notre temps se hâte à la fois de jouir et de travailler, de marquer sa place à l'atelier, à la fabrique ou au bureau. Les parents sont là, gênés pour la plupart, et pressés de retirer un bénéfice nécessaire d'un travail, hélas! trop précipité. De quinze à vingt ans — espace si bref et si heureux! — la vie apparaît comme une liberté rare, que déjà l'on va perdre ou tout au moins interrompre pour de nouveaux devoirs plus sérieux encore que ceux de l'école.
L'adolescence de nos jours a deux traits caractéristiques, qui font peine à voir, et qui ont
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quelque chose de singulièrement dramatique, en contraste avec cet âge charmant : la gravité précoce et l'ardeur de jouir à la hâte. Qui s'en étonnerait? Les jeunes gens ont tous l'air de dire à l'amour, à la gloire, à la douce lumière du jour : morituri te sain tant.
Il faut chez les parents comme chez les enfants un esprit de prévoyance, de désintéressement, et une volonté, une énergie peu communes, pour que la journée de travail manuel aille se terminer sur les bancs des cours du soir.
C'est alors qu'il faudrait des méthodes d'un attrait singulièrement puissant et appropriées à un tel auditoire. On est effrayé des difficultés de ce problème quand on y réfléchit, mais il n'y a pas de problème plus important pour l'avenir de la civilisation démocratique.
Il semble que le moment soit venu d'aborder cette tâche nouvelle qui demande des législateurs et des organisateurs au moins aussi résolus que ceux qui ont attaché leur nom à l'organisation de l'enseignement primaire. Une nouvelle carrière tout aussi vaste que la précédente s'ouvre à l'activité du gouvernement de la République. Quel sera le fondateur de l'enseignement des
Hector Dépasse. — Du Travail. 7
adultes? Nous l'attendons, nous l'appelons, et il n'y aura pas de rôle plus grand que le sien. Mais si l'État est et doit demeurer le régulateur de l'enseignement primaire, c'est à l'initiative des communes et des sociétés libres d'enseignement qu'il faut s'adresser pour l'instruction des adultes, c'est-à-dire pour la conservation et le développement, pendant l'adolescence, des notions acquises à l'école.
L'homme doit s'instruire pendant toute sa vie; cette instruction qui embrasse la vie entière se partage en quatre périodes bien distinctes. D'abord c'est la famille qui est chargée de l'instruction et de l'éducation du jeune enfant; l'Etat le prend ensuite sous sa tutelle pour lui inculquer les notions générales nécessaires dans le temps et clans l'état de société où l'on vit; cette seconde période pourrait aller au maximum jusque vers la quinzième année. Les associations d'enseignement, les chambres syndicales, les chambres de commerce, les chambres et les conseils du travail, les communes devraient fournir la troisième étape, qui comprend l'enseignement professionnel et la spécialisation des métiers. Pour la quatrième, qui dure jusqu'à la fin de la
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vie, l'homme doit s'instruire lui-même tous les jours.
Si nous voulons préparer cette véritable instruction du peuple, qui s'identifie avec son éducation même, notre enseignement primaire doit absolument se compléter par un enseignement qui accompagne la jeunesse jusqu'au régiment et pendant le service militaire et encore après. L'état démocratique, si bien organisé qu'on le suppose, sera-t-il jamais capable de résoudre par ses propres forces un problème d'une telle étendue? C'est ici que l'initiative privée et l'initiative associée des citoyens trouvent devant elles un carrière infinie! C'est ici que l'on peut s'exercer à mettre en pratique cette vraie et seule méthode d'instruction et d'éducation, qui consiste à s'instruire et à s'éduquer soi-même par le libre effort de la conscience réfléchie. Le peuple qui entreprendra de s'instruire lui-même aura la gloire de résoudre le problème de l'éducation populaire, et l'on peut dire à la vérité, qu'ayant conçu une telle pensée, il sera déjà maître de la question et il l'aura toute résolue.
Surproduction, surtravail, surpopulation, surmenage, toute cette langue exotique n'est pas seulement agaçante, elle affecte de donner une tournure scientifique à des fragments d'idées baroques et contradictoires.
Ne parlons que de cette « surproduction » par laquelle on entend nous signifier qu'il y aurait un excès, une prodigalité, une fureur de production telle que la société ne saurait que faire de ses produits et qu'elle en demeurerait accablée.
Or, il est absolument certain que ce phénomène ne s'est jamais rencontré jusqu'à présent dans l'histoire des hommes ni de la nature, que la surproduction n'a jamais existé, qu'il n'y a pas trop de produits et que, bien au contraire, il n'y en a pas assez.
Que dans une certaine industrie et dans un certain domaine étroitement borné, on ait quelquefois produit trop, c'est possible. On peut avoir activé trop vivement le travail dans un
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laps do temps donné, et se voir ensuite dans l'obligation de le ralentir ou de chômer complètement. Sans doute cela se voit, mais ce sont des défauts de méthode, des exceptions et des cas particuliers, auxquels on conçoit très bien qu'il serait possible de se soustraire.
