W. DE SCHLEGEL
3 Non fece mai crocifisso, che non si bagnasse le gote di lagrime. (Vasari.)
4 Haveva per costume non ritoccare , ne racconciar mai alcuna sua dipintura , ma lasciarle semprc in quel modo , che erano venuti a prima volta ♦ per creder, secundo ch'egli diceva , che cosi fosse la to-
ontà di Dio. (Vasari.)
croyable perfection, le fini, la délicatesse de toutes ses œuvres. Mais on comprend qu'avec ces dispositions son dévouement à l'art ne pouvait nuire en rien à l'exercice de toutes les vertus monastiques. Aussi toute sa vie fut-elle marquée par une fidélité touchante aux trois vœux sacrés qui le liaient à Dieu par la règle du grand saint Dominique. Quant à sa pureté, il suffit de contempler au hasard une figure quelconque sortie de son pinceau , et l'on restera convaincu que jamais une pensée indigne de Jésus et de Marie n'a pu s'arrêter dans une àme capable de se reproduire par des reflets semblables. Sa pauvreté monastique lui était si chère qu'il refusait toujours de stipuler un prix pour ses œuvres , et distribuait aux malheureux la totalité des sommes qu'elles lui rapportaient ; il aimait les pauvres pendant sa vie , dit Vasari, « aussi tendrement que son âme peut aimer aujour- « d'hui le ciel où il jouit de la gloire des bienheureux *. » Enfin l'habitude de Vobéissance lui était si naturelle qu'il ne voulait même recevoir de commandes pour son art que par l'intermédiaire de son supérieur spirituel , le prieur de Saint-Marc ; et lorsqu'on venait lui demander un travail , il répondait simplement qu'il fallait en convenir avec le père prieur, et qu'il ferait tout ce qui lui serait ordonné2. Un jour qu'il était à dîner chez le pape Nicolas V, il ne voulut pas manger de la viande, parce que son prieur n'était pas là pour le lui permettre, oubliant, dans sa douce simplicité, qu'il y était convié par le pontife , dont l'autorité était plus que suffisante pour le dispenser. Mais toutes ces choses extérieures lui étaient étrangères et indifférentes ; il disait sans cesse : « Celui qui veut peindre a besoin de tranquillité et de
i Vivendo fù de' poveri tanto amico , quanlo penso , che sia ora l'anima sua del cielo. (Vasari.)
■ Àchiunque ricercava opère da lui diceva , che ne facesse esser contente- il priore, e che roi non mancherebbe. (Vasari.)
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« vivre sans pensées ; celui qui s'occupe des choses du Christ « doit être toujours avec le Christ f. »
C'était là sa théorie de l'art , et Dieu lui permit de la mettre en pratique avec un bonheur et un éclat dignes de ces hautes pensées. Il débuta par des chefs-d'œuvre , dès sa première jeunesse : ancor giovinetto, dit Vasari, bénissimofare sapeva. Ses premiers travaux furent consacrés à orner de miniatures admirables les livres de chœur de son monastère , en société avec son frère aîné , moine et peintre comme lui. Bientôt il se livra à la peinture sur fresque, dans des proportions considérables , sans renoncer toutefois à ces charmantes miniatures dont les reliquaires donnés par lui à Santa-Maria-Novella peuvent nous donner une idée. Encore aujourd'hui, ce célèbre monastère de Saint-Marc , illustre par tant de titres , offre au voyageur catholique la plus complète collection des œuvres du saint artiste, dans les grandes et sublimes fresques de la salle du Chapitre, le crucifix et les lunettes du cloître , et enfin la série d'histoires de la vie de Marie , qu'il voulut peindre dans la cellule de chacun de ses frères. Mais on n'y retrouve plus sur le grand autel cette Madone, qui , selon Vasari, par son exquise simplicité, excitait à la dévotion tous ceux qui la regardaient \ Dans un siècle où les inspirations d'un art encore tout imprégné du christianisme constituaient une partie essentielle de la vie religieuse et publique, un génie comme celui du frère Jean ne pouvait rester long-temps caché dans son cloître. Aussi fut-il recherché avec avidité, et célébré avec enthousiasme; ses œuvres, en se multipliant, acquirent une immense popularité dans toute l'Italie. Vasari , dont le goût classique et
* Usando spesse fiate di dire, che chi faceva questa arte, haveva bisogno di quiète , e di vivere senza pensieri ; e che chi fa cose di Christo, con Christo dove stare sempre. (Vasari.)
