‹ Du typhus de l'armée d'Orient [electronic resource]Chapitre 68 sur 91 · LES LIEUX, ETC · texte numérisé non relu

LES LIEUX, ETC

En commençant ce travail nous avons cherché à mettre en relief les différentes physionomies affectées par les diverses épidémies de typhus. Il est opportun de montrer maintenant que le typhus de l’armée d’Orient a lui-même présenté des différences selon les temps et les lieux. Ce chapitre est indispensable pour bien faire connaître l’épidémie dans son ensemble et dans ses détails.

Nous comparerons d’abord les deux épidémies de 1855 et de 1856; nous chercherons, en second lieu, les différences présentées par une même épidémie dans le même lieu; enfin, nous terminerons en faisant ressortir les modifications que le typhus a subies suivant les localités, selon qu’on l’observait dans son foyer ou loin de son site originaire.

1° DilTérences entre le typhus de 1855 et celui de 185G.

Le typhus de 1855 ne ressemble pas tout à fait à celui de 1856. On dirait qu’il a eu quelque peine à

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s’établir, ou du moins à s’établir en tant que règne dominant et qu’espèce très-accusée dans ses symptômes et dans ses allures*, il a rencontré beaucoup plus de difficultés encore à se faire reconnaître, et les hésitations eussent été plus longues encore sans la déclaration magistrale et entraînante de M. l’inspecteur Michel Lévy, et bientôt de M. Fauvel, médecin sanitaire à Constantinople, qui avaient su découvrir dès ses premiers pas la nature de l’épidémie. Il y a eu d’abord autant d’accidents, d’états typhiques entés sur d’autres affections, que de typhus proprement dits; et ces accidents qui surchargeaient diverses maladies, consistaient parfois dans un ensemble typhique assez complet, d’autres fois en phénomènes typhiques isolés, éparpillés pour ainsi dire: chez l'un, de l’hébétude, chez l’autre des divagations nocturnes : ici des parotidites, là une céphalalgie persistante, avec titubations et vertiges; ailleurs une éruption cutanée, etc., etc. (1). Ayant trouvé la fièvre typhoïde régnante, ainsi qu’une constitution médicale essentiellement et profondément putride, avec gangrènes, pourriture d’hôpital, angines malignes, tendance à la pyogénie, miasmes et détritus de toutes sortes dus aux dyssentériques, aux blessés, aux congélations avec sphacèles et flots de pus sanieux, etc., le typhus en a probablement été

(1) Félix Jacquot. Discours du 29 mars 1856, à la Société impériale Ottomane.

influencé. C’est ce qui arrive à toute maladie qui, en rencontrant une autre affection établie épidémiquement ou un règne pathologique spécial et prononcé, en subit l’empire, en reçoit pour ainsi dire la teinte, jusqu’à ce qu’elle devienne elle-même dominante et qu’elle puisse à son tour imposer sa loi et donner sa couleur. Le typhus de 1855 a été en effet essentiellement et profondément putride, et a assez souvent affecté la forme générale d’une fièvre typhoïde, mais avec des différences capitales dans la marche, la durée, dans quelques symptômes et surtout dans l’anatomiepathologique. Les complications putrides étaient plus fréquentes, ainsi que les gangrènes, la dégénérescence des plaies, la pourriture d’hôpital, les parotidites, les angines malignes. L’injection de la conjonctive et la turgescence de la face étaient plus rareschez ces hommes dont la constitution était plus fatiguée : les solutions étaient moins promptes, la durée plus longue, les formes plus nombreuses (on voyait quelquefois l’ictérode), les localisations plus variées et surtout plus souvent abdominales qu’en 1856. La durée moyenne du typhus solitaire, en 1 855, a été de douze ou treize jours jusqu’à la convalescence, de treize ou quatorze jusqu’au décès, tandis qu’en 1856, nous trouvons dix à onze jours jusqu’à la terminaison par la convalescence ou par la mort.