D'une manière générale, il est malheureusement trop certain que la surproduction n'est qu'une chimère d'esprit blase et que, pour des millions et des millions d'hommes, la production ne suffit pas encore à leur donner, je ne dis pas un peu d'agrément et d'aisance dans la vie, mais seulement le nécessaire.
La terre ne produit pas assez de froment et de fruits, les fabriques ne produisent pas assez de vêtements et de souliers, les maçons ne bâtissent pas assez de maisons, les écoles, que nous avons multipliées avec une prodigalité que nos adversaires nous reprochent, sont encore bien éloignées de nous procurer une surproduction d'enseignement pour les générations qui continuent à croupir dans l'ignorance et dans la plus noire misère intellectuelle.
Il faut renverser de son piédestal cette idole élevée par les mains d'une économie égoïste,
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qui se figure que le monde est nourri quand elle esl rassasiée, et qui, ravie de ses propres lumières, croit déjà qu'il y a surproduction d'instruction, d'intelligence et de moralité dans l'univers et qu'il serait prudent de se remettre un peu à faire la bête.
Cette sainte et sacrée Surproduction, je ne vois dans ses temples que des hommes et des femmes qui n'ont pas besoin d'ôter leurs souliers ou leurs chapeaux pour venir l'adorer, car ils n'ont ni l'un ni l'autre. Et cependant ils devraient vivre dans une béatitude perpétuelle, s'il est vrai, comme le dit le proverbe oriental, que l'homme heureux est celui qui n'a pas de chemise, car un tel trésor est à jamais intangible et introuvable pour eux!
Il y a une preuve évidente et parfaitement scientifique que la surproduction n'existe pas : c'est que tous les produits se consomment, môme quand ils ont été gâtés ou altérés par le retard, par le marchandage et par l'amour désordonné du lucre; c'est que tous les produits, en fin de compte, trouvent leur emploi, que rien ne se perd, que rien ne reste; et que, dans cet usage, dans cette exploitation, assimilation et
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transformation de tous les produits, en définitive, il n'y en a pas assez pour tout le monde. Donc, bien loin qu'on puisse se plaindre de la surproduction, il y a un manque de production dont nous ne pouvons calculer l'étendue.
La société actuelle, parvenue à ce qui nous paraît le comble de la civilisation industrielle et scientifique, démontre tous les jours son impuissance à fournir le strict nécessaire à tous ses membres, dût-on faire un partage égal de tous les biens, puisque tous les produits, en fin de compte, se consomment dans l'état actuel des choses, et qu'on ne peut distribuer ce que l'on n'a pas!
Quant à penser que les hommes modernes vont se préoccuper de se restreindre et s'efforcer de revenir, par diplomatie et calcul, à la vie patriarcale, au milieu du déploiement prodigieux des forces mécaniques, c'est une vue en désaccord flagrant avec la réalité des faits comme avec les aspirations du cœur humain.
Il ne s'agit donc pas de remanier indéfiniment les systèmes de distribution de choses que l'on n'a pas, de biens que l'on ne possède pas, de produits qui n'ont jamais existé et n'ont
jamais été mis au jour, dans l'enfantement borné de nos fabriques et de nos usines que leurs merveilleux ressorts laissent encore puérilement impuissantes. Il s'agit de les produire, toutes ces choses qui nous manquent, et dont les hommes, les femmes et les enfants ont besoin pour vivre décemment et honorablement dans la civilisation du xxc siècle. Il s'agit de les faire, toutes ces choses, et de les faire dans des conditions telles que la foule innombrable de ceux qui en manquent puissent les acquérir.
Ces excès de la production, dans un cercle extrêmement petit et pour un temps très court, que nous avons signalés plus haut, ne se produiraient pas, si nous pouvions acquérir ces choses qui attendent, se corrompent et se consomment d'elles-mêmes, tandis que c'est nous qui devrions les consommer.
Admirez ce paradoxe de notre civilisation : les fruits de la terre se mangent et se rongent en quelque sorte eux-mêmes, et les hommes restent en grand nombre dans l'anxiété et la bouche vide; les vêtements s'usent et moisissent dans les magasins au lieu de s'user sur
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le corps des hommes et des femmes qui sont nus, et qui dépérissent prématurément par le manque de ces habits qui se perdent inutiles ! Voilà quelques-uns des effets bizarres et funestes de l'ordre de choses où nous continuons de vivre par notre ignorance.
La superstition de la surproduction est bien l'un des témoignages les plus curieux et les plus éclatants du peu d'instruction relative auquel nous sommes encore arrivés.
Il s'agit d'obtenir à meilleur compte, avec moins de travail et de dépense, beaucoup plus de produits que les hommes pourront échanger en paix. L'instruction universellement répandue peut seule résoudre ce problème, qui est à la fois un problème matériel et un problème moral.
Non, malgré ce qu'on entend dire tous les jours, ce n'est pas la production qui nous étouffe; il n'y a pas surproduction, il y atout le contraire, ce que l'on devrait appeler, dans ce mode de langage barbare, sousproduclion ou moinsproduction.
Il manque une quantité énorme de produits naturels et artificiels, industriels et artistiques pour satisfaire aux besoins progressifs de la civilisation, aux appétits physiques comme aux appétits intellectuels et idéaux de l'humanité pensante.
