SAINT-SIMONISME. Q
doit diriger la société vers le grand but de l'aîné-^ lioration la plus rapide possible du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.» La cbarité catholique a, croyons-nous, noblement répondu aux paroles évangéliques ; et quels que soient à l'avenir les progrès de la société dans cette voie , ils ne pourront jamais surpasser les préceptes du divin maître; mais on ne peut se dissimuler qu'il y a encore d*immenses pas à faire pour approcher de la réalisation complète , et Saint-Simon, dans cette partie de son œuvre, mérite la reconnaissance des hommes.
Après avoir écrit le Nouveau Christianisme, Saint- Simon languit quelques mois, et mourut, le 19 mai 1825, dans les bras de quelques disciples, parmi lesquels se trouvaient MM. Auguste Comte etOlinde Rodrigues. Quelques heures avant sa mort, le philosophe disait :
« Depuis douze jours je m'occupe , mes amis , de la combinaison la plus capable de faire réussir notre entreprise [le Producteur) ; depuis trois heures, malgré mes souffrances, je cherche à vous faire le résumé de ma pensée. Vous arrivez à une époque où des efforts bien combinés parviendront à un immense résultat.... La poire est mûre, vous pourrez la cueillir.... La dernière partie de mes travaux, le Nouveau Christianisme, ne sera pas immédiatement comprise. On a cru que tout système religieux devait disparaître, parce qu'on avait réussi
28 PUEMiÈRE PARTIE. POLITIQUE.
à prouver la caducité du système catholique... On s'est trompé : la religion ne peut disparaître du monde; elle ne fait que se transformer.... Rodrigues , ne l'oubliez pas! et souvenez-vous que pour faire de grandes choses il faut être passionné. Toute ma vie se résume dans une seule pensée : assurer à tous les hommes le plus libre développement de leurs facultés. »
Après quelques minutes de silence, le philosophe dit : « Quarante-huit heures après notre seconde publication , le parti des travailleurs sera constitué ; l'avenir est à nous. »
Il porta sa main à sa tête et mourut.
Quelles qu'aient été les erreurs de cet homme dans sa vie privée et dans ses théories religieuses , n'oublions pas qu'il a souffert pour une conviction généreuse ; n'oublions pas qu'il a écrit ces paroles:
« Depuis quinze jours je mange du pain et je bois de l'eau , je travaille sans feu , et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour fournir aux frais des copies de mon travail. C'est la passion de la science et du bonheur public , c'est le désir de trouver un moyen de terminer d'une manière douce l'effroyable crise dans laquelle toute la société européenne se trouve engagée , qui m'ont fait tomber dans cet état de détresse. Ainsi c'est sans rougir que je puis faire l'aveu de ma misère , et demander les secours nécessaires pour me mettre en état de continuer mon œuvre. »
Enseignement des disciples.
Le maître mort, les disciples s'efforcent de contimier son œuvre . et le Producteur parut bientôt sous la direction de M. Olinde Rodrigues. Il attira vers lui des hommes distingués qui commençaient à sympathiser avec la doctrine nouvelle. C'étaient MM. Bazard, Enfantin, Cerclet, Bûchez et quelques autres.
L'école saint-simonienne proprement dite n'était pas encore formée. C'étaient des hommes dominés par cette idée , que le libéralisme d'alors n'était qu'une doctrine provisoire, excellente pour ruiner l'absolutisme qui marchait assez résolument à la conquête de la société. D'ailleurs , sur chaque partie de la science, les écrivains du Producteur jetaient leurs idées personnelles. Au milieu du violent conflit politique de ce temps , le Producteur ne formula pas la synthèse saint-simonienne , il se borna à l'organisation industrielle, à l'étude des sciences physiques dans leurs rapports avec l'industrie. Un homme qui a acquis depuis une haute
célébrité comme journaliste, M. Armand Carrel, figure parmi les écrivains du Producteur.
Ce recueil tomba faute de cinq mille francs par année nécessaires à sa publication. Les idées qu'il avait jetées dans le monde n'ont pas été perdues. Il parla de l'affranchissement de l'industrie dans un temps où tous les monopoles étaient prêches avec passion. Il appela à une vaste association les savants, les artistes, les financiers. Il s'était placé au milieu des deux grands partis d'alors, osant proclamer la nécessité des réformes sociales , et demander l'oubli et l'union au parti dominateur qui voulait tout envahir.
Après la mort du Producteur ., il y eut un intervalle dans l'enseignement saint-simonien ; mais pendant que les journaux littéraires rendaient les honneurs funèbres à la secte , elle s'agitait plus que jamais. Les idées du Producteur avaient germé dans bien des têtes. Quelques brochures vinrent de temps en temps témoigner de la vie de la doctrine. Bientôt enfin un enseignement oral s'ouvrit rue Taranne, et M. Bazard y développa, dans Une suite de conférences, l'exposition complète de la foi saint-simonienne. Alors la nouvelle société se recruta promptement de sujets très distingués dans les sciences; beaucoup d'entre eux étaient sortis de l'École Polytechnique. C'est vers ce temps que se rallièrent MM. Carnot, Michel Chevalier, Fournel , Duguid , Barrault , Charles Duveyrier,
ENSEIGNEMEINT DES DISCIPLES. 3l
Talabot, et d'autres encore qui formèrent le grand collège, commencé par MM. Bazard, Enfantin et Rodrigues.
Je m'arrêterai sur les doctrines saint-simonionnes , parce qu'elles ont occupé long-temps l'attention publique , et aussi parce que les saint-simoniens ont jeté un regard perçant sur la société actuelle. Ils en ont signalé avec talent les deux grands malheurs.... dans l'ordre moral, l'absence de foi; dans l'ordre matériel, les souffrances des classes pauvres, et l'insuffisance de la législation pour y remédier.
La société leur semble depuis long-temps domi- / née par l'idée de détruire tous les privilèges de j i/ naissance. En effet, à l'aurore de la révolution j française les privilèges de la noblesse sont sacrifiés. Les législateurs, en abolissant le droit d'aînesse, abolissent l'aristocratie , car les plus grandes fortunes ne sauraient résister aux partages successifs de deux générations. Cette haine contre l'héritage n'est pas assouvie. On la poursuit dans la royauté, et l'hérédité de la couronne n'est plus défendue en théorie par les partisans des idées modernes ; elle est tolérée seulement comme préservant les nations des troubles qui les menaceraient à la mort du premier magistrat de la république , s'il fallait élire son successeur. L'hérédité est frappée dans la pairie. La société, après avoir détruit tous les privilèges de naissance , s'arrêtera-t-elle respectueuse
et tremblante devant celui de tous qui procure, sans contredit, les avantages les plus réels, devant l'héritage de la propriété? Telle est la question principale que les saint-simoniens sont venus poser. Ils ont dit hardiment que ce dernier privilège ne résisterait pas plus que les autres à la marche rapide des sociétés nouvelles. Ils ont proclamé cette maxime : A chacun selon sa capacité , à chaque capacité selon ses œuvres. «Eh! que viennent nous dire aujourd'hui nos légistes, publicistes, économistes? Leur science nous prouvera-t-elle qu'à jamais la richesse et la misère seront héréditaires? que le repos peut s'acquérir par le repos ; que la richesse est l'inséparable apanage de l'oisiveté? nous prouvera-t-elle enfin que le fils du pauvre est libre comme celui du riche? Libre quand on manque de pain ! Qu'ils sont égaux en droits? Egaux en droits ! lorsque l'un a le droit de vivre sans travailler, et que l'autre, s'il ne travaille pas , n'a plus que le droit de mourir !
» Ils nous répètent sans cesse que la propriété est la base de l'ordre social ; nous aussi nous proclamons cette éternelle vérité. Mais qui sera propriétaire? Est-ce le fils oisif, ignorant, immoral, du défunt, ou bien est-ce l'homme capable de remplir dignement sa fonction sociale? Ils prétendent que tous les privilèges de la naissance sont détruits. \ Eh! qu'est-ce donc que l'hérédité dans le sein des 1 familles? Qu'est-ce que la transmission de la for-
tune des pères aux enfants, sans autres raisons que la filiation du sang, si ce n'est le plus immoral de tous les privilèges, celui de vwre en société sans travailler, ou d'y être récompense au-delà de ses œuvres? [Doctrine de Saint-Simon^ pages 89 et 4o-)
Pour comprendre comment les disciples de Saint- Simon sont arrivés à ce résultat , il est nécessaire de reprendre leur œuvre depuis l'origine, et de suivre la marche de leurs idées.
Ils commencent par signaler l'état déplorable de la société du xix*= siècle : la foi religieuse éteinte , la foi politique morte après une agonie convulsive , la ruse mise à la place de la force, le serment, cette garantie des peuples , foulé aux pieds selon l'intérêt des partis; tout le passé croulant enfin, et le présent n'offrant que vide et terreur ; les mots de pouvoir et de liberté invoqués tour à tour et jamais compris ; l'idée de justice disparue du monde , et l'égoïsme restant seul dans son impuissance pour sauver la société actuelle : voilà le jugement que les saint -simoniens portent sur le siècle !
Poursuivant leur examen , ils passent de l'ordre politique aux sciences. Ils reconnaissent de nobles travaux partiels , mais isolés , n'ayant aucun lieu entre eux, n'étant pas dominés par une grande idée générale. Dans l'industrie, une concurrence acharnée sacrifie des milliers de victimes , et élève des temples à la fraude et au vol. Dans les beaux-arts, I. 3
même anarchie, même désordre. Les poètes se reculent épouvantés à l'aspect de la société qui périt. Leur voix est gémissante et lugubre. Ils se traînent dans mille horreurs, parce que l'inspiration de l'espérance manque à leur cœur ulcéré. En présence de cette décomposition de la société, les saint-simoniens appellent l'humanité à une vie nouvelle , et demandeiit à ces hommes divisés , isolés , en lutte , si le moment n'est pas venu de découvrir le nouveau lien d'affection , de doctrine et d'activité qui doit les unir , les faire marcher en paix, avec ordre, avec amour, vers une commune destinée, et donner à la société, au monde tout entier , un caractère d'union , de sagesse et de bonté, qui fasse succéder l'hymne de grâce aux cris de désespoir que jette aujourd'hui le génie.
Les saint-simoniens, en étudiant le passé, voient que le progrès humanitaire consiste à éteindre de plus en plus les haines qui séparent les hommes. Ils disent qu'à l'origine des sociétés il n'y a eu que des familles, et que le cercle s'élargissant successivement , le monde s'est divisé en castes , en cités , en nations , et qu'enfin l'avenir fondra tous ces mots en celui à'huntanité. Ainsi les sociétés , constituées d'abord pour la guerre , tendent à se confondre en une association pacifique universelle.
Jérusalem, la Rome des Césars, et la Rome chrétienne , sont les trois grandes cités initiatrices
du genre humain. Moïse, Numa, Jésus, ont enfanté des peuples morts ou mourants aujourd'hui.
Jusqu'ici l'homme a exploité l'homnie : les maîtres exploitèrent les esclaves , le praticien le plébéien, le seigneur le serf, le propriétaire le fermier, l'oisif le travailleur. Voilà le passé. L'avenir est l'association universelle. A chacun selon sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Voilà le droit nouveau. La justice substituée à la force et au hasard.
Ainsi les saint-simoniens arrivent à abolir l'héritage , et à remettre les capitaux et les moyens de travail aux plus dignes , c'est-à-dire à ceux qui peuvent les employer pour le plus grand avantage de l'espèce humaine. Ils s'écrient en entendant les objections qui leur arrivent en foule :
« Oui , tous nos théoriciens politiques ont les yeux tournés vers le passé , ceux mêmes , ceux surtout qui se prétendent dignes de l'avenir ; et lorsque nous leur annonçons que le règne du travail arrive , que celui de l'oisiveté est fini , ils nous traitent de rêveurs ; ils nous disent que le fils a toujours hérité de son père, comme un païen aurait dit que l'homme libre avait toujours eu des esclaves. Mais l'humanité l'a proclamé par Jésus , plus d'esclavage ! Par Saint-Simon elle s'écria: A chacun selon sa capacité , à chaque capacité selon ses œuvres, plus d'héritage! » ( Doct., l\\. )
L'insuffisance de l'éducation actuelle ne pou-
vait échapper au saint-simonisme. Elle ne consiste plus , disent-ils , que dans une instruction sans but précis, désordonnée, indépendante des dispositions individuelles et des besoins généraux. Il faut donc ici une régénération profonde ; il faut une éducation qui élève des hommes sociaux ou religieux , termes que les saint-simoniens confondent , et qui dirige chacun d'eux vers la fonction à laquelle sa vocation l'appelle. L'éducation professionnelle doit avoir selon eux trois grandes divisions : artistes , savants , industriels.
