‹ Du typhus de l'armée d'OrientChapitre 12 sur 83 · C. CONDITIONS HYGIÉNIQUES DIVtKSES · texte numérisé non relu

C. CONDITIONS HYGIÉNIQUES DIVtKSES

Falifjues. — Sans doute, dans un groupe qui se trouve tout entier sous une influence épidémique ,

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les fatigues , comme toutes les causes possibles de débilitation, facilitent ordinairement l'imprégnation morbide et l'éclosion de la maladie chez les individus surmenés, et elles ont dû remplir ici le même rôle; mais ce sont des causes accessoires dont il ne faut pas exagérer l'influence. Ainsi , l'armée a été beaucoup plus fatiguée en 1855 , époque du siège , des surprises, des tranchées, des combats, qu'en 1856, puisque la prise de Sébastopol a ralenti les travaux et que l'arniistice a bientôt amené un état de repos relatif (1); et cependant le typhus de 1 856 a été beaucoup plus intense que celui de la précédente année. On a cherché une des causes de l'immunité des Anglais dans leurs moindres fatigues, dans leur rôle moins actif à la guerre ; dans le moins grand nombre de leurs gardes de nuit, de leurs embuscades, etc. Ce sont là des considérations d'un ordre tout à fait accessoire. La cause essentielle, le germe du typhus, existait chez les Français, et les causes occasionnelles pouvaient dès lors favoriser le développement de ce germe ; mais là où le germe n'existe point, les causes occasionnelles n'ont aucun effet. Et ces fatigues , d'ailleurs, quand elles avaient lieu en |)lein air et qu'elles n'étaient pas excessives, entraînaient moins de détriment que de bénéfice , puis-

(1 ) Nous disons relatif, car il y a eu de grandes fatigues pour l'infanterie, le train et l'artillerie, par suite des travaux de routes, transport du matériel de Sébastopol à Kamiesch, etc.

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qu'elles empêchaient l'encombrement , au moins dans la journée, si ce n'est la nuit.

Habitation. — C'est du genre d'habitation que naît l'encombrement. Ce su jet a été traité et l'on a pu voir quelle supériorité les Anglais avaient sur nous sous ce rapport.

Vêtement, propreté. — En 1866, la même supériorité existait chez les Anglais. Insistons sur la propreté, car, alors que toutes les exhalaisons d'un organisme plus ou moins imprégné sont susceptibles de donner le typhus , il n'est certes point indifférent de laisser la surface de sa peau s'encroûter de sueur et de déjections de toute sorte , par lesquelles on s'empoisonne so^-même. On ne se fait pas une idée de l'indescriptible état de malpropreté dans lequel se trouvaient la plupart des malades qui nous arrivaient de Crimée. Ainsi nous avons reçu des malheureux qui , n'ayant pu être changés depuis plusieurs jours, en Crimée ni en route, s'étaient encroûtés de leurs défécations gâchées avec la paille sur laquelle ils couchaient à bord; de sorte que, avec leurs effets raidis, collés sur eux et imprégnés de cet horrible mélange, ils rappelaient assez bien une momie dans sa gangue. Malheureusement, à Constantinople, le nombre trop exigu des infirmiers, le mouvement si considérable des entrants et des sortants, la surcharge des travaux, parfois la pénurie des bai-

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^noires , s'opposaient à ce qu'on remédiât assez pronfiplement à ce triste état.

Ainsi, au grand hôpital de Péra , je ne pouvais donner que trois bains par jour dans ma division , qui a compté jusqu'à -300 malades présents à la fois, et 600 entrants dans le courant d'un seul mois. Dans le même établissement , les draps propres nous ont manqué quelque temps ; on n'a établi une buanderie suffisante qu'au moment de l'évacuation. ï.ii Crimée, dit M. Baudens, « pendant la période rigoureuse de l'hiverM 855-1856, il a été impossible de faire blanchir convenablement les draps de lit des ambulances : ce qui manquait surtout dans les infirmeries régimcntaires , c'était la propreté. Une pareille indifférence est incompréhensible. Comment! il y avait dans chaque infirmerie 15 ou 20 hommes éclopés, ennuyés, désœuvrés, et on ne savait même pas les employer à nettoyer leurs logements. » Pour la propreté, comme pour l'habitation et la nourriture , les Anglais se trouvaient dans des conditions bien supérieures aux nôtres. Dans les baraques, les hommes valides savonnaient leur linge deuv fois la semaine, et, dans les ambulances de Crimée, chaque homme recevait un costume hospitalier en molleton bleu. A Constantinople , dans les hôpitaux français sédentaires , il n'y avait pas d'effets spéciaux; on lavait les vêtements des hommes arrivant de Crimée , ils attendaient au lit que leurs etfets

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pussent leur être rendus propres et secs; puis à Péra , chacun s'affublait de ce qu'il trouvait à sa convenance, ou de ce que leurs camarades leur avaient laissé, le fantassin en cavalier et le cavalier en fantassin.

État moral. — L'état iMoral était à quelques points de vue meilleur en 1 856 qu'en 1 855. On peut dire aujourd'hui le profond découragement et le dégoût qui avaient saisi l'armée pendant les huit premiers mois de 1855 ; les préoccupations, les appréhensions, les surprises, les vives émotions ajoutaient encore à cet état moral si défavorable. La prise de Sébastopol vint mettre un terme à ces souffrances.

Alinienlation. — L'insuffisance et surtout la mauvaise qualité des vivres del'arméefrançaiseen Crimée sont un fait notoire et déjà historique. On se rappelle l'attaque des journaux anglais, portant que les Français profitaient nvec avidité des miettes et du superflu de l'armée anglaise, et l'adroite réponse duMonileur qui, ne pouvant déguiser la pénurie dans laquelle nous nous trouvions, éluda adroitement la question, en répondant que nos alliés les Anglais étaient certainement hommes à partager leur nourriture, en cas de besoin, et ne se contenteraient certainement pas de nous jeter leurs miettes. Il ne nous appartient pas de rechercher si l' administralion française a fait tout ce qu'elle a pu, ou si elle

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est restée au-dessous de sa mission : le médecin constate nettement tous les faits qui sont de son ressort pour en tirer des conséquences et des enseignements; là se borne son rôle ; il indique ce qu'il faut faire aux dispensateurs, et ceux-ci jugent si l'application est possible.

L'alimentation des troupes françaises péchait par la quantité, car les hommes employaient leur argent à acheter des vivres aux marchands de Kamiesch, aux cantiniers, aux Anglais, et même aux Piémontais. Les quantités de plusieurs substances alimentaires avaient été augmentées, surtout le biscuit et les spiritueux en temps d'épidémie. Malheureusement il ne s'agit point, médicalement parlant, des poids absolus, mais de savoir si la quantité, quelle qu'elle soit, est proportionnée aux exigences de la réparation interstitielle, et de la calorification par les froids rigoureux de l'hiver.

Le café (16 grammes de café et 21 de sucre) a alterné avec le vin (un quart de litre) ou l'eau-devie (un seizième), et parfois il y a eu cumul, ou double ration de spiritueux. La ration de biscuit a été portée de 550 grammes à 650, sans compter 150 à 200 grammes pour la soupe. Malheureusement la troupe n'a guère reçu de pain qu'un jour sur trois, pendant l'hiver de 1855 à 1856, c'est-à-dire à l'époque désastreuse du typhus. Le biscuit est difficilement attaque par la denture des scorbutiques ;

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macéré, il devient pâteux, fade et lourd. Les ferments de l'appareil digestif l'attaquent mal ; il est indigeste; il amène des flux intestinaux; il passe souvent dans les selles sous forme de fragments inattaqués par les sucs gastro-intestinaux. Le biscuit ne représente donc le pain ni chimiquement, ni surtout pliysiologiquement. Pour qu'il subvienne à tous les besoins de lanutrition, il faut l'ingérer en trop grande quantité ; d'où fatigue et dégoût. Mais le biscuit n'est point préjudiciable, quand les autres aliments remédient à ses desiderata par leur quantité, par leur variété, par leur qualité : or il n'en a rien été en Orient.

Pendant la période que nous envisageons, la troupe a reçu, en moyenne, sur quatre jours, deux distributions de salaisons, une de viande fraîche, une de conserves Appert. Le lard français était généralement bon ; mais le lard turc, auquel on a bientôt renoncé, laissait beaucoup à désirer. Le saucisson avait quelquefois subi une putréfaction qui le faisait rejeter par le soldat. La viande fraîche, d'une excessive maigreur, a d'abord été donnée à 250 grammes, puis a été élevée à 300 grammes, qui faisaient plus de poids que d'aliments, car un os recouvert de parties aponévrotiques et tendineuses et d'une mince couche de chair musculaire, ne fournit point un nutriment capable de réparer les forces d'un homme dans la force de l'âge. Les conserves de

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viande désossée, distribuées à 120 grammes par homme, m'ont paru excellentes, et j'en ai largement usé dans mes courses à travers les montagnes et les steppes de Grimée; mais il paraît que les soldats finissaient par s'en dégoùler, et trouvaient la quantité insuffisante, quoique cette ration leur fournit plus de chair musculaire que la viande fraiche. J.a chair conservée subirait-elle des altérations comparables à celles des légumes desséchés? Une longue expérience, et non la chimie, peut résoudre celte importante question. Les conserves étaient presque toujours dans un excellent élat ; l'administration remplaçait les boîtes gâtées ou avariées.

Médicalement les légumes frais ont manqué, car on ne peut compter sur l'influence physiologique d'une soupe suffisamment garnie de légumes trois fois à peine par mois, proportion qui ressort des renseignements que nous avons recueillis sur les lieux à de nombreuses sources. Les pommes de terre ont constitué la presque totalité des légumes frais. On n'a été large dans leur distribution qu'à partir du moment où, l'évacuation ayant été résolue, on s'aperçut qu'il en restait d'assez grandes quantités en magasin. Des masses de légumes conservés pas le procédé Masson et Cholet ont été achetées par le ministère de la guerre. L'expérience acquise pendant les campagnes d'Orient et dans les voyages de long cours établissent que les légumes ainsi conser-

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vés ne peuvent remplacer les légumes frais. A la lin de la campagne, dit M. Baudens, ces conserves étaient avariées et les soldats les jetaient.

L'alimentation péchait donc à la fois par la quantité et par la qjialité.

