A. ENCOMBREMENT, AGGLOMÉRATION
Pas de typhus l’été , alors que le soldat vit en plein air et laisse ouvertes les baraques ou les tentes. Avec la saison rigoureuse, le typhus se développe deux fois de suite, et deux fois de suite il se dissipe au retour de la saison chaude, qui permet la ventilation des demeures et la vie à l’air libre. En 1856, le typhus est plus grave et plus étendu qu'en 1855 , ce qu’on doit attribuer en grande partie à ce que la prise de Sébastopol et bientôt l'armistice de 1856 avaient fait diminuer les occupations en plein air et
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permettaient malheureusement aux: groupes de soldats de rester agglomérés etimmobiles sous les lentes et les baraques , dans lesquelles, d’ailleurs , un froid beaucoup plus vif que l’hiver précédent les sollicitait en outre à rester tapis toute la journée. Les conditions générales étaient, du reste, un peu meilleures en 1856 qu’en 1855, ce qui aurait dû mitiger le typhus, si ces heureux correctifs n’avaient pas été contre-balancés par l’influence plus puissante que nous venons d’indiquer. Il faut avoir vécu avec les soldats en campdgne pour savoir jusqu’où l’encombrement peut être poussé , et jusqu’à quel point l’obstination aveugle des hommes met souvent obstacle aux mesures hygiéniques prescrites dans leur intérêt. En 1856 , une partie de l’armée loge sous des huttes qui n’ont que des ouvertures tout à fait insuffisantes, et dont les toits, couverts d’une épaisse couche de terre, reposent sur une excavation ; les tentes sont aussi établies sur des trous creusés dans la terre, là où la nature rocheuse du sol ne s’oppose pas à ce travail ; le froid est si vif au dehors, que le thermomètre descend parfois jusqu’à 22 et 24 degrés au-dessous de zéro , et sa continuité vient encore aggraver les dangers (1).
Après un séjour prolongé dans la boue des tran-
(1) D'après le Moniteur, la température aurait oscillé entre 4 et 5 pendant l’hiver de 1854-1 855 , et le thermomètre ne se serait pas abaissé au-dessous de — 8 degrés.
chées, après les factions, les travaux, les corvées, les marches dans les champs profondément défoncés, après avoir été mouillés par la pluie et la neige, les soldats grelottants et manquant le plus souvent d’effets de rechange, s’entassent sous les lentes et les huttes, allument, s’ils peuvent, quelque maigre feu, et ferment hermétiquement toutes les ouvertures, avec une persévérance et une insistance contre lesquelles échouent les conseils les plus pressants et les mesures les plus sévères. L’extrême malpropreté des hommes, les haleines fétides, la fumée du tabac, l’évaporation de l’eau qui trempe les vêtements, tout se réunit pour empester ces bouges étroits. Là est le typhus; au dehors est la congélation poussée souvent jusqu’au sphacèle complet des pieds. Le danger se montre partout, mais le pire est au dedans.
L’encombrement est général. Dans les ambulances strictement calculées à 200 ou 400 hommes, on en accumule le double et parfois le triple. A Constantinople aussi , les hôpitaux regorgent de malades, et l’on tire les cadavres chauds des lits, pour y mettre presque immédiatement des malades (Péra). Aussi les hôpitaux et les ambulances deviennent-ils d’actifs foyers non-seulement de contagion, mais aussi de fabrication. Sur les navires qui transportent les malades, même encombrement. M. Arnoud, médecin en chef de l’hôpital de la marine à
Thérapia, disait à la Société médicale de Constantinople : «Sans discernement, sans humanité, on a embarqué , malgré les plus vives réclamations de mes collègues, un nombre de malades toujours double de celui que les bâtiments de l’État pouvaient contenir. » Le typhus s’est développé à bord de ces navires, et a sévi cruellement sur l’équipage.
Il importe de dire un mot ici de l’habitation des Anglais qui, nous le rappelons de nouveau, ont échappé au typhus et au scorbut en 1 856, et dont l’état sanitaire a été aussi satisfaisant que dans la mère-patrie. L’aspect de nos camps, de nos tentes, de nos terriers , de nos baraques informes bâties avec toutes sortes de matériaux, était bien piteux en comparaison des baraques anglaises construites en planches, régulières, spacieuses, blanchies à l’extérieur, planchéiées à l’intérieur, chauffées par des poêles et aérées par un système de ventilation bien entendu. A Constantinople, les constructions anglaises provisoires destinées à loger les hommes, étaient également bien mieux conçues que les nôtres : les baraques de Scutari laissaient loin derrière elles les camps de Maslack, des Eaux-Douces, du plateau de Ramis-Chiflick et de Daout-Pacha.