Ils divisent l'histoire en deux genres d'époques : les époques organiques , pendant lesquelles les sociétés obéissent à une grande loi reconnue et aimée par tous ; les époques critiques , où il n'y a plus de foi sociale, où l'organisation de la société se décompose pour attendre une nouvelle loi générale. Les saint-simoniens remarquent dans la législation actuelle tous les signes anarchiques des époques critiques qu'ils ont trouvés dans les sciences, dans les arts et dans l'industrie. La législation actuelle est toute pénale, elle ne récompense pas. Dieu , l'idée absolue de justice, n'y apparaît pas. Ils veulent substituer à cette législation basée sur la crainte une législation basée sur l'amour qui récompensera plus qu'elle ne punira.
Une des grandes preuves à leurs yeux du discrédit des lois actuelles , est cette institution du jury tant préconisée par les publicistes contemporains.
ENSEIGKEMEM DES DISCIPLES. Sj
« Et en effet , disent-ils , le jury n'est-il pas une conséquence de la défiance inspirée, soit par l'immoralité présumée de la loi, soit par la crainte de la corruption ou du moins de l'ignorance dans la magistrature? On a voulu être jugé par ses pairs, aussitôt qu'en morale comme en politique on n'a plus reconnu de supérieur; on a voulu alors, par un heureux instinct dont l'homme ne se dépouille jamais entièrement, redonner aux paroles de la loi la puissance d'opinion qu'elles avaient perdue : vains efforts, l'urne d'où sortent régulièrement quelques noms inconnus n'est pas la source pure d'où s'écoulent les eaux de la réconciliation , ni même celles de la réprobation sociale.
» Et cependant telle est la seule garantie réclamée aujourd'hui en faveur de l'ordre moral dans la législation. Peu d'esprits s'abusent assez pour ne pas reconnaître que de pareilles institutions sont bien pauvres , bien froides , bien décolorées , pour peu qu'on ait réfléchi un seul instant, ne fût-ce que pour les critiquer , aux jugements prononcés par l'Eglise chrétienne à l'époque de sa puissance , à cette canonisation qui recommandait à tous les fidèles, à toute la postérité les vertus du chrétien ; à cette excommunication qui mettait le coupable, même pendant sa vie, dans un douloureux purgatoire; osonsle dire, à ces indulgences, tant que l'Eglise n'en fit pas un honteux trafic. On ne saurait se défendre d'un sentiment de pitié pour la société qui ne craint
pas de célébrer la destruction de ces grands moyens d'ordre, sans songer à les remplacer pour l'avenir, et l'on conçoit le regard de mépris ou de désespoir que jettent sur elle les fortes intelligences de nos jours. On comprend de Maistre rappelant le passé de tous ses vœux , de tous ses efforts , comme on comprend Goethe ou Byron couvrant d'un suaire de mort, entourant d'une atmosphère empoisonnée les ruines sur lesquelles nous végétons misérablement. » [Doctrine^ 307-808.)
On conçoit que nos orateurs qui ont tant parlé de la grande institution du jury ^ aient traité de fous les novateurs saint -simoniens. Le jury n'aurait-il été à l'époque de sa création qu'un malheureux refuge contre des magistrats qui ne représentaient plus la justice aux yeux de la société d'alors? Nous sommes tenté de le croire. L'ignorance et l'incapacité sont nécessairement toujours en majorité dans un jury, puisque cette majorité existe dans la masse des hommes, qui n'ont pour garantie de leur capacité et de leur science que la quittance d'un receveur de contributions. Nous ne voyons pas comment la justice découlerait de ces sources. Tout ce que l'on a dit en faveur de cette institution , qu'il ne fallait qu'un sens droit, que le juré n'avait à prononcer que sur le fait, etc., ne semble pas de nature à faire impression sur des esprits habitués \ ne pas se payer de paroles. Tout juge doit 'îonnaître les matières sur lesquelles il est appelé
à décider ; une instruction longue et consciencieuse lui est indispensable.
Quant à l'admiration des saint -simoniens pour le gouvernement de l'Eglise, elle aura fait sourire plus d'un publiciste habitué à parler de la barbarie du moyen âge ; mais un sourire n'est pas une raison.
Les saint -simoniens reprochent à la société de nos jours de se livrer à la vengeance contre les criminels ; ils veulent que leur punition soit une correction salutaire, un véritable moyen d'éducation. Ils se rencontrent ici avec les idées émises par M. Ballanche dans la cité des expiations; ils se rencontrent du reste à cet égard avec un grand nombre de jeilnes publicistes dont les efforts tendent vers ce but.
Dans la société annoncée vaguement encore par les disciples de Saint-Simon, le pouvoir sera aimé et vénéré. Toutes les fois qu'un membre de la société de l'avenir blessera la loi chérie de tous , les peines infligées aux coupables auront principalement pour but de les soustraire à l'animadversion publique. Voilà où nous arriverons après avoir traversé cette triste époque de destruction et d'espérances lointaines, époque bien plus déplorable que le moyen âge que nous lui croyons si inférieur.
Quant à leur magistrature, les saint -simoniens entrent dans peu de détails; toutefois il faudra qu'elle suive trois grandes divisions répondant à leurs trois grands ordres sociaux, qui ne sont pas
4o PREMIÈRE PARTIE. POLITIQLE.
]a monarchie, l'aristocratie et la démocratie; mais les artistes, les savants et les industriels (i).
Maintenant dans leur amour si louable pour la capacité, ils donneront aux artistes à juger si certains faits blessent les sentiments ; aux savants, s'ils nuisent aux progrès ou à l'enseignement de la science; aux industriels, s'ils sont contraires au développement de la richesse et à la répartition suivant la capacité des travailleurs.
Déjà la société est entrée dans cette voie en créant des tribunaux de commerce appelés à juger tous les faits de l'industrie , et chaque jour elle recueille les bienfaits de cette innovation salutaire.
Une des assertions saint-simoniennes qui ont le plus révolté la conscience des hommes qui possèdent , est l'abolition de l'héritage. On a dit : Qui jugera la capacité? Comment s'opérera la distribution de la richesse ? Où trouver des juges assez éclairés et assez justes aux yeux de tous pour empêcher la révolte de ceux qui seront jugés incapables?
Il n'est pas donné à un œil humain de voir ce qui se passera dans un siècle , ce que deviendra la propriété lorsque les partages égaux entre tous les enfants de la même famille auront, en se succédant encore long-temps , détruit toutes les grandes for-
(1 Ils se servent, disent ils, du mot artiste parce que celui qu'ils voudraient employer serait sans doute mal compris aujourd'hui ; nous pensons que même leurs prêtres sont compris dans ce mot.
E?sSEIGNE.MEM' DES DISCIPLES. /\l
tunes particulières. Sans doute les saint-simoniens ne connaissent pas plus que nous ces mystères de l'avenir. Peut-être quelques idées de leurs doctrines fructifieront- elles ; nous les exposons avec bonne foi sans les juger, parce que sur plusieurs points notre intelligence est pleine de doutes et d'hésitations. Ils se sont bornés à répondre qu'ils ne pouvaient connaître aujourd'hui les détails de l'organisation sociale avenir; que la science marchait chaque jour ; que chaque année amènerait sa découverte. Nous pensons que l'élection pourrait bien renfermer la solution de tous ces problèmes ; et nous nous rappelons ces mots d'un publiciste allemand qui servent d'épigraphe à un Essai sur l'élection, publié cette année par un de nos amis, M. Agnès : La constitution représentative est d'une nature mystérieuse ; aucun mortel ne peut prédire quelles merveilles elle enfantera.
La plus grande méprise des saint-simoniens est de s'être posés comme fondateurs de religion. Rien n'est plus étrange que cette prétention chez des hommes sérieux qui ont jeté souvent sur l'histoire des regards lucides et fermes. Aussi voyez comme ces philosophes se traînent dans les répétitions de toutes ces phrases qui encombrent les livres de quelques écrivains de nos jours. Ils disent que le catholicisme est usé , qu'il a été tué avec l'ère féodale au xviir siècle. Les saint-simoniens vont plus 1 )in ; ils nous disent k la page 243 de la Doctrine :
«Nous le savons, pour les hommes supérieurs de notre temps , la foi vive n'est plus qu'un aveugle fanatisme; les croyances religieuses ne sont plus que d'absurdes superstititions. » Je désirerais que les hommes supérieurs à MM. de Maistre, de Lamennais, Chateaubriand et de Lamartine qui vivent sur cette terre, voulussent bien se faire connaître pour justifier l'assertion saint- simonienne. Jusque là, nous croirons au contraire que les croyances chrétiennes ont inspiré les plus beaux génies de l'époque actuelle.
Quant à l'extinction du catholicisme, il y a longtemps que nous sommes fatigué d'entendre répéter cette idée si souvent et si légèrement- Il faut tâcher de s'entendre une fois. \ eut-on dire que la puissance politique exercée par l'Église catholique au moyen âge a été frappée par la réforme et son héritier, le xviii*' siècle? Il n'est pas besoin de faire tant d'efforts pour constater un fait que les enfants peuvent voir comme nous. Mais cette puissance était-elle l'essence du christianisme, ou plutôt étaitelle le christianisme lui-même ? Qui oserait le soutenir ? Les peuples harassés des maux de la guerre qui les décimait impitoyablement, se demandèrent instinctivement s'il n'existerait pas un tribunal auguste qui pût par ses décisions mettre un terme aux déchirements affreux de la société. Ils pensèrent nécessairement au représentant de celui qu'ils invoquaient dans les calamités publiques. Il n'était
pas si déraisonnable de croire que celui qui avait reçu du ciel l'infaillibilité dans les choses religieuses , sera plus près qu'un autre de l'infaillibililc dans les choses temporelles ; c'était une conséquence assez immédiate de la foi ardente de ces temps. Ce fut donc par le consentement des peuples que Rome s'empara de la suprématie sociale. Ce fut long- temps un grand bonheur pour l'humanité.
Lorsque d'énormes abus se furent introduits dans la puissance ecclésiastique; lorsque ces deux pouvoirs, le clergé et la noblesse, au lieu d'être une protection pour les peuples, furent devenus oppresseurs et tyranniques , des voix , excitées d'ailleurs par des passions comprimées , s'élevèrent contre eux , et les deux géants furent noyés dans des flots de sang.
Mais du catholicisme il n'avait péri là que le pouvoir politique, pouvoir que les saint -simoniens confondent partout avec l'ordre religieux. Ce qui restait entier, c'était la partie divine du catholicisme , tout le christianisme en un mot.
Par quel étrange aveuglement ne voit-on pas cette vérité si claire pour nous? Pour qu'une nouvelle religion se levât sur le monde, il faudrait qu'elle fût nécessaire, c'est-à-dire que de nouveaux besoins se fissent sentir, et que leur assouvissement fut impossible sous l'empire de la religion existante. Mais en vérité j'ai beau chercher , je ne vois pas
44 PREMIÈRE PARTIE. POLITHiLE.
quel est l'ordre social incompatible avec la parole de Jésus. Faisons -nous un moment saint-simoniens : l'héritage est aboli ; la richesse est employée par les plus capables et les plus dévoués à améliorer le sort des classes pauvres, ou plutôt il n'y a plus de pauvres, plus de riches ; le genre humain est une grande famille vivant dans l'harmonie et l'amour ; les subalternes obéissent avec reconnaissance aux chefs de la société qui les aiment; chaque membre de ce grand corps se réjouit de lui appartenir.
Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc là de si antipathique avec la parole et la vie du fils de Marie? Est-ce qu'il a enseigné aux hommes l'amour des richesses et l'oppression de leurs frères? est-ce qu'il n'a pas proclamé l'égalité? est-ce que le monde n'est pas plein des miracles de charité opérés par ses disciples? Je ne cesserai de répéter aux socialistes modernes qu'ils ont appris de Jésus toutes leurs doctrines, et que le christianisme sera la dernière des religions, parce qu'il répond à tous les besoins de l'homme sur la terre.
Mais , me diront les saint-simoniens , comment expliquez-vous l'obscurcissement de la foi catholique aujourd'hui? Il faudrait d'abord s'entendre sur cet obscurcissement. Je crois avoir répondu à ce qui regarde les hommes supérieurs de l'époque. Maintenant vous avouez vous-même que les temples sont pleins de fidèles; c'est un fait que vous constatez , quoique vous l'expliquiez en disant que le be-
soin religieux est si vif dans l'homme que la foule encombrerait plutôt les temples du polythéisme qu'elle ne se passerait de culte. Si les hommes supérieurs de cette époque sont religieux, si les églises de Paris sont remplies d'hommes que pousse le besoin de croire, on serait tenté de conclure que l'extinction de la foi dont il est fait si grand bruit est un rêve comme tant d'autres ; mais on ne peut se dissimuler que la majorité des hommes sans instruction et sans talent languit dans une profonde indifférence. C'est le résultat des écrits du xviii*^ siècle qui ont eu un immense effet sur les masses inintelligentes. Mais le christianisme ne saurait, au jugement des disciples de Saint-Simon, tomber sous les coups du xviir siècle, car voici ce qu'ils pensent de l'un et de l'autre.
« Essayez donc , superbes contempteurs des rêi>eries religieuses, de rédiger, si vous pouvez, votre acte de foi ou plutôt d'incrédulité, votre théorie morale, catéchisme des égoïstes. Voyez si cent personnes seulement consentent à les apprendre par cœur, à les réciter et commenter chaque jour avec joie ; faites encore un effort , entonnez un te libertatem laudamus, mais tremblez si votre hymne a trouvé des échos.
» C'est à toi seul , mon ami , que je peux dire de pareilles choses; Dieu me garde de parler aujourd'hui du Credo , du Pater et du Te Deiun à ton frère ! à ton frère qui connaît Homère et n'a pas lu
la Bible ; à ton frère qui sait par cœur Virgile et plusieurs passages de Cicéron , mais qui n'a pas ouvert saint Paul ou saint Augustin; à ton frère enfin qui a lu Helvétius , Dupuis , Volney et même Dulaure , mais qui ne connaît l'Évangile et le catéchisme que par Voltaire , et se glorifiait l'autre jour, devant toi, de n'avoir jamais jeté les yeux sur de pareils livres.
» Sourions à notre tour de pitié, ou plutôt gémissons ensemble en voyant les tristes fruits de notre éducation classique et l'orgueilleuse suffisance de ces hommes si savants sur le passé de l'humanité , qui connaissent à fond un ou deux siècles de la Grèce et de Rome et leur cher xviii^ siècle, et qui n'ont sur les rayons de leur bibliothèque ( comme a dit de Maistre en parlant de celle de Voltaire) aucun des grands livres des destinées humaines. N'est-ce pas le cas de dire comme saint Augustin , lorsqu'il répondait à Dioscore qui le consultait sur quelques passages obscurs de Cicéron : Thémistocle ne craignait pas de passer pour mal habile lorsque , dans un festin , il s'excusa de jouer de quelque instrument, déclarant qu'il n'en savait pas jouer; et comme on lui demandait ce qu'il savait donc , il répondit : « Je sais d'une petite république en faire une grande. » Eh bien ! où sont les républiques plus fortement constituées que celle de Moïse, plus étendues que celle qui a été conçue par le Christ et réalisée par les travaux de son
Église? Qu'on nous montre , dans les innombrables constitutions recueillies par Aristote, dans l'utopie politique de Platon , dans celle de Cicéron , des dogmes qui aient su commander l'enthousiasme et le dévouement, non pendant quelques jours, pendant quelques années et à quelques hommes studieux, ermites retirés du monde, mais pendant une longue suite de siècles , mais partout comme le furent les prières de l'Église là où elles se firent entendre. »
(Lettre sur les difficultés qui s'opposent aujourd'hui à l'adoption d'une nouvelle croyance religieuse (Z^oc^/me, 38g).
Et l'on veut nous persuader, à nous, que ce christianisme si grand , même aux yeux de ceux qui osent prédire le terme de sa puissance , tombera sous les coups de ce xviii'' siècle dont l'orgueilleuse suffisance ne connaît aucun des grands livres des destinées liumuines !
Le XVIII'' siècle a eu une vaste mission sociale , c'est vrai ; il a tué la féodalité et le pouvoir temporel du clergé; mais en religion qu'a-t-il fait? Si l'on pouvait admettre qu'il a détruit le catholicisme lui-même, ce serait admettre que l'humanité aurait reculé de deux mille ans ; car en vérité des doctrines du xvm'^ siècle, les unes sont au-dessous d'Épicure, et les plus hautes égalent à peine Platon.
Nous avons dit que les saint -simoniens con-
fondaient toujours l'ordre politique et l'ordre religieux. Nous n'avons pas voulu dire qu'ils les confondaient par ignorance, mais que, pour eux, la religion n'e.st que l'organisation des sociétés sur la terre. Leur gouvernement serait donc une théocratie. Voici ce que je trouve à la page 4^'^ ^le la Doctrine.
«L'humanité, avons-nous dit, a un avenir religieux. La religion de l'avenir ne doit pas être conçue comme étant seulement, pour chaque homme, le résultat d'une contemplation intérieure et purement individuelle, comme un sentiment, comme une idée isolée dans l'ensemble des idées et dos sentiments de chacun : elle doit être l'expression de la pensée collective de l'humanité , la synthèse de toutes ses conceptions, la règle de tous ses actes. Non seulement elle est appelée à prendre place dans l'ordre politique , mais encore, à proprement parler, l'institution politique de l'avenir , considérée dans son ensemble , ne doit être qu'une institution religieuse. »
Nous demandons s'il y a dans ces définitions autre chose qu'une théorie sociale. Mais abordons les définitions religieuses officielles du saint-simonisme.
« Dieu est un. Dieu est tout ce qui est. Tout est en lui, tout est par lui, tout est lui. Dieu, l'être infini , universel , qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux: , comme esprit et comme ma-
ENSEIGNEMENT DES DiSCIPLEfî. /jQ
tière. ou, ce qui n'est quo l'oxpression variée de re double aspect, comme intelligence et comme force, comme sagesse et comme beauté. L'homme, représentation finie de l'êlre infini , est comme lui , dans son unité active, amour; et dans les modes, dans les aspects de la manifestation , esprit et matière, intelligence et force, sagesse et beauté.
M. Enfantin réduisit ainsi cette longue définilion : «Dieu est tout ce qui est; tout est en lui, tout est par lui. Nul de nous n'est hors de lui , mais aucun de nous n'est en lui.
» Chacun de nous vit de sa vie, et tous nous communions en lui , car il est tout ce qui est. »
Si je ne me trompe , c'est là le panthéisme qui est vieux comme le monde. Il me semble lire \m fragment de poëme indien, ou quelques vers du panthéiste Shelley. Donc, rien de nouveau.
« Le monde, continuent les saint-simoniens , attendait un sauveur.... Saint-Simon a paru. Moïse, Orphée , Xiima, ont organisé les travaux matériels ; Jésus-Christ a organisé les travaux spirituels ; Saint- Simon a organisé les travaux religieux ; donc Saint- Simon a résumé Moïse et Jésus-Christ. Moïse serait dans l'avenir le chef du culte, Jésus-Christ le chef du dogme; Saint-Simon serait le chef de la religion , le pape. »
J'avoue que je vois bien peu de vérité dans toutes ces assertions.
D'abord l'attente d'un Sauveur ne me SMnliie
5o PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
nulle part dans le monde, excepté chez les Juifs dispersés çà et là sur la terre.
^loïse , Orphée et Numa ont organisé les travaux matériels. Je ne connais rien du législateur romain; mais quant à l'Hébreu et au Grec, je crois qu'il est très systématique de ne voir en eux que des organisateurs matériels. L'œuvre de Moïse est sous les yeux de tous les hommes ; ses lois peuvent être étudiées minutieusement. Il me semble qu'il a organisé les travaux spirituels comme les travaux matériels. Pour Orphée, il est plus difficile d'apprécier sa mission ; mais les hymnes que Suidas nous a conservées sous son nom indiquent toute autre chose qu*un organisateur matériel.
Quant à Jésus-Christ ( et encore une fois nous regrettons de voir si étourdiment ce nom mêlé à ceux des hommes) dans l'ordre religieux , il est le fils de Dieu , le sauveur du genre humain , bien réellement attendu et prédit depuis le commencement du monde. 11 n'est pas venu changer la loi, mais l'accomplir. Il est étonnant que l'on ose dire qu'un homme , dix-huit siècles après lui , est venu organiser les travaux religieux. Eh! que sont donc les travaux de l'Église si retentissants dans tout le globe, s'ils ne sont pas religieux?
Mais toute cette confusion de termes a sa source dans une rêverie saint-simonienne que nous ne pouvons passer sous silence. Les nouveaux prêtres ont été très choqués de la condition de la nature
ENSEIGNEMENT DES DISCIPLES. 6l
humaine, des deux principes du bien et du mal qui sont en nous, et que tout l'univers a reconnus et proclamés. Il semble, à entendre les saint-simoniens , que c'est parce que les fondateurs de religions ont enseigné ces deux principes, que le genre humain a été ainsi écartelé , tiré à deux mondes, comme nous disait un jour un homme célèbre, avec le pittoresque ordinaire de sa parole. Il tombe au contraire sous le sens que Moïse n'a proclamé ces deux principes dans la Genèse que parce qu'ils existaient dans l'humanité depuis sa déchéance. Il est clair que si le principe du mal n'avait pas exercé sur l'homme sa funeste influence , Moïse aurait eu beau le mettre dans ses lois , le genre humain n'en aurait pas moins joui du calme harmonieux qui sera la vie de la cité divine. Il faudrait se faire d'étranges illusions pour nier la présence du mal dans la vie actuelle. Les saint-simoniens se sont imaginé que la lutte terrible de l'àme et du corps, du spiritualisme et du matérialisme, du bien et du mal , allait cesser, et que leur mission principale était d'annoncer cette nouvelle phase sociale.
Il est donné aux idées d'améliorer le sort des hommes , de faire progresser une société dans la voie de la justice , ou de la faire rétrograder vers la barbarie; mais de changer la nature , jamais. Or les deux principes rivaux sont dans notre nature elle-même. A quels signes avant-coureurs les saintsimoniens ont-ils donc reconnu cet étonnant ren-
5l PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
versement de la création? Est-ce que les mêmes désordres, les mêmes passions dévastatrices, la cupidité la plus effrénée ne continue pas d'épouvanter nos yeux? C'est en vain que l'on nous dit qu'il faut attribuer tous ces fléaux à l'ordre social actuel ; ils ont leur source dans la déchéance de notre nature , et le but suprême de toute religion comme de toute loi est de combattre le principe du mal , et de rapprocher l'homme de sa nature primitive qui était toute harmonie et bonheur. Si les saint -simoniens s'étaient bornés à dire que les idées de leur maître aideraient le développement chrétien de l'humanité, ils n'auraient pas repoussé beaucoup d'hommes graves qui ont négligé, à cause de leurs prétentions extrêmes , les parties sérieuses de leur œuvre. Nous ne saurions trop répéter que les nombreuses et profondes rénovations qui auront lieu dans les lois humaines découleront de la parole évangélique.