Je montrerai en quelques mots l'un des points particuliers les plus saillants de ce grand et curieux problème. On se lamente sur la surabondace des professeurs des deux sexes ; il y a trop d'instituteurs ! Il y a trop d'institutrices ! On ne sait que faire, nous dit-on, de l'excès des produits de nos écoles normales ! Cette façon de raisonner est basse et méprisable, quand on considère la quantité d'ignorance qui occupe encore la plus grande partie de la surface du globe et de notre pays.
C'est à peine si nous sommes parvenus à élever çà et là quelques petits phares incertains au milieu de cette nuit sinistre qui déroule autour de nous ses abîmes d'obscurité et de terreur, où se débattent et sifflent toutes les tempêtes. Et il y a trop de lumière! Et il y a trop d'instruction!
A la vérité, il nous manque des milliers d'insti-
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tuteurs et d'institutrices, des milliers de femmes et d'hommes éclairés, instruits, expérimentés, qui soient capables de communiquer les fruits de leur expérience à la foule innombrable des ignorants. Ce grand travail d'instruction universelle ne peut pas se faire dans des écoles, avec le budget que les Chambres accordent au ministère de l'Instruction publique. Notre organisation actuelle d'enseignement représente à peine ce petit phare qui tremble dans le sein profond d'une nuit tumultueuse et sans bornes.
Revenons à ces produits manufacturés dont nous demandons une quantité prodigieusement supérieure à celle que nous possédons jusqu'à présent, afin que les hommes puissent les appliquer à leurs besoins, à un prix extrêmement inférieur à celui que nous connaissons.
Ce ne sera toujours qu'une partie de notre problème, mais c'est une partie importante sur laquelle je me permets d'insister. Je sais bien que les économistes, et principalement les libre-
échangistes, ne se méprennent pas sur l'intérêt que présente une telle question dans les démocraties contemporaines. Ils comptent sur la concurrence générale pour abaisser le prix de tous les produits jusqu'à une limite qu'on ne saurait prévoir. Mais ce que la concurrence ne fera jamais, dans ses efforts les plus furieux, en pressurant le travail humain au delà même de ce que peut tolérer l'humanité ; ce qu'elle ne peut pas, c'est abaisser le prix des produits audessous de leur revient ; or, on a beau faire et s'y prendre comme on voudra, dans l'état actuel de notre industrie, ils reviennent trop cher pour qu'un grand nombre d'hommes et de familles puissent en acheter, quand bien même on doublerait le prix de leur travail, ce qui augmenterait encore le prix de revient du produit. Les besoins augmentent par la comparaison et l'imitation, par le développement du luxe ambiant, par le raffinement des natures toujours plus sensibles ; ces besoins augmentent beaucoup plus vite que les moyens que l'on apporte à leur satisfaction. Il se fait ainsi une rupture de l'équilibre moral et social qui présente des dangers tous les jours plus grands.
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Il faut produire davantage. Il faut produire à meilleur marché. On ne peut franchir la limite où l'on est arrivé que par de nouveaux progrès dans la production ; on ne peut réaliser ces nouveaux progrès dans la production que par de nouveaux progrès dans l'instruction générale et dans l'instruction particulière.
J'ose dire, après toutes les merveilles dont nous avons été les témoins depuis le dix-huitième siècle, que notre société attend de nouvelles générations d'inventeurs dans tous les arts mécaniques et chimiques, et que la première manufacture d'indiennes, fondée à Jouy, par Oberkampf, était à nos manufactures actuelles ce que celles-ci deviendront à leur tour, en comparaison des manufactures de l'avenir.
Je ne parle pas spécialement de la grandeur imposante, de la concentration des rouages et des forces, car ces méthodes peuvent changer comme les autres. Je parle de la puissance et de la rapidité de la production en général, afin que les besoins du grand nombre aient à bon marché leur satisfaction nécessaire; c'est ce perfectionnement de la production qui doit dépasser et qui dépassera au siècle prochain tout ce que
nous connaissons aujourd'hui, autant que se trouve dépassé par ce que nous connaissons ce que connaissaient les hommes les plus ingénieux et les plus entreprenants dû xvme siècle.
Si ce phénomène ne se produisait pas d'une manière ou d'une autre, nos successeurs verraient bientôt le déclin et la mort d'une civilisation que nous croyons aujourd'hui pouvoir admirer dans la plénitude de son resplendissement. Mais pour que ce phénomène se produise, que cette évolution s'accomplisse, il nous faut de nouvelles générations d'inventeurs et de nouvelles générations d'ouvriers capables de manier et d'appliquer les inventions du génie. Et où voulez-vous que nous allions les chercher, ces inventeurs, ces trouveurset ces applicateurs de procédés inédits et inconnus, si ce n'est dans la masse innombrable des ignorants nés ou à naître sur la surface de notre globe?
