SUR LA PROVIDENCE DE DIEU A L'ÉGARD DES MALADIES
Prt^mier Point.
Je considérerai avec admiration la Providence de mon Père céleste, par rapport aux maladies qu'il envoie aux justes et aux pécheurs. Il en envoie beau-
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coup aux uns, peu aux autres ; aux uns de grandes, aux autres de légères : aux uns de longues, aux autres de courtes ; aux uns dans une partie du corps, aux autres dans une autre partie. Il les envoie toujours en vue du bien spirituel de ses élus. Celle qui m'est échue en partage, est donc un moyen que cette aimable Providence a choisi pour mon salut el pour ma sanctification.
Je me persuaderai que celui qui exerce ainsi ma patience, est un Dieu infiniment sage, qui voit tous mes maux, quelque intimes et secrets qu'ils soient ; qui en sait les causes et les remèdes ; qui connaît mes forces el celles cjuil peut me donner; à qui enfin rien n est caché. 11 ne mettra jamais ma vertu à Tépreuve sans savoir combien je puis en profiter. Il proportionnera toujours mes souffrances à mes forces. Il me guérira, si la santé me vaut mieux que la maladie.
En outre, il est tout-puissant. Il n'est pas de maladie dont il ne puisse me préserver. Il peut me rendre la santé, ou tout d'un coup, ou avec le temps, parle moyen des remèdes. Il le peut, quand même je prendrais peu de remèdes, ou que ces remèdes fussent contraires à ma santé ; parce que rien n'est impossible, ni difficile à sa toute-puissance.
Enfin, il est souverainement bon et souverainement saint. Il aime les siens, beaucoup plus qu'ils ne s'aiment et ne peurent s'aimer eux-mêmes. Son unique but, en tout ce qu il ordonne, est de les sauver et de les sanctifier.
Ce sont ces trois perfections, la Sagesse, la Puissance et la Bonté infinies de Dieu, qui donnent à sa Providence toute sa douceur et toute son efficacité. Aussi^
dans une collecte du septième dimanche après la Pentecôte, TEglise adresse à Dieu cette prière : Grand Dieu, dont la Protidence ne se méprend pas dans ses desseins, nous vous supplions humblement d'éloigner de nous tout ce qui nous est préjudiciable et de nous don^ ner tout ce qui peut nous être utile (1).
Cette maladie m'étant envoyée par mon Père du ciel, qui voit mes besoins et qui me connaît à fond, qu'ai-je à craindre et pourquoi m'inquiéter? Dans sa conduite à mon égard, il n'y a ni méprise, ni erreur, puisqu'il est infiniment sage et incapable de se tromper ; il n'y a pas non plus de faiblesse, puisqu'il est aussi puissant que sage; enfin ses vues sont pleines de bonté et de charité.
Je considérerai donc ma maladie, non en elle-même, mais comme revêtue de la Sagesse, de la Puissance et de la Bonté divines ; et sous ce manteau, elle me paraîtra belle et agréable. Elle me dit ces paroles du Cantique des Cantiques : Filles de Jérusalem, quoique je sois noire, je ne laisse pas d'être belle (2). Si vous me fuyez pour la noirceur, qui mest naturelle, embrassez-moi pour la beauté et les charmes que la Providence-me donne.
J'écouterai ce conseil si salutaire de FEcclésiastique : Mon fils, souffrez de bon cœur tous les maux qui vous arrivent: demeurez tranquille dans vos douleurs ; et dans r humiliation, prenez patience : car, comme Vor et Vargent sont épurés par le feu, ainsi les amis d^' Dieu
(1) Deus, cujus Providentia in sua dispositione non fallitur : te supplices exoramus, ut noxia cuncta submoveas, et omnia nobis profutura concédas. Per Dominum.
(2) Nigra sum, sed forniosa, filiœ Jérusalem (Cant. i. 4 )
sont ('prouvés par ihumilialion ^1 . Si donc étant malade, j'ai encore d'autres peines à souffrir, j'accepterai tout volontiers et je ne me plaindrai point, parce que c'est Dieu qui m'envoie ces afflictions.
Si je veux devenir aussi pur que l'or et l'argent, en avoir le prix et Téclat, je dois accepter la maladie comme un feu céleste, un feu bienfaisant, qui purifiera mon àme et lui rendra sa première beauté. Si je veux être reçu dans le ciel, je dois soutïrir avec joie mes infirmités; car il est impossible d'entrer dans le repos éternel sans avoir passé par de semblables épreuves.
