PREMIÈRE PARTIE
Le typhus est vieux comme les grandes querelles des nations ; on en retrouve les principaux traits dans beaucoup d'épidémies qui ont sévi sur les armées, et dont les historiens les plus reculés nous ont laissé la description.
Le dix-huitième siècle est presque tout entier rempli par le typhus ; et, au dix-neuvième siècle, les grandes guerres des deux empires français l'ont traîné à leur suite.
Toutes les affections qui présentent de la stupeur : le typhus, la fièvre typhoïde, certaines fièvres palustres et les affections locales qui se compliquent d'état ou d'accidents typhoïdes, tout cela a été longtemps confondu sous un même nom, et l'école des nosographes n'a pas peu contribué à mettre en faveur cette entité symptomatologique artificielle et hétérogène.
C'est à Hildenbrand qu'on attribue d'ordinaire
l'honneur d'avoir le premier distingué et isolé le typhus. Nous verrons bientôt ce qu'il faut en croire.
D'autres auteurs, antérieurs ou contemporains, ont bien décrit le typhus et l'ont plus ou moins nettement distingué des affections voisines : tels sont Fracastor, Fr. Hoffmann, Sauvages, Curt-Sprengel, Hufeland, Pringle, Monro, Campbell, Buchanan, Stephenson, Jearne, les deux Frank, Ramazzini, Rasori, Borsieri, Huxam, Sennert et Poissonnier-Desperrières .
Le diagnostic du typhus et de la fièvre typhoïde a été très-lent à s'établir, et l'on peut dire que c'est seulement le typhus de l'armée d'Orient qui est venu vider définitivement la question. La non-identité du typhus et de la fièvre typhoïde est aujourd'hui proclamée partout en Orient, et commence à être reconnue en France.
On se rappelle le concours solennel à la suite duquel l'Académie a couronné les deux remarquables mémoires de MM. Montault et Gaultier de Claubry, concluant, le premier à la non-identité, le second à l'identité.
L'opinion médicale s'était tellement prononcée pour ce dernier, et l'on regardait la démonstration comme tellement définitive, qu'on ne s'est guère ému des travaux des Anglais sur le typhus-fever, affection dans laquelle les lésions dothinentériques ne se rencontrent pas, ni des descriptions dues à
plusieurs auteurs américains , ni de celles qu'ont données les Allemands au sujet du typhus de Silésie, ni des mémoires adressés à l'Académie par les médecins de la marine, notamment par MM. Fleury et Pellicot, qui tous avaient cherché en vain la lésion caractéristique de la fièvre typhoïde.
Le mémoire adressé à l'Institut par M. Forget, témoin d'une petite épidémie à la prison de Strasbourg, a eu plus de retentissement. Je suis venu ensuite déclarer à l'Académie de Paris, que le typhus d'Orient ne laisse pas de traces dans l'intestin. Aujourd'hui la masse des observateurs , instruits par l'épidémie de l'armée d'Orient, se hâte de déposer dans le même sens.
Anatomiquemenl, le typhus n'est pas la fièvre typhoïde ; nous verrons que, sous les autres rapports, il en diffère tout autant.
Mais, comme nous l'avons dit, il faut préparer les voies par une démonstration préalable, celle de la variabilité des caractères et des formes du typhus.
Et d'abord, procédons à l'examen de Hildenbrand.
S 1". — Examen du llUdeiibrand.
Le premier j'ai osé toucher à Hildenbrand, dans la séance du 29 mars de la Société impériale ottomane de médecine. Je trouvais son typhus, pris à la lettre, impossible à priori et à posteriori. Une
fois le chemin tracé, beaucoupl'ont suivi, entre autres MM. Netter, médecin militaire français, Mœring, professeur russe, etFauvel, médecin sanitaire à Constantinople.
Une fois le premier coup porté à l'ouvrage de Hildenbrand , qu'on présentait comme une arche d'alliance, chacun s'est mêlé de sa démolition, en respectant néanmoins les nombreuses parties qui doivent être conservées et qui peuvent même servir de modèle.
Hildenbrand a confondu dans sa description le vrai typhus épidémique et contagieux des armées et des hôpitaux, et les fièvres typhoïdes qu'il a observées pendant douze ans, soit dans les hôpitaux, soit dans sa clientèle civile. M. Mœring a insisté sur ce fait; et un médecin allemand, qui a étudié sous le fils de Hildenbrand, est venu de nouveau donner son appui à cette critique.
La description de Hildenbrand se trouve donc surchargée de quelques symptômes étrangers qui appartiennent à la fièvre typhoïde ; et les désordres anatomiques qu'il a quelquefois trouvés ne sont d'aucune signification, puisque des cas de fièvre typhoïde figurent dans ses autopsies.
Hildenbrand, qui observait aux confins des dixhuitième et dix-neuvième siècles, définit le typhus : une fièvre essentielle contagieuse, d'une espèce particulière, comme la variole ; offrant dans sa mar-
che une constante uniformité ; ayant un cours déterminé et des périodes dont chacune présente des caractères spéciaux ; caractérisée entîn par un exanthème propre et un symptôme constant, la stupeur avec typhomanie.
La simple lecture de Hildenbrand rend de prime abord évident que, partant de l'idée préconçue que le typhus est une fièvre exanthématique qui doit se comporter comme la variole, il a été obligé d'altérer la réalité pour trouver ces périodes fatales, dans leur marche, dans leur caractère, dans leur durée, et pour tracer ces lignes et ces points mathématiques, fruit artificiel de cette idée préconçue.
Son typhus est inadmissible; je dirai plus, il est impossible, si on le prend à la lettre; mais, en ne prenant que l'esprit, que le sens général , que les préceptes, on tire au contraire d'utiles renseignements du livre de Hildenbrand.
Hildenbrand admet comme typhus toutes les grandes épidémies développées antérieurement à son époque, à la suite des armées, épidémies qui ont rempli l'Europe, notamment l'Allemagne, pendant presque tout le dix-septième siècle. Il range même la fièvre dyssentérique parmi les typhus. Pour lui, toute violente épidémie quelconque régnant aux armées, aboutit au typhus. Il fait figurer aussi sous le nom de typhus malin la peste d'Orient, et peutêtre même la fièvre jaune. Or, ces maladies, ainsi
iO DU TYPHUS DE l' ARMÉE d'oRIENT.
que la dyssenterie, ont une marche, une évolution et des symptômes tels que la définition de Hildenbrand ne leur est plus en rien applicable, et qu'elle devient ainsi défectueuse par son insuffisance.
Hildenbrand divise le typhus en régulier et en anomal. Le premier seul se plie à la définition.
Quand on a lu, pages 34 et 304, la longue énumération des conditions qui doivent être remplies pour qu'un typhus soit régulier, on se demande si le cas doit échoir une fois sur dix. Et pourtant, Hildenbrand fait la règle du typhus régulier, et de l'anomal l'exception : c'est au premier qu'il consacre presque tous ses développements; c'est à son sujet qu'il donne ses conseils et pose ses préceptes.