Si l'on me permet une analogie tirée de nos dissensions politiques, je rappellerai ce mot de Gambetta, à qui l'on reprochait d'aller chercher ses nouvelles couches de républicains parmi les bonapartistes et les monarchistes : « Où voulezvous donc que je les aille chercher ces nouveaux
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républicains dont nous avons besoin, disait-il, si ce n'est parmi ceux qui ne le sont pas? » Et de même, où voulez-vous donc que nous allions les cbercher nos mécaniciens, nos chimistes, nos électriciens, tous ces ouvriers instruits et habiles, tous ces artisans de haute valeur et de haute raison, dont nous attendons la venue, où ironsnous les chercher si ce n'est dans la masse obscure et inorganisée de l'ignorance et des ténèbres ?
On peut constater dans la société actuelle, mais on ne peut pas en calculer l'étendue, une perte de forces intellectuelles innombrables, un déchet de qualités morales qui ne sont pas mises en œuvre, une jachère à perte de vue dans les champs de l'intelligence humaine. Il s'agit de labourer et de cultiver, avec une science nouvelle et des procédés nouveaux : « c'est le fond qui manque le moins », disait notre fabuliste. Le fond ne nous manque pas, mais combien nous sommes encore éloignés de le mettre en œuvre comme il le faudrait!
Il faudrait que pas un sillon de l'intelligence nationale ne demeurât, où « la main ne passe et repasse ». C'est seulement alors que nous corn-
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mencerons à savoir ce que la puissance intellectuelle de la France peut produire. Le génie court les rues, ignoré de lui-même et des autres ; et il y a tel petit mendiant de Paris, tel petit vagabond, ramassé dans le ruisseau et qu'on traîne bêtement au poste voisin, qui aurait trouvé, si on l'avait instruit, un procédé de génie pour livrer à moitié prix des chapeaux et des souliers à la multitude de gens qui vont encore nupieds et tête nue.
Notre tache est de parvenir à diminuer de jour en jour la perte de forces intellectuelles qui s'écoulent obscurément par toutes les fissures de la société. Toutes ces forces perdues, si nous savions les utiliser, feraient marcher le monde tout autrement qu'il ne marche. Il faut que nous apprenions à explorer tout le domaine intellectuel pour capter les sources de ces eaux vivifiantes et puissantes qui ne servent à rien ou qui ne servent qu'à produire des dévastations, des écroulements et des déchirements du sol, quand elles s'échauffent et fument aux entrailles du monde.
Alors nous aurons en abondance tous les inventeurs qui nous manquent, toutes les facultés,
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toutes les intelligences, toutes les raisons progressistes qui nous font défaut, et dont l'absence nous laisse impuissants en face de tant de problèmes qui nous assiègent et nous déconcertent. Ce champ ouvert à l'apostolat de l'instruction, aux efforts de l'initiative privée, aidée de l'initiative de l'Etat, aux sociétés, aux cercles et aux ligues d'enseignement, offre les perspectives les plus vastes et les plus puissamment attrayantes ; il sollicite des légions d'explorateurs qui ne manqueraient pas d'accourir, si l'on voulait considérer un moment l'importance et la beauté de la conquête.
Nous prétendons que la plupart des questions ouvrières et sociales qui nous tourmentent, recevraient une solution, si l'instruction était plus répandue, si l'on parvenait à éclairer réellement la masse entière du peuple et à utiliser toutes les forces matérielles et morales qui se perdent dans les profondeurs de la nation.
C'est surtout quand on considère l'agriculture
que cette vérité se manifeste avec éclat. C'est surtout quand il s'agit d'agriculture, que nous sommes éloignés de cette « surproduction » redoutable, que certaines personnes agitent à nos yeux comme un épouvantai], et que nous devons arriver à produire, par les progrès de la science et de l'instruction, une quantité infiniment plus abondante d'aliments de toute nature, par lesquels les hommes puissent satisfaire à bon marché à tous leurs besoins.
L'agriculture est toujours la première de nos industries, elle doit rester la plus grande force vitale de la France et du monde, pour l'alimentation saine et agréable du genre humain et pour l'ornementation de la planète.
Elle a fait des progrès sensibles depuis vingtcinq ans, elle en fait tous les jours, grâce à l'intelligence et à l'énergie de nos cultivateurs et de nos paysans, qui soutiennent une lutte admirable contre la concurrence étrangère dans les conditions les plus inégales ; mais on comprend que l'agriculture est appelée à réaliser des progrès bien supérieurs à tout ce que nous avons vu jusqu'à présent, afin de produire en abondance toutes les variétés de fruits que la terre est
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capable de porter, pour la paix et pour le bonheur des hommes.
La statistique nous disait, il y a quelques jours, « que les besoins du monde entier sont toujours assurés par la production de froment, avec des excédents de 3o p. 100 ». Avec tout le respect que nous professons pour la statistique, nous nous permettrons de lui demander : qu'en sait-elle et comment compte-t-elle ? Qu'appelezvous les besoins du monde? Comment les avezvous calculés, en vivacité et en quantité? Combien y a-t-il de familles et de peuples qui ne connaissent pas le blé et qui amélioreraient singulièrement leur existence si elles pouvaient se servir de toutes les formes substantielles, agréables et charmantes que l'art sait donner au blé et au pain ? Dans les pays les mieux cultivés en froment, comme la France, combien y a-t-il d'hommes qui ne mangent presque jamais de pain, et, parmi ceux qui en mangent habituellement, combien pourraient et devraient en manger davantage pour la satisfaction élémentaire de leurs plus simples besoins ? Notre statistique, évidemment, n'a pas tenu compte de tous ces problèmes, quand elle nous dit, avec sa tran-
quille assurance, que tous les besoins du monde sont satisfaits avec des excédents de 35 p. 100.
