‹ Du Vardar à la Sotcha 1923Chapitre 41 sur 42 · LA PETITE ENTENTE · texte numérisé non relu

LA PETITE ENTENTE

L serait évidemment exagéré de prétendre que le 1 de Versailles et les diverses conventions qui - l’ont complété ont été accueillis en France avec une satisfaction unanime, et il est certain qu’ils prêtent à d’assez graves critiques. Les reproches qu’on leur adresse sont cependant au moins excessifs ; on les jugerait avec plus d'équité, si les gouvernements alliés avaient pris soin d’en expliquer le sens général et d’en dégager l’idée essentielle.

Depuis les quarante siècles que l’histoire nous raconte les tribulations de l’humanité, elle nous la montre faisant la guerre et poursuivant la paix. À toutes les époques, les nations se sont ruées les unes sur les autres, tandis que les philosophes ‘et les hommes d’État s’évertuaient à élever une digue assez solide et assez haute pour contenir les ambitions déréglées qui menacent sans cesse le repos du monde. Travail ingrat où, jusqu’à présent, les diplomatés ont assez mal réussi et qui leur a valu d’amères ironies ; leurs inten-

(:) Paru dans Le Monde Nouveau, novembre 1920,

tions du moins étaient généreuses, si leurs procédés furent souvent maladroits. Pendant les derniers siècles, ils s'étaient flattés d’avoir découvert une panacée définitive dans la a doctrine de l’équilibre, fort décriée pour le moment, ce qui ne ne veut pas dire qu’elle soit condamnée sans appel ; de cette doctrine s’était inspiré le Congrès de Vienne, dont il est de mode aujourd’hui de médire, mais qui n’en a pas moins assuré un demi-siècle de paix à l’Europe et dont l’œuvre aurait parfaitement pu se maintenir encore assez longtemps, si elle eût été discrètement remaniée par des mains expertes et délicates. Elle fut bousculée par la violente irruption des méthodes démocratiques et par le tumultueux triomphe du principe des nationalités, qui trouva dans Napoléon {IT un prophète exubérant et balourd.

Le principe des nationalités, qui s’est développé sous l'influence du Romantisme et de la Révolution française, a déchaîné des passions dont il était impossible en 1815 de prévoir la violence. Il a modifié profondément les rapports * des peuples, les conceptions politiques et les règles mêmes de la vie morale. Il commence à être discuté et il est probable

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qu’il ne conservera pas toujours sur les âmes l'emprise ex- » clusive qu’il exerce maintenant ; il s’atténuera comme se sont atténuées les haïines religieuses. Actuellement il est impossible de ne pas en tenir compte, et les hommes qui ont négocié le traité de Versailles se sont très loyalement efforcés d'appliquer dans la plus large mesure possible les idées démocratiques généralement répandues de nos jours, et réclament pour les populations le droit de disposer d’elles= mêmes. Comme l’Europe pourtant n’est pas une terre vierge et que les siècles passés y ont laissé des traces profondes, ils n'étaient pas libres de travailler en plein drap et ils ont sauvé de leur mieux le système de l’équilibre, en l’adaptant aux conceptions nationalistes. De là, des incohérences et des

k DB VARSOVIE. A’ BÉEEGRADE 325;

hésitations regrettables, mais qu’ils n'étaient pas maîtres. d'éviter.

Il était évident, pour tout homme de bon sens, que les. vaincus de la dernière guerre n’accepteraient pas sans résistance leur défaite et qu’il s’écoulerait un temps assez long avant que l’Allemagne abdiquât ses rêves de domination. Les oripeaux démoctatiques dans lesquels elle s’enveloppait, ne trompaient personne et, dès le lendemain de sa capitulation, elle étalait sa volonté de revanche avec une jactantieuse ostentation ; elle semblait prendre à tâche de nous rappeler que nous avions devant nous un adversaire irréconciliable qu’il fallait surveiller de près. L'homme primitif, — et l'Allemagne, en dépit de sa culture scienti- . fique, en est toujours à la période des cavernes, — est un animal brutal et féroce qui ne s’élève à la moralité que par la contrainte. Le seul moyen de créer chez nos voisins l’idée du droit est de les convaincre que, s’ils essayent de reprendre leurs projets de domination, leurs intentions criminelles seront durement châtiées. — A quel procédé devrions-nous. recourir pour les désarmer et les mettre définitivement hors d'état de nuire ? Il y en avait un, trés naturel et très simple, le seul peut-être qui eût été absolument efficace et qui nous aurait garanti la sécurité que nous avions le droit d’exiger : c'était de morceler l’Allemagne et, d’une manière ou d’une autre, de borner ses frontières au Rhin. Cette solution a été aussitôt écartée par l’opinion française. En dehors même de l’instinctive répugnance que nous éprouvions tous à ouvrir notre foyer à des populations que nous sommes autorisés à juger moralement inférieures, puisqu'elles ont approuvé jusqu’au bout la politique de Guillaume IT et qu’elles n’ont protesté ni contre les déprédations ni contre les crimes par lesquels les généraux prussiens ont « déshonoté la guerre », notre démocratie, idéaliste et pacifique,

326 DU VARDAR A LA SOON tenait par-dessus tout à ne pas donner aux vaincus des griefs qui auraient prêté à leurs désirs de vengeance une apparence de légitimité. Elle n'aurait pas permis qu’une guerre entreprise pour la défense du droit se terminât par un traité

dont les rigueurs auraient été sans doute largement justifiées par les procédés de nos adversaires, mais qui aurait

donné à notre politique une fâcheuse couleur d’impérialisme. Nos scrupules n’ont-ils pas été excessifs et ne risquons-nous pas de payer un peu cher notre générosité ? Heureux les pacifiques, dit l’Écriture, le royaume du ciel leur appartient. Ce n’est pas extrêmement rassurant pour cette terre, mais la France est un pays de courage et de foi, et elle accepte sans terreur les risques de sa générosité, Elle ne pousse pas cependant la grandeur d’âme jusqu’à la niaiserie, Du moment que nous renoncions bénévolement à la barrière du Rhin, qui seule nous eût sérieusement pre= tégés contre de nouvelles invasions, il était inaispensable de constituer en arrière de l’Allemagne des États qui au-

raient le même intérêt que nous à surveiller ses desseins. Rien n’était plus logique et plus facile, puisqu'il suffisait pour cela d’affranchir les peuples que, jusqu’en 1914, elle tenait asservis, soit directement, soit par la dynastie de paille qui gérait à Vienne les intérêts des Hohenzollern. La restauration de la Pologne, la fondation de la’ République tchécoslovaque, et la réunion dans un même royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, sont ainsi le corollaire et la correction du maintien de l’Unité germanique. Elles

sont conformes à nos principes et l'Allemagne ne saurait se plaindre d’être spoliée, puisque la grande majorité des populations dont les traités nouveaux proclament l’indépendance n’était en rien rattachée à l’Empire germanique et

que celles qui en faisaient partie jusqu’alors ne s'étaient jamais résignées au joug qu’elle leur avait imposé. Elle n'en