Voici, du reste, ce que M. le docteur Mouchet écrivait de l'armée au sujet de l'alimentation (i). Pendant l'hiver et pendant l'été, la viande mise en distribution était bien mauvaise. J'écrivais en février 1855 et je dirai encore aujourd'hui : On ne nous donnait que du crevant ou du crevé . . . encore ces distributions n'étaient-elles pas quotidiennes. On donnait du lard salé de fort mauvaise qualité. Avec tout cela on n'avait qu'unenqurriture détestable, le bouillon était de l'eau chaude, le lard mis dans l'eau pendant vingt-quatre heures n'était pas supportable, tant il étaitsalé; le pain était très-mauvais, moisi, fortmal manutentionné, avec beaucoup trop d'eau, mal cuit, briilé, ou à peine saisi par le feu ; cette année-ci (1856^ il a été beaucoup moins mauvais. M. Mouchet signale ensuite les résultats de cette alimentation mauvaise et insuffisante : « La résistance n'a été possible que par une énergie incroyable; mais la lutte ne pouvait êire longue; on peut comprendre ce qu'étaient ces prétendus scorbutiques, on n'a pas voulu dire anémiques. »

(i) Mouchet. Du typhus de l'armée d'Orient, in Revue médicale, I8i)ti, t. I, p. h!).).

M. Càzalas (1) ne fait pas non plus l'éloge de l'alimentation : « Par moments mauvaise, et toujours médiocre ou de mauvaise qualité : le pain était généralement remplacé par du biscuit quelquefois avarié; les légumes par du riz, dont l'usage trop continu finit par fatiguer les estomacs les plus robustes; la viande fraîche, qui faisait le plus souvent défaut, par le lard ou la viande salée, et quand la viande fraîche ne manquait pas, elle provenait généralement d'animaux malades et était toujours maigre, flasque et peu nourrissante.» Plus loin, il dit que « la nourriture était composée de biscuit, de lard, de riz et de café, et exceptionnellement de pain, de viande fraîche et de légumes, nourriture qui constitue une alimentation trop grossière, trop uniforme et trop dépourvue de végétaux pour conserver longtemps la santé des soldats. »

Conclusion. — A l'armée d'Orient plusieurs causes ont contribué, à divers degrés, à la génération du typhus : l'encombrement, le campement sur un terrain engraissé de détritus animaux, les desiderata de toute la matière de l'hygiène en général, particulièrement de l'alimentation et de l'habitation, etc. L'encombrement seul, le campement sur un terrain engraissé n'ont point suffi, isolément, pour engendrer le typhus; mais celui-ci, une fois développé, peut se

(1) Cazalas. Statistique de l'hôpital de l'École militaire de Constantinoplc, in Gazette médicale de l'Algérie, l8o7, 22 avril.

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propager en dehors des conditions qui lui ont donné naissance. Le typhus est dû à un miasme animal, mais les exhalaisons d'un homme sain ne contiendraient-elles point l'agent spécifique propre à engendrer cette atTection ; faudrait-il, pour que cet agent prît naissance, que l'économie subît au préalable diverses modifications, soit sous l'influence de la matière de l'hygiène, soit sous l'influence de différentes affections parmi lesquelles le scorbut a joué un rôle important à l'armée d'Orient? L'étude de cette épidémie autoriserait aie croire; mais l'investigation du passé commande la réserve.

Le typhus est moins lié à la guerre en elle-même et aux grands i-assemblements qu'elle entraîne , qu'aux conditions dans lesquelles on la fait. A mesure que la civilisation a avancé, qu'on a réalisé des progrès quant à la rapidité des transports, quant à l'hygiène, quant aux moyens d'ahmentation, etc!, le typhus est devenu de plus en plus rare, et les enseignements du passé autorisent à penser que des grandes guerres pourront désormais se faire sans engendrer cette redoutable épidémie.

Le typhus est moins l'œuvre des choses que des hommes qui les gouvernent. Or, ici se présente une question de la plus insigne gravité : le commandement et l'administration ont-ils fait ce qu'ils devaient et pouvaient? La guerre commence : l'Anglais surpris n'a ni armes ni administration , le

Français au contraire, toujours prêt, se met immédiatement en campagne avec son léger bagage. Le typhus règne dans les deux armées, et sévit sur chacune d'elles en proportion de ses misères : les Anglais perdent plus de monde que nous.

Le temps s'écoule ; les rôles changent : pendant que l'organisation française s'est maintenue presque sur le môme pied, avec quelques notables améliorations, les Anglais ont fait des pas de géant, se sont entourés de ressources, se sont donné un confortable , nagent dans une abondance qui leur donnent plus d'avance sur nous que nous en avions peut-être sur eux au commencement de la guerre. Aussi, les nouvelles épidémies de scorbut et de typhus, continuant à sévir en proportion de l'état des armées, n'ont-elles aucune prise sur les Anglais, auxquels rien ne manque en fait de bien-être, tandis qu'elles atTaiblissent et déciment l'armée française.

Nous le répéterons encore, parce que ce point est capital pour l etiologie et la prophylaxie : le typhus n'est point la conséquence des conditions dans lesquelles s'exécute la guerre ; ou, en un mot, ce n'est point la guerre, mais les hommes qui la dirigent qui ont fait le typhus. Pourrait-il en être autrement? Ce grand confortable, cette abondance des Anglais, pouvions-nous les obtenir, nous moins riches et beaucoup plus nombreux? Il y a ici deux questions : celle du chiffre de la dépense, et celle d'emploi et

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d'adminislralion des fonds. La solution, qui n'est point de notre ressort, ne servirait qu'à inculper ou à absoudre des individus, ce qui importe peu à l'humanité; mais la constatation du fait appartient à la médecine, qui le lègue, avec toutes ses conséquences, aux méditations des hommes (|ui occupent de hautes fonctions dans les armées.

I 4. Épidéiiiicïté, transiiiîjiisibilité.

Le typhus, épidémique pendant les deux hivers de 1854 à 1855 et de 1855 à 1856, est resté à l'état sporadique pendant l'été, entre les deux épidémies; et, après l'épidémie de 1856, en juillet, il a également persisté à l'état sporadique.

Le typhus est transmissiblc , pour nous servir de la locution large, employée aujourd'hui, comprenant l'infection et la contagion, et évitant les discussions souvent subtiles que ces deux mots faisaient naître. Le typhus est transmissiblc à des degrés bien différents selon les circonstances.

r II est essentiellement et presque fatalement transmissiblc dans l'air confiné et peu renouvelé des hôpitaux encombrés de typhiques et de malades divers, surtout si les individus aduiis dans ces hôpitaux ont été soumis aux conditions qui préparent le typhus ou qui en favorisent la réceptivité. Aussi le typhus s'est-il répandu dans tous les hôpitaux

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militaires de Constanlinople. Les moins aérés et les plus encombrés ont été les plus aiîectés, par exemple, Péra et Ramis-Chiflick , bâtiments isolés, l'un sur le plateau du Grand-Champ, l'autre en pleine campagne, mais présentant de fort mauvaises conditions hygiéniques. Le typhus envahit alors ceux qui y sont déjà préparés par leur provenance de lieux sur lesquels la maladie a été engendrée; ceux dont l'économie est débilitée par diverses maladies ; entin les sujets sains et vierges de toute imprégnation antérieure, mais qui vivent dans le milieu hospitalier : tels sont les médeciîis, les sœurs, les aumôniers, quelquefois les officiers d'administration. Nous avons perdu plus de 80 médecins du typhus pendant les deux épidémies, et l'on peut assurer que les trois quarts au moins de ceux qui n'ont pas eu le typhus proprement dit ont présenté quelques-uns des phénomènes que nous avons appelés typhisation à petite dose; de sorte qu'il est permis de répéter avec le poëte :

« Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. »

A l'hôpital de l'Ambassade russe, où tant de médecins militaires ont été traités pour le typhus, un seul officier de troupe est entré pou rla même maladie : c'étaitun capitaine du génie qui avait été chargé de travauxdans les hôpitaux. La grande salle de bal du palais de Russie et les salons attenants étaient peuplés

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de médecins militaires râlant, agonisant, se levant éperdus et remplissant l'immense nef de leurs plaintes ou de leurs rires délirants et de leurs propos désordonnés. A l'ambulance du grand quartier général, en Crimée, le spectacle était plus lamentable encore (1).

Nous tenons de la supérieure générale des sœurs de Charité du couvent de Galata, que, sur environ 150 sœurs employées au service des hôpitaux militaires du 1" février au 1" juin, 75 ont été atteintes du typhus proprement dit, et ont fourni \ 5 décès. Les aumôniers, qui recueillent de si près l'haleine des moribonds avec leurs derniers aveux, sont ceux qui, avec les médecins, ont éprouvé la plus forte mortalité. Dans l'espace de deux mois et demi , d'après un document fourni par M. Thomas, médecin en chef de Constanlinople, 600 infirmiers ont été atteints du typhus dans cette ville. Le 4 7 mars, dans le seul hôpital de Péra, 10 infirmiers tombaient malades du typhus en un jour; et j'ai eu dans mes salles 12 infirmiers, provenant de mon service, traités à la fois pour le typhus. Quatre infirmiers-majors et trois jeunes soldats chargés de tenir le cahier de visite, sont successivement tombés malades en remplissant leurs foncfions sous mes ordres. Pendant certaines évacuations de Crimée sur Constanlinople,

(1) Pendant la campagno , la médecine militaire a perdu près de 120 de ses membres, et la médecine navale près de 50.

les infirmiers qui soignaient les malades à bord ont tous été contagionnés sans exception. Enfin, plusieurs officiers d'administration des hôpitaux ont été typhisés .

2° Dans les hôpitaux contenant un grand nombre dé malades, typhiques et non typhiques, si une suffisante aération est possible, et si l'on peut observer plus ou moins exactement les diverses prescriptions hygiéniques, notamment ouvrir dès l'origine des salles isolées pour les typhiques, la propagation pourra être retardée ou contenue dans certaines limites ; mais il faut établir ici des distinctions. Plusieurs hôpitaux militaires de Constantinople constitués par des baraques de bois isolées et suffisamment aérées, comme les ambulances deMaslack, les hôpitaux de Gulhané, du terrain des manœuvres, de l'École militaire, n'en ont pas moins été envahis, et une active propagation s'y est opérée. C'est que l'isolement primitif des typhiques n'a pu être obten\j, et que ces hôpitaux étaient alimentés par des malades provenant de Crimée, et ayant tous le germe ou la prédisposition typhique. Mais il n'en a plus été de même dans les établissements où les malades ne présentaient pas ces conditions : ici, la transmissibilité a été limitée par le défaut de réceptivité. En voici des exemples.

A l'hôpital de Nagara, sur les Dardanelles, l'état sanitaire était satisfaisant, lorsque la Néréide en\oy a

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six typhiques dans cet établissp.ment. M. Calteloup, médecin en chef, les plaça dans une salle éloignée, et deux infirmiers contagionnés furent soignés dans le même local. Le typhus s'y éteignit sans envahir le reste de l'hôpital. Mais, plus tard, des cas nombreux, d'origine constantinopolitaine, se déclarèrent çà et là dans les salles, et la nmltiplicité des foyers engendra bientôt la diffusion du mal.