On peut avancer avec certitude que le typhus réel doit être cherché, au contraire, non dans le typhus régulier , mais dans le typhus anomal de Hildenbrand. ïl faut en un mot retourner complètement la proposition, prendre pour la règle ce que l'auteur érige en exception, et pour exception ce dont il fait la règle.
Hildenbrand assigne huit périodes inflexibles au typhus régulier. Occupons-nous seulement des trois périodes dans lesquelles s'accomplit l'évolution du typhus confirmé.
Elles se circonscrivent chacune dans un septénaire, jamais plus, jamais moins, et chaque septénaire a ses caractères propres.
La première période est inflammatoire ; la seconde, nerveuse ; la troisième est constituée par la rémission. Gasc, traducteur de Hildenbrand, et témoin du typhus du premier empire, Gasc, si porté à l'admiration et si peu à la critique du maître, ne peut cependant s'empêcher de se récrier. Il ne trouve pas conformes à la vérité ces démonstrations rigoureuses et ces caractères attribués à chaque période si exclusivement et si ponctuellement que, du jour au lendemain, en quelques heures même, on voit la première période s'évanouir, avec tout sou cortège de symptômes, pour faire place à la seconde avec son escorte de phénomènes si différents des premiers. Mais Hildenbrand va plus loin encore : il trace jour par jour la caractéristique et l'histoire d'une partie du premier septénaire; poussé par l'idée mère, il outre-passe même son modèle, la variole.
Hildenbrand assigne une durée strictement mathématique à son typhus, et, quand il a devant les yeux une affection de ce genre se terminant avant ce temps révolu, au lieu de se rendre à l'évidence, il se réfugie dans ce subterfuge : Il est des typhus légers qui n'alitent pas du toutou qui ne retiennent le sujet au lit que quelques heures par jour ; ils ne consistent qu'en une nuance de stupeur qui dure quatorze jours , toujours quatorze jours, toujours deux septénaires ! Les sujets que je considérais
comme convalescents après un typhus de quelques jours, étaient-ils donc encore en pleine maladie continuant imperturbablement son cours de deux septénaires? Je ne saurais l'admettre. Quand un individu reste levé toute la journée , a un appétit très-prononcé, vaque à uno partie de ses occupations, je ne puis vraiment plus le considérer comme malade, conservât-il un peu de vertiges, de surdité même et de faiblesse.
Faisons la part de l'époque de Hildenbrand et des idées qui la dominaient : naturisme, crises, etc. ; mais, ces concessions accordées, on ne peut s'empêcher de trouver arbitraires , impossibles même, les points mathématiques que Hildenbrand place dans le cours de la maladie.
Il signale une série d'exacerbalions suivies de rémissions qui auraient lieu aux époques suivantes : à la fin du troisième jour, c'est l'avant-crise ; au commencement du septième jour, à la fin du douzième, au commencement du quatorzième, où arrive la crise définitive. 11 assigne même des heures précises à ces crises : ainsi cette dernière arrive à la douzième heure du treizième jour. Point de salut hors du quatorzième jour ; point de crise définitive avant cette époque; si une crise au seizième jour est parfois salutaire, c'est à la condition qu'elle aura été précédée d'une amélioration le quatorzième jour. Pour Hildenbrand les crises sont tout. Il
parle même de médecins typhisés qui sentaient la maladie s'en aller avec les selles.
Les points mathématiques fictifs de Hildenbrand ne s'arrêtent pas là : chaque symptôme a , pour ainsi dire, son temps et son évolution. Ainsi la première hémorragie se manifeste le quatrième jour, et la deuxième le quatorzième (1), etc., etc.
Dans son typhus anomal, Hildenbrand conserve encore le plus souvent ses strictes et nécessaires périodes. Il lient décidément à ses septénaires. Le typhus est bien plutôt rendu anomal par divers accidents qui surchargent, aggravent la maladie, et s'opposent aux efforts salutaires de la nature, que par des perturbations dans les périodes, dans la marche, dans la durée. Je lis pourtant que dans les typhus anomaux par la putridité, l'affection peut se prolonger au delà du quatorzième jour.
Dans le traitement, Hildenbrand reste fidèle à son idée préconçue : la durée est inévitable, les périodes doivent se dérouler ; il y a folie et ridicule à chercher à enrayer par des médications énergiques (p. 140, 182, 185). Nous ne pouvons laisser passer une telle assertion sans l'attaquer en face; en effet, si, malgré leur diversité, les traitements institués à l'armée d'Orient contre le typhus arrivé à tout son développement, n'ont pas donné lieu à des
(1) Dans un passage il dit le quatorzième j dans un autro, aux environs du rjuatorzième jour.
résultats bien différents, il n'en est plus de même dans les premiers jours de la maladie ; alors la thérapeutique a une réelle efficacité, soit par ellemême, soit en aidant les efforts de la nature ; et, comme les exemples en sont très-nombreux, le typhus peut se dissiper en quelques jours sans atteindre son plus haut période de développement. Si, méconnaissant cette vérité, acquise aujourd'hui à la science et à la pratique, on restait à peu près oisif dans les premiers jours, en se laissant dominer par Hildenbrand, on laisserait échapper la plus grande opportunité thérapeutique qui se présente dans tout le cours de la maladie.
C'est toujours l'idée préconçue d'une variole qui engage Hildenbrand à donner le précepte trop absolu de favoriser l'éruption de l'exanthème (p. 194). Notons en passant que dans cette fièvre appelée exanthématique par Hildenbrand, l'éruption peut manquer, et que, bien plus, elle a été exceptionnelle dans des épidémies tout entières. Quant au précepte, nous examinerons sa valeur à l'article Thérapeutique.
A l'incrédulité thérapeutique de Hildenbrand, se mêle parfois un peu de complaisance pour certains moyens ; ainsi je lis page 1 90 : « On peut affirmer « hardiment qu'un vomitif bien indiqué et ordonné « au commencement, imprime au typhus , pour le « reste de son cours, un caractère bénin, prévient
« les anomalies et amène des crises favorables. » Il ajoute plus loin qu'il a traité avec le plus grand succès des centaines de malades par l'angélique (p. 213).
Du reste, le typhus de Hildenbrand n'a pas la gravité qu'on lui prête généralement, faute d'une lecture très -attentive de cet auteur ; et cette bénignité provient peut-être de ce qu'il a compris sous ce nom diverses maladies, divers accidents qui ne sont pas du tout le typhus. Hildenbrand conseille à ses malades de se lever pendant la période inflammatoire, ce qui, vu l'intensité initiale de la maladie, serait rarement applicable chez nous, sauf dans les cas à début lent ou intermittent. Je lis (p. 213) que, sur un nombre prodigieux de malades qu'il a soignés dans l'épidémie de la Gallicie, en 1806, et à Vienne, dans les hôpitaux militaires français, il n'a eu que dix décès. Or, dans mon service, j'ai eu cent vingt-cinq décès de typhus pendant les quatre premiers mois de 1856; et, quant à la mortalité générale, elle a été d'environ cinquante décès sur cent typhiques traités, ou de 1 sur 2.
