‹ Du typhus de l'armée d'OrientChapitre 20 sur 83 · A. SYSTÈME NERVEUX · texte numérisé non relu

A. SYSTÈME NERVEUX

C'est toujours un mélange d'affaissement et d'excitation des fonctions intellectuelles, mais dans cette période, l'affaissement ga<^ne et l'emporte.

Le délire est plus marqué pendant le jour que dans la précédente période. Il a souvent de singuliers caractères. C'est surtout alors qu'on observe ces idées délirantes tournant avec persistance autour du même objet, et se poursuivant parfois avec une suite remarquable qui rappelle la folie raisonnante. Un de mes malades chantait vêpres pendant des heures entières ; le même a fait un sermon d'une heure que la sœur a trouvé assez bon et passablement suivi; plusieurs commandaient la troupe, ou combattaient les Russes ; un jeune soldat auquel j'avais appris à tenir mes cahiers de visite, faute d'aide, prescrivait l'alimentation et formulait des médicaments; l'infirmier qui me présentait les fers rouges quand je pratiquais

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la cautérisation transcurrente dans la troisième période de typhus, croyait toujours qu'il subissait l'opération, et s'en plaignait ou s'en fâchait. Mon ami le docteur Masse, que j'ai soigné du typhus avec M. Paslureau, et qui a échappé à la mort, s'est occupé, pendant quatre jours de délire calme, à réformer l'assistance publique dans la ville de Vienne en Autriche ; deux jours il a été dans des transes mortelles, ne connaissant pas le premier mot des institutions de cette ville; puis, ayant rencontré deux étudiants en médecine allemands de 20^ année qui l'ont initié, il a travaillé nuit etjour avec euxà la réforme. Le docteur Krauss et un autre médecin militaire, qui tous les deux ont guéri comme le docteur Masse, se croyaient dédoublés en deux personnes, dont l'une, bien portante, s'apitoyait sur le sort de l'autre bien malade. Ce phénomène les fatiguait beaucoup; c'était une véritable hallucination; ils raisonnaient d'ailleurs avecjustesse. J'ai observé deux cas d'hydrophobieassez persistante chezdesindividusqui raisonnaient bien du reste; c'étaitune forme de délire monomaniaque. Le docteur Siflet était d'une gaieté folle : quand on l'interpellait, il sortait en souriant d'un rêve enchanteur, pour débiter toutes sortes de gaietés; il voulait obstinément coucher avec le moulin à café de la sœur, bizarrerie à laquelle il revenait avec prédilection. Le docteur Cuvillon a eu quelque temps la monomanie ambitieuse : il se figurait être roi

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d'Espagne etcvéque de Lyon. La gaieté ou l'indifférence m'ont paru plus fréquentes que la tristesse, dans le délire typhique. Je ne me souviens que de quatre ou cinq cas au plus de monomanie triste chez nos typhiques. La monomanie suicide qui a régné sur le Magellan n'était pas triste : quelques typhisés, me disait le baron Darricau, commandant de la marine à Constantinople, croyaient faire une niche à leurs gardiens en se tuant pour tromper leur vigilance.

Hildenbrand, du reste, avait déjà noté ces formes monomaniaques du délire : ainsi, il parle d'un sujet qui croyait toujours avaler des serpents, comme certain personnage d'un opéra qu'il avait vu représenter. J'ai remarqué assez souvent aussi que les faits qui avaient fi-appé vivement les individus, récemment ou de longues années auparavant, revenaient pendant le délire typhique, et devenaient le sujet de l'hallucination privilégiée.

Dans la dothinentérie, le délire n'a ni ces caractères, ni cette suite. Hildenbrand raconte que, pendant son typhus, il était obsédé par l'idée continuelle d'éloigner un objet placé sur son poêle. Borsieri a aussi remarqué ces caractères singuliers du délire : au commencement, le malade lutte encore contre les chimères qui lui apparaissent; mais, plus tard, il croit à leur existence réelle, et son esprit trompé se met en communication avec elles.

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Moi-même, pendant ma période de deux mois et demi de typhisation à petite dose, j'étais très-souvent fatigué en rêve par l'obligation que je me croyais imposée de compter une montagne de grains de blé, avec nécessité de répéter dix fois la même besogne, si je venais à me tromper : aussi recommençais-je toujours après avoir été à 60 ou 80, sans jamais pousser plus loin.

Quand on interpellait les malades, qui , le plus souvent, comme nous l'avons dit, rêvaient sans dormir et les yeux ouverts, ils semblaient sortir d'une extase , d'une hallucination , d'une préoccupation ; dans la dothinentérie, ils sortent de la somnolence et de la stupeur.

Il y a certainement beaucoup moins d'abolition de l'intelligence dans cette seconde période du typhus , arrivé pourtant à son apogée , que dans le troisième septénaire de la dothinentérie qui, à cette époque, a aussi atteint sa période d'état. M. Mouchet dit également que, dans le typhus de Crimée, la stupeur est moins profonde que dans la fièvre typhoïde. Dans le typhus, comme nous le disions , il y a autant de perversion que d'abolition, et l'excitation se mêle à l'hébétude.