Le typhus de 1856 débute sans doute aussi au mi-

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lieu du scorbut, des diarrhées chroniques, décongélations, de fièvres typhoïdes peu nombreuses, mais dans des conditions de putridité et de cachexie moins prononcées que l’année précédente; de plus, la guerre est à peu près finie, Sébastopol est pris, et nos hôpitaux ne sont plus aussi noyés dans le méphitisme du pus, des gangrènes et de la pourriture d’hôpital. Dès ses premiers pas, en janvier, le typhus se rapproche un peu de l’épidémie de l’année précédente, mais il revêt rapidement une individualité indépendante et tranchée ; les cas s’uniformisent et finissent par se couler presque tous dans le même moule. La localisation est céphalique et pectorale, bien rarement abdominale, et la forme ictérode est une rare exception. L’état typhique complication subsiste toujours, mais le typhus être domine. 11 se propage par transmission, et l’épidémie acquiert bientôt de gigantesques proportions qu’elle n’avait pas atteintes l'année précédente: les médecins, les sœurs, les aumôniers, les infirmiers, assez épargnés en 1855, tombent en foule. Bientôt le typhus impose silence aux maladies intercurrentes, ou, en les compliquant, leur donne sa physionomie, de sorte que la teinte typhique est générale : le typhus sur un fond scorbutique, au premier plan, sur un fond diarrhéique au second plan, voilà la pathologie du moment. Le genre palustre est absent ou insignifiant, mais un certain

génie intermittent intervient parfois ostensiblement. En avril , mois printanier qui succède à mars, dernier mois aussi froid, cette année, aussi pluvieux, aussi neigeux que janvier même; en avril, le typhus prend une physionomie en rapport avec ces nouvelles influences climatologiques: l’épidémie diminue sous la double influence du désencombrement et de l’aération, et les cas deviennent plus inflammatoires pour la forme, plus congestifs; le poumon se dégage un peu, mais la tête se prend vivement. C'est là la dernière métamorphose du typhus; il s’efface assez rapidement, tout en frappant encore çà et là les derniers soldats laissés à Constantinople.

2° Dillerenees présentées par le typhus dans les divers hôpitaux de

Constantinople.

Ces différences sont beaucoup moins tranchées que si l’on considère le typhus dans plusieurs pays et à diverses époques. Elles ne doivent même pas être acceptées sans quelque réserve, car de grandes dissemblances dans la manière d’observer, dans les aptitudes, dans la méthode, dans les idées, dans l’attention et les connaissances des divers médecins, amènent quelquefois sur le papier des différences qui ne sont pas en réalité dans la nature. Cependant, certains faits sont là, en dehors de toute interprétation, et il faut bien compter avec quelques

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hommes de grande valeur dont nous allons rapporter les opinions.

Il est certain que le typhus n’a pas eu la même gravité dans tous les hôpitaux, ce qui s’explique très-bien par les conditions dans lesquelles se trouvaient ces établissements. Ainsi M. Cazalas établit que la grande épidémie de 1856 n’a fait hausser la mortalité que de 1/12 à 1/10, à son hôpital de l’École militaire, sur celle de pareille époque de l’année précédente, où régnait une épidémie bien moins intense. Or, ayant consulté les statistiques fournies par plusieurs services de fiévreux à mon hôpital de Péra, je les ai trouvées chargées, en mars et avril 1856. d’une mortalité presque double de celle de pareille époque de la précédente année.

Le typhus de 1855, sommairement décrit par M. Haspel dans la Gazette médicale de Paris, au mois d’août de la même année, ne revêt qu'une forme générale, que nous appellerons typhoïde pour indiquer par un seul mot les ressemblances qu’il présente au premier coup d’œil avec la fièvre typhoïde, quant à quelques symptômes du moins, mais non quant à la marche, etc. Ce typhus n’a point une durée et une évolution nécessaires; il peut disparaître en cinq ou six jours, ou se prolonger beaucoup plus. Son cours est irrégulier : il y a des chutes imprévues, comme de subites améliorations inattendues. La face et les conjonctives sont rouges

et congestionnées. Le délire est moins persistant que dans la fièvre typhoïde. L’éruption , qui se montre sur tout le corps, tronc et membres, est pétéchiale, mais très-discrète, et ne s’observe d'ailleurs pas souvent, tandis que nous allons trouver bientôt dans la description de M. Garreau, que l’éruption est ordinairement confluente et ne manque guère. Le fuligo se montre quand la maladie continue son cours et s’aggrave. Délire, stupeur, épistaxis; les phénomènes abdominaux qui appartiennent à la fièvre typhoïde ne sont pas la règle. La forme est abdominale en février, pectorale en mars; au printemps, le type a souvent l’apparence rémittente, mais le quinquina n’entrave pas la marche de la maladie. M. Haspel ne parle ni de la durée de la maladie, ni de la proportion des décès. Beaucoup d’infirmiers ont été atteints, et l’on a vu la maladie, se propageant de lit en lit, envahir tout un rang d’une salle.

De cette description rapprochons de suite celle qui a été donnée par M. Garreau dans les remarquables articles insérés au même journal, en janvier 1856.