Hildenbrand parle aussi d'un typhus levissimus constitué par une stupeur légère de quatorze jours (toujours quatorze jours !). 11 tient à ses deux septénaires, pendant lesquels le sujet reste levé plusieurs heures par jour, ou ne prend pas même le lit. Le typhus levissimus existe ; Hildenbrand est un
remarquable observateur; mais l'idée systématique vient égarer sa plume quand il décrit. H est certainement très-singulier que Hildenbrand ait principalement constaté ces typhus très- légers chez les scorbutiques et dans d'autres cas de pulridité des jdus remarquables, quand, chez nous, le typhus est généralement d'autant plus grave qu'il sévit sur un organisme déjà détérioré. Hildenbrand aura probablement considéré comme typhus, cet état typhique, ces influences de la constitution épidémique typhique, qui jettent une certaine nuance symptomatique sur les affections intercurrentes; fait dont on retrouve l'analogue, par exemple, quand diverses affections locales, comme la pneumonie, revêtent le caractère typhoïde, sans être pour cela des dothinentéries.
Le grand typhus des armées , dont le nom entraîne l'idée de gravité extrême, de mort et de désastres , serait donc plutôt le nôtre que celui de Hildenbrand.
Enfin nous avons à envisager Hildenbrand au point de vue de la contagion du typhus. L'idée préconçue d'une sorte de variole, d'une maladie essentiellement virulente, à germe reproductible dont un atome suffit pour allumer une épidémie, l'a conduit à professer la transmission du typhus comme de la main à la main, selon son expression, par le simple contact des individus et de leurs effets, sans nier,
du reste, la transmission par l'atmosphère intoxiquée. Au contraire , dans l'épidémie de l'armée d'Orient, la contagion directe par le contact a été au moins extrêmement rare , et la transmission semble avoir eu habituellement lieu par une sorte d'infection. Cette propagation par l'air exigeait la réunion de certaines circonstances dont l'absence n'empêcherait certes pas la reproduction d'une maladie comme la variole ; tandis que, ces circonstances ayant manqué dans certains cas, le typhus ne s'est pas propagé.
S 2. — Il iiltlplicité deti forme» , Tariabllité fies symptômes, (le la marche, de la durée, de la gravité, du type et des lésious auatomiques des différeutes épi- «lémies du typhus.
La lecture des nombreux auteurs qui ont décrit les typhus des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles fait immédiatement ressortir les différences qu'ont présentées ces diverses épidémies.
Si l'on doit refuser le nom de typhus à quelquesunes d'entre elles, qui datent d'une époque déjà éloignée, à cause de l'insuffisance des descriptions, le doute ne peut exister au sujet d'épidémies plus récentes, par exemple de celles qui ont régné pendant les guerres de la République et du premier Empire français, épidémies qui, se développant contemporairement au milieu de conditions généralement
18 DD TYPHUS DE l' ARMÉE d'oRIENT.
analogues, n'en ont pas moins présenté de reniarquables différences sur presque tous les points.
Si les grandes épidémies de typhus ont été généralement reconnues par la masse , il n'en est pas moins vrai que , presque toujours aussi , un certain groupe d'opposants , frappés de certains caractères isolés présentés par la maladie, caractères qu'ils retrouvaient dans des affections connues, lui ont refusé le nom de typhus et ont fait figurer l'épidémie sous une autre appellation , dans une autre classe nosologique. C'est ainsi qu'un nombre fort notable de médecins n'ont voulu voir qu'une simple rougeole maligne dans le typhus qui a régné en Silésie, en 1847 et 1848.
M. Gaultier de Claubry et presque tous les contemporains n'ont vu dans le typhus qu'une fièvre typhoïde : il y a, en effet, à première vue, certaines analogies générales de symptômes entre ladothinentérie et le typhus de 1 8 1 4 et 1 8 1 5 . En Orient même , quelques médecins ont persisté dans cette même opinion. Le caractère rémittent ou franchement intermittent ( dans les premiers jours du moins) de certains typhus, les a fait ranger quelquefois parmi les fièvres palustres pernicieuses. Cette opinion a été aussi soutenue en Orient. Enfin, il en est qui n'ont fait du typhus qu'une méningite. C'est qu'en effet certains symptômes, surtout dans l'épidémie de Grenoble, en 181 8, et voire môme, mais plus rare-
ment, certaines lésions anatomiques mal interprétées pourraient faire prendre le change un instant.
M, Boudin , ayant entrepris d'établir que la méningite cérébro-spinale épidémique qui a plusieurs fois régné, surtout dans l'armée, depuis une vingtaine d'années, n'est autre que le typhus contagieux , n'a pas eu de peine à trouver, dans l'histoire des différents typhus , quelques symptômes et quelques lésions favorables à sa cause. Comme nous le verrons , le typhus peut revêtir presque tous les symptômes, présenter éventuellement presque toutes les lésions anatomiques , ce qui donne beau jeu à ceux qui , n'examinant point de haut les conditions générales et les grands traits de la maladie , en envisagent certains points seulement , dans le but d'arriver à quelque vue partielle originale.
Le typhus de Mayence a eu pour historiens Ardy, Laurent, Fauverge, Magnien, ChoufTe. Ces observateurs s'accordent assez bien à admettre trois formes :
1° Un typhus cadrant plus ou moins avec le typhus régulier de Hildenbrand ; 2° le typhus grave ou sidérant, dont voici les principaux caractères : début subit; céphalalgie violente, insensibilité générale, stupeur, décomposition des traits, ictère, pommettes injectées et terreuses , conjonctives rouges , yeux fixes et ternes, fuligo rapide ; pouls fréquent, irrégulier, petit; respiration irrégulière et courle ; parfois pustules charbonneuses et gangrène ; d'au-
très fois algidité; mort en un ou trois jours; 3" forme lente et nerveuse, ainsi caractérisée : délire, altération du faciès, stupeur, pouls à peine fébrile , soubresauts de tendons, sécheresse de la bouche, tension de l'abdomen, selles involontaires, quelquefois œdème. Enfin ce typhus, dans toutes ses formes, est continu , rarement intermittent ou rémittent. Bientôt nous trouverons d'autres typhus affectant plus souvent l'intermittence ou la rémittence.
Le typhus de Dantzick, décrit par M. Corbier, a une durée moyenne de quatorze jours, tandis que Gilbert , dans son Histoire médicale de la grande armée, assure que si la forme légère se termine en douze ou quinze jours, la forme grave dure au moins trois septénaires. Si, comme le nôtre, le typhus de Corbier tourne souvent court et se termine alors en sept ou neuf jours, d'autre part, bien différent du typhus de l'armée d'Orient, ils'accompagne de la chute complète des cheveux et traîne à sa suite une longue convalescence de six semaines à deux mois. A Mayence, au contraire, d'après Choutfe, la convalescence était prompte et heureuse. A Grenoble, en 1797, la forme est assez différente chez les mihtaires français et chez les prisonniers autrichiens, qui. en proie à beaucoup plus de privations, avaient en outre été surmenés, pour que ces deux manifestations d'une même épidémie soient décrites comme deux maladies distinctes, tandis que ce ne sontcvi-
demment que deux degrés, deux formes (1). On le voit donc, la diversité est partout.