A l'infirmerie du couvent de Saint-Benoît, à Galata, ont été traitées près de soixante sœurs, sur lesquelles six sont mortes. Le personnel de l'établissement se composait alors de trente-six sœurs, dont trente veillaient alternativement les malades. Eh bien ! il n'y a pas eu un seul cas de contagion évidente. Quatre de ces sœurs ont eu le typhus à Saint- Benoît ; mais ces quatre religieuses sortaient précisément des hôpitaux, ou visitaient les malades à bord des navires encombrés, et avaient ainsi trèsprobablement puisé le germe du typhus en dehors du couvent. (Nelter, Communication à la Société impériale de médecine ottomane.)

Le docteur Vérollot, médecin de l'hôpital civil français de Péra, a révélé un fait à peu près semblable. Cet hôpital, assez étroit, contient quatre-vingtdix lits, destinés à la population civile et à la marine du commerce. Celle-ci, atteinte de typhus en transportant des malades de Crimée sur les bâtiments du commerce nolisés par l'État, a fourni à l'hôpital

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cent trente typhiqiies, dont vingt ont succombé. Aucune des quatorze sœurs n'a eu le typhus; un seul infirmier sur six en a été atteint, et un seul malade, phthisique avancé, a gagné la maladie, quoique les typhiques n'eussent pas toujours pu être isolés. C'est que, outre les mesures hygiéniques, qui étaient appliquées bien plus rigoureusement à l'hôpital civil des sœurs que dans nos hôpitaux militaires, une autre circonstance s'est opposée à l'extension du typhus ; les autres malades couchés dans cet hôpital n'avaient ni cette imprégnation antérieure, ni cette faculté de réceptivité que présentait la population hospitalière des étabhssements de l'armée.

C'est aux mêmes causes, sans aucun doute, et à la moindre gravité d'un typhus dépaysé, qu'on doit attribuer l'extinction de la maladie dans certains hôpitaux de France, qui avaient reçu des soldats de l'armée d'Orient atteints du typhus (l). C'est ainsi qu'à Chalon-sur-Saône, qu'àNeufchàteau, qu'au Valde-Gràce, etc., le typhus est resté borné aux individus entrés pour cette maladie, ou bienacontagionné quelques malades, quelques personnes attachées à l'établissement. A Chalon, quatorze soldats atteints, un malade civil, un infirmier, deux sœurs; au Valde-Gràce, cinq sœurs et quelques malades qui n'é-

(i) D'après M. l'inspecteur Lévy, le premier débiiniueineiil de 50,000 hommes a fourni 200 typhiques. Traité d'hygiène, troisième édition.

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taient pas de provenance criméenne. Le typhus ne s'y établit point comme à Constantinople, ne s'y ancre point, n'y prend point droit de domicile, n'y envahit point malades et personnel hospitalier. Nous ne savons ce qui est arrivé dans les hôpitaux de Marseille, d'Avignon, etc., où le moindre éloignement de la source typhique et le nombre plus élevé des typhisés ont peut-être contagionné les malades de provenance non criméenne, qui, devenus eux-mêmes une source de contagion , ont pu donner ainsi une certaine extension à l'épidémie. Mais nous ferons remarquer que la population hospitalière devait être en très -grande partie formée de troupes venant d'Orient, ce qui éliminait ces établissements de la catégorie de faits qui nous occupe, et les mettait, jusqu'à un certain point, dans le même cas que les hôpitaux de l'armée d'Orient.

3° Le typhus se développe encore dans les salles ou dans les établissements qui, encombrés ou désencombrés, ne contiennent plus de typhiques en traitement, mais qui en ont contenu. C'est ainsi qu'après l'isolement des typhiques relégués soigneusement dans des salles séparées, non-seulement le typhus se développe encore dans les salles communes sur des individus qui y son', couchés et chez lesquels, à la rigueur, on peut supposer une imprégnation préalable ; mais aussi sur des sujets vierges de toute imprégnation, qui fréquentent ces salles com.

munes. Nous en possédons des exemples dans notre propre service. Ajoutons que, dans ces cas, la propagation est limitée, et que l'épidémie prend une marche décroissante.

4" En plein air, le typhus ne se propage pas, ou se propage exceptionnellement.

A Constantinople le typhus n'a franchi les limites d'aucun hôpital. La plupart étaient isolés ; mais cependant l'École militaire formait un côté d'une rue dont le côté opposé était occupé par la population civile; l'hôpital civil de Péra, l'hôpital militaire de l'Ambassade russe et celui de l'Université étaient au centre des quartiers habités et touchaient même à des maisons. En Crimée, les mêmes faits se sont répétés sur une grande échelle : les tentes et les baraques des officiers, mêlées à celles des soldats, ont été respectées par le typhus, qui sévissait souvent avec une extrême intensité sur la troupe. C'est que les officiers, ayant un logement plus spacieux, étant infiniment mieux nourris, se trouvant dans de meilleures conditions hygiéniques, en un mot, n'avaient point subi les élaborations qui préparent et font le typhus, et que celui-ci ne se communiquait pas ordinairement par l'intermédiaire de l'air libre. On cite à peine quelques officiers qui ont eu le typhus. Mais les médecins militaires, qui en contractaient le germe dans l'air confiné des hôpitaux, ont été atteints en grand nombre; ainsi, à un jour donné,

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j'ai compté trente médecins militaires typhisés et un seul officier. Or, en considérant le nombre infiniment supérieur des officiers combattants, cette proportion, déjà si faible d'une manière absolue, devient très-grande quand on compare les deux effectifs.

Bientôt, en relatant les faits relatifs à Fondoukii ; nous veri'ons le typhus sévir cruellement dans une baraque d'infirmiers qui allaient chercher les malades dans l'air confiné de la cale et des ponts, et ne pas faire une seule victime dans les baraques voisines occupées par des arlillcui's.

Enfin, aux officiers de troupe qui ne gagnaient pas le typhus à l'air libre, au camp , quoique leurs tentes ou leurs baraques fussent mêlées à celles des soldats, opposons les cas de contagion opérée, dans l'air confiné, sur des officiers également bien nourris , mieux logés , mieux vêtus, jouissant en un mot de plus de confortable. Les faits en sont nombreux; ici ce sont des officiers de marine vivant dans un navire infecté; là ce sont des officiers d'administration ne soignant pas les malades , mais habitant l'hôpital ou y travaillant dans les bureaux, etc., etc. L'inOuence de l'air confiné ou libre est donc bien différente.

11 existe une grande distance entre le mode de transmissibilité du typhus et celui qu'affectent certaines maladies essentiellement contagieuses, la va-

riole, par exemple. Celle-ci peut se propager dans les meilleures conditions hygiéniques , et un atome du virus suffit souvent pour engendrer une épidémie. Il n'en a pas été de même du typhus de l'armée d'Orient : l'air confiné, les conditions qu'on regarde généralement comme nécessaires à l'infection ou comme la favorisant, ont semblé nécessaires pour sa propagation. Il ne parait pas non plus être de nature à se gagner par le contact immédiat , par le simple toucher de l'individu ou des effets contaminés ; ou, du moins , dans les rares faits que nous possédons, on peut tout aussi bien invoquer les exhalaisons des typhisés ou des bardes ou effets qui leur avaient appartenu.

Ces faits tout à fait exceptionnels de rares individus ayant gagné le typhus après une courte visite à des typhisés ou seulement à des hommes imprégnés , ou encore en maniant des effets provenant detyphiques, sontà prendre en considération; mais ils n'infirment en rien la règle générale que nous avons formulée au sujet de la nécessité ordinaire de l'air confiné pour la transmission du typhus.

Dans notre discours du 29 mars à la Société impériale ottomane , nous avons cité quelques-uns de ces faits exceptionnels. En voici un que j'extrais textuellement : « L'ancien hôpital de l'École préparatoire, formé avant le typhus, isolé sur une hauteur et éloigné des autres hôpitaux, sert aujourd'hui de ma-

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gasin et reçoit les couvertures des malades de Crimée à Colistantinople , ou de Conslantinople en France ; eh bien ! plusieurs infirmiers y ont été atteints de typhus, entre autres un infirmier auxiliaire traité dans mes salles, et qui, non-seulement n'a jamais fait le service aux hôpitaux, mais qui n'y a pas même mis les pieds en visiteur depuis un mois. C'est dans les couvertures imprégnées des produits et des émanations des typhiques, et devenues ellesmêmes des sources d'exhalation , qu'il faut probablement chercher la cause du mal. » M. Michel Lévy rapporte le fait suivant dans la troisième édition de son Traité si populaire d'hygiène : «A Marseille et à Toulon , deux infirmiers attachés aux magasins des effets de l'hôpital ont succombé au typhus après avoir manié les effets qui provenaient des typhiques débarqués d'Orient. » Mais ces infirmiers servaient dans le milieu hospitalier et allaient peutêtre quelquefois dans les salles.

M. le professeur Godelier, dans un excellent Mémoire lu à l'Académie en août 1856, cite aussi deux cas de militaires frappés dans des conditions qui devaient les sauvegarder. Du reste , plusieurs afl'ections en sont là : ainsi, la fièvre typhoïde n'est transmissible que dans certains cas, dans certaines conditions, et cette transmission est assez rare, à Paris , pour que l'école la nie généralement ; et pourtant je connais des faits authentiques de fièvre ty-

phoïde importée par une seule personne dans une commune qui en élail complètement exempte , ou encore gagnée par un court séjour dans une maison où il y avait des individus atteints (à Saint-Jeand'Ormont , au Ban de Sapt, à Lusse, etc., dans les Vosges, faits observés par mon père . médecin des épidémies de l'arrondissement de Saint-Diè).

Nous possédons quelques faits semblables, entre autres celui-ci ; Un ouvrier constructeur, habitant le parc français, vis-à-vis la grande caserne de l'artillerie turque, sorli depuis plus d'un mois de l'hôpital, où il avait été traité pour la diarrhée, n'y ayant pas remis le pied depuis cette époque, entre dans mon service pour un typhus mortel. Ce n'est point au parc français, établi sur un plateau bien aéré, et que plusieurs centaines de mètres de terrains vagues ou de cimetières musulmans plantés de cyprès, séparent des hôpitaux de Péra et de Dolma-Batché, que cet ouvrier a pu être contagionné. Est-ce un germe contracté à l'hôpital qui aurait éclos plus d'un mois après sa sortie?