PANNE NE 5: tee NSNÉE LT

a pas moins aussitôt repris ses lamentations sur l’encerclement dont elle est menacée. Criailleries futiles et qui ne trompent plus personne. Que pourrait-elle craindre en réalité de ses nouveaux voisins qui sont beaucoup trop faibles pour songet à la provoquer et qui n’ont pas d’ailleurs le moindre désir de s’agrandir à ses dépens ? Mais il est vrai que nous comptons sur eux pour la surveiller. Un

peuple qui a dans son passé la dépêche d’'Ems, l'affaire

Schnaecbelé, le coup d'Agadir et les avions de Nuremberg,

aurait vraiment mauvaise grâce à s'étonner que, suivant

l’expression populaire, « on ne lui donne pas le bon Dieu sans confession ». Du jour où elle retomberait dans ses erreurs coutumières et méditerait un mauvais coup, elle

déclancherait la coalition des intérêts que menacerait son

entreprise et nous comptons sur la peur légitime que lui causera cette perspective pour la préserver des accès de folie furieuse auxquels elle a trop souvent succombé.

« Le temps respecte peu ce qu’on a fait sans lui. » J'avoue ‘que j’ai une médiocre confiance dans1’avenir de la Lettonie, de la Lituanie ou même de l’Azerbejdjan. Le sort de l’Eu-

rope m’inquièterait fort si la formation sur la frontière orientale de l'Allemagne d’une série d’États indépendants était une conception arbitraire sortie de l’imagination tu-

multueuse de Clemenceau ou de la conscience messianique du président Wilson. Heureusement pour nous, ils n’ont rien inventé : leur rôle s’est borné à réparer d’antiques injustices historiques. Ils ont peut-être cru innover ; en fait,

ils ont repris la pure tradition nationale, puisque, depuis le

xIve siècle, nos souverains, pour se protéger contre leurs redoutables et peu scrupuleux voisins, ont toujours cherché “un appui chez les peuples dont l’existence était menacée par les chefs du Saint Empire romain. À l’heure actuelle, il £tait d'autant plus urgent de revenir à cette politique de

conservation que la Russie est momentanément hors de k

jeu. À quel moment reprendra-t-elle son rôle en Europe ?

— Nous l’ignorons et il est même prudent de supposer que, -

pendant une période plus ou moins longue de reconstitution, elle subira l’attraction germanique. Raison de plus pour chercher ailleurs les garanties que nous trouvions depuis. un quart de siècle dans notre alliance avec Pétersbourg. Je suis donc convaincu que les négociateurs de Versailles. ont été bien inspirés et que, si les détails de leur œuvre sont discutables, leur pensée générale était à la fois généreuse et raisonnable. Ils ont cherché, sans violer les principes essentiels de la morale. politique contemporaine, à. assurer à la France le maximum de sécurité possible. Ad-

mettons cependant, si l’on y tient, qu’ils se sont radicale-. |

ment trompés dans leurs résolutions ; un fait du moins de-

meure : nous nous trouvons en face d’une réalité acquise ;. le traité a établi une situation qu’il ne nous appartient plus

de modifier et dont il convient par conséquent de tirer le meilleur parti possible. Il s’en suit que nous devons désirer très vivement que les États nouveaux qui sont dès à présent

constitués s’affermissent, puisque leur prospérité est un des

postulats de l’ordre européen. Notre intérêt exige que leurs rapports réciproques soient dominés par une pensée de

loyauté et de concorde, et notre politique doit s'appliquer

à prévenir et à aplanir les conflits qui peuvent s'élever

entre eux. On éprouve quelque pudeur à répéter de pareils. truismes ; mais, plus on vit, plus on s’aperçoit que les vérités les plus banales ont besoin d’être sans cesse démontrées. à nouveau et que les principes les plus élémentaires ne :

doivent jamais être tenus pour acquis. |

Comment en effet expliquer autrement que par une inintelligence prodigieuse l’émotion et l'inquiétude qui se sont manifestées dans une partie de l’opinion et de la presse:

quand on a appris qu’une entente se préparait entre la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Roumanie ? Je dis : se préparait, parce qu’en somme il semble bien que, si l’idée générale d’une collaboration amicale est acceptée : sans discussion à Belgrade et à Bucarest comme à Prague, les détails n’en sont pas encore complètement arrêtés et que l’union se heurte à des susceptibilités qui ne désarment pas: Notre rôle — et il est fort beau — doit être de dissiper les malentendus qui subsistent encore et de faciliter entre nos amis un rapprochement toujours plus intime. Plus leurs relations seront cordiales, mieux sera assurée la paix g'énérale, qui nous importe avant tout. Ce n’est que par une étrange aberration qu’on a pu voir une menace pour la France dans le récent succès diplomatique de M. Beneë et qu'on a parlé à ce propos cine et presque de trahison.