Les ambulances anglaises étaient bien supérieures aux nôtres, comme local, aération, propreté, nombre du personnel médical, alimentation, etc. Ces ambulances avaient l’organisation complète de vé-
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ri tables hôpitaux ; rien n’y manquait, bons lits, costume hospitalier en molleton. Le médecin pouvait même prescrire, outre la viande rôtie qui a dû toujours être très- parcimonieusement prescrite chez nous : poudding, thé, rhum, cognac, vins d’extra, voire même du champagne , conserves fines, etc. Aussi les Anglais n’ont- ils pas senti, en 1856, le besoin d’hôpitaux de seconde ligne à Constantinople, et leur grand établissement de Scutari est-il à peu près resté vide pendant que nos hôpitaux de Constantinople regorgeaient de malades.
Les Sardes ont beaucoup souffert du scorbut , mais peu du typhus. C’est là un des nombreux faits qui démontrent que, si Ja cachexie scorbutique infiltrant les masses humaines accumulées, a puissamment contribué à la génération du typhus, on ne saurait pourtant établir, avec M. Netter, une relation plus intime entre ces deux maladies, et considérer le typhus comme une manifestation du miasme scorbutique arrivé à son maximum d’intensité et de concentration.
Certains corps de l’armée semblent avoir dû leur immunité sinon absolue, au moins relative, soit à des mesures très-sévères relatives à l’aération ; soit au non-encombrement des baraques et tentes, soit enfin aux obligations qui retenaient le plus souvent les hommes en plein air. Le train des équipages, le corps de l’armée qui a été incontestablement le plus
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fatigué en 1856, à eause de ses convois de tous les jours, par tous les temps, dans la neige et dans la boue, est en grande partie redevable de son immunité relative à cette vie en plein air. Les ouvriers du parc des équipages, aussi bien nourris que les soldats du train, mais travaillant presque toujours dans des baraques, à Kamiesch, ont eu, au contraire, un nombre notable de typhiques. Certaines batteries d’artillerie ont dû leur état sanitaire satisfaisant soit au petit nombre d’hommes logés sous les tentes, soit aux sévères mesures prises pour l’aération, soit aux travaux en plein air, soit à toutes ces circonstances réunies.
Dans les hôpitaux , l’encombrement a toujours été fatal; or, pendant presque toute l’épidémie, il y a eu encombrement. J’ai remarqué bien des fois que la diminution du nombre de mes malades, par suite d’une évacuation , améliorait notablement l’état sanitaire général, et entravai! la marche de l’épidémie, et M. l’inspecteur Baudens m’a dit qu'après les grandes évacuations opérées sur France ou sur d’autres lieux, les bulletins journaliers des nouveaux cas de typhus déclarés , constataient une diminution bien plus forte qu’on n’aurait pu l’espérer de l’amoindrissement du chiffre des hommes présents aux hôpitaux. Les établissements ou les vices de l’encombrement étaient encore exagérés par le défaut de la ventilation, comme mon hôpital
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de Péra, ont été les plus maltraités ; et, dans cet hôpital, les salles les moins aérées ont également fourni le plus grand nombre de typhiques.
Une grave question se présente ici : l’encombrement sulfit-il à lui seul pour engendrer le typhus, ou faut-il que d’autres circonstances lui viennent en aide ? En examinant avec impartialité les faits consignés dans les annales de la science, on est bien vite amené à considérer comme des asphyxies, et non comme des typhus , ces morts survenues si promptement sur des individus entassés dans un étroit local. Mais, d'autre part, certains faits dont quelques-uns demandent du reste à être revus, sembleraient établir à l’encontre , que l’accumulation d’individus plus ou moins sains suffît dans quelques circonstances pour la génération du typhus , par exemple sur les vaisseaux, dans les prisons. Toujours est-il que, presque toujours le typhus ne se développe que dans les cas où l’encombrement est aidé par les mauvaises conditions hygiéniques des masses, et que tel degré d’encombrement, insuffisant s’il s’agit d'individus sains et robustes, produira au contraire le typhus, si les masses présentent des circonstances opposées. Beaucoup des auteurs qui ont écrit sur le typhus professent qu’il naît toujours d’une autre maladie, notamment Ilildenbrand.