Cet abaissement de la chair qui a révolté les disciples de Saint-Simon , cette dure macération du corps , ont peut-être été poussés à l'excès par les chrétiens des premiers siècles. C'est l'ordinaire dans toute doctrine qui commence. Les désordres sensuels de la société romaine d'alors étaient si gigantesques, ils ravalaient l'homme si au-dessous de la brute , que de nobles âmes , nourries de la parole divine , ont pris en horreur ce corps qui était la source de si dégoûtantes turpitudes. De là
EÎSStlGAOlErST DES DISCIPLES. 53
chez quelques hommes cette vie étonnante que raconte le désert. Mais entre ces excès , dont l'exemple a bien peu de dangers , et la glorification de la chair rêvée par les saint-simoniens , il y a un état approuvé par le christianisme, et le seul qui convienne à l'homme. L'institution du mariage et l'obligation du travail répondent aux écrivains qui ont accusé le christianisme d'avoir sacrifié entièrement l'élément sensualiste de l'humanité. Je sais que l'on me répondra que cette institution du mariage est loin de remédier aux inconvénients des passions humaines. Ceci pourrait bien être une preuve de plus de l'inhérence continuelle du mauvais principe dans notre nature. Qui pense que la société doive jamais arriver sur la terre à un tel état que le désordre disparaisse de ses mœurs? Les saintsimoniens croient qu'il peut succéder à l'ordre actuel un autre ordre où les passions de l'homme seront moins comprimées, et conséquemment moins bouillonnantes ; nous le pensons comme eux. Évidemment dans une société moins dominée par la soif de l'or qui avilit tant de coeurs aujourd'hui , dans une société où les moyens de travail et d'aisance seraient offerts à un plus grand nombre d'hommes , les mariages seraient moins rares , et les joies de la famille et l'assouvissement légitime des passions ne seraient pas refusés à une grande quantité d'individus qui traînent une existence isclée dans les désordres et le malheur. Mais ici ce
n'est pas le christianisme qu'il faut accuser, c'est au contraire l'afTaiblissement de la foi au christianisme. La religion de Jésus enseigne le mépris de l'or et le sacrifice du moi à l'amour de ses semblables ; elle enseigne aux riches à n'aimer leurs richesses que pour le bien des pauvres. De là naîtrait tout le développement industriel que peuvent désirer les réformateurs les plus ardents. A qui s'en prendre si dans la société actuelle les riches se déshonorent par un sordide et imbécile amour de l'argent , si dans le mariage ils ne recherchent encore que cette ignoble possession de richesses qu'ils enfouissent, si enfin tout noble sentiment s'éteint de plus en plus au souffle fétide de la cupidité? Est-ce là la parole de Jésus? Oh! je ne m'arrêterai pas à répondre.
Nous avons dit que la société sainl-simonienne était théocratique. La fusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel est une de ses idées fondamentales. « Il n'y a plus un empereur et un pape, il y a un père.» « La loi vivante, dit M. Bazard au tome II de l'Exposition de la doctrine , ne se trouve qu'aux époques organiques , et alors la loi c'est l'homme ; toujours elle a un nom , et ce nom est celui de son auteur. Et d'abord celle qui domine toutes les autres , celle qui a fondé la société , c'est, selon les temps , ou la loi de Numa , ou la loi de Moïse , ou celle du Christ , comme dans l'avenir ce sera celle de Saint-Simon. Bien loin alors que la société s'ef-
force de mettre dans l'ombre le législateur suprême dont l'amour prophétique lui a donné naissance , elle s'empare de son nom , elle l'incarne en elle ; c'est par ce nom qu'elle est , et c'est en lui qu'elle se glorifie d'être. Toutes les lois qui dans la suite des temps se produisent comme l'interprétation , le développement ouïe perfectionnement de la loi révélatrice , deviennent également inséparables de leurs auteurs.
» C'est toujous le législateur qu'on aime ; c'est à lui qu'on obéit... Dans l'avenir, toute loi est la déclaration par laquelle celui qui préside à une fonction , à un ordre quelconque de relations sociales , fait connaître sa volonté à ses inférieurs , en sanctionnant ses prescriptions par des peines ou par des récompenses. »
Voilà la loi incarnée dans un homme ; il y a loin de là aux idées accréditées aujourd'hui sur le gouvernement du nombre. Cet homme sera le plus fort , le plus sympathique , celui qui répandra sur les autres hommes des torrents d'amour et de bienfaits. Le rôle de cet homme ressemble beaucoup à celui de Dieu. «C'est lui, la loi vivante, dit un écrivain , qui d'un coup d'œil et par une sorte d'intuition , se posera à sa place et réglera ensuite l'cchelle des vocations et des aptitudes , la hiérarchie des capacités et le tarif des salaires ; c'est lui qui sera l'angle lumineux de la création nouvelle; qui, abreuvé de l'amour de tous , s'épandra en torrents
d'amour ; c'est lui qui donnera de l'unilé au travail général par la direction harmonique de tous les travaux. »
Cet homme est bien difficile à trouver.
Mais nous arrivons au moment où le saint-simonisme va agiter les masses. La hiérarchie fut fondée; MM. Enfantin et Bazard se posèrent comme les chefs de la doctrine. Les disciples les reconnurent par acclamation. Enfantin, homme de théorie, s'isolant de la pensée de son siècle dont il ne fait l-as de cas , et voulant l'amener à la science , qui renferme pour lui tout le développement humanitaire à venir. Les hommes du monde ont douté de sa puissance intellectuelle. Ils en ont ri même, parce que dans un procès célèbre il prononça un mot étrange. 11 est impossible que celui que tant d'hommes éminents ont salué leur chef soit un lu mme ordinaire. Quand on questionnait les plus éloquents d entre eux sur le Père, ils assuraient qu'ils tenaient tout de lui. Enfantin , c'était l'idée; Bazard, c'était l'action.
Mêlé à nos troubles politiques, ce dernier était un homme de tribune, un orateur attrayant; la hardiesse des théories de son collègue l'alarmait som ont , parce qu'il s'était mêlé à la pratique dont les mille détails viennent à chaque instant entraver les volontés les plus fermes.
Le collège fut fondé, il s'établit rue Monsigny. La révolution de juillet éclata; toutes les idées et
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toutes les passions débordèrent comme des torrents. Parmi les mille affiches qui couvraient les murs de Paris , annonçant la prétention de sauver la France, il en parut une signée Bazard-Enfan tin. La Chambre des députés, qui était en veine de frayeur, s'épouvanta. MM. Dupin et Mauguin montèrent à la tribune, et dénoncèrent une secte prêchant la communauté des femmes et des biens.
Le i^»" octobre i83o. MM. Bazard et Enfantin adressèrent à la Chambre des députés la réponse suivante. Elle importe trop à la connaissance des idées de la secte pour que nous ne la donnions pas ici.
« Oui sans doute les saint-simoniens professent sur l'avenir de la propriété et sur l'avenir des femmes des idées qui leur sont particulières aussi et toutes nouvelles ; sur la religion, sur le pouvoir, sur la liberté, et enfin sur tous les grands problèmes qui s'agitent" aujourd'hui dans toute l'Europe d'une manière si désordonnée et si violente ; mais il s'en faut de beaucoup que ces idées soient celles qu'on leur attribue.
»Le système de communauté de bien s'entend universellement du partage égal entre tous les membres de la société , soit du fonds lui-même de la production, soit du fruit du travail de tous.
» Les saint-simoniens repoussent ce partage égal de la propriété , qui constituerait à leurs yeux une A ioIen(!e plus grande , une injustice plus ré-
voltante que le partage inégal qui s'est effectué primitivement par la force des armes , par la conquête.
» Car ils croient à l'inégalité naturelle des hommes , et regardent cette inégalité comme la base même de l'association , comme la condition indispensable de l'ordre social.
» Ils repoussent le système de la communauté des biens , car cette communauté serait une violation manifeste de la première de toutes les lois morales qu'ils ont reçu mission d'enseigner, et qui veut qu'à l'avenir chacun soit placé selon sa capacité et rétribué selon ses œuvres.
» Mais en vertu de cette loi , ils demandent l'abolition de tous les privilèges de naissance, sans exception, et par conséquent la destruction de Théritage, le plus grand de ces privilèges, celui qui les comprend tous aujourd'hui , et dont l'effet est de laisser au hasard la répartition des privilèges sociaux parmi le petit nombre de ceux qui veulent j prétendre , et de condamner la classe la plus nombreuse à la dépravation, à l'ignorance, à la misère.
» Ils demandent que tous les instruments du travail , les terres et les capitaux qui forment aujourd'hui le fonds morcelé des propriétés particulières, soient exploités par association et hiérarchiquement, de manière à ce que la tâche de chacun soit l'expression de sa capacité , et sa richesse la mesure de ses oeuvres.
» Les sainl-simoiiiens ne viennent porter atteinte à la constitution de la propriété qu'en tant qu'elle consacre pour quelques uns le privilège impie de l'oisiveté, c'est-à-dire de vivre du travail d'autrui; qu'en tant qu'elle abandonne au hasard de la naissance le classement social des individus.
» Le christianisme a tiré les femmes de la servitude ; mais il les a condamnées pourtant à la subalternité, et partout dans l'Europe chrétienne nous les voyons encore frappées d'interdiction religieuse, politique et civile.
» Les saint -simoniens viennent annoncer leur affranchissement définitif, leur complète émancipation , mais sans prétendre pour cela abolir la sainte loi du mariage proclamée par le christianisme; ils viennent au contraire pour accomplir cette loi, pour lui donner une nouvelle sanction, pour ajouter à la puissance et à l'inviolabilité de l'union qu'elle consacre.
» Ils demandent comme les chrétiens, qu'un seul homme soit uni à une seule femme ; mais ils enseignent que l'épouse doit devenir l'égal de l'époux , et que selon la grâce particulière que Dieu a dévolue à son sexe, elle doit lui être associée dans l'exercice de la triple fonction du temple , de l'Etat et de la famille ; de manière à ce que l'individu social, qui jusqu'à ce jour a été l'homme seulement, soit désormais l'homme et la femme.
>^ La religion de Saint-Simon ne vient que pour
6o PREMIÈUE PARTIE. POLITIQUE.
mettre fin à ce trafic honteux, à cette prostitution légale, qui sous le nom de mariage consacre si fréquemment aujourd'hui l'union monstrueuse du dévouement et de l'égoïsme , des lumières et de l'ignorance , de la jeunesse et de la décrépitude.
» Telles sont les idées les plus générales des saintsimoniens sur les changements qu'ils appellent dans la constitution de la propriété et dans la condition sociale des femmes. »
Nous avons parlé dans ce chapitre des idées saint-simoniennes sur la propriété. Il nous reste à émettre notre pensée sur le dessein annoncé par la secte de confier aux femmes des fonctions politiques. Leur influence nous paraît devoir s'exercer autrement , et ne devoir pas être moins puissante pour cela. Sans doute il faut que la femme s'élève beaucoup dans l'avenir, qu'elle comprenne la mission d'amour qu'elle doit accomplir sur cette terre. Dans la famille, c'est elle qui arrachera l'homme aux passions ignobles qui le déshonorent, qui tournera vers le ciel les yeux de son époux trop longtemps fixés sur la terre; elle enseignera à son fils les vérités saintes qui commandent le sacrifice de soi et l'amour de nos semblables. Placée près de l'homme comme une gardienne de toutes les puretés de l'âme , elle le préservera du souffle fétide de l'égoïsme et de la bassesse. N'y a-t-il pas à craindre que si la femme vient à franchir le sanctuaire de la famille pour se jeter dans les bruyan-
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tes discussions du forum, cette pudeur mystérieuse et sacrée qui accroît tant sa puissance , ne se flétrisse et ne se perde? Il n'y a que des observateurs peu attentifs qui croient la femme dominée dans la société française aujourd'hui. Son pouvoir, pour être occulte, n'en est pas moins profond.