Peu de sujets sont complètement réfractaires au typhus ou à la typhisation à petites doses , quand ils sonl plongés dans un milieu fortement infecté. Ainsi , sur 22 infirmiers qui ont appartenu à mon service dès les premiers temps du typhus, et que j'ai suivis jusqu'au bout, 20 ont été successivement pris et traités dans mes salles pour typhus bien caracté-

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉI'IUÉMIE. 105

risé ; 2 se sont nionlrés constamment réfractaires au typhus , mais l'un a éprouvé les phénomènes de la typhisation lente ; un autre enfin , caporal inlirinier-major, ayant résisté jusque-là à touteinfluence, a été pris d'un typhus très-grave au nouvel hôpital de Rarais-Chifflick, auquel on l'avait envoyé.

Deux médecins militaires seulement ont été attachés à mon service un certain temps , pendant le typhus , MM. Licardy et Laguens. Ils n'y ont pas gagné la maladie, mais l'un et l'autre ont été ensuite atteints dans d'autres hôpitaux auxquels on les avait attachés. Ces faits et quelques autres montrent qu'une tolérance prolongée n'implique pas qu'on jouira jusqu'à la fin de la même immunité, et portent à penser que , pour le typhus comme pour d'autres affections , le changement semble parfois rompre la tolérance. Enfin, sur trois sœurs attachées à mon service, deux ont eu le typhus. Ainsi, sur 31 individus, 27 prennent le typhus, 2 éprouvent les accidents de la typhisation à petites doses (1) , et 2 seulement jouissent d'une immunité complète.

S'il est des exemples de typhus se développant très-tardivement au milieu d'un foyer d'infection et de contagion, il en est d'autres de typhus se déclarant au bout de huit jours chez des infirmiers

(1) Je suis l'un d'eux.

106 DU TYPHl'S DE l'aRMÉE d'oRIENT.

auxiliaires, par exemple, qui provenaient de corps non infectés, ou même qui arrivaient de France. J'ai même observé dans mon service deux exemples d'individus pris le cinquième jour. Il paraîtrait qu'en Crimée on a vu le typhus se déclarer plus promptement encore; le docteur Gerrier m'a cité quelques cas dans lesquels la maladie s'est déclarée le quatrième jour après l'arrivée dans le foyer d'infection.

Combien de temps un hôpital infecté, ou les effets provenant de typhiques, conservent-ils la propriété de transmettre la maladie? Nous ne saurions répondre avec précision, mais nous rappellerons en passant que la transmission par les effets ou par leurs exhalaisons ne nous a fourni que deux ou trois cas authentiques. A l'article Incubation, nous chercherons après combien de temps on peut considérer comme à l'abri de toute invasion de la maladie, un individu qui sort d'un foyer typhique.

Nous avons été à même d'observer sur la plus large échelle les détails relatifs à la transmission de la maladie dans les hôpitaux (t). Voici à peu près ce que nous disions, dans notre discours du 29 mars, à la Société médicale de Constantinople :

« Ce qui a eu lieu à Fondoukii nous semble de nature à fournir des renseignements précis, le

(i) Le H février, je comptais dans mon service 80 typhiques, siu' un total de 206 malades.

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 4 07

champ d'observation ayant été assez restreint pour permettre d'y suivre tous les faits dans leur filiation, et les différents corps qui occupaient, ce poste ayant présenté les diverses conditions que nous cherchons. Sur l'étroite plage de Fondoukli, resserrée entre la mer et 1rs rampes assez escarpées qui montent au Grand-Champ, on a établi des baraques, dont l'une logeait 10 infirmiers chargés, comme nous l'avons dit, du débarquement des malades de Crimée. Le premier qui a été atteint de typhus avait son lit dans un angle; de cet angle la maladie a progressé de lit à lit, à droite et à gauche, en sautant seulement le sergent et un infirmier, qui ont été atteints plus tard. Ensuite, lorsque la baraque entière a été infectée, ses nouveaux habitants ont été pris sans ordre et indistinctement. Le personnel a dû être renouvelé près^ de deux fois, et la maladie n'a fini que sous la double influence des évacuations de typhiques de Crimée, et de l'extinction de la réceptivité chez ces infirmiers mis pi-esque tous à l'abri par une atteinte antérieure. Tout près de cette baraque, il en existait une autre contenant 1 2 hommes chargés de la police, n'assistant qu'en curieux au débarquement et n'ayant que des rapports passagers avec quelques camarades qu'ils reconnaissent parmi les évacués de Crimée. (]es 12 hommes n'ont fourni que 2 ou 3 typhiques en tout , et la propagation n'a pas eu lieu, d'abord parce que ces hom-

108 DU TYPHL'S DE l'aRMÉK d'oRIENT.

mes provenaient des et 84' de ligne, stationnés à Maslack, régiments qui n'avaient pas subi en Crimée les modifications qui préparent le typhus ou favorisent la réceptivité, et ensuite parce que, vu la rareté et le peu d'intimité des relations avec les typhiques, de nouveaux cas ne se sont pas produits. Enfin, il y avait aussi, à Foudoukli, quelques baraques d'artilleurs, séparées de celle des infirmiers par un étroit chemin et par une balustrade à claire-voie et peu élevée; aucun artilleur n'a été atteint de typhus. C'est que, comme nous l'avons énoncé, la propagation à l'air libre n'à guère eu lieu en Orient, à moins de communications intimes et fréquentes avec les typhisés, ou peut-être quand il existait une réceptivité prononcée. »

Aux hôpitaux, en 1855 et en 1856, la propagation assez régulière de lit à lit a été assez fréquente, dans le commencement des deux épidémies, et n'a point échappé à ceux qui ont observé avec quelque attention. C'est ainsi que notre savant ami le docteur Haspel a consigné ce mode dans ses bons articles insérés dans la Gazelle médicale de Paris. En 1856, le typhus n'a pas envahi d'emblée l'hôpital de Péra, dans son entier : il s'établissait dans une salle, procédait d'abord assez régulièrement, puis s'y ancrait, la remplissait, et prenait alors tout le monde au hasard; ensuite une autre salle, jusque-là exemple ou à peu près, était envahie à son

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 109

tour et présentait les mêmes phénomènes. Dans ma salle n° 3, à Péra, contenant quatre rangées de lits, le troisième rang a été assez longtemps un foyer typhique intense. Sans doute l'infection en rayonnait et allait parfois saisir des malades couchés dans les autres rangs, et d'ailleurs, des individus imprégnés en Crimée étaient également pris quelquefois dans ces lignes; mais dans la troisième rangée les choses se passaient autrement : un malade entrant pour une affection quelconque et placé dans un lit de cette funeste ligne, prenait immanquablement le typhus. J'ai fait remarquer maintes fois ce fait aux médecins militaires et aux élèves turcs attachés à mon service. Certains coins de mes salles où l'air se renouvelait avec beaucoup de difficulté, ont constamment été funestes, l'atmosphère typhique y stagnait, et les malades placés dans ces angles étaient totalement contagionnés. Chiffres en main, j'ai signalé ces coins néfastes àM. l'inspecteur Baudens,lors de ses visites à l'hôpital de Péra.

Cette fréquente et assez régulière propagation de lit à lit n'implique point la contagion par contact direct ; il est évident que l'atmosphère qui entoure immédiatement un typhisé est plus chargée duprmcipe spécifique que les colonnes d'air plus éloignées, dans lesquelles ce principe se dilue et s'éparpille.

Si ce mode de propagation a été assez fréquemment observé au commencement de l'épidémie, il

110 DU TYPHUS DE l'aUMÉE d'oRIENT.

n'en a plus été de môme quand celle-ci fut arrivée à toutson développement. Alors letyphusétaitpartout, et tout le monde était pris. Si j'en crois quelques marques d'approbation qui ont suivi la phrase suivante de mon discours du 29 mars, elle peint assez bien l'état de nos hôpitaux à cette époque : « L'hôpital tout entier est rempli , saturé de miasme typhique : il s'abat en pluie des plafonds, sue des couvertures, suinte des parois, surgit de terre, s'exhale de chaque poitrine, et, dans ce bain empoisonné, tout le monde subit la fatale infection. L'aumônier pâlit en recueillant les derniers aveux des mourants, la sœur de charité chancelle en apportant un salutaire breuvage, l'infirmier accablé ne trouve plus de force pour soulever les malades, et le médecin, impuissant mais héroïque , tombe frappé sur le cadavre de ceux qu'il n'a pu arracher à la mort, mais pour lesquels il donne sa vie. »

Pendant ce long martyre subi de sang-froid, loin du prestige de la gloire et de l'excitation du combat, la médecine militaire, non contente de remplir son dangereux devoir, se prodiguait par dévouement et par affection pour le soldat, sa seconde famille; et, n'oubliant pas l'instruction de l'avenir, au milieu des périls et des incertitudes du présent, elle demandait, aux dépens de sa vie, les secrets delà science aux investigations cadavériques.

En France cependant s'agitait un projet de loi

nrSTOIHE ET DESCRIPTION DE l'ÉIMDÉMIE. i i i

dans le but de doubler la pension des veuves laissées par les militaires morts pour la pairie. Le vœu général du corps législatif (I ), d'accord avec le sentiment national tout entier, demandait que l'on considérât comme morts au champ d'honneur les médecins tués par la contagion dans les hôpitaux. Un opposant inattendu se montra (2) : c'était un de leurs frères d'armes^, un membre de leur seconde famille, un de ceux qui les avaient vus à l'œuvre et qui avaient reçu leurs soins. La pensée du projet, disait-il, est de glorifier le champ de bataille; et, sans s'en douter, bien des personnages dont la mission était de consoler et d'encourager les moribonds dans la vaste nécropole des ambulances de Crimée et des quinze hôpitaux de Gonstanlinople, glorifiaient davantage encore cechamp de bataille du médecin : ils ne s'y montraient guère, en effet, comme si, habitués à ne braver la mort que dans l'ivresse et l'étourdissement de la bataille, ils ne se sentaient point faits pour l'envisager de sang-froid dans l'ombre silencieuse des hôpitaux .

Les médecins, néanmoins, sans regarder s'ils laissaient en arrière des veuves et des orphelins, répondaient à une si grande injustice en continuant à mourir... Le chiffre des victimes s'éleva bientôt

(1) Notamment MM. Lcgrimd, le baron de Montreuil, les généraux Parchappe et d'IIauteville.

(2) l,c général AlUird.

112 DU TYPHUS DE l' ARMÉE d'oHIENT.

à près de 100 (1), un sur quatre, et la pitié publique, émue de tant de deuils, ouvrait une souscription pour soulager des misères que la patrie, égarée par quelques voix jalouses , avait refusé d'adopter officiellement.

§ 5. Incubation.

