THOMAS G. MASARYK
Mesdames, Messieurs,
OTRE ami M. Nemecek, notre dévoué secrétaire de N la Section Tchécoslovaque, a jeté quelque alarme parmi vous en vous disant que j'allais prononcer un discours sur M. le Président Masaryk. Certes, la matière serait belle et il faudra bien que nous l’abordions franchement un jour. Mais, — calmez vos effrois et remettez-vous d’une alerte si chaude, — ce n’est pas encore aujourd’hui que je me risquerai à une si haute entreprise, et Je ne compte pas m'imposer trop longtemps à votre attention. Nous nous sommes
(:} L'Institut d'Études Slaves à Paris a célébré le jubilé du Président de la République Tchécoslovaque M. T. G. Masaryk, C’est par ce discours que M. Denis, président de l'Institut d'Etudes Slaves, salua le soixante-dixième anniversaire de ce grand Slave et grand ami, frère des Yougoslaves, (Paru dans La Revue Yougoslave, mai-juin 1920).
308 DU VARDAR 4 LA SOLCHAS à
Cr ere M E
réunis ce soir, très simplement, entre amis, pour une petite. fête de famille. Nous nous sommes promis d'éviter tout ce qui pourrait en altérer le caractère intime et je vous dois l'exemple de la sobriété, — que nous imposeront tout à l’heure, — au buffet, — nos modestes ressources. | La célébration des anniversaires est universelle; plus. générale cependant, et, si je ne me trompe, plus impérieuse : ; ;. chez les Slaves, et comme plus rituelle, — Peut-être parce qu’ils sont plus près de la nature, plus prompts à se résigner,. moins amouteux de la vie et de l’action, avec un besoin plus vif de contemplation et de retraite intérieure. Chez nous, l’analyse est plus aiguë et nous sentons davantage quelle mélancolie diffuse et pénétrante se mêle toujours à la douceur de semblables commémorations. Je puis en parler avec une certaine expérience, puisque, il n’y a pas” très longtemps, J'ai dû subir moi-même cette épreuve. La reconnaissance naturelle que vous inspirent les sympathies à qui viennent vers vous se nuance de tristesse ; si flatteuses que soient les paroles que l’on vous adresse, elles n’étouffent pas le fameux accompagnement ironique qui, dans la partition de Mozart, court au-dessous des déclarations d'amour de Don Juan et, au fond du cœur, l’on entend, comme un avertissement : Ta vie s’est écoulée, l’heure s'approche 4 des derniers renoncements, en Se celle du ire “4 repos. ae :
Tout âge cependant a ses privilèges, et la rer 5 quand elle n’est pas accompagnée de trop cruelles infirmités > et qu’elle n’a pas altéré les facultés morales, a ses joies qui ne sont pas méprisables. La plus précieuse et la plus pure ê est de pouvoir se dire, quand on jette derrière soi un regard attentif et loyal sur la longue étape achevée, qu’on n’arien abandonné sur la route des espoirs et des croyances qu’on. avait emportés avec soi, qu’on est demeuré obstinément
… TCHÉCOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES 309
fidèle aux idées qu’on avait reconnues justes et aux causes auxquelles on s'était voué. Cette joie se mêle d’un certain orgueil, — le plus légitime et le plus noble des orgueils, — quand on a le sentiment que votre effort n’a pas été inutile, que votre vie n’a pas été perdue et qu’on a l’assurance que votre dernier regard verra la patrie plus grande et plus libre . que ne l’avaient connue vos premières années.