Je méditerai ces paroles de l'Esprit-Saint : Mon /?/«, ne rejetez pas la correction du Seigneur et ne vous découragez pas, lorsqu'il vous châtie ; car il châtie celui quil aime et il trouve alors en lui son plaisir^ comme un 'père dans son fils (2) ; car il frappe rudement ceux qu'il appelle au nombre de ses enfants (3). D'où saint Augustin conclut : « Si vous voulez être au nombre des enfants de Dieu, et mériter qu'il vous reconnaisse pour ses légitimes héritiers, ne refusez pas d'être du nombre de ceux qu'il châtie en Père. Si vous désire^ qu'il vous donne une place dans son royaume, recevez la maladie de sa main, comme un châtiment que vous méritez. »
(1) Fili... Oinne quod tibi appHoitum fuerit. accipe ; et in dolore sustine, et in humiUtate tua patientiam habe : quoniam in igné prol)atur auruni et argentum ; homines vero receptibiles in camino humiliationis (Eccli. ii, 4-.j.)
(2) Disciplinam Domini, fiU mi, ne abjicias ; nec rleficiascum ab eo corriperis : qiiem cnim diligit Dominus, corripit, et quasi pater in filio, complacet sibi. (Prov. m, 11.)
(3) Quem enim diligit Dominus, castigat ; flagellât autem omnem filium quem recipit. (Il;pbr. xii. 6.)
Second Point.
Je considérerai que Dieu garde exactement lenombre, la mesure et le poids dans les maladies, comme en toute chose (Ij.
Sa Providence a déterminé le nombre de mes maladies, le nombre des jours que chacune doit durer; le nombre des heures que durera la chaleur ou le frisson de la fièvre, le nombre des symptômes et des accidents qui surviendront dans le cours de cette maladie. Elle a marqué cela ; et ni les efforts, ni les remèdes des médecins ne peuvent augmenter ou diminuer ces nombres. Si quelque médecin paraît diminuer ou augmenter le mal, tout ce qu'il fait dépend de la divine Providence, qui a voulu se servir de lui comme de son instrument, pour exécuter ses desseins.
De plus, ce Seigneur, infiniment sage, pèse, pour ainsi parler, dans une balance, chaque maladie et il en taxe la gravité et la véhémence, de façon à ce qu'elle ne surpasse pas les forces du malade ; et avec toute leur science et tout leur art, les médecins ne peuvent donner.de soulagement au malade que si Dieu Ta ainsi ordonné. Lorsque saint Paul, parlant de ses peines excessives, dit aux Corinthiens : Les maux dont nous avons été accablés ont été excessifs et au-dessus de nos forces, jusqu'à nous donner du dégoût pour la vie (2), il ne veut pas dire que Dieu Tait abandonné
(1) Sed omnia in raensura, et numéro, et pondère disposuisti. (Sap. xi, 21.)
(2) Quoniam supra modum, orravati sumus supra virtutem, ita ut tœderet nos etiam vivere. t^II Cor. i, 8.)
dans le besoin ; il veut marquer seulement combien le secours du ciel lui a été nécessaire en de si grandes souffrances et qu'il y aurait succombé, si la Providence ne l'eût secouru à propos et n'eût augmenté ses forces.
Enfin, Dieu sait la grandeur, la mesure exacte du calice que je dois boire durant cette maladie ; sans que je puisse ajouter ni retrancher une goutte des amertumes quil doit contenir. Si le calice est grand ou petit ; si le vin amer, dont il est plein, est pur ou mêlé, tout cela vient de celui qui, pour parler avec David, nous fait lui breuvage de nos larmes et nous le donne avecrnesure (1).
Pourquoi donc me plaindre, lorsque le mal me presse, si j'ai une foi vive en ce nombre, ce poids, cette mesure, que Dieu a ordonnés par rapport à lui ? Si le nombre des jours et des heures me semble excessif ; si je trouve le poids trop lourd, la mesure trop grande, je penserai que celui qui règle toutes ces choses, est mon Père, mon Médecin, mon Créateur et mon Rédempteur ; et que tout cela est nécessaire pour purifier mon àme, la guérir et assurer son salut éternel. Si l'or et l'argent ne sont pas purs, à moins d'avoir passé par le feu, et s'il appartient à l'orfèvre de déterminer combien de temps ils doivent rester dans le creuset, ne faut-il pas, à plus forte raison, que Dieu m'éprouve par les maladies et les adversités et qu'il me laisse dans le creuset de la souffrance autant
;i) Domine, Deiis virtutum, quousque irasceris super orationeia servi tui?... et potum dabis nobis in lacrymis in niensura? (.Ps. LXXIX. .'J-6 )
de temps qu'il le jugera à propos, pour m'en faire sortir plus pur que Tor el Targent ?