Le typhus quia régné à la Salpètrière, en 1814, ressemble assez à celui de Hildenbrand , moins ses périodes et ses lignes arbitraires; Lapille et Pellerin nous en ont laissé la description. La rémission survint du quatorzième au vingt et unième jour; la poitrine est ordinairement prise ; une exacei'bation se montre le soir, comme dans la plupart des maladies, mais il n'est pas question d'intermittence. La continuité est également le type du typhus-fever d'Angleterre et d'Amérique. A ces formes continues, et à celles que nous avons observées en Orient, opposons d'autres types affectés par certaines épidémies du typhus.
Diemerbroeck (s'il s'agit bien d'un typhus) dit que la maladie de Niraègue, en 1635, débutait souvent sous la forme d'une simple fièvre intermittente. On lit dans Ramazzini que dans le typhus de Modène, en 1692, le début se présentait sous l'apparence d'une fièvre tierce qui devenait double tierce. Dans l'épidémie des deux Silésies et de Bohême, en 1847 et 1848, l'intermittence se mêlait souvent aussi et suc-
(1) Mémoire sur une fièvre putride vaporeuse, qui a régné à l'Hôpital militaire de Grenoble, etc., par les Officiers de santé en chef. Grenoble, an V, 2 fascicules de 32 et 34 pages. Voir aussi le Rapport fait sur ce mémoire, au lycée de Rouen, le 21 prairial an "VIII, par les citoyens Barantier, Lansauve et Labarbo. Rouen, br. in-i2 de 24 pages. (Ouvrages très-rares.)
cédait parfois même au typhus ; mais , notons-le bien, le typhus régnait ici en même temps que les maladies palustres. Bicha [Conslitulio epid. Taurinensis) dit que, dansl'épidémie italienne de 1 720, la maladie était continue dès l'origine ou bien présentait au contraire des accès réguliers ou irréguliers. C'est , du reste , ce qui est arrivé chez nous où , en dehors de toute influence palustre, par un froid intense et chez des hommes qui n'avaient pas été impaludés antérieurement, on rencontrait assez souvent des débuts et des suites affectant l'intermittence, à côté de maladies continues du commencement à la fin.
L'épidémie de 1813, 1814 et 1815 a présenté bien des particularités qui demanderaient à être relevées avec soin. Ainsi , dansl'épidémie qui a sévi à Grenoble, en Lorraine, etc., on a parfois noté quelques symptômes qu'on retrouve dans la méningite cérébro-spinale : des douleurs dans les membres, de la raideur des mâchoires, de l'opisthotonos , enfin des contractures.
A ces contractures , à ces douleurs , opposons le coUapsus, la flaccidité, l'insensibihté qui se sont rapidement établis dans la seconde période et qui n'ont été précédés d'aucune rigidité dans la première, car maints auteurs n'en prononcent pas même le mot à propos du typhus de 1813, 1814 et 1815. Même absence de ces symptômes , à l'armée d'Orient.
Dans la relation du typhus de Silésie, je trouve également notés, le collapsus général, la chute de la mâchoire inférieure, au lieu de la rigidité, etc.
Les rigidités et les contractures ne sont donc pas la règle. Beaucoup de typhus des dernières guerres de l'Empire ont eu la forme abdominale et dyssentérique, et il en a été de même dans le typhus d'Itahe,en 1799; il y avait peut-être, du reste, non pas une forme spéciale du typhus , mais coexistence des deux affections.
En poursuivant, à travers les temps, les différentes épidémies du typhus, un nouveau champ d'observations se présente. C'est l'Amérique. Le typhus de Philadelphie, en 1836, a été décrit par Gerhard et Shattuck. D'après Gerhard, il dure de onze à vingt-deux jours ; l'éruption, d'abord rosée , mais qui devient ensuite violacée, apparaît du sixième au huitième jour ; la face et la conjonctive sont rouges , injectées ; la marche est continue avec exacerbationle soir; il n'y a pas de lésions dothinentériques. Ce typhus semble avoir, dans sa physionomie générale , quelque chose de la fièvre typhoïde , de laquelle il se dislingue néanmoins tant parles symptômes que par les lésions anatomiques.
A. Flint, qui a étudié le typhus des États-Unis, notamment de Buffalo, de 1850 à 1852, insiste sur celte rougeur congestive du faciès et des conjonctives, phénomène signalé par beaucoup d'autres
auteurs (1) et que nous retrouverons à un haut degré dans le typhus de l'armée d'Orient. Le typhus de Flint est de plus courte durée que la fièvre typhoïde, dont il a les fuliginosités; l'éruption consiste en taches qui ne s'effacent pas sous le doigt; il n'y a pas de lésions dothinentériques.
Le typhus qui , en France et dans une partie de l'Europe , ne se montre que par moments , sous forme d'épidémie , dans les grandes réunions d'hommes, comme une armée , ou sur des groupes moins nombreux , mais placés dans de misérables conditions, comme aux bagnes, dans les prisons; ce typhus est endémique dans certaines villes anglaises et américaines , où s'entasse la population manufacturière et malheureuse, et en Irlande, où la misère et la famine sont à leur comble.
Comme l'a démontré M. Guéneau de Mussy, les Anglais ont confondu le typhus et la fièvre typhoïde sous la dénomination de typhus-fever ; et, ajouterons-nous, une partie de l'Allemagne et de la Russie semblent faire la même confusion sous le nom à'armstyphus. En mettant de côlé la fièvre typhoïde, le typhus-fever , forme du vrai typhus, a les caractères suivants, qu'il importe de rappeler en quelques mots , afin de montrer d'abord ce en quoi il diffère d'autres épidémies de lyphus, et ensuite pour faire
(1) Borsieri, Pringle, Simonin, etc.
VARIABILITÉ DES FOMMES ET DES CABACTÈBES; 25
ressortir les dissemblances que ce typhus angloaméricain endémique et épidémique présente selon les épidémies et selon les lieux. Le lyphus-fever est contagieux ; il atteint tous les âges. D'après Gerhard, il durerait trois septénaires, c'est-à-dire beaucoup plus longtemps que celui que nous décrivons. Comme chez nous, les malades sont tourmentés par l'insomnie et présentent le faciès rouge, congestionné; mais, contrairement à ce qui s'est passé communément à l'armée d'Orient , la langue devient très-vite sèche , noire, fuligineuse. Pas de diarrhée dans les premiers temps ; c'est encore comme dans l'épidémie que nous allons décrire, et pas de lésions dothinentériques. Pas de râles sibilants, moins d'affections thoraciques, moins de troubles des sens et d'épislaxis que dans la fièvre typhoïde ; chez nous les épistaxissont également plus rares que dans la dothinentérie. Peu d'escarres au sacrum ; comme en Orient encore , la marche est continue avec exacerbations nocturnes. Rarement il y a des sitdamina ; comme à Constantinople, l'éruption caractéristique parait du sixième au huitième jour ; elle est constituée par des taches violettes ou d'un rouge foncé , oscillant entre les dimensions d'une tête d'épingle et d'un petit pois , non saillantes ; pâlissant faiblement sous la pression du doigt, et disparaissant rarement avant le vingtième jour. Cette persistance est remarquable; chez nous, la du-
rée a été plus courte. Enfin, les observateurs , notamment Gerhard, ont noté des crises.