Nous ne craignons pas au contraire de soutenir qu'il manque au genre humain une quantité infinie de blé, que les variétés de blé actuellement connues peuvent encore être multipliées et améliorées dans des proportions auxquelles nous ne mettons pas de limites, et que l'art de se servir du blé, pour lui donner des formes comestibles et savoureuses, peut réaliser à son tour toutes sortes de progrès ingénieux. La quantité, la qualité, le perfectionnement de la culture et de la fabrication, le bon marché à réaliser, non pas seulement dans les produits grossiers, mais dans les plus délicats, voilà autant de problèmes qui sollicitent des progrès toujours nouveaux dans une civilisation de travail et de paix.
Pour effectuer ces progrès, il nous faut encore et toujours plus d'instruction, encore et toujours plus de science; nous ne cesserons de le répéter, c'est la question souveraine et fondamentale. Il faut que l'universalité du peuple, instruite dans sa masse entière, nous fournisse tous les inventeurs, les chimistes, les mécani-
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ciens qui nous manquent; et que ceux-ci, à leur tour, trouvent de tous côtés autour d'eux des travailleurs capables d'appliquer leurs découvertes et d'en tirer le meilleur parti pour la multiplication, le perfectionnement et le bon marché des produits en tout genre.
Ce que nous disons du blé, nous pourrions le dire au centuple d'un nombre infini d'autres cultures. Les variétés de légumes et de fruits contiennent des ressources innombrables que l'homme n'a pas encore exploitées. Les plantes les plus vulgaires et les mieux connues peuvent recevoir certainement de la culture humaine des qualités, des améliorations qui n'attendent que l'aide intelligente de l'homme pour s'épanouir dans leur inépuisable richesse. Et parmi les plantes jusqu'à présent inconnues et méprisées, combien n'y a-t-il pas de trésors cachés que la science ferait éclore, si elle s'occupait d'elles, non seulement pour l'alimentation de la vie, mais pour l'enrichissement des combinaisons industrielles et artistiques et pour l'agrément de cette scène du monde, sur laquelle les générations viennent les unes après les autres jouer plus ou moins bien leur petit rôle.
La nature entière nous attend et nous appelle, toute prête à livrer à nos efforts intelligents des merveilles qui peuvent éclipser tout ce que nous avons réussi à faire jusqu'à notre époque. Les hommes n'ont vraisemblablement pas encore atteint le quart de bien-être et de douceurs qu'ils pourraient se procurer par la science et par la paix. Nous ne savons pas encore jusqu'à quel point l'art peut triompher des limites, inhérentes aux climats et aux saisons, qui ne sont infranchissables que pour l'ignorance. La terre de France pourrait produire non seulement en quantité beaucoup plus grande tout ce qu'elle produit, mais il n'y a peut-être pas une production naturelle à la surface du globe qui ne puisse, avec un peu d'habileté, s'acclimater et fructifier dans la bonne terre et sous le beau ciel de notre patrie.
Des domaines immenses restent à mettre en culture, qui ne produisent rien et qui, à eux seuls, pourraient nourrir tout un peuple. Nos côtes, nos fleuves, nos rivières nous offriraient des ressources incalculables si nous savions les exploiter et les cultiver avec des méthodes appropriées à leur nature.
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Quand on compare, dans les tableaux statistiques, la diversité des terrains telle qu'elle était au commencement du siècle : terrains de qualité supérieure, terrains labourables, prés et herbages, vignes, bois, landes et terrains vagues, aux évaluations d'aujourd'hui, on ne trouve presque pas de changement; les terrains de qualité supérieure n'ont presque pas augmenté en étendue et ils ont sans doute bien peu augmenté en qualité; un certain nombre même ont pu diminuer en qualité; les terrains vagues et incultes n'ont presque pas diminué; nos conquêtes sur l'insociabilité de la terre sont d'une lenteur bien faite pour nous remplir de confusion ; et cependant l'ignorance et la paresse peuvent seules se persuader que la terre s'épuise, tandis qu'elle doit au contraire s'enrichir et se féconder par ses productions mêmes, et plus elle produit, plus elle est apte à produire encore, si nous savons l'aider, la stimuler, l'aiguillonner, comme un vaste et puissant esprit ne se stérilise pas par sa production intellectuelle, mais devient au contraire toujours plus capable de produire des pensées riches, profondes et puissantes.
Non, ce n'est point la « surproduction » qui
nous étouffe; c'est au contraire le manque de production qui nous laisse aux prises avec une foule de problèmes dévorants, avec toutes sortes de sphinx et de cerbères redoutables, dont il n'y aurait plus rien à craindre, si nous pouvions jeter dans leurs gueules les gâteaux que la civilisation devrait fournir en abondance. Le banquet de la vie doit avoir des places pour tous les vivants et la nature nourricière ne demande qu'à couvrir la table de fruits et de fleurs pour tous. Plus la terre produit avec facilité et abondance, plus les hommes s'attachent à elle; alors ils ne songent pas à la déserter pour les villes. Toutes ces hypothèses doivent se réaliser par la science et par l'instruction de plus en plus largement répandue jusque dans les dernières couches du peuple, et cette instruction ne peut pas être seulement l'œuvre de l'Etat, elle attend l'initiative des citoyens et des associations de citoyens, qui savent déjà plus que les autres et qui s'instruisent encore davantage en partageant leur instruction avec la foule.