1 MuoYe a divozione chi la guarda per la simplicità sua.
matérialiste ne pouvait certes sympathiser avec celui du mystique de Fiesole , nous a conservé , dans l'article qu'il lui a consacré, l'écho de cette exaltation pieuse et tendre qu'inspiraient les œuvres de notre moine , et que venait ratifier le jugement des plus fins connaisseurs. « Ce tableau, « dit-il en parlant d'une predella ■ qui représentait la lé- « gende de saint Côme et saint Damien , est si parfait, qu'il « est impossible de s'imaginer un travail plus diligent, ni « des figures plus délicates, mieux entendues que celles « qu'on y voit. » « Cette annunzîata, dit-il encore à propos « d'une Madone recevant le message divin , a un profil si « pieux, si délicat et si parfait, qu'on la dirait vraiment
• peinte non par des mains d'homme, mais dans le Paradis *. « Les saints qu'il a peints ressemblent plus à des saints que « ceux d'aucun autre peintre. » Enfin , parlant du magnifique Couronnement de Vierge, que l'on peut voir au Louvre, le biographe ajoute : « On y voit une quantité de « saints et de saintes, si nombreux, si parfaits, dans des at-
• titudes si variées, et avec des airs de tête si gracieux, que « l'on éprouve une douceur incroyable à les regarder; on « sent que les esprits bienheureux , s'ils avaient des corps ,
• ne pourraient être autrement dans le ciel qu'il ne les a re- « présentés; ils ne paraissent pas seulement vivans, mais la « douceur et la délicatesse de leur expression est telle qu'on
« On appelle predella ou gradino le petit cadre longitudinal qui se trouve au dessous de la plupart des grands tableaux d'après des anciens maîtres, et où ils représentaient divers traits de la vie des saints qu'ils avaient peints en pied dans la partie supérieure du tableau. C'est ainsi que dans le chef-d'œuvre de Fra Angelico au Louvre, le gradino représente la vie de saint Dominique que l'on voit en pied dans le Couronnement de Notre-Dame qui fait le sujet du tableau lui-même.
3 Con un profilo di viso tanlo devoto , delicato e ben fatto che par veramente non da un uomo, ma fatto in Paradi§o.
« les dirait peints de la main d'un ange et d'un saint, « comme ils îe sont en effet; car c'était un ange que ce bon « religieux , et on l'a toujours surnommé frère Jean Y Ange- « h'que.... Pour moi , j'avoue que je ne puis jamais contem- « pler cette œuvre sans qu'elle me paraisse nouvelle, et je « n'en suis jamais rassasié quand je m'en sépare \ »
Si la vue de ce tableau arrachait au matérialiste Vasari d'aussi précieux aveux , quels transports ne doit-il pas exciter dans une âme prédisposée par l'étude et l'amour de la véritable poésie chrétienne ! Nous avons le bonheur de le posséder à Paris 2. Mais c'est encore à Florence , dans les fresques de Saint-Marc, et à l'Académie des Beaux-Arts , qu'il faut aller pour apprécier toute l'étendue et toute la profondeur du génie de ce peintre angélique. Nous avons cherché à décrire ailleurs le tableau que nous regardons comme son
1 Una mollitudine infinita di santi e santé , tanti in numéro, tanto ben fatti, a con si varie attitudine, e diverse arïe di teste, cheincredibile piacere, e dolcezza si sente in guardarle, anzi pare che quei spïriti beati, non possino essere in cielo altriraente , o per meglio dire, se havessero corpo, non potrebbono; perciocche.... non solo sono vivi e con arie délicate, e dolci, ma tutto il coiorito di queiropera par che sia di mano d'un santo, o d'un angelo, corne sono, onde a gran ragione fù sempre chiamato questo da ben religioso, Frate Giovanni Angelico.... Io per me posso con verità affermare, che non veggio mai questo opéra che non mi para cosa nuova, ne me ne parto mai sazio.