Le typhus-fever, comme nous l'avons dit , présente, selon les lieux et les temps, des différences qui demanderaient à être relevées. Ainsi Shaltuck dit que les vertiges et les bourdonnements d'oreilles sont à peine marqués, tandis que Gerhard les a vus plus intenses que dans la fièvre typhoïde.
Si , avec les guerres du premier Empire français, ont cessé les grandes épidémies de typhus en Europe, les prisons, et surtout les bagnes, en ont présenté de petites. Les médecins de la marine ont adressé aux académies une suite de travaux , dont plusieurs remarquables (PeUicot , Fleury, Baraillier, etc.) , qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils méritaient. Dans ces cas, point de lésion intestinale dothinentérique.
M. Landouzy a observé à Reims, en 1839 et 1840, une épidémie qui diffère notablement de la fièvre typhoïde en quelques points, mais qui en présente les lésions analomiques. L'éruption se manifeste d'une manière anticipée, du quatrième au cinquième jour, et consiste en petites ecchymoses. La plupart des auteurs pensent que ce n'était qu'une fièvre typhoïde ; nous sommes porté à nous ranger à cette opinion.
L'épidémie observée par M. Forget à la prison de Strasbourg mérite la plus grande attention. Il y a
presque autant de formes, de physionomies que de cas; mais ceux-ci, malgré leur variabilité d'apparence, rentrent tous dans la même espèce, tant à cause des grands caractères généraux que des conditions au sein desquelles ils ont pris naissance. En un mot, l'inconstance des symptômes et des lésions et la variabilité des formes servent parfaitement à la démonstration à laquelle nous tendons. 11 existe de grandes irrégularités dans la marche, et les solutions sont promptes, comme à Constantinople. La lésion dothinentérique n'existe pas. 11 est vrai de dire que le professeur Forget admet que la localisation abdominale peut amener certaines lésions intestinales. Le poumon est plus ou moins gravement pris. Chose remarquable : l'éruption cutanée n'a pas été vue, et M. Forget est un observateur trop éminent pour qu'on puisse le soupçonner de l'avoir laissée passer inaperçue.
Arrêtons-nous un instant sur cette éruption cutanée.
C'est sans doute un des phénomènes les plus constants du typhus en général, et, dans beaucoup d'épidémies, sa constance et ses caractères ont porté les observateurs à ranger le typhus dans les fièvres exanthématiques. Nous critiquerons plus tard cette classification, en nous appuyant sur la fréquente absence de l'éruption dans certaines épidémies, sur la grande variabilité d'apparition, d'évolution et de
formes des taches lyphiques, ainsi que sur la discordance qui existe souvent entre l'éruption cutanée et les symptômes généraux , notamment la fièvre.
Le typhus s'accompagne de deux espèces d'éruptions cutanées, l'une exanthématique, l'autre péléchiale ou ecchymotique. Cette dernière est la plus essentielle, la plus caractéristique; cependant, dans certaines épidémies, les rôles sont renversés. Ces deux espèces peuvent exister isolément, ou se combiner. Dans ce cas, elles se manifestent simultanément, ou bien l'une précède l'autre. Dans quelques épidémies, à ces formes caractéristiques et essentielles se mêlent, avec une certaine constance, d'autres manifestations cutanées, comme les sudamina, les ecthyma, qui, dans d'autres épidémies, font au contraire à peu près toujours défaut. Enfin, dans certaines épidémies de typhus, l'éruption est aussi constante que la pustule dans la variole, tandis que, dans d'autres, l'éruption manque plus ou moins souvent et devient même l'exception. Toutes ces propositions sont appuyées sur des faits puisés dans le nombre considérable des travaux que nous avons pu compulser. L'éruption peut manquer, Pringle le dit très-explicitement, et revient sur ce sujet avec insistance dans sa réponse à de Haën et Gaber. Sennert écrit également que l'éruption n'est pas constante dans le morbus Hungariciis : Et potesl hic
morhus esse sine maculis. On lit que, dans l'armée commandée par le maréchal de Bellisle, les pétéchies manquaient, tandis que les habitants du pays en étaient couverts (1). D'après M. Boudin, Hildenbrand dit, dans sa seconde édition non traduite en français, que l'éruption est inconstante, soumise à beaucoup d'anomalies, et que, dans le nord de l'Allemagne, en Prusse, en Pologne, il arrivait souvent qu'elle ne se montrait pas du tout. Mais, comme nous l'avons vu, Hildenbrand englobe la fièvre typhoïde et le typhus dans ses descriptions. M. Boudin cite encore J. Frank, Forestier, F. Hoffmann, de Haën, Omodëi, Zecchinefii, Berti et Guggerotti, auteurs qui ont observé plus ou moins de cas sans éruption.
Dans l'épidémie de la prison de Strasbourg, décrite par le professeur Forget , ce savant médecin ne parle pas d'éruption. Enfin, à l'armée d'Orient, l'éruption n'a presque jamais fait défaut chez les individus que le typhus a saisis lorsqu'ils étaient bien portants; tandis qu'elle a assez souvent manqué ou s'est faiblement manifestée chez les cachectiques, les vieux scorbutiques, les individus atteints de flux
(I) Bactie et Scrinius, Jlist, febris gaUicœ caslrensis quœ in regno Bohemiœ 1742 grassabatur. Dans le typluis de Dantzick, où, selon Gasc, les Espagnols présentaient presque tous de la phlo},'osc hépatique, tandis ([ue la forme encéplialique dominait chez les Polonais.
intestinaux chroniques, dont la peau était sèche, parcheminée, furfuracée. Dans une foule d'épidémies l'éruption a été constante, ce qui 1 jur a valu le nom de fièvres pétéchiales : Contra vero, dit Sennert, in febre petechiali omni inveniuntur maculœ.
La lecture des auteurs anciens et modernes met en évidence ces grandes variations de l'éruption. En Silésie, comme nous le verrons bientôt, ces taches raorbilliformes avaient une confluence et une fréquence fort remarquables et précédaient les pétéchies. Un nombre notable d'observateurs, frappés de ces phénomènes, n'ont voulu voir dans le typhus qu'une rougeole mahgne. En Orient, rien de pareil: la forme morbilleuse est complètement éclipsée par la forme pétéchiale. — L'éruption du lyphtis-fever, telle qu'elle est indiquée dans le traité de pathologie oii M. Grisolle a résumé les travaux connus, n'est pas tout à fait celle que nous avons observée en Orient : l'éruption du typkus-fever est, dit-on, constituée par de petites taches d'un rouge foncé ou violettes, variant entre les dimensions d'une tête d'épingle et d'un petit pois, et ne s'effaçant guère avant le vingtième jour; à l'armée d'Orient les taches étaient plus inégales, souvent bien plus grosses, et disparaissaient beaucoup plus rapidement. La description de la pétéchie typhique, donnée par Jenner dans son traité du typhus- fever, se rapproche davantage de ce que nous avons observé en Orient.