Entendons-nous d’abord une bonne fois à propos d’un sujet qui donne matière à beaucoup de déclamations et de bavardage. Les sentiments jouent un rôle en politique — et souvent un rôle fort important. On rappelle volontiers à ce propos — et avec raison — le mot fameux de Bismarck sur les «impondérables ». L'opposition des tempéraments et des. civilisations a toujours entretenu une certaine gêne entre l'Italie et l'Allemagne ; alliées, elles n’ont jamais été sincerement amies, même quand Crispi allait docilement solliciter auprès de Bismarck la permission de nous attaquer ; si les États-Unis sont intervenus dans la guerre, c’est que le souvenir de Lafayette et l’analogie de nos institutions et de nos doctrines politiques avec les leurs les disposaient à sentir la barbarie des méthodes germaniques. Les hommes d’État qui se piquent de réalisme et qui ne font aucune place

dans leurs calculs aux instincts émotifs s’exposent donc à de fâcheuses. surprises. Il n’en serait pas moins puéril de …

prétendre fonder un système d’alliances sur de pareilles impressions. Les peuples sont naturellement “ANgratS, «00 comme les enfants, parce qu’ils vivent pour l’avenir et dans . l'avenir ; on ne conserve leur affection que si on la réac- à quiert sans cesse. Les Tchèques et les Serbes garderont la : 4 mémoire des services que nous leur avons rendus, mais à 4 une condition, c’est que nous ne leur demandions rien qu’ils 7 soient obligés de nous refuser et que nous prenions soin de 1 leur montrer que nous continuons à les aimer. Ces règles ee primordiales de conduite, il ne semble pas que nous les à ayons toujours eues à la mémoire pendant ces dernieres 0 ». semaines. Vis : res. 4

Nos gouvernants répètent à satiété et avec plus d’insis- 4 tance peut-être qu’il ne serait indispensable, que nous + n'avons nullement l’intention d’aggraver la condition de nos ennemis, et il est vrai que nous ne poursuivons aucune 4 politique de vengeance et de haine. Maïs quelques-uns de 4

He

nos diplomates et de nos publicistes poussent vraiment un peu loin le pardon des injures et il est tout de même excessif L de nous demander d'oublier la guerre. On nous rebat les oreilles avec les souffrances des Viennois et il a fallu que le DT Calmette, qui a vu de près la conduite des Allemands à Lille, rappelât à la pudeur ces philanthropes hystériques … et leur signalât qu'avant de nourrir les petits Autrichiens, il conviendrait tout d’abord de donner du lait aux milliers ee d’enfants français dont les maisons ont été démolies parla … grosse artillerie de François-Joseph. On essaye de nous : persuader, contre toute vraisemblance et en dépit des textes les plus irréfutables, que la nation bulgare a été entraînée malgré elle dans la guerre par une poignée de politiciens et on nous vante avec des trémolos dans la voix ses

vertus patriarcales, sa loyauté — qui s’est marquée assez clairement sans doute par l’infâme attaque de la Brégalnitza et les odieuses incursions des comitadjis bulgares à la veille . de Ia bataille du Roudnik ! — son honnêteté foncière, — dont témoignent les déprédations commises en Serbie par ses officiers, — et son affection sincère pour la France, — comme si son intervention dans la guerre n’avait pas retardé de deux ans notre victoire et n’avait pas coûté la vie à des milliers de nos enfants. Si vraiment l’immense majorité du peuple bulgare était opposée à la politique de Ferdinand, que ne l’a-t-il montré au moment opportun, et quelle confiance mérite-t-il, si, aux heures décisives, il est incapable, je ne dis même pas d'imposer sa volonté, mais de la manifester ? Que Pierre Loti pare de la magnificence sonore de sa rhétorique la banalité des vieilles formules allemandes sur les Turcs, « les seuls gentilshommes de l’Orient », c’est affaire eñtre sa conscience et lui, et son opinion n’a pas en elle-même grande importance et ne saurait provoquer qu’une légère émotion. Il est plus grave de voir la respectueuse indulgence avec laquelle ses paradoxes sont accueillis par les critiques, qui, par camaraderie, timidité, ou pour ne pas compromettre leurs ambitions académiques, n’opposent à ses affirmations les plus invraisemblables que des réserves ambiguës confites dans des éloges enthousiastes. Une revue qui, grâce à M. Gauvain, avait acquis une réelle popularité chez nos amis des Balkans, et où nous étions habitués à chercher des études sérieuses, accueille des fantaisies où nos alliés les plus sûrs sont scandaleusement dénigrés, publie des articles lyriques sur la carnavalesque aventure de d’Annunzio et ne trouve pas un mot de blâme pour le guet-apens dont nos soldats ont été victimes à Riéka.

La presse est libre en France et chacun a le droit de pu-

Ces SR È , | AS EE je Foie ke blier son opinion, si absurde soit-elle. Il conviendrait ce-

pendant de ne pas oublier la parole de Bismarck : à la longue, tout pays est responsable de ses journaux et il arrive un

moment où il doit payer les vitres qu’ils cassent. Comment.

ces articles regrettables, dont à l’étranger on s’exagère la portée, ne finiraient-ils pas par créer une atmosphère d’inquiétude, surtout quand divers symptômes semblent indiquer que, parmi les. hommes qui dirigent notre politique,

tous ne sont pas très sûrs de leursintentions et que quelques- ,

uns se donnent au moins la fâcheuse apparence de chercher

une orientation nouvelle.

Les préjugés ont la vie dure et rares sont les esprits assez

fermes pour accepter courageusement les situations nou-. velles, qui choquent la paresse de leurs cor ceptions tradi- :

tionnelles. Courir après son argent est le plus sûr moyen de

se ruiner ; personne ne l’ignore, mais on n’en tient aucun.

compte dans la politique. Pleurons, si vous le voulez, le

démembrement de l’empire des Habsbourgs et la ruine de

la Turquie, mais rappelons-nous la parole de l’Écriture et

laissons les morts ensevelir les morts. Quels que soient les

miracles de la science contemporaine, elle n’est pas encore arrivée à rendre la vie aux cadavres. Dans l’état actuel de l’Europe, il serait aussi vain que dangereux de songer à tourner les traités de Saint-Germain ou de Trianon, en essayant de constituer’ une fédération danubienne, et ce serait une action criminelle que de leurrer les Nbre d’espoirs insensés et de flatter ainsi leur mégalomanie chronique,

L’aristocratie magyare unit à des qualités exquises des …

vertus héroïques ; elle a tenu contre le bon sens et l’esprit du siècle une gageure folle et peu s’en est fallu qu’elle ne forçât la victoire. Toutes les médailles ont leur revers ; l'intelligence s’allie souvent à la présomption et, quand on