Je pensais vivre encore longtemps et il m"a envoyé celle maladie pour m'apprendre que la durée de ma vie est incertaine et qu'elle sera peut-être fort courte.
Je me laissais emporter par l'orgueil, par le souffle de la vaine gloire ; une folle présomption m'élevait au-dessus des autres. Dieu qui donne du poids au vent (l), s'est servi de ce moyen pour m'humilier.
Je me plongeais dans les délices de cette misérable vie, sans garder de mesure; elle Seigneur qui mesure les eaux de la mer (1), m'a donné une mesure d'amertume pour refréner les concupiscences de ma chair.
Je me soumettrai donc à son aimable Providence, tant pour le nombre que pour le poids et la mesure de mes peines ; avec une ferme confiance que bientôt les couronnes, dont il me récompensera au ciel, seront en même nombre, du même poids et de la même mesure.
Troisième Point.
La Providence entre dans toutes les circonstances de la maladie : dans les fautes des médecins ou des infirmiers, leurs méprises, leurs erreurs, leur manque de soin et de vigilance. Quand même il se rencontrerait chez eux de la malice. Dieu la connaît ; il la
(1) Qui fecit ventis pondus et aquas appendit in mensura.
(Job. XXVIII, 2;j.)
permet et il atteint encore ses fins par des moyens qui semblent en éloigner. Souvent ce qu'un médecin ordonne par ignorance, est ce qui guérit le malade. S'il eût agi selon les règles de l'art, il aurait hâté la mort; c'est Dieu qui Fa conduit.
Si un remède augmente le mal, je ne me fâcherai pas contre celui qui l'ordonne ; mais je me consolerai dans la pensée que Dieu permet qu"il se trompe, parce qu'il sait que pour le salut de mon àme, il importe peu que je vive.
Saint Dorothée rapporte le fait suivant : L'abbé Etienne étant malade, l'infirmier voulut lui faire un gâteau ; mais au lieu d'y employer du miel, il y mit de l'huile de lin, qui est fort amère. Dès qu'il s'aperçut de sa faute, il en eut bien de l'affliction ; mais le saint vieillard le consola : « Mon fils, lui dit-il, ne vous attristez pas. Si Dieu n'eût pas voulu que vous prissiez de l'huile de lin au lieu de miel, il aurait su Tempécher ; puisqu'il ne l'a pas fait, il est juste que nous adorions, vous et moi, les desseins de la Providence d'où procèdent tout notre bien, notre consolation et notre joie. Si ma guérison est retardée par cet accident, c'est un effet de cette bonté souveraine qui veut, pour mon bien, que je souffre aussi longtemps qu'elle l'a déterminé. »
Je dois donc mettre en pratique cet admirable conseil de l'Ecclésiastique : Humiliez-vous dans votre cœur et souffrez ; dans le temps de Vépreuve, ne vous laissez pas aller à l'impatience. Si Dieu tarde à vous secourir , souffrez ce délai et unissez- vous à lui par amour ; souffre^ patiemment, si vous voulez quà la fin de votre vie, votre joie s'augmente et que
VOS mérites se muUiplieiit pour la vie élernelle (1). L'Esprit-Saint recommande trois fois au malade de souffrir, parce qu'il doit supporter toutes les peines de ta maladie, quelque grandes qu'elles soient, pour le nombre, le poids ou la mesure : sans jamais s'empresser d'en abréger le nombre, d'en diminuerle poids ou d'en accourcir la mesure ; parce que l'empressement augmente l'inquiétude et que, après tout, il faut aller au pas du bon Dieu, quoi qu'il en coûte. Ce n'est pas au maître à s'accommoder au pas du serviteur, mais au serviteur à s'accommoder au pas du maître. Comment un pauvre ver de terre voudrait-il presser son Créateur et assujettir sa volonté à la sienne? Qui étes-vous, disait Judith aux anciens de Béthulie, pour vouloir tenter le Seigneur ? Vous avez osé fixer un temps à la miséricorde du Seigneur et^ selon qu'il vous a plu, vous avez déterminé le jour où il doit vous secourir (2'.
(1) Déprime cor tuuiii et sustiae;... et ne festines in tempore obductionis : Sustine sustentationes Dei ; conjungere Deo et sustine ut crescat in novissirno vita tua. (Eccli. ii, 3.)
(2; Et qui eslis vos, qui tentatis Dominum?.. pesuistis vos tempus miserationis Domini et in arbitrium vestrum diem constituistis ei. (^Judith, viii, 11.)