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Lorsque Y Office du travail a été créé, suivant le plan proposé par le conseil supérieur, le ministre du commerce d'alors, qui avait pris l'initiative de ces institutions nouvelles, nous dit qu'elles seraient comme des observatoires d'où l'on inspecterait l'état du ciel économique, d'où l'on étudierait les phénomènes matériels et moraux qui se produisent dans le monde du travail.
Ces expressions étaient aussi justes que pittoresques. Mais il ne s'agit pas seulement d'élever des observatoires. Si l'on a des observatoires et personne à mettre dedans pour observer, on voudrait savoir à quoi les observatoires serviront.
Nous rendons très sincèrement justice au talent, aux mérites de ceux qui ont été placés aujourd'hui dans ces postes, mais on comprend bien que nous ne sommes qu'aux premiers débuts de la science d'observation et qu'il nous faut des observateurs en beaucoup plus grand
13 i DU TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS
nombre pour avoir chance d'en trouver parmi eux quelques-uns qui saisiront à point nommé le phénomène qui passe et s'évanouit.
Si nous ne possédons qu'un ou deux témoins clairvoyants, le regard fixé sur l'étendue du monde physique et du monde économique, des quantités innombrables de phénomènes apparaîtront et disparaîtront sans profit pour l'humanité. La nature multipliera en vain les faits : ces faits seront absolument comme s'ils n'étaient pas, puisqu'ils n'auront été vus et expliqués par personne.
11 faut semer partout les observatoires, les laboratoires, les champs d'expérience, et posséder des observateurs et des expérimentateurs en nombre considérable; alors la nature ne parlera plus inutilement, et ses leçons ne seront pas perdues. Que tous les hommes, que la masse entière des hommes devienne de plus en plus apte à voir, à regarder et à réfléchir sur ce qu'elle voit, et nous ne pouvons pas imaginer le nombre des découvertes qui surgiront de cette enquête universelle et permanente.
Nous vivons et nous mourons dans un tourbillon infini de phénomènes que nous ne voyons
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pas, qui nous assiègent et que nous ne sentons pas, qui nous parlent et nous crient et que nous n'entendons point!
Il faut que des siècles s'écoulent, que les générations se succèdent, semblables à des ombres vaines, pour qu'un jour, par hasard, un homme remarque un fruit tombant d'un arbre, qu'un autre considère une lanterne oscillant au bout de sa corde dans une cathédrale, et alors pour la première fois les lois du monde sont constatées, la grande lanterne de l'univers s'éclaire aux yeux de l'humanité pensante.
Quand nous aurons des milliers de témoins, quand les yeux et les oreilles seront ouverts, grâce à l'instruction répandue partout, alors nous pourrons espérer que les phénomènes de la nature ne se répéteront pas pendant des siècles et des siècles avant d'être aperçus par quelqu'un.
J'admire avec quelle application vous alignez jour et nuit vos statistiques contradictoires; d'abord vous n'avez pas su inventer jusqu'à présent une méthode commune d'annotation et vous arrivez tous à des résultats différents. 11 n'y a pas deux observatoires qui soient d'accord.
Ensuite, sur quels phénomènes faites-vous porter vos statistiques?
Sur les seuls phénomènes que vous ayez remarqués; mais nous attendons la statistique d'une quantité innombrable de phénomènes que vous n'avez jamais aperçus, dont vous ne soupçonnez pas l'existence; il sont, ils doivent être prodigieusement intéressants, mais ils frappent jour et nuit à la porte de nos sens obstinément fermés !
0 théâtre de la nature qui n*as point encore de spectateurs! 0 scène du monde éclairée en vain pour des millions d'yeux qui ne savent pas voir!
Les phénomènes n'existent qu'à la condition d'être perçus par des êtres qui pensent. La nature n'est encore qu'une vaste solitude muette et morne; c'est à nous de la faire vivre en l'observant.
On a dit que les perfectionnements de la mécanique rendaient l'instruction des ouvriers chaque jour moins nécessaire. L'homme qui réfléchit en son étroit métier sent son cœur se serrer, quand il voit restreindre de plus en plus le rôle de son intelligence et de son énergie morale. Il pousse un ressort, il incline un levier, il appuie sur une pédale et le reste de l'ouvrage se fait tout seul.
Aussi l'apprentissage est-il abandonné comme inutile; les écoles professionnelles, dont nous sommes encore à chercher le type et la méthode, toujours laissées en arrière par l'évolution industrielle, nous inspirent les doutes les plus sérieux sur leur efficacité. Une femme, un simple
enfant suffisent à produire les plus puissants effets. Les machines automates deviendront si parfaites et si ingénieuses, qu'elles pourront très bien n'être servies que par des infirmes, des ignorants ou des stupides, à qui l'on ne demandera que ce premier et initial mouvement qui appartient toujours aune volonté libre.