La période d'incubation ne peut guère s'étudier dans les hôpilaux. D'une part, on ne saurait déterminer à quelle époque les malades ou les individus sains vivant dans ce milieu infectieux ont été imprégnés par la maladie; et, d'autre part, si des individus sortis de ce milieu sont saisis par le typhus, on ne sait pas non plus à quel jour faire remonter cette imprégnation. H faut, pour déterminer la durée de l'incubation, des individus sains n'ayant été que peu de jours en contact avec des typhiques, laps en deçà ni au delà duquel on ne peut supposer l'infection. Or, ces conditions sont précisément réunies parles navires de la marine impériale, qui, exempts jusque-là, ont transporté une fois les malades et n'ont plus ensuite rempli ces fonctions. Voici en quelques mots l'histoire de ces navires : Le Fleurus. — Les renseignements suivants sont

( I ) Le corps entier de la médecine et pharmacie militaire a perdu près de 120 de ses membres pendant le temps de la campagne d'Orient, et la médecine navulc a compté près de 50 décès pendant le même espace.

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 113

puisés dans une lettre adressée à notre ami le docteur Arnoud, par le médecin du bord, M. Charpentier, si j'ai bien lu la signature. Excellent état sanitaire antérieur. Le 19 mars 1856, il embarque à Kamiesch 600 malades, savoir : 200 blessés dont 15 amputés, et beaucoup atteints de pourriture d'hôpital ou de congélation des extrémités; 400 fiévreux, dyssentériques, scorbutiques et typhiqucs: deux de ces derniers meurent en débarquant. Horrible infection à bord du 19 au 23, jour du débar quement à Conslanlinople; 15 hommes sont morts pendant la traversée. Départ de Conslanlinople le 24, avec200 convalescents dont un, pris de typhus, est laissé en passant à Gallipoli. Dans cette ville, le Fleurns prend 32 convalescents et 100 congédiés jouissant généralement d'une bonne santé. Départ de Gallipoli le 29. L'élat sanitaire de l'équipage est excellent. Le 30, l'épidémie commence. C'est le septième jour depuis le débarquement à Conslanlinople, le onzième depuis le départ de Kamiesch, le neuvième si l'on compte à partir du milieu de la période pendant laquelle les malades ont été en contact avec l'équipage. C'est dorénavant ainsi que nous compterons, pour adopter un point fixe et une moyenne. Le 31 mars on a 50 matelots pris du typhus; 50 en deux journées ! Tout l'équipage est intluencé, y compris l'élat-major : plusieurs officiers ont de 15 à 30 selles ou des vomissements, mais le

typhus ne se développe pas chez eux. Les trois quarts des typhisés présentent un exanthème cutané trèscaractérisé; chez la plupart le délire est furieux, et tous les voiliers disponibles sont employés à faire des chemises de force. Le 3 avril on touche à Messine, nouveaux cas. Le 7, arrivée à Marseille : 80 typhiques sont envoyés au Lazaret. M. Charpentier fait remarquer que, jusqu'au 7, jourdu débarquement, aucun des militaires transportés, malades, convalescents, hommes sains, n'a été pris du typhus,- et que ce n'est que 10 jours après l'arrivée que la maladie s'est déclarée chez deux condamnés. Ce fait, loin d'être étrange, est tout naturel. 1° L'équipage est intoxiqué de Kamiesch à Constantinople par les malades qu'il a laissés dans cette dernière ville, l'incubation a lieu et l'épidémie éclôt le neuvième jourdans l'équipage. Cette période est ici fort remarquable ; bon état sanitaire jusque-là, puis, tout à coup, commeparune véritable explosion, 50 cas se déclarenten deuxjours. LeFleurus, qui s'est déchargéà Constantinople, prend d'autres militaires dans cette ville età Galhpoli. Ce nouveau personnel de passagersne peut évidemment être en butte à l'épidémie en même tempsque l'équipage, puisquel'intoxication de celui-ci remonte à une époque où ces passagers n'étaient pas encore à bord du Fleurus. 2" De Constantinople en France, sur ce navire chargé d'hommes en général valides, mais aussi de convalescents

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l' ÉPIDÉMIE. 115

sortant des hôpitaux, et de matelots imprégnés ou même typhiques, un second foyer se développe. Comme il faut un certain temps d'incubation, aucun cas ne s'est déclaré sur les passagers pendant la traversée; mais qui dit que le typhus n'a pas sévi sur ces hommes débarqués à terre et envoyés dans diverses directions? Nous savons déjà par M. Charpentier lui-même que deux condamnés ont eu le typhus dix jours après leur arrivée, ce qui donnerait, en prenant le milieu de la traversée de Constantinople en France, quinze jours d'incubation. Tout porte donc à penser qu'il y a eu deux foyers, deux imprégnations, deux incubations, deux épidémies.

Le Sané part de Kamiesch pour Constantinople le (i février 1856, portant 304 malades atteints de scorbut, diarrhée, congélation, etc., et débarque à Constantinople le 9 au matin après 70 heures de traversée. Le 12, il repart pour Marseille, ne portant que le personnel de l'ambassade ottomane. Le 17 février, après neuf jours d'incubation, l'épidémie éclale surl'équipage jusque-là sain. En quatre jours, les 17, 18, 19 et 20, 30 matelots sont atteinls, et les 21 et 22, 62 nouveaux marins tombent malades. On arrive à Marseille et on dirige les typhiques sur le Lazaret, où M. le docteur Lambert a soigné 140 boinmes du Sané, sur lesquels il en est mort 21. (Lettre de M. Ch. Remiet à M. Arnoud.)

H 6 DU TYPHUS DE l'aUMÉE d'orIENT.

Vléna. Le 22 décembre 1855, il embarque à Kamiescb 300 malades diarrhéiques, dyssentériques, scorbutiques, congelés, etc., et les débarque le 26 à Constantiiiople. Reprend la merle 3 janvier pour Toulon. Le même jour, 3 janvier, après dix jours d'incubation, l'épidémie commence. Du 3 au 13, 1 1 9 hommes tombés malades se décomposent ainsi : 60 typhiques qui donnent un mort sur trois, 40 varioles bénignes , 6 graves, 4 varioles avec typhus, etc. Les malades sont envoyés le 21 au Lazaret de Toulon : une sœur et trois infirmiers gagnent le typhus. (Arnoud).

Le Marengo. 11 charge à Kamiesch pour France des condamnés riiilitaires tirés de silos où ils étaient entassés. Douze jours après l'embarquement, 8 prisonniers sont pris de typhus, puis un plus grand nombre; l'épidémie gagne ensuite l'équipage, qui compte 1 60 typhiques. Nous manquons ici de dates propres à fournir des données sur la durée de l'incubation. En tous cas elle n'a pas été moindre de douze jours.

Lel/a(/e//an transporte, du8au 1 1 février, desmaladesdeKamieschàConstantinople,rentreà Kamiesch le 17, et revient à Constanlinople. Le26 M. Arnoud est mandé par le chirurgien-major pour reconnaître l'épidémie régnante : il y avait déjà 36 hommes malades. Dans l'espace de 3 jours il y a 1 20 typhus déclarés, dont 20 très-graves, 25 graves, les autres

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. H7

plus OU moins légers. Le délire des typhisés tourne au suicide. Ce fait ne nous donne pas la durée de l'incubation, mais il nous montre clairement, comme sur les précédents navires, une subite irruption de l'épidémie, puisqu'on trois jours 120 marins sont pris de typhus.

Le Vaiiban part de Kamiesch le 22 janvier, débarque ses malades à Constantinople le 24, et le typhus se déclare à son bord (où M. Baudens a été le reconnaître) le 5 février, conséquemmcnt après treize jours d'incubation. En trois jours, les 5, 6 et 7 février, 78 marins tombent malades du ty[)hus.

VOrénoque. — Le 23 février, il part de Kamiesch pour Constantinople, portant 246 malades, et il renouvelle le même voyage le 7 mars. 11 y avait quelques cas épars dans l'équipage, lorsque, le 9, éclata l'épidémie. Le 9, 60 hommes sont exempts de service; 80, le 10 ; et le 27, il y avait eu 1 16 entrées à l'hôpital de la manne de Kalki, aux îles des Princes. En rapportant l'infection, ou au moins la première infection au voyage commencé le 7 mars, on trouve treize jours d'incubation. Notez toujours la même explosion subite de l'épidémie au milieu de cas purement sporadiques.

V Algérie. — En mars 1856, ce navire charge 200 malades à Kamiesch, reste six jours au mouillage, à cause de la grosse mer, se met en route, et éprouve encore du mauvais temps, ce (jui force à

118 DU TYPHUS DE l'aKMÉE d'oRIENT.

tenir les sabords fermés, et amène ainsi un encombrement auquel la ventilation ne peut remédier. Quatre jours de navigation deKaraiesch à Gonstantinople. Le troisième jour de l'arrivée, le typhus éclate. Nous ne pouvons faire partir l'imprégnation du milieu du laps de temps écoulé de Kamiesch à Constantinople, parce qu'il est ici trop prolongé; mais, en plaçant ce point de départ au deuxième ou troisième jour, comme pour les précédents navires, on arrive à onze jours d'incubation. Du 22 mars, époque où l'on commence à envoyer les malades à l'hôpital cfe Kalki, au 26 du même mois, il y a, en moyenne, vingt-six entrées par jour; puis, du 26 mars au 10 avril, deux seulement quotidiennement. Cet hôpital reçoit en tout 124 typhisés. Le mauvais temps, qui force à tout fermer, exagère tous les inconvénients de l'air confiné ; aussi, pendant que, sur un certain nombre de navires voguant par un beau temps qui permet une large aération ^t le séjour sur le pont, l'état-major a été peu et même quelquefois pas touché; il est, au contraire, vigoureusement frappé sur V Algérie : le commandant, un officier, le commissaire et les deux chirurgiens sont plus ou moins atteints.

En récapitulant, nous arrivons aux résultats suivants ;

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 119

Durée de l'incubation jusqu'à l'explosion de l'épidémie sur le Fleurus, 9 jours.

— — — le Sané, 9 —

— — — Vléna, 10 ~

— — — le Vauban, 13 —

— — — VOrénoque, 13 —

— — — VA Igéne, 1 1 —

Moyenne : un peu moins de douze jours.

M. Arnoud, qui a probablement calculé sur des documents plus nombreux que ceux que nous venons de relater d'après ses communications à la Société impériale ottomane, arrive à circonscrire l'incubation entre dix et quinze jours.

D'autres faits que nous allons bientôt citer, établissent qu'un cas de typhus peut se déclarer de quelques jours à soixante jours après qu'on a quitté un foyer typhique ; mais, ici, nous ne parlons que de la période d'incubation du typhus considéré comme épidémie. Or, on voit qu'elle a une durée assez fixe, et qui le serait peut-être davantage encore si nous pouvions saisir exactement le point de départ, le moment de l'imprégnation. Mais quand bien même la durée varierait selon les conditions hygiéniques et le degré d'énergie du poison, toujours reste-t-il établi qu'une épidémie typhique se manifeste souvent sur les navires par une subite irruption, de sorte que, dans un lieu donné, la période d'incubation est bien tranchée, et la maladie des masses succède tout à coup à la santé générale.