Quant à ce trafic honteux dont parlent les disciples de Saint-Simon, ils n'en diront jamais trop; le sordide amour de l'or a souillé la grande et sainte institution chrétienne. Les nobles affinités des âmes ne sont plus comptées pour rien, ou plutôt la misère morale est telle, que la notion môme de ces affinités semble disparaître , et que le rire grossier de la soltise accueille les paroles qui défendent la cause sacrée des sympathies de l'intelligence et du cœur... Càm in profunclum venerit, coniemint. Le mariage n'est le plus souvent qu'une prostitution légale qui unit deux fortunes et deux corps. A quelles infimités l'amour des richesses n'entraîne-t-il pas les hommes !
Au commencement de i83i, l'église sainl-simonienne était constituée ; chose assez étonnante à cette époque, de fortes sommes furent versées dans les caisses de la société. Z,e Globe fut acquis par elle ; il parut bientôt avec le titre de Journal de la doctrine de Saint Simon , et avec cette devise : Religion.
Science. Industrie.
Association universelle.
« Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
» Tous les privilèges de naissance sans exception sont abolis.
. » A chacun selon sa capacité; à chaque capacité selon ses œuvres. »
Il faut se reporter à cette époque, et se rappeler quels étaient alors le bouillonnement des idées , l'impatience fébrile des systèmes, avec quelle fougue chacun allait crier dans les rues sa recette sociale, pour s'expliquer l'effet produit par les prédications saint- simoniennes. Les prosélytes accoururent en foule : MM. Reynaud , Emile Péreire , Hoart, mesdames Bazard et Saint-Hilaire, MM. Lambert, Saint-Chéron , Guéroult, Charton, Cazeaux, Duguiet , Stéphane Flachat.
La famille fut constituée et s'établit rue Monsigny ; l'enseignement se donna tous les jours dans quatre écoles : rue Taranne, à la salle Taitbout, à l'Athénée et dans la rue Monsigny. Six églises furent fondées dans les départements : à Toulouse , à Montpellier, à Lyon , à Metz , à Dijon.
Le Globe s'efforçait d'appliquer les théories de la secte. M. Enfantin, dans une série d'articles d'économie politique , défendit éloquemment la cause des travailleurs contre les oisifs. Il demanda l'abolition des successions collatérales , consentant
ainsi à ne marcher que graduellement dans la voie qu'il avait ouverte. Dans les études industrielles et statistiques , MM. Stéphane Flachat et Emile Péreire; dans la poésie et la philosophie, MM. Barrault , Michel Chevalier, Leroux, Jean Reynaud et Charles Duveyrier, publièrent des travaux qui fixèrent l'attention sur leurs auteurs. Si la secte faisait peu de prosélytes loin de Paris , du moins ses écrivains acquéraient partout une réputation de talent incontestée.
Mais l'harmonie fut bientôt troublée au sein de la secte : l'homme de théorie et l'homme de pratique , Enfantin et Bazard , ne tardèrent pas à ne plus s'entendre ; le premier s'appuyait sur l'enthousiasme, le second sur le travail plus lent du raisonnement : il voulait s'emparer des cœurs par une infiltration patiente. Enfantin s'aperçut qu'il allait être obligé de continuer seul l'œuvre de régénération qui absorbait sa vie. Le schisme éclata quand on vint à discuter l'affranchissement du prolétaire et l'affranchissement de la femme. On n'a pas su bien positivement ce qui se passa dans la famille à l'occasion de ces débats ; on a généralement pensé que les idées de M. Enfantin blessèrent M. Bazard dans ses plus chères affections. Il se retira pour mourir quelques mois après. On a dit qu'il était mort de douleur; on en a dit autant de l'orateur constitutionnel Benjamin Constant. Je ne sais ce qu'il en est ; mais ce seraient de nobles âmes
que celles qui s'éteindraient ainsi parce que l'iuimanité ne comprend pas leur pensée. Je le concevrais plus du saint-simonien que de l'orateur, car le monde s'éloignait peu, après tout , des idées de Benjamin Constant.
En novembre i83i , il y eut deux réunions générales de la famille; M. Bazard refusa d'y paraître. Enfantin y développa longuement ses théories sur l'affranchissement de la femme.
« L'homme et la femme, voilà l'individu social ; l'ordre moral nouveau appelle la femme à une vie nouvelle ; il faut que la femme nous révèle tout ce qu'elle sent , tout ce qu'elle désire , tout ce qu'elle veut pour l'avenir. Tout homme qui prétendrait imposer une loi à la femme n'est pas saint-simonicii , et la seule position du saint-simonisme à l'égard de la femme , c'est de déclarer son incompétence à la juger.
» Qu'elle sera belle la mission du prêtre social, homme et femme! qu'elle sera féconde! Tantôt il calmera les ardeurs inconsidérées de l'intelligence ou modérera les appétits déréglés des sens; tantôt au contraire , il réveillera l'intelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis ; car il devra connaître tout le charme de la décence et de la pudeur, mais aussi toute la grâce de l'abandon et do la volupté. »
Ce fut à ces mots que M. Pierre Leroux, le môme qui avait fondé ran.-'ioii (Uohc. oî qui dirige au-
jourdhui \ Encyclopédie nouvelle , s'écria : « Vous exposez là une doctrine que le collège a unanimement repoussée ; je suis venu ici pour vous le dire. Je vais me retirer. » M. Enfantin répondit : « La preuve de la vérité de mes paroles, vous la voyez. Yoilà l'homme qui représente le mieux la vertu telle qu'elle a été conçue jusqu'à présent, et la vertu de cet homme ne peut pas comprendre ce qu'il y a d'universel dans mes paroles. »
Cette discussion entraîna la retraite de plusieurs membres de la famille, parmi lesquels figuraient MM. Leroux, Reynaud , Cazeaux et Péreire: alors M. Enfantin fut déclaré par M. Olinde Rodrigues l'homme le plus sympathique et le plus généralisateur de son temps , le chef suprême de la religion saint-simonienne. M. Olinde Rodrigues se déclara lui-même le père de l'industrie , le chef du culte saint-simonien. Dès lors commença ce que j'appellerai l'orgie saint-simonienne. La chair fut réhabilitée avec pompe. Dans leur fureur de sanctification,les nouveaux prêtres sanctifièrent la table et tous les appétits voluptueu's;. Bals, festins, fêtes quasi-païennes occupèrent l'hiver de 1882. Mais ces dépenses énormes , jointes à celles du Globe qui se distribuait gratis, épuisèrent bientôt les finances de la société. Les hommes d'argent dont cette époque est pleine, et qui, ne comprenant rien aux idées , n'y voient qu'un moyen de s'enrichir , allaient disant que les saint-simoniens étaient des I. 5
fripons. La vérité est que ces prétendus fripons se sont ruinés. Plusieurs d'entre eux, et le Père luimême, ont vu disparaître leur patrimoine. Dans ce désespoir financier, M. Olinde Rodrigues conçut l'étrange projet de l'emprunt saint-simonien.
« Rolschild, Aguado, Laffitte, n'ont rien entrepris d'aussi grand que ce que je viens entreprendre. Tous ils sont venus après la guerre donner au vaincu le crédit nécessaire pour satisfaire le vainqueur. Leur mission périt, et la mienne commence. On escompte à la Bourse de Paris , de Londres et de Berlin l'avenir politique et financier de l'association des travailleurs; j'entreprends de fonderie crédit saint-simonien. »
L'emprunt n'eut aucun succès; l'organisation du travail ne fut pas plus heureuse. Quatre mille ouvriers qui avaient été affiliés à la secte devaient nécessairement se débander au moment de la ruine. Le bien-être matériel est pour les classes pauvres la condition sinequâ non de toute théorie. Le pouvoir vint bientôt compliquer la position de la secte. Des poursuites judiciaires furent entamées ; la garde municipale fit évacuer le nouveau temple. Pour comble de malheur, M. Olinde Rodrigues se sépara du chef suprême ; la famille de la rue Monsigny fut dissoute.
Alors M. Enfantin se retira à Ménilmontant dans une maison qui lui appartenait. Là, quarante disciples vécurent dans le recueillement , se livrant
aux travaux de l'horticulture , à la contemplation et à la prière. Pour abolir la domesticité, Enfantin fît participer les plus fiers aux travaux les plus pénibles. Le public se porta à Ménilmontant, on l'admettait dans le jardin ; les frères faisaient de la musique ; on allait voir le père dîner comme un souverain. Il y eut plusieurs fois lutte entre la police qui s'efl'arouchait de ce concours, et la curiosité parisienne.
C'est à Ménilmontant que fut écrit le livre nouveau, Cathéchisme et genèse du saint-simonisme.
« Cette feuille est conçue sous une inspiration semblable à celle qui présidait au catéchisme chrétien; c'est la conception du Verbe, et, toutefois avec la conquête de l'algèbre , c'est Platon développé à travers Descartes et Leibnitz. »
En donnant à l'algèbre une place dans la vie morale , le livre nouveau ajoute :
« Dieu , que les mathématiciens révolutionnaires ont vainement chassé de leur sanctuaire, et qui toujours pourtant y est demeuré découvert ou caché sous le nom de l'infini ou sous le voile trompeur des limites ; Dieu y reparaîtra plus éclatant que jamais pour animer toutes les conceptions. Alors le Verbe suprême , le Verbe infinitésimal se résoudra dans l'art en parole et en symbole; le savant le traduira en formule, et l'industriel en formes limitées. Verbe de poésie et d'amour, il se manifestera par la musique et par l'architecture ; inspirateur
divin, il, engendrera TAlgorhythmie et l'Esthétique; parole du prêtre, il enfantera la science et l'industrie, le dogme et le culte. »
Pythagore chez les Grecs , Leibnitz , et quelquefois de Maistre dans le monde moderne, ont cherché à appliquer les mathématiques aux sciences morales. Nous entrevoyons qu'il peut naître des merveilles de là , mais cette prévision est encore trop vague pour que nous nous en occupions ici.
Arrivons à la genèse saint-simonienne.
« Voici la genèse nouvelle historique et prophétique , annonçant ce qui est détruit et ce qui doit être créé , ce qui doit mourir et ce qui doit naître.
» Écoutez :
» J'ai vu dans la nuit des temps anciens des choses merveilleuses.
» La terre disait à Dieu au sein duquel elle circulait : Le bien-aimé viendra-t-il bientôt?
» Dieu lui disait : Je ne le susciterai pas encore , car tu n'as pas un arbre à l'ombre duquel il repose , pas un animal dont la chair ou le lait le nourrissent. L'atmosphère qui te sert de tunique est brûlante.
» Qu'as-tu à lui donner pour le réjouir? Il cherche des sources fraîches où il puisse se désaltérer, et je ne vois que des flaques d'une eau bourbeuse et amère : où sont les champs et les trésors qui feraient sa dot?
» Et la lorro (ournait.
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» Elle amoncela de gigantesques arbrisseaux , des fougères plus grandes que des hautes futaies , et des roseaux semblables à des sapins. Elle se couvrit de bêtes marchantes , volantes , rampantes , aux membres allongés ; elle enfanta des millions et millions de mollusques. De son sein tirant des trésors , elle les pressa en filons et en couches jusqu'à la surface du sol, mêlant les plus précieux métaux elles plus magnifiques. Cependant Tatmosphère écrasante se changeait en une pluie viviliante , et elle allait combler les précipices effroyables et restreindre le domaine de la mer.
» Sûre alors de son ouvrage , elle se retourna de nouveau vers Dieu et lui dit : Viendra- t-il bientôt?
» Dieu répondit : Que viendrait-il faire avec sa vie délicate et ambitieuse au milieu de cette vie grossière et pauvre que tu as répandue à la surface?
» Et la terre patiente enfouit comme en des mr.gasins la végétation dont elle s'était fait une première chevelure ; elle retira la vie aux bêtes monstrueuses, aux mollusques informes à qui elle s'était livrée, et la donna à des êtres plus parfaits. La bourbe des eaux forma des montagnes de grès et de schiste , leur sable se changea en couches calcaires , l'atmosphère se tempéra encore. La terre éjaculait de nouveaux métaux, de nouveaux porphyres , de nouveaux marbres , qui se dressaient en
montagnes ou se répandaient en masses profondes et souterraines.