— Enfin, on a vu les sudamina , si rares à Constantinople, se manifester au contraire avec fréquence. Sur le vapeur le Sané, ils précédaient l'éruption pétéchiale.
L'époque de l'apparition de l'éruption a presque toujours été plus hâtive que dans la fièvre typhoïde; mais il existe néanmoins de notables variétés. Ainsi, tandis qu'au cinquième jour l'éruption est faite presque partout, dans le typhus- fever, elle n'a lieu que du sixième au huitième jour. Elle était aussi tardive, ou plus tardive encore, dans les épidémies observées par Richa, Batt, Rasori, etc. Dans ces dernières épidémies, du reste, la maladie n'arrivait elle-même à son développement complet que du septième au dixième jour. En passant, faisons ressortir à ce sujet une nouvelle différence : opposons cette arrivée tardive à un entier développement aux observations de tant d'auteurs des deux derniers siècles, notamment de F. Hoffmann, qui ont vu les symptômes se montrer graves presque d'emblée. Chez la plupart des individus pris de typhus étant en santé, nous avons fait la même remarque que Hoffmann, et M. Chauffard, d'Avignon, a vu aussi en France des typhus atteindre très-rapidement leur période d'état.
Pour compléter la rapide esquisse des différentes épidémies qui ont sévi depuis deux siècles, il nous reste à dire quelques mots des derniers typhus qui ont régné épidémiquement avant l'époque dont nous
avons entrepris l'histoire : ce sont les typhus qui ont ravagé l'Irlande et la Silésie.
L'analyse insérée par M. Lasègue dans les Archives générales de médecine nous permet de tracer en quelques traits les caractères principaux du typhus de Silésie, dont la forme diffère si ostensiblement de celle du typhus de l'armée d'Orient, que ces discordances se mettent d'elles-mêmes en relief.
Cette épidémie a sévi dans les deux Silésies et en Bohême, en 1847 et 1848. Elle a marché contemporairement au genre palustre et à la rougeole, ce qui lui a nécessairement imprimé un cachet particulier dans les nombreuses localités où les trois maladies existaient parallèlement. Début assez lent ; par un vomitif, on peut enrayer momentanément lamaladie, qui reprend après deux, trois, sept jours. Comme à Constantinople, les symptômes dits typhoïdes ne sont pas si prononcés que dans la fièvre de ce nom : la stupeur profonde, le coma, le fuligo, les escarres sont plus rares que dans la dothinentérie, et la langue peut rester humide jusqu'à la fin. Le dé- Hre paraît plus tranquille qu'à l'armée d'Orient, où, la nuit surtout, il était parfois violent. Il y avait souvent un état catarrhal des muqueuses; on observa la même rougeur humide des yeux, la même turgescence du visage, la constipation initiale, l'indolence du ventre, comme à Constantinople. Les péléchies existaient dans les quatre cinquièmes des cas, mais
elles étaient d'ordinaire précédées de taches tnorbilleuses ou roséoleuses, s' effaçant sous le doigt. L'éruption durait de quelques heures à cinq ou six jours; elle disparaissait encore à peu près comme chez nous, mais non pas comme dans le typhus-fevei^ où les taches persistent toujours. Aucun cas presquen'existait sans éruption. Les sudamina n'ont pas été rares comme en Orient. La maladie paraissait avoir également deux périodes et deux formes, dont l'une bénigne, l'autre grave. L'état muco-catarrhal si prononcé et l'éruption préalable, morbilleuse ou rubéoleuse, tiennent peut-être à la rougeole et à la roséole qui régnaient contemporairement et qui se mêlaient parfois au typhus; les accès intermittents qui coexistaient avec la maladie, et, plus souvent, la précédaient et la suivaient, provenaient peut-être aussi de l'immixtion du genre palustre, alors régnant, aux typhus qu'il surchargeait ainsi de symptômes étrangers.
Comme à Constantinople, les pneumonies lobulaires compliquaient souvent la maladie ; mais, chez les individus pris étant sains, nous n'observions que rarement ces œdèmes signalés en Silésic, et qui pourraient bien être plutôt le fait delà rougeole que du typhus. Pas de lésions intestinales dothinentôriques ; mais, comme chez nous, caillots dans le cœur, se prolongeant dans les gros vaisseaux, et hypérémie cérébrale, qui parait le fait anatomique le plus constant. M. Lasègue ne parle pas de sufTu-
3* DU TYPHIS DE l'armée d'oRIENT.
sion séreuse sous-arachnoïdienne, phénomène si ordinaire chez nous.
Le foie et la rate surtout sont engorgés. La rougeur des bronches, du pharynx et de l'arrière-bronche doit être attribuée en partie à la rougeole. Enfin, ne serait-ce pas à cette affection qu'il faudrait rapporter la différence suivante? Dans les cas dont nous avons été témoin la convalescence est très-prompte, l'appétitrenaît immédiatement, et peut être contenté sans danger, quand la maladie s'est terminée sans atteindre la troisième période ; en Silésie, au contraire, elle était lente, pénible, pleine de dangers, de rechutes, et commandait beaucoup de prudence dans le régime.
Il est tout à fait opportun, après avoir envisagé ces grandes épidémies, de dire un mot de la méningite cérébro-spinale épidémique, qui, depuis une vingtaine d'années, a souvent sévi dans les casernes, d'où elle s'est parfois même répandue au dehors. L'encombrement qui semble avoir, dans certains cas, présidé à son développement ou coïncidé avec l'apparition de la maladie, et des faits de transmissibilité qui paraissent assez probants ont conduit M. Boudin à considérer cette affection comme le vrai typhus. Pour appuyer cette opinion, il a exhumé de l'histoire des typhus passés les cas qui offraient plus ou moins de similitude dans les symptômes, et surtout dans les lésions anatomiques. Mais le typhus
peut revêtir une foule de formes et présenter les lésions anatomiques les plus variées, de sorte que celui qui voudra lui assimiler n'importe quelle maladie, une pneumonie épidémique, par exemple, trouvera toujours un plus ou moins grand nombre de faits en faveur de son opinion. M. Boudin a évidemment pris pour la règle une lésion purement accidentelle, la suppuration méningienne qui, sans doute, peut éventuellement, comme toute autre lésion, se montrer dans certaines épidémies, mais qui manque complètement dans la plupart. En effet, comme nous le verrons, le savant professeur russe Mœring n'a pas trouvé, en s'aidant pourtant du microscope, un seul globule de pus sur 200 cadavres autopsiés; et, sur environ 80 autopsies, je n'ai constaté qu'une fois la suppuration des méninges. Cette lésion n'est donc pas le caractère anatomique du typhus; c'est un accident dû à une forme éventuelle. Resterait à prouver que la méningite cérébro-spinale épidémique est précisément cette forme de typhus; à établir que cette forme, éventuelle et rare dans les anciennes épidémies de typhus, serait devenue la règle dans les épidémies actuelles. Cellesci, pourtant, se sont développées sur la troupe et la population civile dans des conditions fort diverses, à des époques bien différentes, et enfin sous les climats les plus opposés, depuis nos départements du Nord jusqu'aux confins du Sahara algérien. La con-
stance de la forme est assez difficile à concevoir dans la diversité des circonstances. On prévoit donc plus d'une inapossibilité à cette démonstration.