Une autre question nous reste à traiter. Quelles sont les linfiites extrêmes du temps qui peut s'écouler entre le moment où l'on a quitté un foyer typhique et celui où il est possible que le typhus se déclare encore chez un individu ? Je sépare cette question de celle de l'incubation proprement dite, parce que je ne suis pas bien sûr qu'il faille absolument supposer que le germe ou l'imprégnation datent de l'époque où le sujet séjournait encore dans le foyer typhique. Je donnerai bientôt les raisons de mon doute. ^

M. Jules Roux indique un et soixante jours comme limites extrêmes du temps au bout duquel le typhus peut se produire. Nous ne savons sur quelles bases s'appuie le savant professeur de la marine. 11 ne donne que ces simples chiffres dans une lettre adressée à la Société impériale de médecine ottomane.

Les cas de développement du typhus longtemps après le débarquement en France ne manquent pas sans doute, mais il faudrait les recueillir. En voici quelques-uns.

Le 64^ de ligne s'embarque à Balaklava le 29 avril et arrive à Marseille le 10 mai, sans avoir présenté de cas de typhus depuis la Crimée, dit M. Garcin dans une note adressée à Tlnstitui (16 juin 1856). Mais il est probable que l'incubation d'hommes valides et convalescents ayant séjourné dans des

milieux typhiques ou ayant éprouvé les modificalions organiques qui le préparent, a produit un foyer sur le navire qui transportait ce régiment, car la maladie ne tarde pas à se déclarer, et M. Canal (note à l'Institut, le 21 juillet 1856) reçoit dans son hôpital, du 16 au 24 mai, 14 militaires qui communiquent la maladie à 5 individus du personnel hospitalier. En considérant la maladie comme s'étant développée seulement le 16, ce qui n'est peut-être pas juste, car on est en droit de supposer que les hommes n'ont pas été envoyés à l'hôpital le premier jour, on arrive à une période de six jours écoulés entre le débarquement de la troupe et le commencement du typhus. De Balakiava à Chalon, la navigation et la route ont duré dixsept jours. Ce même régiment , continuant ses étapes, sème des typhiques sur son chemin ; il en laisse entre autres 9 à Neufchàteau (Garcin).

M. le professeur Godelier a relaté les deux faits suivants dans son excellent Mémoire lu à l'Académie de médecine en juillet 1856.

Deux bataillons du 50^ de ligne s'embarquent à Kamiesch, le 13 novembre 1855, sur le Monarque des Eaux, où 900 hommes sont entassés dans un faux pont. En Crimée, le 50o n'avait pas eu de typhus (1): mais le quinzième jour d'une traver-

(1) Ce fait demande à être mieux établi. — Parmi ces hom mes du 50% il y en avait probablement qui, sortis réceminonl

122 DU TYPHUS DE l'aHMÉE d'oRIENT.

sée, qui en a duré quarante-huit, l'épidémie commence et atteint 40 hommes dans les trente-trois jours qui s'étendent du moment de l'invasion à celui du débarquement, qui a lieu à Marseille le 1'^' janvier. Le régiment a pour destination Paris. Le typhus y continue ; on envoie à l'hôpital 90 typhiques du 7 janvier au 1^"^ février, et 18 du février au 20, date du dernier cas, cinquante jours après le débarquement.

Le 3' bataillon de chasseurs à pied s'embarque à Kamiesch le 1 "janvier 1856, sur le Timour, jusqu'à Constantinople, et, dans cette ville, il est transbordé sur le Glascow, qui \enait de débarquer des malades de Crimée et qui n'avait été ni assaini ni nettoyé. Le typhus se déclare, au bout de huit ou dix jours, au 3" bataillon, qui laisse ses malades à 'Malte, où il s'arrête pour se nettoyer, et à Marseille, où il arrive le 30 janvier. Parti pour Paris, il laisse encore 20 typhiques dans divers hôpitaux, et arrive à destination le 3 mars. Quelques cas de typhus continuent en mars; le dernier se déclare le 29 mars, soixante jours après le débarquement. Ce qui est remarquable, dit M; GodeHer, c'est que chez certains individus le germe morbide ait sommeillé pendant plus de cinquante jours pour le 50% de soixante

des hôpitaux, où ils étaient entres pour diverses maladies, y avaient gagné par contagion le germe d'un typhus qui a bien pu éclore à bord.

HISTOIRE ET DESCHIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 123

pour le 3" bataillon, à compter du débarquement, pour se manifester au bout d'un temps si long avec tous ses caractères spécifiques.

Mais s'agit-il bien ici d'un germe gagné dans le foyer et incubé cinquante ou soixante jours avant d'éclore; et ce germe ne peut-il dater d'une époque postérieure au séjour dans ce foyer? C'est une question qu'il faut examiner.

Rappelons en deux mots les principes étiologiques formulés plus haut : le typhus est le résultat des modifications spéciales qui se produisent graduellement dans l'organisme, dans la matière animale liquide et solide et probablement aussi dans les impondérables, sous l'influence de certaines conditions hygiéniques," morales, etc., que nous avons cherché à apprécier en Crimée ; les exhalaisons d'un organisme ainsi modifié peuvent donner lieu au typhus par contagion, tandis que les émanations d'un corps sain ne sembleraient guère propres à l'engendrer; en un mot, ilparaîty avoir un miasme animal vulgaire engendrant différentes affections, et divers miasmes animaux spécifiques, dont l'un engendre le typhus.

Or, lés modifications organiques qui conduisent au typhus n'y aboutissent pas d'emblée ; il faut que l'élaboration soit complète et le produit arrivé à maturité. Ces modifications, commencées dans le foyer, ont bien pu se continuer plus ou nioins long-

temps en dehors de ce foyer, et n'aboutir que plus ou moins tard à ce point auquel commencent la spécificité lyphique, le germe si l'on veut, l'imprégnation ; à ce point enfin duquel on doit seulement faire daler l'incubation. Je renvoie aux beaux travaux de quelques modernes, notamment de M. Robin, ceux qui désireraient trouver quelques détails sur les élaborations organiques qualitatives, sur les changements moléculaires spéciaux si variés que peuvent subir les substances organiques.

En un mot, le typhus, né d'abord sur le navire, a continué à s'engendrer loin du navire, comme la peste et la fièvre jaune loin de leurs conditions premières confinées dans le delta du Nil et sur certaines plages de l'Amérique tropicale.

En second lieu, ces derniers individus, si tardivement atteints, peuvent bien avoir eu un typhus dû à la contagion, et développé à un moment quelconque de ces périodes de cinquante et de soixante jours. En effet, ils habitaient avec des hommes dont quelques-uns étaient typhisés ou seulement imprégnés (nous verrons plus lard (ju'on peut êtie imprégné sans que la maladie s'ensuive, et la lyphisalion à petite dose l'a déjà prouvé), avec des individus qui presque tous avaient subi les modifications organiques qui préparent et font le typhus. Or, les exhalaisons de tant d'hommes, réunies, condensées, ne sont-elles pas propres à donner le typhus? Une

famille visite une maison où est la variole, puis elle retourne chez elle; un enfant est pris an bout de quelques jours, puis un autre, et ainsi de suite pendant un mois ou deux: irez-vous donc remonter au foyer primitif pour expliquer la variole du dernier pris? Non, sans doute; mais la contagion en rendra compte. Cet exemple est un peu forcé peut-être, mais il faut bien saisir ma pensée.

Vous parlez de maladies écloses Cinquante à soixante jours après avoir quitté le foyer; mais, ce foyer, la troupe infectée le transporte avec elle, et le typlius peut prendre naissance spontanément dans cette troupe, puis s'étendre par contagion ; de plus, ce foyer voyageur propage le typhus sur son passage, témoin les individus du personnel hospitalier atteints à Toulon, à Marseille, au Frioul, à Avignon, à Chalon-sur-Saône, à Neufchàteau, à Paris, etc., etc. On ne pourrait vraiment soutenir que celte troupe qui propage le typhus au dehors ne saurait le propager dans son propre sein et le perpétuer dans son personnel.

Toutes ces propositions relatives à l'incubation, je les émets avec la grande réserve commandée par les obscurités et les difficultés du sujet; mais il était nécessaire de discuter la question, pour montrer que ces longues incubations de cinquante à soixante jours ne sont pas à l'abri de suspicion.

En définitive, il est difficile de fixer une durée à

l'incubation typhique, et le plus sage serait peutêtre encore de s'en tenir à ce qui s'est passé sur les navires dont nous avons relaté l'histoire, et de dire que, dans ces conditions du moins, la maladie se déclare au bout de neuf à treize jours, mais que, dans d'autres conditions, son développement peut être prématuré ou tardif.

I 6. Formes. — Variétés.

Le typhus complexe, c'est-à-dire qui se déclare sur des individus déjà atteints d'une ou de plusieurs maladies, présente un assez grand nombre de variétés de formes. Si la maladie préexistante est sans gravité, si les forces ne sont point épuisées, si les organes ne sont pas lésés profondément, le typhus pourra conserver sa physionomie générale, affecter sa marche habituelle, sauf quelques modifications apportées par la concomitance d'une autre affection. Mais si celle-ci a de la gravité, si le sang est appauvri, si les forces sont usées, si le sujet est cachectique, si les organes ont subi de sérieuses lésions, le typhus pourra être profondément altéré dans ses phénomènes et dans ses allures. C'est ainsi qu'il peut être asphyxique, s'il sévit sur un scorbutique affecté d'œdème ou de congestion pulmonaire ou en proie à une anémie très-avancée; ictéral et abdominal, s'il survient sur un sujet atteint de dyssenterie et de

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 127

congestion ou de flegmasie hépatique ; paralytique et comateux, s'il trouve un individu atteint d'anasarque et d'épanchennent séreux méningien, etc. , etc. Le typhus emprunte alors sa forme à l'état dans lequel il trouve l'organisme. Sa marche comme ses symptômes peuvent aussi être modifiés: ainsi l'on conçoit que, dans ces cas, il revête d'emblée un haut caractère de gravité, et que la promptitude du décès lui vaille le nom de sidérant.