» A plusieurs fois ces choses se répétèrent.
» Et à chaque fois Dieu envoyait à la terre un messager dont l'approche la faisait tressaillir. L'astre porteur de nouvelles allait ensuite au loin réjouir les mondes de la chaleur vitale qu'il avait empruntée à la terre au sein de leur majestueuse communion.
» A chaque fois c'étaient pour la terre d'immenses joies.
» Mais à chaque fois c'étaient pour elle aussi de grandes douleurs ; car pendant que les porphyres , les marbres , les serpentines , les granits , le plomb , le cuivre, l'argent, l'antimoine, le platine, l'or, le fer , l'étain , et tous les métaux bouillonnaient dans ses veines , c'était une fièvre chaude qui la dévorait. Pendant que son axe incertain se balançait, et que la mer poussait d'un pôle à l'autre ses flots écumants , c'était un spasme nerveux ; pendant que l'atmosphère se condensait en torrents , c'était une sueur froide qui lui ruisselait sur le corps. Pendant qu'une vie nouvelle lui surgissait , c'étaient les angoisses de l'enfantement.
» Et elle s'écria avec douleur : Le bien-aimé ne viendra-t-il donc pas ?
w II viendra , dit le Seigneur , car telle est ma promesse. Mon dernier messager va partir, et il restera auprès de toi comme témoin de ma parole ;
chaque jour il réjouira ta vue de l'aspect de sa face au teint d'argent. En mémoire des ébranlements que tu as ressentis à l'approche de mon messager, il fera mollement balancer tes eaux , et les enverra chaque jour lécher les pieds des continents.
» Va , dit le Seigneur , achève ta parure.
» Ivre d'amour , elle déchaîne les fleuves , les vents, la foudre et les feux souterrains. Voulant exciter les transports de l'époux par un présent magnifique , elle se déchira les flancs , les pétrit et les étendit en plaines riantes , couvertes d'arbres , de fleurs et de troupeaux , là où étaient des rochers afl'reux et de pestilentiels marécages. Elle tamisa les montagnes , en sépara l'or des diamants , et les sema sur les plages oii le bien-aimé devait descendre , et dans les riches vallées où il devait s'asseoir.
» Elle entassa dans des cavernes , elle engloutit dans la poussière pâteuse des rochers , elle ensevelit sous des coulées de basalte et de lave , les hippopotames hideux , les tigres et les rhinocéros géants , et les innombrables bandes d'ours et d'hyènes qui régnaient sous le soleil. Avec eux elle enfouit à de plus grandes profondeurs les palistrines «t d'autres bêtes aux formes repoussantes et aux effroyables cris.
» Le bien-aimé était venu. La terre eut aussi un soleil de nuit qui tous les jours haletant la suivait en tournant, comme une compagne fidèle , et qui,
y2 PREMIÈRE rAllTlE. POLITIQUE.
sans cesse fixant sur elle sa face argentée , semble épier ses mouvements comme le chien caressant qui joue autour du maître.
» Et un autre tableau se déroula devant moi.
» Je voyais dans les mers , au sein des abîmes , et sur les flots, des objets prodigieux.
M J'apercevais des régions inconnues, je distinguais une terre promise , gage de la nouvelle alliance de Dieu avec les hommes.
» Les vieux continents tressaillaient comme tressaille une famille à la venue d'un nouveau-né.
«D'innombrables îles, jusque là silencieuses, s'agitaient , et comme si elles n'eussent pas achevé leur crue , s'assemblaient s'élevant au-dessus des eaux.
» L'homme étendait son domaine ; il conquérait les airs et s'y promenait en triomphateur ; il gouvernail les marées comme l'éclusier gouverne son canal ; il tempérait les climats comme le chauffeur tempère son brasier ; il domptait la foudre comme jadis un de nos pères dompta le fougueux étalon.
» L'humanité de ses mains parait le monde comme un époux sa tendre épouse après une longue absence ; et elle , fière de ses caresses , écartant de lui les bêtes farouches et les animaux venimeux , elle éteignait les feux des volcans , égalisait les climats , rappelait les fleuves débordés , modérait les ouragans, et étalait de nouveaux empires.
)> Gloire à toi, Dieu bon! gloire à toi , seigneur
EINSEIGMiiMKM DES DISCIPLES. yS
Dieu ! qui as donné de si douces destinées à l'homme et au monde ! Gloire à celui qui est ton prédestiné , et qui est notre père. Gloire à l'homme dont la vie inépuisable se répand par rivières, hors de son sein sur le monde , et lui revient du monde , large et calme , comme le flot de l'Océan paisible. Gloire à celui qui vit dans le monde, en qui le monde vit, et qui l'appelle la moitié de lui-même.
» Gloire à lui , car les battements de son coinr lui montrent ce que veut l'humanité , ce que veut le monde.
» Il a senti que l'homme attendait une épouse nouvelle , et il a dit la parole qui la prépare à une nouvelle union.
w II sent que le monde veut renouer son lien avec l'humanité au moment où l'homme renouvellera le sien avec la femme ; et il avertit l'humanité des noces nouvelles que le monde lui prépare.
» Un jour vint où le Dieu du progrès, le Dieu calme , le Dieu bon , qui avait donné la terre pour épouse à l'homme , et qui voyait l'époux passer en seigneur et maître sur l'épouse, et l'épouse impudique s'abrutir aux pieds de son grossier époux, a envoyé son fils , le Christ , qui rompit l'union , qui dit anathème à la graisse de la terre , roula le monde sous ses pieds , couvrit l'humanité d'un ciliée , lui sema la chevelure de cendres , l'astreignit à la macération , et la poussant vers les glaces du ^'ord l'enferma dans la cellule d'un monastère.
» Pendant dix-huit siècles l'épouse se purifia , l'époux adoucit ses fureurs , et Dieu jugea que la terre approchait du temps où il pourrait les joindre l'un à l'autre. C'est pourquoi préparant l'époux aux joies nuptiales, après l'avoir promené deux cents années sur la voluptueuse terre de l'Orient , il lui ouvrit au-delà des mers d'immense régions oii il trouva l'argent, l'or, les pierreries et les riches couleurs pour se parer; où germèrent tout-àcoup avec profusion vingt aliments nouveaux, le sucre , le café , les épices , les liqueurs brûlantes qui excitèrent les sens engourdis par quinze siècles d'abstinence.
» Et aujourd'hui Dieu a jugé que le temps des nouvelles noces était venu pour l'homme et pour le monde , et il a de nouveau envoyé son Christ. » Grand Dieu ! quelle est cette vaste terre encore imprégnée de l'humidité des mers que tu viens de signaler aux hommes , qui étreint l'Asie de ses bras amoureux , et dont les muscles surgissent au-dessus des eaux par des files sans fin d'îles et de récifs ? » Quel est l'avenir de ce continent sans passé? » Là où il y a de l'eau y aura-t-il toujours de l'eau , et la mer ne viendra-t-elle jamais rouler ses galets là où habitent les hommes?
» Grand Dieu ! ils l'ont appelée la Nouvelle-Hollande ; serait-ce parce qu'ils doivent y trouver un sol riche et salubre sur lequel ils transporteront les populeuses cités qu'ils garantissent à grand'-
peine de l'envahissement des mers, sur les plages sablonneuses?
» L'Asie, le pays du soleil et de la volupté , aura son piédestal, tout comme l'Europe savante et l'industrieuse Amérique du Nord. Et la terre sera formée de trois couples harmonieusement placés chacun de deux côtés immenses : Europe et Afrique , Amérique du Nord et Amérique du Sud ; Asie et Océanie ; c'est-à-dire le commencement et la fin.
» Et pendant que l'homme appelle la nouvelle épouse , les trois époux qui habitent le Nord vont appeler les trois épouses qui habitent le Midi , et les attireront vers le lit nuptial qui sera pour l'un la Méditerranée, pour le second l'archipel des Antilles , pour le troisième les grandes baies de la Chine et de l'Inde. »
Ainsi , le père Enfantin a voulu non seulement fonder une religion, mais se faire prophète au moins dans le style. Cette genèse, comme il appelle ce morceau, ne contient guère que le passé, excepté dans son dernier paragraphe et dans le passage qui anonce la femme messie.
C'est sous la forme poétique l'enseignement que nous avons trouvé dans le cours de cette étude. M. le duc de Saint-Simon est le nouveau messie, l'envoyé de Dieu pour guider l'humanité; messie sans mission annoncée, venu ainsi incognito dans ce monde parmi des nations qui certes ne l'atten-
76 PllKMIÈHE PARTIE. POLITIQUE.
daient pas , puisque la parole du véritable messie contient tout leur avenir.
Le reste du livre nouveau est tout hérissé d'algèbre; c'est un travail qu'il faut recommander, dit M. Reybaud dans son article sur les saint- simoniens, aux mathématiciens de l'Institut. Toutefois, nous devons dire que des juges compétents ont trouvé les démonstrations mathématiques de la secte assez idéales, et l'illusion, comme on sait, est ordinairement étrangère aux chiffres.
Il ne manquait aux disciples que la gloire de la Cour d'assises ; le 27 août, MM. Enfantin, Duveyrier, Barrault et Rodrigues furent assignés. Les disciples de Saint-Simon se rendirent à la Cour en costume et processionnellement. C'est dans cette audience que M. Enfantin eut le malheur de parler de ce regard qui fit rire alors toute la France.
Le Père en prison, les disciples se dispersèrent; on essaya des missions à Marseille , à Toulon , à Lyon et à Rouen. Une partie de la famille alla dans l'Orient chercher la femme messie que l'Occident n'avait pu fournir. Enfantin après sa captivité se rendit lui-même en Egypte, où il entreprit le barrage du Nil. Après avoir échoué dans celte vaste opération , il a parcouru la Judée. Au moment où j'écris il est de retour en France.
Sans doute la plupart des idées émises par les saint -simoniens se trouvent dans les écrits des philosophes de tous les âges; mais le fracas de
ENSEIGNEMENT DES DISCIPLES. nn
leur enseignement les a réveillées, et leur influence sur l'avenir ne me semble pas douteuse. Déjà on peut en voir des signes dans les écrits émanés depuis des organes les plus célèbres de la pensée française.
Les saint-simoniens ne se sont jamais occupés de la vie à venir , de ce que devient lame de l'homme quand elle est séparée du corps. Les saint-simoniens sont des hommes politiques, leurs prétentions à fonder une religion ne sont appuyées sur rien. Encore une fois, le christianisme sera la dernière des religions, parce qu'il contient toutes les vérités nécessaires à l'humanité, et il ne les contient que parce que son origine est divine.
Maintenant quels seront dans l'avenir les rapports du christianisme avec l'Etat? La religion entre-t-elle, comme l'a dit M. de Chateaubriand, dans son ère philosophique? c'est-à-dire qu'elle sera le lien entre l'individu et Dieu, et que les gouvernements et les peuples marcheront affranchis de toute tutelle au gré de la raison générale, manifestée par l'élection.
Ou les peuples, ramenés par la régénération chrétienne de la science contemporaine à la foi au Christ, rocourront-ils encore un jour au jugement de son représentant sur la terre?
Il nous semble que de long-temps au moins la première hypothèse est la plus probable ; mais alors l'esprit du christianisme ne laissera p.is de gouver-
f% PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
ner le monde ; car si, comme je n'en doute pas, l'humanité progresse, cet esprit divin s'infiltrera dans la législation et y réintégrera Dieu qui en est absent aujourd'hui ; le règne de la force tendant nécessairement à disparaître devant celui de la justice. Au reste, Dieu seul sait l'avenir.
Fouriérisme.