C'est la chiquenaude dont on ne peut se passer absolument, celle qui a donné le premier branle à l'univers, et qui faisait délirer Pascal et Descartes quand ils en cherchaient l'explication. La machine la plus étonnante ne supprimera jamais le coup de pouce élémentaire. Il faudra toujours appuyer sur un bouton ou tirer une ficelle. Ce geste libre constitue en quelque sorte le dernier retranchement où le pauvre être ouvrier se maintient encore contre les assauts de la mécanique envahissante.
Retranchement inexpugnable, il est vrai, car on ne conçoit pas comment la science supprimerait ce recours à une force volontaire et spontanée qui se déclenche d'elle-même. Mais si l'homme ouvrier doit en être réduit là, en dernière analyse, sa fonction apparaît d'autant plus misérable et précaire, dans la perfection accom-
plie de la civilisation scientifique et à l'apogée de l'industrie humaine.
Ainsi l'instruction et l'éducation, notre perpétuel souci, la suprême question, le problème des problèmes, comme nous l'avons appelée, perd continuellement de son importance; ce n'est bientôt plus qu'une amusette enfantine, une tromperie de législateurs qui se moquent du peuple!
Tout le progrès industriel consiste certainement à suppléer l'homme par des machines, à faire faire par des machines ce que l'homme faisait autrefois. Plus on mettra d'intelligence dans la combinaison des roues et des balanciers, moins on aura besoin d'en mettre dans le cerveau des travailleurs. On voit que nous ne cherchons pas à affaiblir l'objection, nous voulons au contraire lui donner toute sa force, mais dans toute sa force même elle n'est qu'une vaine apparence.
Ce paradoxe de la mécanique a induit en divers genres d'erreurs des personnes très raisonnables. On peut leur demander d'abord qui les fera, qui les montera et démontera, et qui les réparera quand elles seront dérangées, ces
machines excellentes, ces mirifiques automates ?
On peut leur demander ensuite s'il est bien vrai que la fileuse qui conduit un métier de 500 broches a moins besoin d'intelligence et d'énergie morale que la fileuse au fuseau?
Considérons les choses dans l'ensemble : si nous voulons nous procurer la quantité immense de ressorts perfectionnés qui seront de plus en plus nécessaires à l'industrie des villes et à l'industrie des campagnes, et si nous voulons obtenir en grand nombre ces inventeurs et ces expérimentateurs, par où la production sera rendue de plus en plus facile et abondante, il nous faudra, comme nous l'avons déjà dit, l'instruction largement répandue dans les dernières couches de la démocratie laborieuse , des peuples entiers instruits et formés à la pratique des méthodes expérimentales, capables de regarder et d'observer, et de réfléchir sur leurs observations.
Poètes et artistes pouvaient émerger d'une élite peu nombreuse, dans des républiques aristocratiques, servies par des esclaves, sous un ciel privilégié. Mais quand il s'agit de l'outillage économique de vastes sociétés industrielles,
mues par la vapeur et l'électricité, et de l'exploitation de plus en plus savante de toutes les forces de la nature, quand on demande des inventeurs par milliers, des ouvriers habiles par centaines de mille, ce phénomène d'intelligence générale ne peut se produire que dans de grandes sociétés humaines, instruites et éclairées tout entières jusque dans leur plus intimes profondeurs.
Pour que l'Europe puisse accomplir ses destinées, il faut une Europe savante, puissamment dotée de toutes les ressources de l'instruction et de l'éducation humaine; et pour que nous ayons la production nécessaire d'esprits relativement supérieurs, il nous faut une vaste culture d'enseignement qui embrasse les nations entières. Aussi chaque peuple et chaque Etat s'est-il mis à creuser ce profond labour intellectuel, et, dans cette émulation générale, il n'est plus permis à personne de rester en arrière et de se désintéresser.
Il fallait ne pas commencer à instruire les peuples, ou bien il faut continuer; et quand on a été obligé de commencer, par la force des choses et par le mouvement irrésistible de l'es-
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prit humain, on est obligé d'aller jusqu'au bout, quoi qu'il arrive. Mais il ne peut arriver que du bien, si l'instruction est un bien.
Lorsque les multitudes n'auront plus à employer que la moindre partie de leur intelligence et de leur énergie morale dans les opérations du travail manuel, elles pourront consacrer le meilleur de leurs forces vives à des occupations d'un ordre plus relevé.
Loin d'être moins nécessaire , moins utile, l'instruction le sera au contraire davantage, pour remplir les vides du travail corporel et pour donner un aliment à des esprits de plus en plus cultivés, qui ne souffriront pas le désœuvrement. Plus les hommes sauront s'affranchir de ce qu'il y a de rebutant, de pénible et de malpropre dans les parties basses des métiers, et en rejetteront le fardeau sur les machines, plus ils seront avides d'instruction et de science, de littérature et de beaux-arts, pour occuper, orner et ennoblir leur existence.