Sans juger la question en général, restreignons nos investigations à l’épidémie actuelle et aux faits
HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l’ÉPIDÉMIE. H
contemporains-, ici, la solution, pour l’indiquer par avance , se dessine assez nettement, : il paraîtrait que l’encombrement ne produit guère le typhus que dans les cas où les miasmes humains s'exhalent d’individus dont l’organisme a subi de profondes moditications, par les mauvaises conditions hygiéniques qu’ils ont supportées, par les maladies régnantes, notamment par les grandes cachexies, comme le scorbut, qui détériorent et ruinent parfois des armées tout entières. En un mot, il paraîtrait que le miasme humain n’est peut-être point typhique par lui-même, mais qu'il acquiert ces propriétés spéciales alors seulement que la matière organique a subi certaines modifications. Telle est aussi l’opinion qu’ont professée MM. Garreau et Netter, à la Société impériale ottomane de médecine (séance du 26 avril 1856). M. Netter déclare que le miasme qui se dégage d’organismes sains, produit la fièvre typhoïde , mais que le typhus se développe si les individus accumulés sont malades, surtout s’ils sont scorbutiques. Pour M. Netter, l’origine du typhus de l’armée d’Orienl, c’est le scorbut.
Lors du transport des troupes en Orient, à l'ouverture de la guerre, le typhus ne s’est pas développé, malgré l’encombrement : les organismes étaient sains, l'état moral excellent. Les hôpitaux ont été très-encombrés aussi au commencement de la campagne, sans que le typhus s’ensuivît : la ma-
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tière organique vivante n’avait point subi encore ces profondes modifications qui la rendent apte à dégager le miasme typhique , et le sol n’était pas imprégné de substances de détritus animaux. En Algérie, où souvent on a été obligé d’entasser dans les hôpitaux des masses de malades atteints de fièvres palustres, de dyssenteries, etc., sévissant sur des organismes usés par la fatigue et par l’insuffisance de l’alimentation, on n’a jamais parlé de typhus, pas plus qu’à bord des bâtiments qui ramenaient les malades sur notre littoral méditerranéen. Le typhus demande-t-il pour se produire, que l’organisme ait subi des modifications spéciales sous l’influence de certaines maladies qui n’existaient pas en Algérie, et de conditions qui n’avaient pas été remplies; ou bien la simplification factice qui porte l’école algérienne à considérer le miasme palustre comme cause de presque toutes les maladies, et à appeler fièvre pernicieuse les accidents morbides les plus divers, aurait-elle fait méconnaître quelques épidémies de typhus, et celles-ci n'auraientelles pas pris beaucoup d’extension, grâce à la clémence d’un climat qui autorise une permanente aération, et qui permet même de faire campagne en toute saison?
Lors de l’entrée des Français à Rome, en 1849, l’encombrement a été grand dans les hôpitaux, surtout à Santo-Spirito, et dans quelques casernes.
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Nous avons alors prononcé el même imprimé le mot typhus (1), maladie dont nous avions cru saisir un certain nombre de cas, et surtout remarquer une influence générale imprimant son cachet aux affectionspalustres et intestinales régnantes. Aujourd’hui nous écrivons ce mot avec un peu moins de timidité, car nous avons un point de comparaison, le typhus de l’armée d’Orient; et, en jetant un regard en arrière, nous trouvons des cas qui lui ressemblent beaucoup. Le typhus, si typhus on admet, n’est point devenu épidémique. C’était en juillet ; on pouvait tenir tout ouvert dans les divers établissements ; et les curieux dans les rues, les convalescents dans les promenoirs, remédiaient ainsi, pendant le jour, à l’encombrement des chambres de la caserne et des salles de l’hôpital.
Si le typhus ne s’est pas développé à bord des navires qui ont porté des troupes en Orient, il a sévi, au contraire, sur ceux qui les ont ramenés en France. Mais voyons dans quelles conditions.
En 1856, les évacuations des malades de Crimée à Constantinople, et de Constantinople en France, ont été longtemps faites par les navires du commerce nolisés par l’État. Le typhus s’est déclaré sur ces navires et a gagné l'équipage. L’armistice ayant rendu disponibles les navires de l’État, et le
(1) Notamment clans la Gazette médicale , 1853.
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nombre croissant des malades exigeant de plus larges évacuations, on a eu recours aux bâtiments de la marine impériale. Tous ont été envahis par le typhus, et le ministère de la marine a cru devoir alors se refuser à prêter ses navires.