a Apres avoir subi toutes sortes d'épreuves et avoir été long-temps dérobé aux regards du public , ce trésor , enlevé à l'église Saint- Dominique de Fiesole pendant les guerres d'Italie , vient d'être exposé dans la nouvelle galerie des dessins que le roi a fait disposer dans l'aile occidentale de la cour du Louvre. Nous conseillons à tous ceux qui aiment ou veulent connaître l'art chrétien , d'aller contempler et étudier ce tableau , qui en est un des plus merveilleux produits. Le coloris en a été très malheureusement affaibli , parce qu'il a fallu enlever un vernis dont des mains grossières et ignorantes l'avaient affublé il y a quelques années. Il est en outre placé à une hauteur qui
chef-d'œuvre , son Jugement dernier \ Ne pouvant donner ici une idée, même superficielle, de ses divers travaux, nous citerons l'excellent résumé qu'en a donné l'écrivain qui jusqu'ici a le mieux parlé de la peinture chrétienne. «Lacom- . ponction du cœur, dit M. Rio, ses élans vers Dieu, le ra- « vissement extatique , l'avant-goût de la béatitude céleste , « tout cet ordre d'émotions profondes et exaltées que nul « artiste ne peut rendre sans les avoir préalablement éprou- « vées, furent comme le cycle mystérieux que le génie de « frère Angélique se plaisait à parcourir, et qu'il recommen- « çait avec le même amour quand il l'avait achevé. Dans ce « genre, il semble avoir épuisé toutes les combinaisons et « toutes les nuances, au moins relativement à la qualité et à « la quantité de l'expression ; et pour peu qu'on examine de « près certains tableaux où semble régner une fatigante mo- « notonie , on y découvrira une variété prodigieuse qui em- « brasse tous les degrés de poésie que peut exprimer la phyc sionomie humaine. C'est surtout dans le Couronnement de « la Vierge au milieu des anges et de la hiérarchie céleste, « dans la représentation du Jugement dernier, au moins en « ce qui concerne les élus, et dans celle du Paradis, limite « suprême de tous les arts d'imitation ; c'est dans ces sujets « mystiques , si parfaitement en harmonie avec les pressen- « timens vagues, mais infaillibles de son âme , qu'il a dé- « ployé avec profusion les inépuisables richesses de son ima- « gination. On peut dire de lui, que la peinture n'était autre
ne permet point d'en saisir tous les détails. Espérons enfin qu'on fera disparaître le cadre affreux qui le déshonore, et où deux grotesques Renommées semblent placées à dessein pour figurer la dégénération de l'art moderne. Il a été gravé et publié avec un texte explicatif, par le célèbre A.-W. de Schlegel, Paris , 1816, in-folio : cette publication est excessivement rare.
' Voyez page 99.