Ce que deviendra ainsi le monde, la société des hommes, politiquement, socialement, moralement et esthétiquement, nous ne le savons pas, mais il faut à toute force continuer de nous
LE PARADOXE DES MACHINES li3
instruire et d'instruire les autres , prêcher la vérité et la justice, la science et l'art, jusqu'à la dernière extrémité, eL nous ne pouvons pas faire autrement.
« Arrive que plante ! » dit le proverbe. Mais si nous plantons l'instruction, il ne peut pousser que la vérité; malgré toutes les broussailles, les herbes folles, le mauvais grain mêlé au bon grain , la vérité poussera et fleurira, et ce sera certainement et incontestablement la vérité , quand bien même nous méconnaîtrions notre ouvrage et nous crierions que c'est l'erreur !
Il n'y a que l'esprit d'égoïsme le plus borné et le plus infatué qui puisse croire que l'instruction générale est un danger, quand il est convaincu que son instruction propre à lui-même est le plus grand des biens !
Le péril, l'erreur, la fausse économie des patrons et des chefs est de considérer toujours l'ouvrier comme le prolongement de la machine, le manche de la cognée, le bras ou la poignée du levier.
L'ouvrier-outil, l'ouvrier-machine, l'homme instrument passif de l'homme, c'est le plus faux et le plus ignoble des calculs, puisque ce calcul
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perd tout ce qu'il y a de force vive et intelligente dans l'être pensant, et que cet admirable organisme, plein de spontanéité et de feu, incomparablement supérieur à l'électricité la plus subtile, cette force vivante est réduite à la passivité et à l'engourdissement.
Faire de l'homme une machine, de ce ressort animé et créateur, l'intelligence et la volonté humaine, une simple prolongation d'un morceau de bois ou d'acier, et diriger vers un tel résultat tout l'effort de la discipline et de la politique, ô comble de déraison et de stupidité économique !
C'est sans comparaison plus imbécile que si quelque mécanicien voulait exercer tout son art à réduire la locomotive au service suranné d'une diligence et si toute la science chevaline s'employait à faire d'un fin cheval de course un âne.
Le résultat serait vraiment étrange si l'ouvrier devait se rapprocher de plus en plus du rôle des machines, à mesure que les machines, se rapprochant de l'homme, deviennent vivantes et parlantes !
Au contraire, n'en doutons pas, plus nous aurons cette grande quantité de machines variées
et perfectionnées qui nous est nécessaire pour produire avec abondance , plus nous aurons besoin d'un grand nombre d'hommes instruits ; plus aussi nous aurons besoin que cette démocratie instruite le soit largement et complètement.
C'est par là que non seulement elle aura le moyen d'utiliser ce large superflu de temps que les machines lui laisseront, mais qu'elle sera capable de surmonter et de résoudre les difficultés temporaires que l'introduction de tout ressort nouveau amène avec elle dans le monde du travail.
Les travailleurs ne sont pas aussi parfaitement réconciliés avec les machines qu'on se le figure, et les motifs de leurs appréhensions ne sont que trop compréhensibles. Stuart Mill a pu dire que « jusqu'à présent les machines n'ont pas abrégé d'une heure le travail d'un seul être humain ». Ni abrégé, dirons-nous, ni allégé ni adouci. Les périls, les risques, les mutilations cruelles, les tueries n'ont fait que s'augmenter avec la puissance et le nombre des mécaniques. Terribles collaborateurs qui chassent de l'atelier ceux qui y ont tenu si longtemps une place
Hector Dépasse. — Du Travail. 9
honorable, et qui déchirent et massacrent ceux qui y restent encore !
Que les ouvriers considèrent avec inquiétude ces machines remplies de problèmes à l'aspect menaçant, et que parfois ils se sentent contre elles un mouvement de colère, qu'ils lèvent la main ou leurs vieux et chers outils d'autrefois, si simples, pour briser des ressorts qui empiètent de plus en plus sur l'antique activité de leur vie laborieuse, nous le comprenons ; mais il faut comprendre aussi que les maux ne viennent pas de la science, mais du manque de la science, non de la perfection des machines, mais de leur imperfection.
Nous laisserons les ateliers tout entiers à cesautomates qui chassent la moitié des ouvriers eè qui assassinent les autres, nous ne disputerons plus notre place à côté d'eux et au milieu de leurs fureurs, lorsque nous serons devenus ud peu plus savants. Nous n'aurons presque plus besoin de les approcher, nous les surveillerons de loin et de haut et nous les ferons tourner sans effort au gré de notre volonté souveraine. Nous dompterons plus efficacement leurs mouvements irrésistibles et leurs déclenchements
imprévus, lorsque nous aurons plus d'esprit; nous les briderons et les musellerons.
Au reste, chaque solution des problèmes mécaniques et chimiques est accompagnée de la formation d'une nouvelle série de problèmes tant matériels que moraux et sociaux. Les ouvriers et les patrons s'entretiendront de toutes ces choses, à leur manière et avec leur expérience propre, dans ces conseils et dans ces commissions d'études où nous les convions d'entrer; ils y trouveront, dans l'échange de leurs pensées et de leurs sentiments, diverses sortes de solutions, d'adoucissement et de tempérament que nous ne connaissons pas et que l'on ne peut pas trouver pour eux sans leur concours.