Des vingt navires de l’État qui ont été atteints, nous connaissons les suivants : le Prince Jérôme, le Fortuné, Yléna, le Marengo, le Wagram , le Magellan, la Néréide, Y Algérie, Y Andromaque, Y Eldorado, le Vanban, YOrénoque, le Lucifer , le Sané, la Dordogne, le Canada. Je possède des documents précis sur l’histoire du typhus à bord de la plupart de ces navires, dus soit à MM. Arnoud et Macret, principalement au premier, médecin en chef des hôpitaux de Thérapia et de Kalki, où les équipages de la plupart de ces navires ont été soignés, soit aux médecins de ces navires eux-mêmes qui ont adressé à M. Arnoud des lettres dont j’ai pris copie. Eh bien ! tous ces navires qui avaient bien des fois, pour la plupart, porté des troupes dans leurs batteries et leurs faux ponts encombrés, sans que le typhus en naquît, tous ces navires ont été envahis par l’épidémie après avoir transporté des malades, des convalescents, beaucoup plus rarement après avoir transporté des troupes plus ou moins saines venant du foyer typhique de la Crimée.
Parmi ces militaires transportés, y avait-il dans tous les cas des typhus déclarés? Non, sans doute;
on cite quelques rares exceptions ; mais il existait toujours des typhus à l’état de puissance ou même des typhus à l’état d’incubation qui éclatèrent plus tard. Chez ces hommes venant de Crimée, la matière organique avait subi les modifications que nous avons déjà indiquées, et leurs exhalaisons possédaient des propriétés qui les rendent susceptibles d’engendrer le typhus. Ce n’étaient donc pas des hommes ordinaires , comme ceux qu’on pourrait prendre d’aventure dans n’importe quelle garnison de France , et l’on ne peut pas dire que le typhus soit né de l’encombrement seul.
Nous ferons remarquer ici que, très-souvent, l’équipage a été beaucoup plus maltraité par le typhus que les malades passagers à bord du navire; serait-ce parce que ces militaires, vivant depuis plus ou moins longtemps dans un milieu typhique, étaient parvenus , comme cela arrive parfois aux médecins , à une sorte d’assuétude, de tolérance, à la suite de ces typhisations à petites doses dont nous avons parlé; et cette sauvegarde relative dépendrait-elle aussi de ce qu’un certain nombre ayantétédéjà typhisés n’étaient plus aptes à la réceptivité? Ce qui importe, c’est de constater le fait : les marins de l’équipage, dont les organismes xierges recevaient tout à coup et pour la première fois l’imprégnation typhique , ont été atteints en masse ; ainsi, pour citer quelques exemples au hasard, Y Orénoqae envoie, en peu dejours,
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1 15 marins à rhyôpital de Kalki; le Magellan compte 120 typhiques en trois jours; V Algérie en a 124 en peu de temps ; le Marengo 1G0, etc., etc.
Tous les navires dont les noms viennent d’être cités avaient transporté des malades, un seul excepté, le Marengo, qui était chargé de condamnés militaires , tirés de silos où ils croupissaient pêlemêle dans un air confiné. M. Godelier a aussi cité à l’Académie le fait de 800 hommes au 50e de ligne, qui, embarqués exempts de typhus, à Kamiesch, ont fait une traversée de cinquante jours, dans des conditions évidentes d’encombrement et au milieu de détritus organiques, traversée pendant laquelle la maladie s’est développée. «Ce typhus, dit M. Godelier, est né sur le Monarque et du Monarque même ; mais les conditions de long séjour au pied de Sébastopol avaient créé une prédisposition incontestable à son invasion. >ï La remarque est fort juste, et l'on peut se demander si le typhus eût sévi sur ces mêmes hommes subissant les mêmes conditions , mais allant, sains et vierges, de France en Crimée, au lieu de revenir, imprégnés, de Crimée en France.
Il est certain que Hildenbrand ne pensait pas que le typhus pût se produire par l’encombrement, puisqu’il le fait toujours naître d’autres maladies. Userait intéressant de rechercher quelles sont les affections les plus aptes à concourir à engendrer l’épidémie. Sans vouloir préjuger la solution, disons pour-
tant que la cachexie scorbutique (1) , qui s’était infiltrée profondément dans presque toute l’armée , a sans doute joué un rôle principal. Il est bien entendu, du reste, qu’une fois développé, le typhus peut se répandre par infection ou contagion, et qu’il atteint alors les individus sains.