DE VARSOVIE A BELGRADE 333 est sûr de son courage, on risque facilement des impru- dences. Les seigneurs de Budapest, plus adroits et plus souples que les socialistes et les nationaux libéraux de Berlin, font aujourd’hui bonne mine à mauvais jeu ; ils affectent d'accepter la situation qui leur est faite : ils dissimulent leurs espoirs de revanche, ils ne renoncent en réalité à aucune de leurs ambitions et ils demeurent prisonniers de leurs conceptions surannées. Ils ont réussi jusqu’à présent à maintenir leur domination dans léur propre pays, ce qui prouve leurs qualités de gouvernement et leur énergie. Raison de plus pour que leurs voisins se défient de leurs projets et que nous ne favorisions pas des tentatives suspectes ! Financiers fort avisés et hommes d’affaires très avertis, ils allèchent nos banquiers et nos négociants en faisant miroiter à leurs yeux des avantages qui, à l’épreuve, seront terriblement réduits, et, en attendant le jour lointain des règlements de comptes, ils espèrent de notre simplicité qu'elle leur payera largement la bienveillance qu’ils nous témoignent et qui ne leur coûte pas grand chose. Ils ont marqué un premier avantage quand on a parlé de placer à Budapest le siège de la Commission du Danube, alors que le choix eût dû naturellement se porter sur Belgrade, ou, si des circonstances matérielles s’y opposaient, sur Bratislava. Nous avons été médiocrement satisfaits en France quand on a décidé que Genève serait le siège de la Société des Nations, et Bruxelles, à tous Les points de vue, était évidemment plus indiqué. Mais, enfin, Genève ne nous avait pas ménagé les marques de sympathie et elle avait mérité notre reconnaissance par sa résistance inébranlable au courant germanophile qui, à certaines heures, .a menacé d’emporter la Suisse. Il suffit d’un peu de réflexion pour deviner l’amertume que de semblables erreurs provoquent chez les Serbes : pendant un an leur capitale a été exposée à un bombarde-

334% … DU VARDAR ‘A LA SOTOHA ment aussi stupide que sauvage ; ses édifices publics sont en ruines, la population s’entasse dans des logis délabrés, et on vient leur dire : Vous avez été fidèles jusqu’à l’ héroïsme et à la mort ; vous avez subi les pires misères sans que votre courage ait un moment faibli ; nous vous plaignons du fond du cœur et nous compatissons à vos malheurs ; mais, vraiment, vous auriez trop de peine à nous fournir des demeures confortables parmi vos décombres ; nous allons nous installer à Budapest ; les femmes y sont belles et les bains luxueux ; les concerts des tsiganes y sont suggestifs et les théâtres excellents, Vivent les Magyars !

— Mais il y a eu la guerre ! — Croyez-vous ? Après tout, vous avez raison ; mais c’est fini. Songeons à l’avenir. Le danger aujourd’hui, c’est le bolchevisme : les Magyars l'ont écrasé chez eux et ils nous offrent leur concours pour le combattre en Russie ; pourquoi ne l’accepterions-nous, pas ? En échange on leur accorderait quelques rectifications

de frontières, un morceau de Banat, une tranche de Slova-

quie. — Quel accueil le gouvernement français a-t-il ac= cordé à ces étranges insinuations ? — Nous n’en savons rien et nous sommes absolument convaincus qu’il ne les a pas prises au sérieux une minute. Il s’est toujours défendu d’avoir exercé la moindre pression sur les cabinets de Belgrade, de Bucarest et de Prague, et nous ne mettons pas en : doute ses affirmations. Il est toujours fâcheux cependant d'avoir à se défendre contre certaines attaques ; elles indiquent que quelques imprudences ont été redoutées. —

« Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien, maisenfinon

en cause, et cela n’est pas bien. » Il est entendu que la mission du général Joffre en Roumanie « a été purement une solennité militaire. » Le moment n’était pas très heureusement choisi. Nous désirons tous la chute du régime des … Bolchéviks et je ne pense pas que MM. Take Jonesco, -

Vesnitch ou Beneë aient la moindre sympathie pour la bande de fous furieux et de bandits quientourent Lénine et Trotsky. Encore faut-il reconnaître que, dans l’état actuel de l’Europe, certaines opérations de police sont impossibles. Quel est l’homme d'État chez nous qui oserait ordonner une mobilisation générale pour une expédition en Russie ? Pour supposer une minute que l’on obtiendrait la collabo- . ration active des Serbes et des T'chèques dans une semblable entreprise, il fallait à la fois une ignorance prodigieuse de l’histoire et une inintelligence psychologique qui ne sauraient être comparées qu’à celle des Bethmann-Hollweg et

des Forgatch. — Et quelle compagnie que celle où l’on prétendait les enrôler |! — eine besondere Gesellschaft — pour:reprendre l'expression de François-Joseph. — « Les

Français, disait récemment le Premier hongrois, M. T'eleki, à la Taegliche Rundschau, auraient été heureux de voir se refroidir nos relations avec l’Allemagne ; mais la grande majorité du peuple magyar veut que notre amitié avec notre vieille alliée demeure entière. » Et ce sont ces bons apôtres à qui l’on aurait voulu que la Roumanie ouvrit la T'ransylvanie et que la Bohême livrât les Slovaques !

Par une série de fausses manœuvres, d’imprudences et . de manifestations malencontreuses, nous avons donné à nos amis l’impression — et il était impossible qu’ils ne l’eussent pas, — que nous éprouvions quelque regret et quelques remords de l’œuvre que nous avons accomplie ; ils se sont demandé si les traités de Saint-Germain, de Trianon et de Neuilly r’allaient pas être remis en question : ne risquaient-ils pas « de se retrouver un vilain matin devant la façade reconstituée de la monarchie Habsbourgeoise et ‘d’être entraînés dans le remous bourbeux d’une confédération danubienne, » qui ne serait que l’ancien dualisme plus ou moins masqué (l'Indépendance romaine, 15 septembre

336 DU VARDAR A LA SO Fons AR. Va te .

La Petite Entente n’est pas née de cette crainte puisqu’lle se préparait depuis longtemps et qu’elle répond aux besoins logiques et aux intérêts permanents des États qui l'ont 4 signée. Il est vraisemblable du moins que les incidents de cet été en ont hâté la Formation. $ Que se propose-t-elle ? Rien que de très simple : maintenir les traités existants et donner un avertissement aux

agités qui en désireraient la révision. s

Que les politiques aventureux d’outre-Rhin se soient étonnés et scandalisés de cette Entente, c’est naturel, puisqu’ils travaillent à troubler l’eau pour er ramener quelque butin, plus ou moins abondant. La France doit se réjouir de leur déconvenue, et M. Bene$, qui semble bien avoir été la cheville ouvrière de ce rapprochement, nous a rendu un service éminent.