Nous nous réservons d'examiner plus attentivement cet important sujet; et, en attendant, nous nous en tenons aux opinions si bien appuyées de faits et de raisons, que M. l'inspecteur Michel Lévy a émises au sujet de cette méningite cérébro-spinale spéciale, caractérisée par une extrême tendance à la pyogénie, à la suppuration non-seulement des méninges, mais aussi de diverses autres membranes, comme les synoviales.
Après avoir comparé les diverses épidémies de typhus sous le rapport des symptômes, de la marche, etc., il nous reste à asseoir le même parallèle quant aux lésions anatomiques.
Mais, d'abord, dans tous les auteurs des deux siècles passés et même du commencement du dixneuvième siècle, il existe un élément de grave erreur : je veux parler de la confusion du typhus et de la fièvre typhoïde. Si donc, en décrivant une épidémie, tel auteur dit qu'il a parfois trouvé certaines lésions qui se rapprochent plus ou moins du bouton dothinentérique, on est autorisé à les mettre sur le compte des fièvres typhoïdes intercurrentes. Cependant si, au milieu d'une épidémie de typhus, on déclare que les lésions intestinales sont la règle, il faut bien alors les rapporter au typhus et non plus
à des cas isolés de dothinenlérie intercurrente. Restera à prouver que ces lésions sont bien le bouton dothinentérique , démonstration qui ne peut être rigoureusement fournie. Ainsi l'absence delà lésion étant constatée dans presque toutes les épidémies anciennes ; et, dans les épidémies assez rares où la lésion a été trouvée, les caractères de celle-ci n'étant pas suffisamment spécifiés, l'esprit doit non-seulement rester dans le doute, mais pencher fortement pour l'absence de la lésion dans le typhus. En consultant' les documents plus modernes et plus rigoureux, le doute n'est plus même permis : la question est complètement Vidée dans le sens de la non-identité anatomique des deux affections. C'est ce qui ressortira des développements qui suivent.
Hildenbrand, comme on l'a vu, a décrit des fièvres typhoïdes avec son typhus. D'ailleurs, peut-on découvrir le bouton dothinentérique dans les quelques phrases suivantes? Gaz qui remplissent l'abdomen, inflammation et gangrène de l'intestin, taches gangréneuses externes siégeant sur les parties qui ont été comprimées. Cet auteur n'est pas plus explicite quant aux gangrènes de l'intestin. Les mots ulcères dans le petit intestin, employés par quelques auteurs, n'impliquent même pas nécessairement l'origine dothinentérique, quand ils marchent sans autre indication ; en effet, tout autre travail, par exemple la gangrène, cas rare du reste, peut en être la cause
DU TYPHUS DE l' ARMÉE d'oUIENT.
dans le petit intestin, et un flux intestinal ancien dans le gros intestin. La localisation abdominale a peut-être été plus commune dans ce typhus de Hildenbrand que dans celui de l'armée d'Orient; et, d'après la description de l'auteur allemand, la diarrhée semble aussi avoir été plus fréquente.
M. Gaultier de Claubry, compulsant l'histoire des différents typhus, dans le but d'y rechercher l'indication des lésions intestinales , en a signalé dans quinze auteurs (1). M. Montault,qui en a trouvé
(i ) Depuis la publication du livre de M. Gaultier de Claubry quelques médecins, témoins des épidémies de la fin du dixhuitième et du commencement du dix-neuvième siècle, ont invoqué leurs souvenirs. M. Simonin père, dans'ses Recherches topographiques et médicales sur Nancy, 1 vol. in-8, 1854, et dans son Résumé des observations météorologigues et médicales faites à Nancy en 1855 [Mémoires de l'Académie de Stanislas, 1835, I vol. in-8), dit qu'on a trouvé les lésions anatomiques dothinetitériques dans le typhus qui a régné à Nancy en 1813 et en 1 8 1 4 : généralement taches gangreneuses sur divers points des intestins, dont on se contentait d'examiner la sur face périt oniale, sans les ouvrir dans toute leur étendue. Une telle description laisse beaucoup à désirer. — Un autre médecin, dont les observations remontent aussi à cette époque, M. Petit, vient de lire à l'Académie (séance du 8 septembre 1856) une note dans laquelle il déclare, au contraire, que ce typhus était différent de la ûerre typhoïde, qu'on n'y rencontrait pas de lésions dothinentériqucs , que les principales altérations siégeaient dans le cerveau et les méninges. Il faut vraiment arriver à l'époque où l'anatomie pathologique devient l'objet d'études sérieuses et positives, pour trouver des documents significatifs; auparavant toutes les descriptions sont vagues et confuses. Le plus sage serait donc de tenir peu de compte de tous ces documents anciens et d'invoquer l'expérience contemporîdne.
beaucoup plus de silencieux sur ce sujet, fait remarquer qu'il y a loin de ces indications incomplètes et le plus souvent fort vagues, au bouton dothinentérique avec ses diverses physionomies, et surtout les diverses périodes de son évolution. Les seules indications auxquelles on pourrait reconnaître la lésion dothinentérique sont celles de Pellerin, à la Salpêtrière, et celles de Fouquier. Le premier signale la rougeur du tube digestif et des érosions que présente l'intestin surtout à la fin de l'iléon, et jusque dans le cœcum, lésions accompagnées de gonflement des ganglions mésentériques ; et le second parle de taches livides dans l'intestin et d'ulcérations gangréneuses en nombre. Herzog, dans le typhus du duché dePosen, en 1829, signale vaguement des taches livides couvertes d'arborisations, siégeant dans l'intestin. Qui oserait dire qu'il reconnaît dans ce dernier cas les plaques dothinentériques? Il faudrait s'enquérir si le scorbut ne régnait pas en concomitance du typhus; nous avons vu en effet assez souvent le scorbut surcharger l'anatomie pathologique du typhus de ces dernières lésions.
Je possède quelques renseignements généraux sur le grand typhus qui a régné à l'armée d'Espagne dans les guerres du premier empire ; je les dois à mon
qui se déclare unanimement pour l'absence de lésions dothinentériques dans le typhus.
père, qui fut médecin ordinaire à cette armée. Il me dit avoir vu successivement régner la fièvre ataxique et la fièvre putride, mélangées de quelques traînées de fièvres à symptômes adynamiques et paralytiques. Le règne de ces fièvres, ou plutôt de ces formes ataxiques et putrides, a été bien distinct; quand l'une a succédé à l'autre, elle a accaparé à peu près toute la pathologie en ne permettant plus que quelques cas à celle qui lui cédait la place. C'était là le typhus avec ses différentes formes. Il était parfois vraiment sidérant, car il ne durait que quelques heures. Peu d'autopsies ont été pratiquées; on en a pourtant fait un certain nombre à Séville. Si l'intestin a été trouvé sain ordinairement, dans d'autres cas, il a présenté des lésions dont mon père ne peut spécifier les caractères; mais il se rappelle qu'il y avait parfois des ulcérations qu'on attribuait généralement aux vers, qui paraissent avoir compliqué ordinairement cette épidémie. Les ulcérations étaient-elles gangréneuses ? Étaient-elles dues à des dothinentéries intercurrentes? La question est insoluble. Il faut noter la fréquence des paralysies dans cette épidémie. Non-seulement elles accompagnaient la maladie, mais elles lui survivaient souvent de la manière la plus opiniâtre. Certains sujets ont mis des années à se guérir ; d'autres ont conservé toute leur vie de l'affaiblissement dans l'ouïe, dans la vue, etc.