Courbé SOUS le joug de la pauvreté, Charles Fourier apprit par ses souffrances à plaindre celles de ses frères. Sans doute le génie éclatant dont les masses adoptent le drapeau , l'homme dont le nom répété par un million de bouches excite dans toute une génération un délirant enthousiasme , a droit à nos hommages ; mais nos sympathies les plus ardentes sont acquises au penseur long-temps ignoré qui a supporté chaque jour le supplice de l'isolement , avec un cœur plein d'amour d'où les grandes pensées débordaient dans le vide. Il a vu des écrivains médiocres arriver à la renommée , la librairie répandre leurs livres , les organes de la presse les applaudir , parce qu'ils ne devançaient pas leur siècle ; parce qu'adoptant une forme reçue et des idées qui avaient cours , ils se sont bornés à la recherche élégante, à l'esprit qui ne choque personne, parce qu'il n'a rien de tranché ni de nouveau. Et lui qui aima l'humanité; lui qui donnerait sa vie pour un de ses frères ; lui dont l'intelligence, perçant les nuages de l'avenir, a créé tout un monde
8o PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
social , il reste absorbé par un travail manuel avec lequel il gagne le pain de chaque jour. Et l'élégant qui voit à ce comptoir un homme pauvrement vêtu , copiant les lettres comme une machine , ne se doute pas que cette tête a remué toutes les questions qui font fermenter les idées humaines. Eh bien ! ne nous hâtons pas trop d'accuser la Providence du destin de cet homme. Qui nous dit qu'il n'a pas savouré sa part de bonheur? N'a-t-il pas connu dans toute sa plénitude la jouissance la plus divine de l'homme, celle de la création? De quelle joie n'a pas été inondée cette âme dans son immense amour pour ses semblables, en apercevant l'avenir qu'elle leur croit destiné ! Que de fois dans sa pensée le monde actuel a croulé sous son souffle pour faire place à la société harmonieuse dont Dieu lui a accordé la vision ! 0 hommes ! que sont toutes vos joies vulgaires qui se fanent au toucher, comparées à cette extase sublime du prophète inspiré ?
Fourier a précédé le saint -simonisme ; si nous n'en parlons qu'après avoir parlé de l'autre secte , c'est que nous suivons la marche suivie par le public qui s'est occupé de Saint-Simon d'abord. Fourier n'en est pas moins le fondateur réel d'une grande partie du saint-simonisme. Cette guerre déclarée au principe du mal enseigné par les livres de Moïse , comme par ceux de Jésus-Christ ; cette idée que nos passions sont toutes bonnes, est due à Fourier. Selon lui le monde s'est trompé pendant
F0LU1ÉR1S31E. 8l
plus de (*inq niiile ans. Je ne répélerai pas ici les objections irrésistibles qui se trouvent dans le chapitre sur Saint-Simon : cette erreur est incroyable dans un esprit observateur et sagace. Tous ces maux qui ont ensanglanté et désolé la terre viennent d'une idée de quelque philosophe qui aura mal enseigné le genre humain ! En vérité ce n'est pas soutenable. Comment Fourier n a-t-il pas vu la profonde altération de notre nature , et le mal attaché au flanc de l'humanité comme un trait empoisonné? Ainsi, c'est à lui que les saint -simoniens doivent leurs rêves sur les bonheurs qui vont assaillir les hommes délivrés de l'empire du mal, sur la glorification de la chair et des désirs humains que le christianisme a eu tort de combattre. C'est à lui qu'il faut renvoyer ces songes que la réalité dissipe, et dont la naïveté étonne de la part d'un homme si versé dans les sciences positives.
La Théoiie (les quatre mouvements que Fourier publia en 1808, contenait le germe de tous ses travaux postérieurs ; le livre resta inconnu. Quatorze ans après parut le Traité de l' association domestique agricole. C'est dans ce livre qu'il faut étudier le fouriérisme : il le contient tout entier. Les ouvrages qui l'ont suivi , le Nouveau-Monde industriel ( 18^9) , le pamphlet contre Saint - Simon et Owen , et les articles du Phalanstère^ n'ont fait que développer certaines parties de la doctrine.
Fourier, dans le Traité de l'association, se pose
82 PREMIÈRE PARTIE. POLITIQIE.
hardiment comme le successeur de Newton. Le grand physicien a découvert l'attraction matérielle, et lui l'attraction passionnée. A Newton la science de la vie planétaire , à Fourier la science de la vie humaine. J'avoue que la découverte du premier me semble plus claire que celle du second, et que Fattraction passionnée pourrait bien être connue depuis long-temps. Mais j'ai hâte d'arriver à l'application, qui est vraiment curieuse et neuve. Nous ne nous occuperons pas des idées de Fourier sur les plus hautes questions qui aient agité l'esprit humain, sur Dieu , car il y a ici quelque confusion peut-être. Fourier est-il panthéiste? Dit-il Dieu est tout ce qui est , ou croit-il que Dieu a une existence à part? On ne sait trop qu'en penser. Mais l'opinion de Fourier est assez peu importante ; car il n'a fait qu'effleurer cette immense étude, et l'erreur panthéistique, que quelques écrivains de nos jours ont cru nouvelle, est vieille comme le monde; le christianisme l'avait tuée, pensait-on.
M. Louis Reybaud a publié sur Fourier un travail plein de perspicacité et de patience. Nous allons lui emprunter quelques citations , car nous ne pourrions ici que le répéter, et ce serait un labeur que d'essayer de ne pas employer les mêmes mots que lui. a Fourier fait de la nature trois principes éternels et indestructibles : Dieu, la matière, la justice ou les mathématiques. Ici entre Fourier et les autres philosophes plus de rapprochement pos-
sible; il marche vers ses idées. Dans la toute-puissance de Dieu il trouve la cause, et dans sa justice la raison des destinées générales. « Or la volonté » universelle se manifeste et se témoigne par Vat- » traction universelle: attraction dans l'humanité , » attraction dans l'animalité , attraction dans les )) corps inorganiques. C'est cette attraction qui, piw votant sur elle-même , incessamment produit , in- » cessamment détruit, incessamment conserve. De » là cinq mouvements : mouvement matériel , at- » traction du monde devinée par Newton ; mouve- » ment organique , attraction emblématique dans » les propriétés des substances ; mouvement in- » stinctuel , attraction des passions et des in- » stincts ; mouvement atomal , attraction des corps « impondérables; mouvement social, attraction de » l'homme vers ses destinées futures. De l'attrac- » tion universelle est née l'analogie universelle , w résultant, selon Fourier, d'une loi mathématique » qu'il a accusée sans la justifier toutefois. Toutes » les passions ont leur analogie dans la nature, de- )i puis les atomes jusqu'aux astres. Ainsi les pro- » priétés de l'amitié seraient calquées sur celles du » cercle, celles de l'amour sur celles de l'ellipse. » Voilà sans doute de ces bizarreries qui ont fait accueillir Fourier si légèrement d'abord : rien ne soutient cette assertion , qui confond la justice et les mathématiques. Quel que soit le m} stère attaché au nombre , il y a bien autre chose dans l'idée di-
vine de la justice. Quant à toutes les attractions dont vient de parler le philosophe , nous avons peine à penser que ce soit là une nouveauté réelle ; nous ne nous arrêterons pas non plus sur les systèmes cosmogoniques de Fourier. Que le monde doive durer quatre-vingt mille ans, qu'il doive progresser quarante mille , s'arrêter huit mille ans à son apogée et décroître pendant quarante mille autres années ; que toute création s'opère par la conjonction du fluide austral et du fluide boréal , c'est en vérité ce que je ne sais pas, ni Fourier non plus. Mais le philosophe lui-même attachait peu d'importance à ces rêveries : Qu'importent, dit-il , ces accessoires à l'afî'aire principale, qui est l'art d'organiser l'industrie combinée d'où naîtront le quadruple produit: les bonnes mœurs, l'accord des trois classes, riche, moyenne et pauvre ; l'oubli des querelles de parti, la cessation des révolutions, de la pénurie fiscale et l'unité universelle. »
Fourier se plaint de ce que ses détracteurs , au lieu d'attaquer sa théorie de l'industrie combinée , attaquent continuellement ses systèmes cosmogoniques ou psychogoniques ; il passe condamnation sur tous ces rêves , mais il s'indigne qu'ils fassent fermer les yeux sur les bienfaisantes vérités de sa théorie de lindustrie combinée. C'est qu'aussi cette théorie est la partie sérieuse de ses découvertes.
Lorsque Fourier dit ([uo le devoir vient des
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hommes , nous supposons qu'il n'avait pas toulelidée que ces mots comportent. Le devoir ne peut venir que de l'idée de justice ; la justice est la vérité; la vérité, c'est Dieu ; quant à ce qu'il appelle l'attraction passionnée , c'est à dire la tendance des passions, il nous est impossible d'admettre avec lui que ce soit un fait entièrement divin. C'est là la grande erreur que les saint-simoniens ont vulgarisée par d'éloquentes paroles. Non, toutes nos passions ne sauraient être d'origine divine ; ce qu'elles ont de mauvais, elles le tirent du ])rincipe du mal (pii est dans l'humanité depuis sa chute. Encore une fois, on n'extirpera pas avec de poétiques songes cette irréfragable et terrible vérité, écrite sur toutes les pages de l'histoire avec le sang et les larmes des peuples. Elle est le produit de la liberté de l'homme , et cette grande faculté , qui malheureusement fait souvent sa honte, est aussi sa seule gloire, car sans la liberté l'homme n'aurait pas de lutte et ne mériterait pas. Nous ne saurions trop nous élever contre cette doctrine impie deFourier, qui dit que toute passion, toute attraction est une chose naturelle et légitime à laquelle il est impie de résister. Ceci est contraire à l'enseignement moral universel depuis l'origine du monde , et nous ne reconnaissons à personne le droit absurde de s'insurger ainsi contre l'humanité. Lorsque l'homme- Dieu vint sur la terre , il dit lui-môme : Je ne suis pas venu pour changer la loi , mais pour l'accom-
plir. Renoncez donc, ô philosophes! à tous ces projets insensés de la destruction du principe du mal, à cet Eldorado où tous les désirs de l'homme seront sans cesse assouvis pour renaître sans cesse ; ne rêvez plus la cité de Dieu sur la terre , acceptez le fardeau que porte l'humanité , résignez-vous à sentir toujours les larmes se mêler à vos joies. Les vers du poëte :
Puisqu'à l'heure où l'on boit l'extase On sent la douleur déborder,
seront toujours la devise de l'espèce humaine. L'erreur radicale du fouriérisme et de son successeur le saint-simonisme (i) est de considérer la vie actuelle comme définitive , de vouloir compléter icibas les destinées de bonheur de l'humanité.
On va croire peut-être d'après ces paroles que , professant le système fataliste du fils de l'Orient , nous prêchons la glorification de l'ordre actuel des sociétés humaines, proclamant l'inutilité des efforts qui tendraient à améliorer le sort de l'espèce sur cette terre. Nous verrions dans cette idée une impiété véritable. Oh! non, nous n'admirons pas cet ordre social qui froisse encore tant de milliers d'existences, qui permet aux riches de consommer, dans une oisiveté frivole et souvent cou-
(1) Il n'est peut-ôlre pas exact d'appeler le saint-simonisme le successeur du fouriérisme, car Saint-Simon elFourier ont écrit à peu prés dans le même temps et se sont rencontrés sans se copier probablement. Mais les disciples de Saint Simon doivent beaucoup à Fonrier : c'est dans ce sens qu'il faut entendre cette phrase.
pable, des trésors arrosés du sang et des sueurs des misérables ; nous avons vu trop de larmes dans les yeux des mères pauvres pour ne pas nous sentir ému à l'aspect de tant de malheurs. N'en doutons pas, d'immenses changements auront lieu dans l'organisation sociale avant que notre génération soit descendue dans la tombe.
Fourier, dans ses vues de régénération industrielle, mérite toute l'attention et toutes les sympathies des hommes sérieux. Nous avons dit ailleurs que l'élection contenait on germe tout le développement social de l'avenir. Dans les théories de Fourier, l'élection est partout ; tous les titres et tous les grades viennent d'elle. Pour donner une idée exacte du phalanstère de Fourier, nous ne saurions mieux faire que de citer un extrait du travail de M. Reybaud , déjà mentionné dans ce chapitre.