« chose que sa formule favorite pour les actes de foi, d'espé- « rance et d'amour '. »
Ce n'est pas seulement Florence qu'il enrichit de cette parure chrétienne. Sa gloire, en se répandant au loin, le fit appeler dans diverses villes de la Toscane et de l'Ombrie. On voit encore quelques débris de ses travaux à Cortone , à Pérouse et surtout à Orvieto. Enfin, le pape Nicolas V, si ami des arts, le fit venir à Rome, où il peignit à fresque la chapelle du Saint-Sacrement , que Paul III fit détruire pour élargir un escalier, et la chapelle dite de Saint-Laurent, si complètement oubliée par la barbarie des dix-septième et dix-huitième siècles, que le savant Bottari ne put y entrer qu'en escaladant la fenêtre, les clefs de la porte ayant été perdues. « Cette œuvre si simple , dit M. Rio , si pure, si dé- « gagée de tout alliage profane , n'était pas cependant ce qui « avait fait la plus forte impression sur l'esprit du pape. Il « s'était aperçu que l'âme de l'artiste valait encore mieux « que son pinceau. » L'archevêché de Florence ayant vaqué sur ces entrefaites, il le jugea digne d'en être revêtu. Mais Fra Angelico , en apprenant l'intention du pontife, le supplia instamment de lui faire grâce de ce fardeau , parce qu'il ne se sentait nullement propre à gouverner les peuples8. Mais il ajouta qu'il y avait dans son ordre un moine, nommé Antonin, très amoureux des pauvres, très habile dans la conduite des âmes , craignant Dieu 3, et beaucoup mieux fait que lui pour être revêtu de cette dignité. Le pape , plein de confiance dans sa recommandation, lui accorda la nomination qu'il sollicitait 4, et l'humble peintre eut ainsi la gloire
1 De la Poésie chrétienne, par M. Rio, Forme de l'Art; 2« partie, p. 193.
a Perocche non si senitivaatto a governarpopoli. (Vasari.)
3 Havendo la sua religione un frate amorevole de poveri , dottisfimo di governo e timorato di Dio. (Vasari.)
* Gli fece la grazia liberamente. (Vasari.)
d'appeler au siège de Florence celui qui devait y briller d'un éclat si pur, et que l'Église vénère aujourd'hui sous le nom de saint Antonin \
Fra Angelico mourut à Rome en U55 , à l'âge de soixantehuit ans. Il fut enterré dans l'église de son ordre, la seule gothique qui soit restée à Rome, et dont le nom est comme le symbole de la victoire éternelle du christianisme sur le paganisme au sein de la capitale du monde , Santa-Mariasopra-Minena. On y voit encore sa tombe, avec sa figure en pied et les mains jointes, gravée au trait, et on y lit cette épitaphe :
c Non mihi ait laudi , quod eram velut alter Apelles , « Sed quod 1 liera tuis omnia , Chrisle , dabam :
c Altéra nam terris opéra exslant , altéra cœlo ; c Urbs me Joannem flos tulit AStrurise. »
« Qu'on ne me loue pas de ce que j'ai peint comme un « autre Apelle, mais de ce que j'ai donné tout ce que je « gagnais à tes pauvres , ô Christ ! J'ai travaillé pour le ciel « en même temps que pour la terre ; je m'appelais Jean ; la * ville qui est la fleur de l'Étrurie a été ma patrie. »
Après sa mort, au surnom d'Angélique vint se joindre celui de Bienheureux, il Beato. C'est ainsi qu'il est principalement désigné encore aujourd'hui a Florence et dans toute l'Italie. Toutefois cette expression de la pieuse admiration des chrétiens n'implique nullement un culte public et autorisé par l'Eglise.
Au premier rang de ses élèves on voit figurer Benozzo Gozzoli, qui continua fidèlement la ligne tracée par son maître, et dont la gloire est inscrite sur les murs du plus bel édifice de l'Italie, le Campo-Santo de Pisej puis encore Gentile da Fabriano, le père de cette dynastie sublime des pein-
11 a été canonisé par Adrien VI.
très de l'école d'Ombrie qui devait finir avec la défection de Raphaël , en laissant à l'art chrétien , comme pour le consoler, Francia de Bologne. On peut ainsi regarder Fra Angelico comme la souche des trois grandes branches de l'école mystique , celles de Florence , d'Ombrie et de Bologne.