Les auteurs qui ont décrit le typhus depuis cette époque, en apportant à l'anatomie pattiologique les soins et la rigueur qu'elle réclame aujourd'hui, n'ont pas trouvé la lésion dothinentérique : tels sont MM, Gerhard, Shattuck et Fhnt , en Amérique; MM. Pellicot, Fleury, Lefèvre, Baraillier, etc., aux bagnes ; M. Parisol , à la prison de Nancy , en 1854-55, etc. Enfin M. Forget, passé maître en fait de connaissance des lésions intestinales qui accompagnent les grandes fièvres, a cherché en vain le bouton dothinentérique dans la petite épidémie de la prison de Strasbourg. Par ordre chronologique, nous arrivons à l'armée d'Orient, oii l'observation unanime en Crimée, à Constantinople, dans la marine, en France, en Russie, a hbellé la négation du bouton dothinentérique.
La présence ou l'absence du gonflement des ganglions mésentériques est d'un assez grand poids dans la question, car on se rappelle que cette lésion est à peu près constante dans la fièvre typhoïde bien déclarée. On conçoit donc que, devant les indications indécises des auteurs antérieurs à M. Louis, on puisse jusqu'à un certain point invoquer l'état des ganglions pour classer la lésion dans la dothinentérie, ou pour l'en exclure. Or, sur douze auteurs qui signalent des lésions intestinales, M. Gaultier de Claubry n'en trouve que deux qui parlent de ce gonflement ganglionnaire. Presque aucun au-
42 DU TYPHUS DE l'aMIÉE d'oRIENT.
leur moderne n'a trouvé celte lésion, ou bien on ne l'a rencontrée que comme simple accident. Ainsi Stewart ne l'a trouvée que sept fois sur 101 cas. Les médecins de la marine qui ont décrit les épidémies des bagnes, sont arrivés aux mêmes résultats négatifs. Enfin, en Orient et en France, même concordance dans l'épidémie actuelle. Diverses affections abdominales peuvent, du reste, amener ce gonflement ganglionnaire ; et il n'y aurait rien d'extraordinaire si cette lésion se montrait fréquente dans les cas de localisation typhiques sur les organes de cette cavité.
Comme les symptômes et l'anaiomie pathologique, la gravité a varié dans les diverses épidémies, et ces variations se sont balancées entre une excessive bénignité et une excessive mortalité. Hildenbrand ne perd que dix malades sur un nombre prodigieux de typhiques traités. En opposition, citons l'ambulance Goutt (1), en Grimée, où, sur près de 401) entrants, 5 seulement ont échappé à la mort !!! Vous voyez bien que la variabilité du typhus est partout : dans les symptômes, dans le type, dans les lésions, dans la gravité, etc.
A Gaëte, 400 conscrits réfraclaires donnent 300 décès, ou 3 sur 4, tandis que les anciens soldats, dont le régime de vie est meilleur et qui ne subis-
(1) Goutt, médecin major, l'une des victimes de ce typhus.
sent point de peine disciplinaire, ne souffrent presque pas (Ducasting).A Dantzick, les deux tiers de la garnison, le quart de la population et près de la moitié de la garnison assiégeante succombent au typhus; à Torgau, moitié, A Mayence, il meurt la moitié des malades; à Posen, le huitième; à Alby, le dix-huitième, chez les prisonniers espagnols traités par M. Delbosc en 1823; à Grenoble, en ventôse et germinal an Y, un sixième sur les prisonniers autrichiens, et un trentième seulement chez les militaires français; quatre cinquièmes sur les troupes françaises employées à la défense de Magdebourg.
J. Frank, qui a perdu 1 malade sur 10, dit que dans tel typhus on sauve à peine 1 malade sur 7, tandis que, dans tel autre, on n'en perd que 1 sur 20. Gerhard compte un tiers de décès; puis, à la fin de l'épidémie, un septième seulement. Dans les bagnes, la mortalité a été généralement très-considérable, sans doute à cause de la nécessité de laisser les forçats dans le milieu intoxiqué. La mortalité générale, d'après les statistiques officielles, aurait été de un demi à l'armée d'Orient sur les Français, et plus forte encore sur les Russes ; mais elle a été très-inégalement répartie selon les temps, les lieux^ les provenances.
Quand nous arriverons à l'étude de l'épidémie actuelle, il sera facile de voir qu'elle a aussi pré-
senté de notables différences, selon les temps et les lieux, et qu'elle concourt ainsi à la démonstration que nous avons entreprise : variabilité des formes, des caractères, des types, etc. , des épidémies de typhus.
De tout ce qui précède, nous pouvons conclure en répétant ce que nous disions en mai 1855, dans une note lue à l'Académie :
« La matière végétale ou végéto-animale qui se décompose dans certaines conditions, au sein des marais, par exemple, exhale un miasme (miasme palustre) qui donne naissance à un genre morbide spécial (fièvres intermittentes, palustres, à quinquina) se manifestant sous les formes, les types et avec les degrés de gravité les plus divers, mais dont la nature est toujours la même au fond, et qui réclament invariablement le même spécifique, le quinquina. Eh bien ! le typhus, qui semble dû à un miasme animal condensé, né dans certaines circonstances, notamment au sein des grandes accumulations d'hommes vivant au milieu de conditions misérables , aux camps, dans les prisons, dans les bagnes, etc.; le typhus est également susceptible d'affecter des formes moins diverses sans doute que celles des fièvres palustres, mais qui n'en sont pas moins déjà remarquablement variées. Cet énoncé, qui n'est autre que la formule générale de l'expérience contemporaine en Orient et ailleurs , nous
semblant à la fois original comme point doctrinal, et indispensable pour l'intelligence des épidémies typhiques, nous tenuns à le bien établir ici. »
Cette conclusion, à laquelle l'expérience nous a conduit, est celle à laquelle étaient arrivés quelques médecins du commencement de ce siècle. Ainsi Gasc dit du typhus de Wilna en 1813 : « Ces terribles maladies n'avaient ni caractère fixe, ni périodes déterminées; les symptômes en étaient extrêmement variables, etc. » Brelsau appelle ce typhus protéiforme. Borsiéri a écrit : Tarn varia multiplexque esl ejus febris ratio, ut eam cum omnibus suis variationibus vix delineare liceat.