Nous laisserons de côté la plupart des détails relatifs à ces cas complexes. C'est pour ne pas avoir procédé du simple au composé, c'est pour ne pas avoir envisagé d'abord le typhus à l'état d'isolement, que certains auteurs ont attribué à cette maladie un trop grand nombre de formes générales : ainsi un des médecins mihtaires les plus recommandables, M. Garreau, dans son travail, excellent et remarquable du reste, établit les formes asphyxique, céphalique, ictérale, pectorale, abdominale, et, sur 20 cas, en compte 2 sidérants, c'est-à-dire entraînant la mort dans l'espace de 3 jours. Il y a eu des typhus complexes sidérants à Constantinople; mais, ni moi, ni M. Lallemand, ni plusieurs autres que nous avons interrogés à cet égard, nous n'avons eu de décès avant le quatrième jour chez les individus atteints de typhus solitaire, et ces décès le quatrième jour sont un phénomène très-rare, même en Crimée, comme nous l'a appris M. Gerrier.

128 DU TYPHUS DE l'aUMÉE d'oRIENT.

Le typhus solitaire de l'armée d'Orient a, comme toutes les fièvres et les maladies générales, sa forme, ses symptômes, ses allures; il a, en un mot, ses caractères, son type. Or, puisque, pour faire connaître ces diverses maladies, on décrit les cas ordinaires, sauf à mettre en relief plus tard les variétés, les complications, les différents degrés de gravité, nous allons procéder de la même manière pour le typhus. A cette description, on le reconnaîtra toujours, car elle est applicable à presque tous les cas. En faisant connaître ensuite les variétés; nous dissiperons l'incertitude que la physionomie spéciale affectée quelquefois par le typhus et que la surcharge de certains phénomènes pourraient jeter dans certams cas exceptionnels.

§ 7. Périodes.

J'ai décrit le typhus de 1856 de l'armée d'Orient, en partageant en deux périodes l'évolution de la maladie confirmée. Tout le monde a ensuite procédé de la même manière, soit à la Société impériale ottomane, soit dans les trâvaux postérieurement publiés; ainsi MM. Arnoud, Vérollot, Baudens (note à l'histitut), Godelier, etc., ont reconnu deux périodes, et les pi'ofesseurs russes envoyés en mission à Constantinople sont venus nous dire que chez eux on envisageait le typhus de la même façon.

HISTOIRE ET DESCRIPTION Ï)E l' ÉPIDÉMIE. 129

Hildenbrand, du reste, décrivait déjà les périodes inflammatoire et nerveuse : ce sont les mêmes grandes divisions que nous avons conservées, en mettant de côté toutes les lignes mathématiques de démarcation, tous les changements à vue et à point nommé dans les phénomènes, que l'idée préconçue d'une fièvre semblable à la variole avait fait concevoir à Tauteur allemand. On peut reconnaître sans doute au typhus les périodes suivantes: 1" incubation ; 2° période de réaction ou période congestive; 3" période nerveuse ; 4" période de solution on de rémission ; 5° convalescence. La période d'incubation, qui ne se manifeste par aucun phénomène morbide, et dont nous nous sommes occupé déjà, compte dans l'histoire du typhus considéré comme épidémie, niais ne doit point figurer dans la symptomatologie à laquelle elle ne fournit rien. La période de rémission n'est le plus souvent qu'un point dans les typhus solitaires à marche normale, et ce point peut très-bien être considéré, soit comme appartenant à la période nerveuse, dont il n'est que la fin amendée, soil à la convalescence dont il est le commencement. La période de rémission est très-courte en elîet ; ce n est pas une période, mais simplement le passage, si rapide dans le typhus que nous décrivons, d'une période à une autre, de la maladie à la convalescence. Quanta celte dernière, quant à la convalescence, son histoire n'appartient

déjà plus à celle de la maladie déclarée ; c'est une maladie qui est entrée dans sa terminaison.

Ainsi donc l'évolution de la maladie confirmée comprend deux périodes, que nous étudierons avec un soin particulier ; la période réactionnelle et la période nerveuse. Elles se déroulent dans l'espace de dix jours environ, qu'elles se partagent assez également. Nous verrons, du reste, qu'une période se convertit graduellement en l'autre, et que l'on trouve déjà beaucoup de phénomènes nerveux dans la première, de même que des réactions souvent vives se manifestent aussi parfois dans la seconde.

Après ces deux périodes, qu'on peut appeler normales, se manifeste une prompte convalescence ; ou bien, au contraire, s'ouvre une autre période qu'on pourrait nommer accidentelle, parce qu'elle ne fait pas partie intégrante du cours régulier d'un typhus simple et normal. Cette période est, suivant les épidémies, et même suivant les différentes phases de la même épidémie, rare ou fréquente, selon que le typhus a entraîné ou non des lésions profondes de l'organisme, des solides, des liquides, des impondérables. C'est, pour ainsi dire, un reliquat du typhus, et ses caractères dépendent de la nature de ce rehquat. Cette période a une durée trèsvariable ; et si l'on peut avancer sûrement que la convalescence d'un typhus qui se termine après la période nerveuse est prompte et facile, on doit mal-

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 131

heureusement ajouter que, si cette période accidentelle est venue s'ajouter, la convalescence sera au contraire plus lente et plus pénible. Les principaux caractères de cette période sont les suivants : tantôt elle est torpide, par suite de congestions passives, et a quelque ressemblance avec cette période, également appelée torpide, qui suit quelquefois le choléra ; d'autres fois, elle est adynamique, les forces vitales, vivement frappées, ne peuvent se relever ; ici elle sera typhoïde et putride ; souvent elle n'est constituée que par des lésions organiques diverses dont la marche emprunte de la gravité aux circonstances dans lesquelles elles se sont développées.

Peu de temps, trois mois après mon discours académique du 29 mars, MM. les professeurs russes Alferief et Mœring sont venus faire à la Société impériale ottomane les communications les plus intéressantes, et en même temps les plus concordantes avec les nôtres. Ainsi ils considèrent également la troisième période comme accidentelle, c'est-à-dire, due à des lésions que le typhus peut laisser après lui ; seulement le typhus de Russie semble avoir été de deux ou trois jours plus long que îe nôtre, en moyenne ; et les deux professeurs ne font commencer cette période qu'au quatorzième au lieu du onzième jour.

§ 8. lllarcbe.

Ce qui vient d'être dit à l'article précédent fait déjà connaître en grande partie la marche de la maladie.

Tous les typhus ne parcourent pas les deux périodes de réaction et nerveuse ; un nombre trèsnotable se terminent avant que la deuxième période ne soit atteinte ; la fièvre tombe, souvent très-vite, et la convalescence s'établit promptement et franchement. Ce sont là des typhus incomplets, des typhus avortés. Ces faits sont incontestables. MM. Haspel, Carreau, Barudel, Gauderax, Masse, etc., etc., en ont constaté dans leurs écrits, ou nous ont communiqué leurs observations, concordantes avec les nôtres; enfin, il a été journellement question de ces typhus éphémères à la Société impériale ottomane ; et, dans mon quatrième discours, en date du 18 juin, j'ai, ainsi que M. Fauvel, établi péremptoirement que ces accidents de courte durée sont de véritables typhus. D'ordinaire, comme nous l'avons dit au précédent article, la transition d'une période à l'autre est graduelle : dans la première on trouve déjà à peu près toujours des phénomènes nerveux, et, dans la seconde, se manifestent parfois des réactions plus ou moins vives. Mais, dans un certain nombre de cas, nous avons vu la période nerveuse

succéder tout à coup sans transition, dans l'espace de douze ou \ingt-quatre heures, à la période réactionnelle ; tout était changé dans ce court espace de temps; la réaction, le pouls, étaient tombés, et l'on était en pleine période nerveuse. Ces faits, qui sont assez rares, nous ont rappelé ce brusque changement qui, d'après Hildenbrand, s'opérerait régulièrement du septième au huitième jour. L'auteur allemand a eu le tort d'ériger l'exception en règle.

La marche du typhus présente Un caractère tout spécial, et qu'il faut bien noter: elle est pleine d'irrégularités, de surprises, de chutes imprévues comme d'améliorations inespérées, de décès surprenants et de convalescences inattendues. MM. Mouchet, en Crimée, et Catteloup, à Nagara, insistent aussi sur ces extrêmes de la marche du typhus. Si le typhus est marqué au coin de celte malignité que Tissot a appelée un chien qui mord sans aboyer, caractère qui domine en effet la maladie du commencement à la fin , mais surtout dans la période nerveuse, et qui persiste même parfois jusque dans les premiers jours de la convalescence ; d'autre part, ces solutions favorables inattendues et survenant même au milieu des appréhensions, impliquent que la vie et les fonctions sont plus atteintes que les organes : et, pour paraphraser la comparaison de Tissot, il faut ajouter que ce chien qui mord sans

aboyer, aboyé aussi quelquefois sans mordre.

Nous pensons que, dans moitié environ des typhus solitaires, le médecin est surpris soit, le plus souvent, par sa terminaison au bout de quelques jours, soit, moins souvent, par des chutes ou des améliorations, des décès ou des convalescences survenant en plein cours de la maladie. La fièvre typhoïde est bien loin de présenter ces caractères.

Les décès inattendus peuvent arriver dans la période de réaction, mais bien plus souvent dans la période accidentelle ; on en voit aussi pendant la convalescence, chez des malades qui mangeaient la demie ou les trois quarts de la portion (1).

Quant aux convalescences promptes ou aux améliorations inespérées et brusques, elles se manifestent dans les deux premières périodes, mais bien plus rarement dans la troisième ou période accidentelle ; ce qui se conçoit très-bien, puisque cette période est due à des congestions passives, à des lésions organiques graves, à une profonde lésion de la vitalité.

Dans la deuxième quinzaine de mars 1856 surtout, de fausses convalescences ont bien souvent trompé le médecin qui accordait déjà des aliments légers à son malade ; le typhus, un instant endormi, se réveillait et reprenait son cours. Certains typhus

(1) La portion, dans les hôpitaux militaires, est le maximum qu'on puisse donner.

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 135

ont ainsi poursuivi leur cours en trois sauts séparés par des repos, pour ainsi dire. Celte particularité, que j'énonçais à la Société impériale ottomane le 29 mars 1856, a été ensuite plusieurs fois rappelée, soit dans cette même société, soit dans les Mémoires publiés sur le typhus d'Orient et des hôpitaux de France.

I 9. «urée.

Le premier nous avons indiqué la moyenne de la durée du typhus de 1856 : c'était à la séance du 29 mars de la Société impériale ottomane. Nous l'avons fixée à dix ou onze jours, en compulsant nos nombreuses observations, en invoquant nos souvenirs, en jetant un coup d'oeil sur la foule des typhisés en traitement dans nos salles. Le contrôle de l'observation d'autrui a maintenu cette moyenne, et l'inspecteur Baudens, en résumant, dans sa note communiquée à l'Institut le 2 juin 1 856, les débats de la Société impériale et les documents qu'il recevait de tous les hôpitaux militaires de Constantinople, a donné les mêmes chiffres : cinq ou six jours pour la période nerveuse. Cette moyenne paraît applicable non-seulement au typhus de Constantinople, mais aussi au typhus de Crimée et de la marine. En effet, M. Mouchet (in Revue médicale) dit qu'en Crimée le mal oscille entre dix

i;)6 DU TYPHUS DE l'aIUIÉE d'oRIENT.