On le répète sans cesse — mais : arrive ne :

souvent que l’on finit par ne plus saisir le sens complet des. formules que l’on ressasse — notre intérêt, ou plus exacte-

ment, notre salut, exige le respect méticuleux, l'application

intégrale, l’exécution littérale du traité de Versailles. Mais

ce traité perdrait sa valeur et nos garanties disparaîtraient

si nous laissions ébranler les conventions qui l’ont suivi et qui en sont l’arc-boutant nécessaire. Tous les accords qui ont pour objet ou pour résultat de mettre hors de discussion :

les conditions que nous avons dictées aux vaincus, ne … doivent par conséquent être accueillis par nous qu’ avec une su

satisfaction profonde, puisqu'ils garantissent la paix générale et accroissent notre sécurité. Ep)

Les craintes qui se sont manifestées çà et là: à propos de … l'attitude des Tchèques ne sauraient être sincères, tant elles

sont extravagantes. S’imagine-t-on par hasard que le Président Masaryk désire voir renaître. une Aemagne impérialiste ? Le moindre succès de Berlin n’aurait-il pas aussitôt pour effet d’exaspérer la résistance des Allemands de Bohême ? N’est-il pas évident que, pour qu’ils se résignent à la perte de la domination qu’ils ont toujours exercée en Autriche, il faut qu’ils soient convaincus que leurs récriminations n’ont aucune chance d’être appuyées au dehors ? — Ou bien M. Vesnitch compte-t-il sur les sympathies de MM. Scheidemann ou Simons pour que les plébiscites qui fixeront la frontière septentrionale du Royaume Yougoslave, tournent en faveur des Serbes ? En réalité, notre diplomatie, si elle veut servir utilement les intérêts du pays, travaillera à rendre la Petite Entente plus solide et s’emploiera à la fortifier en y ralliant la Grèce et la Pologne. Trop de questions restent encore en suspens qui peuvent menacer l’union à peine conclue, en diminuer la portée ou en limiter l’action. L'affaire du Maramourech paraît avoir été arrangée à la commune satisfaction des deux parties pendant la visite de M. Beneë à Bucarest. Mais, entre les Yougoslaves et les Roumains, bien des difficultés subsistent : le Banat, l’ Albanie, la condition des Roumains de Macédoine et du Timok. Aucune n’est insoluble et il suffira d’un peu de bonne volonté réciproque et d’intelligence politique pour trouver un terrain de conciliation. Il ne s’agit en somme que d'intérêts relativement secondaires et les ministres de Belgrade et de Bucarest sont trop avisés pour subordonner à des considérations d’ordre inférieur lavenir de leur pays. Ni les Serbes ni les Roumains, en dépit des accusations frivoles de certains journaux, ne sont animés d’un esprit de fanatisme et de persécution. Ils connaissent par une expérience directe les fruits empoisonnés que produit l'intolérance et ils sont fermement

ERNEST DENIs. 22

AN Le

résolus à accorder aux minorités ethniques que renferment leurs territoires les plus larges libertés et les garanties les moins équivoques. Assez rapidement, s’ils pratiquent cette politique de prudence et d'humanité, les rancunes s’apaiseront et les défiances qui subsistent encore disparaîtront. Il y faudra malgré tout un temps appréciable et, pendant : cette période de transition, les partis, qui sacrifient souvent

à leurs rancunes les intérêts généraux, s’efforceront d’attiser

les passions et d’entretenir les vieilles divisions. Notre rôle 7. est de les rappeler au calme, d’apporter des conseils de patience et de concorde, d'encourager les T'chécoslovaques, les Roumains et les Yougoslaves dans la voie excellente où ils se sont engagés. | pores

Par leurs origines, leur tempérament et leur histoite, ils sont destinés à devenir les pionniers dela civilisation occidentale dans l’Europe de l'Est ; leur action n’a jamais été plus nécessaire qu’aujourd’hui, plus magnifique, plus lourde aussi. ;

Quand la Russie sortira enfin de l’épouvantable tourmente où elle se débat, on s’apercevra mieux des pertes énormes qu’elle a subies. Je crains bien que la plupart de nos hommes d’État ne jugent sa situation actuelle avec un optimisme excessif et ne se préparent ainsi de lourdes déconvenues. On rappelle avec.complaisance les immenses ressources naturelles dont elle dispose et qui lui permettront de retrouver rapidement dans le monde la place qu’elle a tenue au xix® siècle. Mais ce sont des ressources latentes, virtuelles. En définitive, les hommes seuls font la force et la grandeur d’un pays. Ces hommes, où seront-ils ? Que restera-t-il de l’intelligence russe ? Que sera devenue la bourgeoisie, déjà si peu nombreuse avant 1914, si instable et si fragile ? Sans bourgeoisie, sans classe dirigeante, une nation n’est qu’une masse amorphe, et si on a pu en douter À

quelquefois, lexpérience bolchéviste a démontré aux plus ‘aveugles que le travail n’est productif que s’il est Organisé ;. chaque atelier exige un patron, des ingénieurs, des contremaîtres. Après notre Révolution, il a fallu un quart de siècle pour rendre à la France son équilibre : la rafale de 1793, si courte, n’avait cependant aucun rapport avec le cataclysme bolchéviste, et la classe moyenne qui, à toutes les époques et dans tous Les pays, forme l’ossature solide de la prospérité nationale, avait une autre vigueur et des traditions autrement résistantes que les quelques milliers de libéraux perdus dans l’immense mer paysanne de la Moscovie.

Les Russes que n’aveugle pas une vanité nationale puérile, sont les premiers à reconnaître que leur patrie, laissée à elle-même, resterait embourbée dans le gâchis pour une période de plusieurs siècles. Elle aura absolument besoin, pour se relever, de l’appui du dehors. À qui s’adressera-telle ? — A l'Allemagne ? — Mais celle-ci, malgré ses présomptueuses ambitions et ses rodomontades, est en réalité trop atteinte pour apporter à ses voisins une aide sérieuse ; elle aura assez à faire à se rétablir elle-même, sans charger encore ses épaules amaigries d’un poids aussi colossal. Tant mieux d’ailleurs, pour nous d’abord, et pour la Russie ensuite, puisque la Russie ne saurait retrouver sa prospérité que dans un régime de liberté démocratique et, qu’en pareille - matière, les Allemands, après comme avant leur pseudorévolution, sont décidément de mauvais maîtres. Il ne s’agit pas de recommencer une seconde fois l'expérience de Pierre le Grand ; elle a donné vraiment de trop médiocres résultats.