Dans la journée, notamment le matin, le malade répond juste, excepté dans les cas très-graves ou à l'approche de l'agonie. Quelques malades, qui avaient déliré toute la nuit , nous étonnaient le matin par

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leur conversation sensée et soutenue. Un typhique se lève sans savoir ce qu'il fait , va , par la neige, sous un portique ouvert de Péra , et, interpellé par la sentinelle, lui répond de telle manière que celleci ne s'aperçoit qu'au bout d'un certain temps de l'état du sujet. Il se recouche, délire encore, parle haul; et, le lendemain matin, répond très-facilement, d'abord très-sensément, puis bientôt avec les caractères de la folie raisonnante.

Les spasmes , souvent peu marqués, le sont d'autres fois beaucoup. Si, d'ordinaire, on n'observe qu'un peu de tremblement des mains , de la langue et des lèvres, de la carphologie, quelques mouvements automatiques, des soubresauts musculo-tendineux (1), on a vu, d'autre part, des crampes (à bord du Sané), la chorée (à bord de Yléna), ailleurs des convulsions cloniques; enfin, mais très-rarement, les rigidités qu'on observe dans le tétanos et dans la méningite cérébro-spinale. Nous avons noté par exception l'aphonie, le strabisme, l'impossibilité de la déglutition avec sentiment de strangulation; deux fois une hydrophobie persistante, un hoquet qui a duré plusieurs jours , une extrême angoisse précordiale , la cardialgie syncopale , etc. M. Godelier a vu la catalepsie chez une sœur de charité.

(1) M. Mouchet n'a jamais vu de soubresauts de tendons dans le typhus de Crimée.

Généralement, les douleurs diminuent ou disparaissent, ou bien parce que l'insensibilité gagne peu à peu à mesure que la maladie s'aggrave et que l'agonie s'approche ; ou bien , parce que l'excitation mentale rend les typhiques semblables aux fous qui ne ressentent plus la douleur. La mort peut arriver dans l'insensibilité et la stupeur ou le coma, ou, au contraire, dans l'excitation ; ou encore, au milieu de ces phénomènes mélangés.

Cependant, dans cette période, nombre de malades accusent encore de l'embarras, de la chaleur, de la pesanteur de tête, du brisement des jambes, des douleurs obtuses diverses. Un moins grand nombre conservent une céphalalgie vive. Par exception, j'ai noté des douleurs vives dans les articulations, des névralgies, des crampes, des exaltations très-limitées ou étendues de la sensibilité.

Ces changements dans la sensibilité s'opèrent peu à peu ; il ne faut pas les faire strictement commencer avec la période nerveuse qu'ils peuvent devancer, ou pendant laquelle ils peuvent apparaître plus ou moins tard.

Dans la deuxième période, l'hébétude, la stupeur, quelquefois seules, plus souvent mêlées d'excitation, sont plus marquées que dans la première, sans être très-profondes néanmoins dans les cas ordinaires; on en tire généralement avec assez de facilité le malade, qui répond juste et avec moins

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de brièveté que dans la dothinentérie. Il est, par contre, des cas graves et comateux dans lesquels le malade est tout à fait isolé et presque insensible; mais ces phénomènes, plus fréquents dans la troisième période, ne sont point la règle dans la seconde.

On observe parfois, mais rarement, des paralysies ou serai-paralysies d'un ou de plusieurs membres ou de quelque organe de la vie animale, du rectum, par exemple, ou de la vessie. Ces phénomènes arrivent plutôt dans la troisième période.

L'insomnie continue avec opiniâtreté tant que la maladie n'est pas sur son déclin. La pupille est moins contractée que précédemment et peut même se dilater. Les frissons sont très-rares, irréguliers, n'ont rien de caractéristique et sont dus le plus souvent à ce qu'on découvre le malade. Ce que nous en disions à propos de la première période est applicable ici. Quelquefois pourtant, dans cette période, on observe quelques frissons intenses, c'est l'exception. Vertiges, éblouisseraents, quand on met le malade sur son séant ou quand il se lève. Bon nombre de typhiques vont en effet encore seuls sur le vase de nuit pendant cette période. Tintements ou bourdonnements d'oreilles dans la plupart des cas.

Ce que nous avons dit de la marche des congestions en général s'applique au cerveau. Le cerveau

avec ses enveloppes et le poumon sont les organes qui, dans le typhus, livrent le plus facilement entrée au sang. Chez presque tous les typhiques qui succombent dans cette période, on trouve de la congestion des méninges, moins souvent du cerveau, et l'épanchement séreux sous-arachnoidien — parfois insignifiant, il est vrai — est la lésion qui manque le moins. Les symptômes nerveux sont probablement dus en partie à ces lésions, en partie à l'influence directe du miasme typhique sur les .centres de l'innervation ou sur la force vitale. Si la convalescence se déclare pendant cette période, les symptômes diminuent avec les signes de congestion méningo-cérébrale. Parfois pourtant, la persistance de quelques symptômes nerveux et congestifs, quand toute fièvre est tombée et que la convalescence est déclarée nettement, autorise peut-être à penser que si le cerveau est d'ordinaire le premier organe pris, c'est aussi parfois, avec le poumon, le dernier à se débarrasser.

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