M. Garreau admetles typhus céphalique, asphyxique, ictérode, abdominal. Chez M. Haspel, je ne trouve ni l’asphyxique, ni l’ictérode. Quant à moi, j’ai vu bien rarement ce dernier, et le typhus asphyxique m’a semblé le plus souvent devoir cette

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forme à une phénoménisation emprunlée à un scorbut préexistant, avec anémie et œdème du poumon. Contrairement à M. Haspel et à presque tous les observateurs, M. Garreau note un faciès plus souvent pâle et terreux que rouge et congestionné. A son typhus manque la période inflammatoire de Hildenbrand. L’adynamie domine dans tout le cours de la maladie. M. Garreau note la rémittence, mais non cette rémittence qui appelle le sulfate de quinine; celui-ci ne devient utile que dans les cas où l’élément palustre est uni au typhus. L’invasion est brusque ; l’éruption se montre du deuxième au cinquième jour; elle est constituée par des taches roses saillantes et par des taches purpurines caractéristiques; les sudamina ne s’observent guère. Absence de diarrhée initiale et des autres symptômes abdominaux dans la plupart des cas; la forme abdominale est la plus rare. La tête est toujours prise. M. Garreau ne décrit que les typhus légers et les typhus sidérants, c’est-à-dire mortels dans les trois premiers jours, et prie le lecteur de mitiger sa description des sidérants pour avoir les cas graves et moyens. Or, comme, en parlant des sidérants, il ne va pas au delà du troisième jour, il s’ensuit qu’il nous laisse complètement ignorer les dernières phases des typhus ordinaires. 11 a constaté 2 typhus sidérants sur 20 cas, proportion beaucoup plus élevée que celle qu’ont généralement relevée les

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autres observateurs, même eu Crimée , dans les typhus solitaires. La convalescence est presque subite, et la durée moyenne de la maladie est de douze jours, moyenne semblable à la nôtre la même année, en 1855. Pas de lésion dothinentérique, rien dans les ganglions mésentériques. Le désordre le plus constant serait le ramollissement de la muqueuse intestinale, ce que nous n’avons constaté qu’ exceptionnellement dans nos nombreuses autopsies. M. Garreau n’a jamais rencontré de caillots fibrineux dans le sang, tandis que souvent nous en avons vu et fait voir à nos confrères. M. Garreau est porté à admettre la possibilité de la coexistence du typhus et de la fièvre typhoïde. La fièvre typhoïde qui régnait contemporairement a donné plus de mortalité que le typhus : 1 décès sur 45; le typhus a fourni 1 décès sur 3 cas graves et moyens, les cas légers et bien rarement mortels étant mis de côté dans ce calcul.

M. Garreau dit début brusque; M. Barudel, en 1856, le dit lent. On s’entendrait probablement si l’on catégorisait les cas, au lieu de les compter en masse. M. Netter, partant d’idées préconçues, n’admet point de prodromes : la maladie se déclare brusquement.

Certains confrères avaient un nombre notable de parotidites dans leur service, et elles manquaient généralement dans les autres : il faut bien accepter ce fait, d’une facile vérification.

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Le typhus observé par M. Arnoud, à l’hôpital de la marine, à Thérapia, se prête parfaitement à notre description. Il cadre même mieux que toute autre description due aux divers médecins militaires et comprenant les cas complexes comme les cas simples, parce que mon discours académique roulait surtout sur les typhus solitaires, et que ce sont précisément des cas de ce genre qui se déclarent sur les marins saisis du typhus, étant sains et robustes. Aussi notre savant et bienveillant confrère, que nous voyions pour la première fois, s’est-il écrié à la Société impériale : « M. Jacquot, avec un bonheur et une exactitude remarquables, nous a tracé le tableau des phénomènes morbides du typhus actuel, et chacun, après l’audition de son discours, a pu dire : Voilà en effet ce que nous avons vu, et on ne saurait méconnaître le typhus... etc. » Si nous ne saurions accepter ces flatteuses expressions, nous pouvons croire au moins que nous avons été vrai ; c’était toute notre ambition.

3» Différences présentées, selon les pays, par le typhus né sur place

o.u importé.

L’histoire du typhus doit être poursuivie dans tous les lieux où il a sévi, puisque, comme nous l’avons prouvé, c’est une affection si protéiforme, que celui qui se contenterait d’étudier ce qui s’est passé dans sa sphère limitée, ne connaîtrait qu’un des aspects

d’une maladie qui revêt des physionomies si diverses, ne connaîtrait en un mot que son typhus, mais non pas le typhus. Nous avons été obligé de consulter longuement, verbalement ou parécrit, nos confrères de Crimée, qui n’ont produit que de très-rares travaux. Constantinople et la France ont été plus féconds.

Tous ces documents sont surtout relatifs au typhus de 1856.

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