La Russie normale, la Russie régénérée, la Russie qui pourra vraiment devenir l’amie et la sœur de notre démocratie, elle ne peut devoir sa renaissance et la splendeur

340 DU VAR DA R A LA s0 T ne =

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nouvelle que nous désirons Dour ae qu'aux Hdée. et aux traditions françaises ; mais ces traditions n ’agiront | utilement + ou, du moins, ne donneront leur plein résultat que si elles : lui parviennent traduites et comme filtrées par les peuples à qui sont en contact direct avec elle, qui ont parcouru une évolution analogue, qui sont rapprochés d’elle par la langue, l’origine et les mœurs, qui ne l’aiment pas sans doute plus que nous ne l’aimons, mais qui l’aiment depuis plus long- 2 temps et qui sont plus capables dt lui parler son langage, de comprendre ses instincts et de la mettre en garde contre des défauts qu’ils ont connus eux-mêmes. À ces maîtres … seuls, elle s’abandonnera avec confiance, parce qu’ils ne seront pas des étrangers dont la tutelle, quelque légère 4 qu’elle soit, révolte toujours les susceptibilités de l'instinct national, mais des frères qui panseront ses plaies d’une main délicate et tendre et protègeront sa douloureuse convales-

cence. Dre | À

Comment les Slaves de l'Ouest et du Sud s’attelleraient-ils à un devoir si lourd, s’ils n’étaient pas absolument rassurés sur leur propre destinée ! Ils seraient hors d'état de l’es- … sayer et de l’accomplir jusqu’au bout si la paix générale n’était pas solidement assise et elle ne le sera réellement … que le jour où la Pologne aura à son tour pris loyalement sa place dans l’Union de l’Europe orientale, que l’on ne pourra plus guère alors appeler la Petite Entente, puisqu ses be comprendra 75 millions d'hommes. :

sont les plus exigeants et les moins capables d’indulgence. c'est sans doute parce que nous éprouvons pour les Polo-

nais une affection que le temps a scellée sans la rendre moins vive, que nous jugeons souvent avec amertume leurs erreurs et leurs défauts. [ls en ont certes, et qui sautent aux yeux, d'autant plus que, comme nous autres Français, ils les étalent volontiers. On les leur pardonnerait peut-être plus aisément s’ils ne s’accompagnaient de vertus éclatantes, et s’il ne leur arrivait de temps en temps, entre deux crises et sans presque avoir l’air de s’en apercevoir, de sauver l’Europe et sa civilisation. Leur plus réel malheur, c’est d’avoir derrière eux une trop glorieuse histoire et d’avoir été condamnés, depuis un siècle et demi, par la situation qui leur était faite, à ne vivre que dans le passé. Quelques dures épreuves que nous ait réservées la Providence, nous :vons eu du moins l’ineffable bonheur de conserver toujours rotre indépendance et notre existence nationale, ce qui nous rend fort malhabiles à comprendre, ou mieux encore, à sentir l’état d’âme des Polonais. On s’en fera peut-être une idée approximative en se rappelant ce qui s’est produit chez nous pendant la première Restauration. À ce moment, après l’abdication de Napoléon à Fontainebleau, des milliers de soldats sont rentrés en France, qui revenaient de captivité ou avaient maintenu victorieusement le drapeau tricolore sur les forteresses d’Espagne, de Pologne, d'Italie ou d’Allemagne ; ils n’avaient connu que de loin, incomplètement, Leipzig et Craonne et les détails du drame qui avait détruit par degrés l'édifice de la grandeur impériale ; ils avaient les yeux et le cœur encore pleins de la majesté napoléonierne ‘et ils vivaient dans le souvenir enivrant d’Austerlitz, d'Iéna et de Friedland ; le contraste entre le passé et le présent fut trop. brusque et trop violent pour qu’ils pussent se résigner à la situation humiliée qui leur était faite. Ce sont ces grognards qui ramenèrent Napoléon de l’île d’'Elbe et portèrent son étendard de clocher en clocher jusqu'aux

tours de Notre-Dame. Leur folie coûta cher à la France: 4 elle est si magnifique cependant et elle était surtout Sipa- 4 turelle, si humaine, que l’on n’ose pas les condamner, ‘ Sancho, clopinant derrière Don Quichotte, songeait que le 7 chevalier n’avait pas le sens commun ; il le suivait pourtant, | le pansait à l’occasion et ne cessait pas ae l'aimer, même quand il subissait par la faute de son maître de cuisants horions. Nous nous piquons d’être un peuple raisonnable, et nous sommes en effet revenus de beaucoup de vanités; nous avons cependant dans notre histoire quelques folies héroïques, dont quelques-unes ne sont pas très vieilles. ; Nous en repentons-nous ? Peut-être, mais sans cesser d'en être fiers, et je ne dis pas que nous les recommencerions,. du moins, regrettons-nous le temps où notre jeunesse nous permettait de courir les aventures. Les Polonais ont som à meillé cent cinquante ans : comment s'étonner que leur réveil] soit quelque peu tumultueux et que leur liberté nouvelle se manifeste par des éclats bruyants, comme des écoliers lâchés dans la rue après une classe trop longue. : Nous les accusons de mégalomanie, sans nous demander si nous ne sommes pas en partie coupables de leurs exubérances. Quand, en 1914, le grand-duc Nicolas, dans sa proclamation fameuse et fumeuse, les a appelés à l’indépendance, il a fort imprudemment évoqué les souvenirs de 1772. Il n’était d’ailleurs nullement besoin de cette phrase dange reuse pour réveiller des espoirs qui n’avaient jamais été abandonnés. Depuis les partages, les Polonais vivaient hypnotisés dans la hantise d’une idée fixe : la reconstitution de leur patrie, et cette patrie ne pouvait être pour eux que : celle qu’ils avaient connue, la seule qui eût réellement existé, la patrie des Jagellons, la Pologne magnifique qui couvrait de sa gloire et de son épée l’Europe orientale presque entière. Les diplomates méprisent les professeurs, … à

DEV AR SOVIE :A-BEÉEGRADE 343

et je n’affirmerais pas qu’ils aient tort, parce que les professeurs manquent de souplesse et qu’ils connaissent mal l’art de manier les hommes et de s'adapter aux circonstances. Il est fâcheux seulement que les diplomates étendent leur dédain de ceux qui enseignent l’histoire à l’histoire ellemême et qu'ils ne tiennent pas toujours assez compte du pouvoir qu’elle exerce sur les âmes. Ils sont portés aussi à exagérer l'importance des combinaisons artificielles et des intrigues personnelles qui ne sont certainement pas sans influence, mais seulement dans les circonstances ordinaires ; ils font bon marché des tendances permanentes et des instincts profonds des masses, dont la brusque intervention balaye ensuite les plus subtils calculs.