Cette joie plus qu’humaîne, puisqu'elle dépasse notre - personnalité et qu’elle se prolonge au delà des limites bornées de notre existence, personne sans doute ne saurait la goûter plus pleine, plus complète, plus magnifique que M. le Président Masaryk. Il a fait une œuvre que les anciens auraient nommée divine, puisqu'il a créé un peuple ; si je ne craignais pas de choquer vos cœurs républicains et d’employer des métaphores désuètes, je dirais qu’il a enrichi la couronne de l’Europe d’un nouveau fleuron : la Nation
‘ Tchécoslovaque. Oh ! sans doute, Messieurs, nous ne l’oublions pas, et-Masaryk serait le premier à nous le rappeler si nous n’y insistions pas, son œuvre aurait été impossible s1 elle n’avait été préparée par des générations de martyrs, de soldats et de travailleurs ; pour que la Répu-
blique Tchécoslovaque naquît, il était nécessaire que Hus et Jérôme de Prague mourussent sur le bûcher de Cons- ‘tance ; que Zizka, Procope et Podiébrad anéantissent les hordes allemandes, que Komensky et des milliers de captifs traînassent leur vie dans les larmes et les angoisses de l'exil ; que, pendant des siècles, des générations de serfs enrichissent de leurs sueurs les sillons de la patrie et que leur fidélité éperdue protégeÂt la langue nationale et les traditions -des ancêtres contre les empiétements d’une race ennemie -et la persécution d’une dynastie aveugle ; que Havlitchek mourût de consomption et de désespoir, tragique victime de læpolice habsbourgeoise. La victoire de la Bohême
A onvelle a été méritée par la foi de ses pne le ee obstiné de ses savants, l” obscur dévouement de ses paysans et de ses ouvriers, l’ héroïsme enfin de ses volontaires qui, de la Somme au Pacifique, ont rappris au monde étonné le respect des légions hussites. Mais, — et cela suffit à sa gloire, — Masaryk a senti que tant de souffrances et tant de luttes annonçaient la résurrection. I fallait un signal pour
que les dernières chaînes tombassent. Il a été le prophète,
dont l’appel fait tressaïllir le sol, et à sa voix la vieille geôle austro-hongroise s’est écroulée. FN RER
# Le prophète ! — Vox clamans in deserto, dit PÉcriture. . Combien étions-nous à croire à la victoire complète, quand, au mois de juillet 1915, nous nous sommes rencontrés,
Masaryk et moi, dans un modeste hôtel de Genève, et qu’il: m'a révélé ses espoirs et ses projets ? Parmi ses amis mêmes.
de Bohême, les prudents et les sages l’accusaient de témé-
rité et s’effaraient de la hardiesse de ses conceptions : — Était-il possible qu’un sociologue de profession tel que lui méconnût à tel point les lois générales de l’histoire |! Natura non facit saltus. Ménageons les transitions et ne brûlons pas les étapes : on ne connaît aucun exemple d’un peuple qui d’un bond soit passé de la servitude à l’indépendance complète ; bornons nos désirs à améliorer la constitution de l’Autriche ; ce sera déjà un grand succès si les Tchèques arrachent aux Habsbourgs des libertés un peu moins précaires et moins limitées. — Des Habsbourgs, leur réplique Masaryk, on n’obtiendra absolument rien ; jamais. Leur bouche est menteuse ef leurs promesses sont vaines. Insensé, trois fois insensé, quiconque attend sa nourriture du .
figuier stérile ! François-Joseph aurait pu jouer un rôle Re
LS
TCHÉCOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES 311
magnifique ; vingt fois, nous l’avons averti ; cent fois, nous ‘avons essayé de lui ouvrir les yeux ; oculos habent et non videbunt. La Providence et l'Histoire ont leur justice et réclament le châtiment des coupables. C’est nous qui avions tort quand nous offrions l’amnistie aux Ferdinand IT, aux Léopold Ier ou aux François Ier. Il n’y a plus qu’à mettre la hache au tronc de cette dynastie vermoulue.