à douze jours, s'aggrave tout à coup, ou s'améliore brusquement. C'est bien notre typhus entrant dans sa troisième période ou aboutissant aune prompte convalescence. M. Arnoud, qui soignait les marins à l'hôpital de Thérapia, sur le Bosphore, fixe la durée moyenne à dix jours. Pour 1855, M. Carreau était arrivé à douze jours. Nous verrons dans la troisième partie qu'il résulte de nos recherches que le typhus a eu plus de durée en 1855 qu'en 1856 ; je compte douze ou treize jours jusqu'à la convalescence, et treize jusqu'au décès.

En Russie où, plus soucieux que chez nous des intérêts présents et IViturs de la science et de l'humanité, on a confié aux deux professeurs Alferief et Mœring le soin d'aller étudier et comparer le typhus partout où l'épidémie existait, en Crimée, à Constantinople, en Asie, dans les villes du littoral moscovite; en Russie, disons-nous, la durée a été de sept à huit jours d'après M. Mœring, de huit à neuf d'après M. Alferief, dans les cas légers, jusqu'à convalescence parfaite, et de quatorze à quinze dans les cas graves; ce qui donne une moyenne à peu près semblable à celle qui résulterait de la combinaison de nos deux moyennes de 1855 et de 1856 : douze jours.

Ainsi dix à onze jours pour 1 856, et douze à treize pour 1855, douze pour les deux années, sont des chiffres qui peuvent être acceptés comme don-

HISTOIRE ET DESCHIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. ^37

nant la moyenne de la durée du typhus en Orient.

A côté de ces chiffres tous concordants donnés pour 1 856, je trouve pourtant quelques rares exceptions. Ainsi M. Barudel. dans une lecture à la Société impériale ottomane, a donné quatorze à vingt comme représentant la durée moyenne; et un ou deux autres, au contraire, parlent de huit à neuf jours. Les différences que le typhus affecte selon les hôpitaux ne peuvent pas rendre compte de dissidences aussi prononcées : il est probable que les uns défalquent de la durée du typhus celle de la période accidentelle, ce qui diminue le chiffre; et que d'autres considèrent peut-être comme typhus ou comme ses suites les maladies antérieures qui, le typhus passé, poursuivent leur cours, ce qui augmente le chiffre de la durée moyenne attribuée au typhus.

En France, comme nous le verrons, le typhus a été beaucoup moins grave, mais sa durée semble avoir été plus longue, du moins d'après MM. Bally, Garcin, Canat, Chauffaret, Godelier, qui à Marseille, Neufchàteau, Chalon-sur-Saône, Avignon et Paris, sont arrivés à des moyennes de neuf à quatorze, ou quatorze à, vingt, treize à quatorze, vingt, quatorze à vingt, quatorze à quinze jours.

Les phénomènes que nous considérons comme ouvrant la convalescence, et à partir desquels nous la faisons compter, sont les suivants : ou bien le

malade reste levé avec plaisir plusieurs heures par jour, et les phénomènes morbides sont tombés ; ou bien, ne se levant pas encore, il n'a plus ni délire, ni fièvre, le faciès est normal, la solution de la maladie est complète et favorable, et il y a de l'appétit qui peut être contenté sans danger; ou bien encore, quoiqu'il reste quelques rêvasseries la nuit, quelques éblouissements, de la faiblesse, toute fièvre est tombée, l'appétit est vif et le sujet digère avec facilité. Il est plus facile à un médecin, du reste, d'annoncer au lit du malade que la convalescence est déclarée que de relater ensuite tous les signes à l'aide desquels on reconnaît cet état, car ils sont très-variés et différemment groupés. Quand nous nous livrons à des recherches rétrospectives sur nos cahiers, nous faisons dater la convalescence du jour où le malade recevait au moins deux potages par jour ou le demi quart de pain et un aliment léger.

Pour donner une idée bien exacte de la durée du typhus, il faut établir trois catégories : 1° le typhus de courte durée, comme avorté, qui ne parcourt pas son évolution complète , mais s'arrête dans le cours de la première période : sa durée est au-dessous de dix jours ; 2° typhus qyi parcourent les deux périodes réactionnelle et nerveuse : leur durée est de dix à onze jours ; 3° typhus qui présentent la troisième période, ou période accidentelle, leur durée est au-dessus de dix jours.

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 139

La proportion de ces trois espèces a varié selon les époques : ainsi au commencement de l'épidémie et pendant la première moitié de sa période d'état, les typhus de courte durée ont été les plus nombreux; puis les typhus de dix à onze jours ont ensuite dominé et se mêlant à des typhus suivis de la période accidentelle; enfin, quand l'épidémie a décliné, la décroissance a été plus manifeste parla diminution du nombre que par celle de la gravité, car les typhus causaient beaucoup de mortalité et traînaient bien souvent après eux la troisième période qui en allonge la durée.

Un mot, en passant, des typhus combinés. Ils sont généralement les plus graves, de plus courte durée quand la mort les termine, de plus longue durée quand ils aboutissent à la convalescence. Cela se conçoit très-bien; leur plus grande gravité entraîne plus vite la mort, dans les cas où l'issue est funeste; et, dans les cas terminés par la convalescence, elle est également retardée par la gravité du typhus et par la persistance de la maladie sur laquelle il était enté.

On peut aussi envisager la durée des typhus solitaires d'après leur degré de gravité. Les typhus légers se terminent en quelques jours (de deux à dix en moyenne), sans présenter la période accidentelle. Les typhus moyens ont aussi une durée moyenne, dix à onze jours ; parfois ils durent moins, comme

les typhus légers, et d'autres fois davantage, quand ils ont la troisième période. Enfin, les typhus graves se terminent par la mort en peu de jours, ou présentent la moyenne habituelle, ou plus souvent que les typhus moyens sont suivis de la troisième période, de sorte que, raccourcis dans un cas, allongés dans l'autre, ils présentent encore la moyenne, mais les extrêmes de durée sont plus éloignés. Nous avons dit que ni M. Lallemand, ni moi, ni d'autres observateurs, nous n'avions vu de typhus solitaires sidérants, mortels avant les troisième ou quatrième jour, cas eux-mêmes fort rares. M. Gerrier n'en a pas non plus noté de plus rapidement mortels en Crimée; mais M. Mouchet, également en Crimée, parle de cas foudroyant en un ou deux jours, sans indiquer s'ils sont simples ou complexes. Il résulte de nos recherches qu'il y a eu réellement en Crimée quelques cas de typhus, même simples, foudroyant dans un si court espace de temps, et qu'à Constantinople ils ont été beaucoup plus rares encore, car les trois quarts des praticiens n'en ont pas vu.

Le chiffre dix ou onze jours, donné comme exprimant la durée moyenne, n'a pas la prétention d'être applicable au typhus en général, car, comme nous l'avons vu, les grandes épidémies typhiques ont présenté des allures et des phénomènes bien différents. On ne peut même l'adopter pour le typhus de l'armée d'Orient en général, qu'en établissant quelques

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 141

catégories, comme nous l'avons fait. C'est le typhus transporté en France qui s'écarte le plus de la moyenne par nous indiquée. Devons-nous donc modifier notre chiffre? Nous ne le pensons pas. Il nous semble que le type du typhus de l'armée d'Orient doit être cherché en Orient, et non dans les cas isolés qui se sont manifestés en France; notre moyenne peut donc faire loi plutôt que le chiffre auquel on est arrivé daus la mère-patrie. Seulement, dans l'histoire du typhus, il faudra prendre note de la variabilité de sa durée selon les circonstances.

Ce qui aurait fait baisser la moyenne de la durée des typhus de Constantinople, serait-ce le nombre si notable de ces typhus de courte durée, qui n'ont pas dépassé trois, quatre et cinq jours, tandis que ces typhus avortés n'auraient pas existé en France, où des typhus complets dans leur évolution se seraient seuls présentés à l'observation? Il serait singulier, à priori, que le typhus pût se trahir par ' des manifestations légères et courtes dans son foyer générateur même, tandis que cette propriété lui serait refusée après sa transplantation . Nous sommes portés à croire que beaucoup de typhus légers et courts ont passé inaperçus en France, et qu'on les a qualifiés d'un tout autre nom. Ces manifestations lyphiques, quand elles sont isolées, quand elles ne marchent pas à côté de typhus de gravités graduées, constituant une échelle qui permet de remonter

d'un degré à l'autre et de tout rattacher au même ensemble, ces manifestations peuvent être en effet d'autant plus facilement méconnues, que, dans l'opinion générale, le mot typhus implique encore l'idée de durée et d'évolution nécessaire, et d'extrême gravité dans tous les cas.

Du reste, le débat peut être vidé à Constantinople même. En effet, si. en opérant sur mon service, par exemple, j'ai envisagé la masse des typhus, éphémères et durables, légers et graves, à évolution complète ou à terminaison par avortement, à syraptomatologie complète ou incomplète, les typhiques de certains autres services se présentent dans de tout autres conditions. Ainsi, à l'hôpital du Terrain de manœuvres à Constantinople, quand un typhus bien caractérisé était observé dans une salle, on l'évacuait sur le service spécial de M. le docteur Lallemand , tandis que les cas légers, fugaces, in- • décis, incomplets, laissant de l'hésitation entre un simple état typhique et un vrai typhus, étaient communément conservés dans les divers services. Les salles de M. Lallemand, aujourd'hui mon collègue comme professeur agrégé à l'École impériale de médecine militaire, ne comptaient donc, comme les hôpitaux de France, que des typhus complets, bien établis, bien accentués, et point de typhus éphémères comme les services de la plupart des médecins militaires de Constantinople : aussi M. Lal-

HISTOIRE ET DESCRIPTION DE l'ÉPIDÉMIE. 143

iemand est-il arrivé à une durée supérieure à la moyenne que nous avons donnée.

Le cahier clinique que M. Lallemand a bien voulu nous communiquer contient le résumé de 342 cas, observés pendant les six mois qui s'étendent entre février et juillet inclus de l'année 1856 : 132 se sont terminés par le décès ou 1 sur 2,6 traités, soit 38,6 p. 100. Il nous a été possible de relever dans ce travail 266 cas, dont 178 terminés par la convalescence et 88 ayant abouti à la mort, cas présentant les chiffres précis nécessaires à l'appréciation que nous avons en vue. Ils nous ont servi à dresser le tableau suivant :

m DU TYPHUS DE l' ARMÉE d'oREENT.

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