Avec la moindre réflexion, il était facile de prévoir que les Polonais, à peine échappés à l'oppression étrangère, essayeraient de reprendre la place qu’ils avaient longtemps occupée en Europe, et que leurs revendications risqueraient de soulever autour d’eux les plus graves conflits. La plus vulgaire prudence ordonnait donc de déterminer nettement, dès le premier jour, les limites où l’on croyait sage de les enfermer ; il va sans dire que ces limites devaient être assez larges pour satisfaire leurs ambitions légitimes et pour garantir à la Pologne des territoires que la géographie lui

attribuait et sans lesquels il lui est impossible de vivre,

comme Dantzig ; on a fait dépendre de plébiscites, qu’il est toujours possible de fausser, le sort de territoires tels que la Haute-Silésie, dont les Allemands eux-mêmes ne contestent pas le caractère polonais. Scandaleux déris de justice qui ont exaspéré les esprits les plus modérés et déchaîné les ambitions nationalistes. Vous êtes malvenus à me prêcher le respect de la propriété si vous commencez par me dépouiller de mon patrimoine.

Comment expliquer ces erreurs ? — Ienorance ? —

Ko

248 DU VARDAR du HA SOTCHA

Hs Respect servile des principes no. dr ?

Sans doute, mais aussi marchanaages intéressés, convoitises cupides, espoir que l’on arrachera aux Polonais des avantages économiques si on laisse les questions pendantes, de manière à ouvrir la voie à de futures négociations. Dans tous les cas, calculs égoïstes où pauvreté d'intelligence, les” résultats de cette tactique hésitante et peu loyale ne pouvaient être que désastreux. L | Comment la Pologne aurait-elle réussi à s organiser, alors qu’elle ne savait pas où finissait son territoire ? — Quelle

sagesse divine ne lui eût pas été nécessaire pour borner ses

Fes

ambitions, quand on prenait plaisir en quelque sorte à ai- … guiser ses appétits. — Regarde tous ces domaines, ils sont à … toi. — Le Sauveur a résisté aux offres du Démon, mais : nous ne sommes pas le Sauveur, nous ne sommes que de. pauvres pécheurs qui devons chaque jour demander à Dieu. de nous préserver de la tentation. — De là, conflit, — avec les

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Russes, grands et petits, avec les Lithuaniens, avec les T'chécoslovaques. Il est juste de reconnaître que nous avons essayé de faire triompher-une politique plus saine et plus souple ; nous n’avons pas réussi à vaincre l’obstination de l’Angleterre qui, pendant toutes ces négociations, n’a montré ni générosité ni clairvoyance. Mais nous sommes solidaires de nos alliés et nous portons la peine de fautes que nous n’avons pas su et pas pu prévenir. à

Un exemple assez topique des difficultés qui ont été ee comme créées à plaisir, c’est l’affaire de Tiechin, quiia exercé sur la marche des événements une influence déplorable et absolument hors de proportion avec son importance . réelle. Aujourd’hui encore et bien qu’elle soit définitivement résolue, le souvenir des luttes passionnées qu’elle a déchaînées entre les Polonais et les Tchèques empoisonne leurs rapports réciproques. Or, rien n’était plus simple que

DE VARSOVIE À BELGRADE 345 de prévenir ce conflit, et il eût suffi, pour cela, d’un peu de décision et de clarté d’esprit.

Les Polonais les plus exaltés sont obligés d’admettre que, depuis le x1v® siècle, la Silésie, dont le territoire de Tiechin n’est qu’un fragment, n’a pas cessé de faire partie du royaume de Saint-Venceslas. Était-ce à la France et à ses Alliés de démembrer le territoire des Tchèques ? — Étrange moyen vraiment de récompenser les services émi- nents qu’ils nous ont rendus et leur lutte implacable contre les Habsbourgs, dont la puissance se serait écroulée sous Kurs coups dès 1914, pour peu que les Russes eussent été raisonnablement commandés ? Si, dès la première heure, nous avions aéclaré nettement aux Polonais que nous n’entendions pas dépouiller nos amis, ils n’auraient pas insisté. D'autant plus qu’il ne tenait qu’à nous de leur offrir des compensations assez avantageuses pour les consoler de leurs renonciations. En définitive, il ne s'agissait pas pour eux d’une perte, mais d’un manque à gagner.

Au lieu de cela, le fameux Conseil suprême s’est laissé arrêter par des scrupules que l’on ne rencontre que chezles néophytes et dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils étaient inattendus chez les hommes qui, au début de la guerre, garantissaient à la Turquie l'intégralité de son territoire, et qui, en aviil 1915, signaient avec l'Italie le traité de Londres, de fâcheuse mémoire. Du jour au lendemain, le principe des nationalités, dans son sens le plus grossier, était devenu un dogme intangible, une règle infaillible, que l’on applique mécaniquement et qui abolit toutes les autres considérations économiques, historiques et géographiques. Il ne faut abuser de rien, ni de la logique, ni de la vertu. L’exégèse est une science admirable et elle a renouvelé nos connaissances ; mais elle réclame avec une longue pratique un sens délicat et des âmes subtiles ; maniée par des pri-

maires, elle aboutit à des niaiseries. C’est une race redoutable que celle des grammairiens, envahissante, intolérante et batailleuse ; ce n’est plus seulemert le style qu’ils prétendent aujourd’hui régenter, mais le monde. Que les politiques les consultent, on ne saurait que les en féliciter, pourvu seulement qu’ils se réservent le droit de libre cri-

tique et ne prennent pas pour articles d’évangile les arrêts.

d’une science qui n’est pas infaillible et qui prête à des interprétations contradictoires. - Même dans des pays aussi évolués que la France, la

Belgique ou l'Allemagne, il est fort malaisé de fixer la fron-

tière des nationalités : que dire de ces provinces d'Europé

orientale où les langues se mêlent, où les races se confondent et où les populations hésitent encore sur leurs volontés !

