‹ Du travail intellectuel en FranceChapitre 4 sur 22 · SAINT- SIMONISME · texte numérisé non relu

SAINT- SIMONISME

de gloire, qui hâtent le plus sa civilisation et sa prospérité. 11 faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur; car les hommes qui se distinguent dans les travaux d'une utilité positive sont de véritables anomalies , et la nature n'est pas prodigue d'anomalies , surtout de cette espèce.

)i Passons à une autre supposition : admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences , dans les beauxarts et dans les arts et métiers , mais qu'elle ait le malheur de perdre le même jour Monsieur , frère du roi, monseigneur le duc d'Angouleme, monseigneur le duc de Berry, monseigneur le duc d'Orléans , monseigneur le duc de Bourbon , madame la duchesse d'Angouleme, madame la duchesse de Berry, madame la duchesse d'Orléans, madame la duchesse de Bourbon et mademoiselle de Condé.

» Qu'elle perde en même temps tous les grandsoitîciers de la couronne, tous les ministres d'État, tous les maîtres des requêtes, tous les maréchaux, tous les cardinaux, archevêques, évêques, grandsvicaires et chanoines , tous les préfets et sous-préfets, tous les employés dans les ministères, tous les juges, et en sus de cela les dix mille propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement.

» Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu'ils sont bons, parce ([u'ils ne sauraient

ll\ PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.

voir avec indifférence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de trente mille individus réputés les plus importants de l'État ne leur causerait de chagrin que sous un rapport purement sentimental , car il n'en résulterait aucun mal pour l'État.

» D'abord par la raison qu'il serait très facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes. Il existe un grand nombre de Français en état d'exercer les fonctions de frère du roi aussi bien que Monsieur : beaucoup sont capables d'occuper les places des princes tout aussi convenablement que monseigneur le duc d' Angouléme , monseigneur le duc d'Orléans, etc.

» Les antichambres du château sont pleines de courtisans prêts à occuper les places des grandsofficiers de la couronne -, l'armée possède une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos maréchaux actuels. Que de commis valent nos ministres d'État , que d'administrateurs plus en état de bien gérer les affaires des départements que les préfets et les sous-préfets présentement en activité! Que d'avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges î Que de curés aussi capables que nos cardinaux , que nos archevêques , que nos évêques , que nos grands -vicaires et que nos chanoines! Quant aux dix mille propriétaires, leurs héritiers n'auraient besoin d'aucun apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu'eux. »

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Cette ironie élégante qui révèle dans l'écrivain austère une malice ingénieuse comparable à celle de Paul-Louis Courier, souleva les indignations quasi -royales des hauts personnages compromis. Il fallut que le petit-fds du grand seigneur de Louis XIV subît le jugement d'un tribunal qui l'ac- ^ J quitta d'avoir préféré la science et le génie à la nais- i sance et à la fortune.

Vers ce temps il acheva des travaux qui ont été la source de l'enseignement de ses disciples, la réorganisation de la société européenne, l'industrie, l'organisateur, la politique, le système industriel, le catéchisme des industriels.

Saint-Simon inconnu alors eut à supporter ce long martyre des hommes supérieurs que n'appuient pas quelques coteries en vogue. Il essuya les refus des éditeurs, et fut en proie à toutes ces angoisses de la vie littéraire, si poignantes et si acres. Le malheureux était souvent réduit à attendre un morceau de pain ; plus d'une fois il se priva de feu pendant les rigueurs si âpres de l'hiver parisien , pour arriver à une publicité qui épuisait sa faible bourse, sans le dédommager par les sympathies qu'il appelait de toute l'ardeur de son âme : c'était une agonie affreuse. Un jour le patient tomba dans le désespoir ; il sentit toute l'énergie de sa volonté défaillir ; il oublia Dieu , et chercha à se détruire. Ce fut un grand crime sans doute ; mais que la société sonde son cœur avant de lui jeter

la pierre. Les barbaries de l'ordre social pèsent lourdement sur les hommes d'intelligence ; elles les aigrissent, et souvent des génies qui auraient été pleins d'amour et d'harmonie, épouvantent la terre par des accents de haine et de fureur.

Échappé à la mort, Saint-Simon reprit ses travaux et ses espérances ; et comme pour marquer que lui aussi pensait que tous les développements sociaux à venir sont renfermés dans la parole du Christ, il appela son dernier livre le Nouveau Christianisme.

Saint-Simon commence par répéter ce reproche à l'usage de toutes les hérésies , que le christianisme a été détourné de ses voies. C'est toujours la même admiration pour les paroles de ] 'homme- Dieu, les mêmes récriminations contre l'Église catholique ; ce sont des idées qui ont traîné dans tous les livres schismatiques. Mais Luther ne trouve pas grâce devant ses yeux. 11 l'accuse d'avoir proclamé une morale très inférieure à celle qui convient aux chrétiens des siècles modernes , de n'avoir pas organisé la société dans l'intérêt des classes les plus nombreuses et les plus pauvres; il l'accuse d'avoir prosaïsé les sentiments chrétiens, d'avoir enlevé au culte l'éblouissant prestige des arts ; enfin il lui reproche d'ordonner à tous la lecture de la Bible, qu'il regarde comme dangereuse.

De la parole divine : Aimez -vous les uns les autres , Saint-Simon lire cette maxime : «La religion

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