« Après les groupes qui comptent par sept ou neuf individus , viennent les séries qui doivent avoir de vingt-quatre à trente-deux groupes , et qui à leur tour forment les phalanges. La phalange contient environ dix-huit cents personnes ; la demeure d'une phalange se nommera un phalanstère. Un phalanstère devra être un édifice à la fois commode et élégant , dans lequel l'utilité n'aura point été sacrifiée au luxe , ni l'architecture aux exigences de l'aménagement... Dans un phalanstère tout sera organisé pour une vie attrayante et libre , une vie au goût de chacun , commune si l'on veut, solitaire
88 PRoiiKRE l'.viiïn:. romiort:.
si on le préfère. On y poursuivra deux visées , la commodité générale et le bien-être individuel. Les logements, les salles de réunion, les réfectoires, les ateliers , les cuisines , les caves , les greniers , les offices , tout y sera disposé de manière à assurer des rapports prompts et faciles, des distractions
variées, un service économique et intelligent »
3laintenant à ceux qui s'effraieraient de la mise de fonds nécessaire pour assurer tant d'aisance et réaliser tant de merveilles , Fourier répond qu'un l)halanstère de dix-huit cents âmes ne coûtera guère plus à construire que les quatre cents chaumières d'une commune française égale en population. Encore le phalanstère une fois achevé grandement et solidement, sera pendant plus d'un siècle à l'abri des grosses réparations , tandis que dans le même intervalle on aura rebâti sept ou huit fois les masures de la commune française. Puis, la fondation achevée , il y aura un autre compte à dresser, celui des économies du ménage sociétaire. Ainsi une immense cave remplacera quatre cents caves ; un vaste grenier, quatre cents greniers ; une cuisine avec un personnel réduit , quatre cents cuisines avec les quatre cents femmes qu'elles absorbent sans les occuper; enfin une gigantesque blanchisserie quatre cents blanchisseries. Tous ces ateliers d'usage commun marcheront à l'aide d'une machine à vapeur, qui fournira en outre de l'eau chaude dans tous les api>artements du phalanstère. Cependant, au dehors
de lédifire la campagne a changé d'aspect; les haies, les fossés, ces emblèmes de servitude et de défiance , ont disparu ; les chemins ont été combinés de manière à ménager l'espace. En échange de leur terre, les propriétaires du sol ont reçu des actions transmissibles, qui représentent la valeur de l'apport, et désormais cette vaste plaine pourra être exploitée comme si elle appartenait à un seul homme. Ainsi disparaissent , par le fait seul de l'association , tous les inconvénients de la culture morale et de la propriété parcellaire. Une seule gestion , appuyée sur de grands capitaux , réalise l'emploi harmonieux de toutes les forces , et obtient la plus grande somme possible de produits. Il en est de même des ateliers industriels : au lieu de ces échoppes multipliées à l'infini, tristes, solitaires, sales et incommodes , voici des ateliers immenses et vivants, joyeux, aérés, salubres, où les machines viennent en aide aux forces de l'homme, et lui rendent le travail à la fois moins dur et plus régulier. « A ces avantages se joindront encore, dans un phalanstère, ceux qui résultent d'une meilleure organisation du travail. Le travail en mécanisme sociétaire sera à la fois plus attrayant et plus parfait : plus attrayant , car il n'aura lieu que par courtes séances , et au milieu des passions enthousiastes qui doivent naître de la rivalité des individus dans les groupes , des groupes dans les séries , des séries dans les phalanges ; plus parfait , car
on lui appliquera le système de division parcellaire, déjà pratiqué avec succès dans nos grandes usines....
» Des bénélîces sont acquis , quadruples , à ce que dit Fourier, de ceux qu'on obtient par les procédés actuels ; il s'agit maintenant de les distribuer d'après le mode sociétaire , c'est-à-dire en raison Am capital, du travail et du talent. Pour cela, un lot sera fait à chacun de ces droits, à chacun de ces agents de production ; et la loi de l'intérêt commun conseillera plus qu'on ne le pense une répartition équitable. En effet, les capitalistes ne pouvant espérer de beaux dividendes qu'à l'aide de bons ouvriers et de bons projets, voudront que les lots de talent et de travail soient sincèrement et convenablement établis , et les non-capitalistes, ne pouvant employer les procédés avancés qu'à l'aide de capitaux, voudront les attirer en les rétribuant d'une manière généreuse. Ainsi , au lieu de s'attribuer la part du lion , chacun des intérêts associés tendra plutôt à se dépouiller en faveur des autres. »
Je suis obligé de ne pas tout citer de cet intéressant travail. Les capitalistes recevront en raison de la somme apportée ; quant aux travaux , les plus pénibles , ceux qui sont toujours dans nos sociétés la part des pauvres, recevront te paiement le plus considérable, de sorte que Tinfimité du travail amènera la richesse. De là l'extinction de bien des
FOLRIÉRISME. Ql
haines qui grondent aujourd'hui dans le monde. La pauvreté serait ainsi bannie du phalanstère; car une des obligations contractées par la société fouriériste est d'assurer le nécessaire à chacun de ses membres. Quant aux différences des répartitions dans les lots du talent , elles seront basées sur les grades et les titres donnés par l'élection.
Les grands hommes n'appartiendraient à aucune phalange , mais au monde entier , et toutes les phalanges concourraient à leur assurer la fortune , les honneurs et la reconnaissance de l'humanité.
Plusieurs phalanstères se réuniraient pour former des villes , des capitales de provinces , des capitales d'empires, puis enfin la grande métropole; car il ne faut pas oublier que Fourier comprend le monde dans ses plans. Le Bosphore lui semble l'emplacement le plus convenable à la capitale de l'univers. Une des grandes institutions de la société fouriériste, est celle des armées industrielles, commandées par ceux qui excellent dans les arts , dans les sciences , dans l'industrie , et destinées à se porter sur les divers points où le besoin de leurs secours se feraient le plus vivement sentir.
Il nous reste à donner une idée de la hiérarchie des pouvoirs dans Fourier : « Cette souveraineté est multiple, dit M. Reybaud; elle demande des titulaires à tous les instincts, à toutes les facultés, à toutes les aptitudes , à toutes les passions ; elle est en outre alternée , périodique , mobile , capri-
î)2 rr.EMIKliE PAUTIE. l'(>I ITIOIC.
cieuse; elle ne pèse point, elle n'offusque point. La souveraineté est dans certains cas héréditaire, mais elle n'emporte aucune attribution de capacité. La loi élective a réglé les fonctions et les grades. Les titres de souveraineté s'échelonnent depuis l'unarque qui commande une phalange, jusqu'à l'omniarque , qui est l'empereur du globe
» ....L'élection universelle dans toutes les fonctions , et une liberté illimitée acquise désormais aux passions de l'homme , comme loi sociale et absolue , font de la souveraineté un titre presque honorifique, un titre de luxe, un titre d'apparat. Autour des chefs , plus de gardes , plus de boureaux à leurs ordres, plus de tribunaux sous leurs mains. La liberté est complète , puisque toutes les passions sont légitimes ; l'égalité ne l'est pas moins , puisque dans les phalanges l'éducation est la même pour tous, les fonctions accessibles à tous, les voies de fortune et de grandeur ouvertes à tous et aux mêmes titres. Quel rôle reste-t-il à un pouvoir dans une société ainsi faite? »
On voit que Fourier poursuit toujours son rêve de l'anéantissement du mal dans la société humaine; nous ne pourrions que répéter les objections ])ar les(pielles nous l'avons déjà combattu.
Comme on s'en apercevra facilement , les écrits de Fourier ont puissamment servi les saint -simoniens ; ses applications sont bien autrement détaillées et précises. Il y a ici une com})réhension plus
Ibrle (le tous les rouages sociauv, moins de hardiesse à saper les principes et les habitudes des peuples, plus de science pratique en un mot. Les saint-simoniens ont fait plus de bruit, parce qu'ils ont été des vulgarisateurs éloquents, tandis que Fourier a souvent revêtu son idée d'une forme peu élégante et parfois impénétrable. Plus nous avancerons, plus la nécessité d'un style harmonieux se fera sentir; les grandes découvertes elles-mêmes mourront inconnues sans l'aide de la poésie, dont quelques voix insensées osent annoncer la mort.
L'enseignement fouriéristea été bien moins éclatant que l'enseignement saint-simonien. Cependant des hommes supérieurs parmi ces derniers , MM. Jules Lechevalier et Aboi Transon , embrassèrent la foi sociétaire. Le disciple le plus célèbre de Fourier est M. Victor Considérant , à qui nous devons plusieurs livres qui ont développé les doctrines du maître. Après le malheureux essai d'exécution tenté par l'école à Condé-sur-Vergne , M. Considérant a relevé le drapeau fouriériste par la publication de la Phalange , et les espérances des rédacteurs sont loin de s'être éteintes avec la vie de Fourier, qui vient de mourir à l'âge de soixantesix ans.
Il n'est pas d'utopiste dont la société ait réalisé tous les rêves. Les théoriciens, dans leur soif de bonheur pour l'humanité, vont toujours plus loin que le réel : c'est leur mission à eux ; les hommes
d'État appliquent plus tard certaines parties des œuvres réformatrices. Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit des opinions de Fourier sur la glorification de toutes les passions humaines, sur ce bonheur complet dont il prétend que l'homme doit jouir un jour; mais nous ne sommes pas de ceux qui pensent que la législation est très belle comme nous la voyons aujourd'hui , et qu'il ne reste pas beaucoup à faire pour améliorer le sort de l'individu dans la société qui le froisse. Ceci ne peut être qu'une parole brutale et égoïste de quelque privilégié de la fortune.
Le parti républicain français el la démocratie en Amérique. M. de Tocqueville.
Le parti républicain a vivement occupé les esprits. Cela se conçoit , surtout à cause de ses moyens d'action , moyens qu'il puise dans la jeunesse bouillante de la plupart de ses adeptes , dans leur courage , dans la position pauvre et froissée du plus grand nombre , dans l'exaltation de pensée des autres , pour lesquels la république est une utopie sublime, une religion.
J'avoue que philosophiquement parlant ce parti me semble avoir peu de valeur. Je ne comprends pas qu'on attache une importance énorme à n'avoir pas un premier magistrat héréditaire. S'imaginer que les économies qui ne portent que sur un petit nombre de paiements déchargeraient beaucoup le peuple, c'est peu connaître l'économie politique. Dans les États démocratiques , les dix ou douze premiers fonctionnaires sont beaucoup moins rétribués que dans les États monarchiques, mais tous les autres le sont plus. Dans le pays modèle de la démocratie,
96 PftEMU>.RE PARTIE. POLITi(}lE.
aux Elats-Unis, toutes les fonctions sont salariées. La démocratie offre des avantages incontestables , mais ce n'est pas la diminution des impôts.
Sur la grande question du pouvoir engendré par l'élection , le parti républicain français en est encore aux théories de Jean -Jacques Rousseau. Pour lui , toute la puissance est fondée sur le nombre. En vérité, je ne vois pas quels avantages il pourrait apporter à la nation. Il parle des États-Unis ; mais comment ne s'aperçoit-il pas lui-même que les États-Unis sont dans des conditions sociales dont il est éloigné plus que tous les autres partis qui se divisent la France? Sait-il ce que c'est que l'idée réellement dominatrice qui préside aux destinées américaines? c'est l'idée chrétienne vivante dans chaque famille. C'est la religion qui maintient Tordre au milieu de cette démocratie haletante , de cet immense bouillonnement industriel. Écoulons M. de Tocqueville.
« Aux États-Unis , la religion ne règle pas seulement les mœurs , elle étend son empire jusque sur l'intelligence.
» Parmi les Anglo-Américains, les uns professent les dogmes chrétiens parce qu'ils croient , les autres parce qu'ils redoutent de n'avoir pas l'air d'y croire. Le christianisme règne donc sans obstacle de l'aveu de tous ; il en résulte , ainsi que je l'ai dit ailleurs, que tout est certain et arrêté dans le monde moral , quoique le monde politique semble