Sous son apparence de loyauté et de simplicité, le plébiscite

n’est le plus souvent qu’un trompe-l’œil et il a pour résultat.

d’exaspérer les passions et de favoriser les intrigues les plus répugnantes. ÿ

Errare humanum est ; sachons gré à la Conférence des ambassadeurs de n’avoir pas persévéré. Grâce à la décision et à la prudence de M. Bene, la question de Tiechin est aujourd’hui réglée d’une manière qui doit être assez équitable puisqu’elle n’a satisfait complètement aucune des deux parties. Mais il n’est au pouvoir de personne de faire

que le passé n’ait pas existé ; quand on dit qu’une faute a été réparée, on se sert d’une expression vicieuse : toutes

les fautes sont irréparables. Même quand la tempête est passée, la mer reste houleuse, et, à Prague comme à Varsovie, la mémoire demeure des injures qu’on s’est lancées réciproquement à la tête et des procédés incorrects où se sont compromis les comités locaux et les autorités du térritoire contesté. Notre rôle doit consister à prêcher l’apaise-

“à Pan CE NS, ET si pate D'OR ATOS TAN

ment et l’oubli et à rappeler aux adversaires que notre

maladresse a placés un moment dans des camps ennemis, qu’ils ont besoin les uns des autres. Contre le bolchévisme expirant, mais dont l’agonie nous réserve peut-être de redoutables surprises, et contre les épileptiques fureurs de l'Allemagne, travaillons à fortifier la Petite Entente et à la compléter.

M. Goll, un des représentants les plus éminents de la grande école historique tchèque, a rappelé dans un livre classique et qu’il serait utile de traduire en français, combien, au Moyen-Age, les relations avaient été intimes entre la Pologne et la Bohême. Le parallélisme de leurs destinées est remarquable ; elles ont souffert des mêmes misères, ont. traversé des crises analogues et ont failli également devenir victimes de l’insolence et de l’ambition germaniques. Aujourd’hui, si la Pologne était sérieusement affaiblie, l’indépendance de la République Tchécoslovaque serait par là même compromise et les Polonais, de leur côté, ne peuvent défendre la Prusse orientale, la Silésie et la Posnanie, auxquelles la Prussé ne renonce pas, que si leurs flancs sont couverts par la loyale amitié de la République sœur. Nous avons en France les meilleures raisons du monde pour ne pas méconnaître l'importance de la question du charbon. Ce serait un bien maladroit calcul pourtant de la part de Varsovie que celui qui aboutirait, en dernière analyse, à livrer à l'Allemagne toute la houille de Silésie, plutôt que d’en abandonner une partie à Prague.

L’Autriche avait pour devise : diviser pour régner. Elle lui a en somme trop médiocrement réussi pour que nous soyons tentés de la reprendre à notre compte et elle répond aussi peu à nos instincts qu’à nos principes et à notre tem-

348 DU VARDAR A LA SOTCH pérament. Nous avons tout fait pour éviter la guerre et elle nous laisse en présence de difficultés trop grandes pour que … nous n’employions pas tous ros efforts à éviter le retour : d’un semblable cataclysme. Pour nous rétablir, nous avons besoin, non seulement que la paix se maintienne, mais qu’elle soit solidement garantie et que nous n’ayons pas à craindre les accès de démence dont nos aimables voisins sont trop capables. Cette paix, qui nous est indispensable et qui répond en même temps qu’à nos intérêts, aux instincts profonds de notre démocratie, elle ne peut être que fonction de la prospérité des États nouveaux qui se sont constitués dans l’Europe centrale. Par quels moyens réussiront-ils à triompher des difficultés qu’ils rencontrent sur leur chemin ? Nous n’en savons rien, et nous n’avons pas laridicule outrecuidance de leur dicter leur politique. « Ma collaboration n’est pas une tutelle », a dit je nesais plus quelécrivain, 5 qui n’était pas un grand poète, mais qui se rattachait à l’école du bon sens. Les peuples, comme les individus, ont à régler eux-mêmes leur destinée et il faut qu’ils fassent leurs expériences. Nous n’avons d’autre prétention que de mettre à leur service les quelques lumières que nous avons acquises au milieu de longues et dures épreuves. Nous nous réjouissons aujourd’hui de les voir s’engager d’eux-mêmes dans la voie qui est la nôtre. Aü moment où le Président du Conseil de la République Tchécoslovaque, M. Tusar, à remis sa démission au Président Masaryk, celui-ci, en le remerciant de l’œuvre qu'il avait réussi à accomplir, a rappelé avec une légitime satisfaction les conventions qui ont proclamé la solidarité aes T'chécoslovaques, des Yougoslaves et des Roumains contrelesintrigues sournoises etles projets agressifs d’adversaires que leurs désastres ont irrités sans les convertir. Avec les regrets dé Masaryk, le cabinet Tusar emporte ceux de la France, dont il a servi la cause,

puisqu'il a donné à son pays une sécurité plus grande. M. BeneS, qui conserve son portefeuille dans le nouveau ministère, continuera l’œuvre qu’il a entreprise sans se . soucier des criailleries de quelques échauffés. Nous comp tons sur son esprit de prudence et de courage pour donner à son œuvre son couronnement nécessaire, je veux dire pour préparer l’entrée dans l’Entente de la Pologne victorieuse, satisfaite et apaisée. |

Qu'il se hâte. Le moment peut surgir bientôt où il s’agira de prendre en mains la restauration ue la Russie. Il faut que ce jour-là tous les peuples slaves se trouvent amis pour tendre la main à leur grande et malheureuse sœur. Ils savent que, pour cette tâche sainte, nous ne leur marchanderons pas notre appui, de même que nous savons que leurs forces accrues s’uniront aux nôtres pour-surveiller l'Allemagne et pour répandre les idées de justice, de paix-sociale et de progrès qui nous sont communes.

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