Vous n’ignorez pas, Messieurs, la puissance des préjugés et avec quelle difficulté les esprits les plus hardis acceptent la nécessité de changements radicaux. La tyrannie habsbourgeoise se maintenait depuis le xvI® siècle ; on en concluait qu’elle était immortelle. Il ne suffit pourtant pas que l’usurpation dure pour qu’elle se transforme en légitimité. En 1915, le vrai sens de la guerre n'apparaissait pas encore clairement, et de longs efforts ont été nécessaires pour persuader l’opinion, et surtout ceux qui la dirigent, que le plus sûr et le plus rapide moyen d'amener l’effondrement de l’Allemagne était de morceler la Monarchie Dualiste. La cohorte qui comprenait et soutenait Masaryk était ardente, mais singulièrement réduite. Si le toit de la chambre venait à s'effondrer, disait Palacky vers 1830, il écraserait tout le parti tchèque. Nous aurions de même facilement pu réunir dans une seule pièce les hommes qui, dès la première heure, avaient pris à tâche de renverser la dynastie de honte et de sang qui régnait à Vienne : quelques professeurs, deux ou trois Journalistes, Chéradame, Gauvain, dont les merveilleuses campagnes sont la gloire — je dirais volontiers le rachat — de la presse française ; trois ou quatre parle- mentaires, qui avaient eu la curiosité d’aller de leurs propres yeux étudier l’Europe orientale, — parmi eux, au premier rang, M. Fournol, qui devait nous prêter l’appui de son crédit et de son talent.
On souriait de notre candeur et de notre petit nombre.
312 0 U w ARDA R OTCHA ‘On nous prodiguait les sarcasmes, on nous s accablait qu questions ironiques, cette. fameuse ironie qui n est le plus souvent que le masque de l’étroitesse de Pesprit et dela sécheresse du cœur ! — Alors, vous allez, à vous seuls, dé- À boulonner l’Autriche ! — Les plus aimables nous appelaient 3 Don Quichotte ; les plus sincères nous conseillaient le séjour de Charenton. AU Fe
Et voici que l’invraisemblance est devenue la réalité. ue
simple professeur qui, même dans son pays, n'avait jamais $ recruté un parti très nombreux, qui, au Reïchsrat, ne
comptait qu’une jointée de disciples et d'amis, soutient une gageure que les sages déclarent absurde : il engage à lui tout seul un duel à mort contre une dynastie millénaire ; it. a contre lui l'indifférence des foules, le scepticisme des chancelleries, et sa propre loyauté qui ne lui permet, en face d’un ennemi habile à toutes les intricues et prompt à toutes les trahisons, d'employer d’autres armes que là franchise et le bon sens. — Le résultat, vous le connaissez : une fois de plus, David a vaincu Goliath. C’est qu'il avait pour arme le droit et pour bouclier la foi. Heureux sont les
hommes qui combattent pour la justice, et qui, quand
l'heure de la lutte a sonné, ne se demandent pas quelle est leur force, mais quel est leur devoir. La victoire les attend. De l’ancienne Autriche, fourbe, hypocrite et perverse, que reste-t-il aujourd’hui ? Les ruines mêmes en ont disparu - = ou plutôt, car des paroles si nobles ne conviennent pas en
face de ce cadavre en décomposition, et les mots les plus - : triviaux sont seuls en situation : l’Autriche, on. la ramasse | :
aujourd’hui à la cuillère.
Et savez-vous, Messieurs, ce qui me paraît le plus éton-
de D.
TCOHÉCOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES 313
nant ? Ce n’est pas que Masaryk ait accompli l’œuvre qu'il s'était proposée ; c’est qu'après la victoire, la voix unanime
de l’Europe et de la Bohême ait proclamé la part éminente qu’il y avait prise, et que, dans un élan spontané, il ait été choisi pour diriger les premiers pas de la République qui Jui devait sa naissance. <
Certes, son activité avait été ob ; on l'avait vu tour à tour à Paris ét à Londres lutter avec les préjugés des diplomates ; à Pétrograd et à Moscou, organiser cette armée tchécoslovaque dont la magnifique équipée provoqua un mouvement universel d’admiration, à une époque cependant où l’héroïsme courait les rues et où les soldats de la Marne, de l’Yser et de Verdun nous avaient habitués aux prodiges. Grâce à lui, il avait paru un moment que les Alliés allaient pouvoir rétablir un front oriental, et, si on avait écouté ses conseils, la Russie n’aurait pas connu les hontes et les douleurs au milieu desquelles elle se débat encore. A Washington, il avait gagné à sa cause les sympathies du Président Wilson et enflammé l’enthousiasme de ces colonies slovaques et tchèques, dont le dévouement n’a pas eu de défaiance et dont les sacrifices ont fourni au parti de l’indépendance bohême les ressources matérielles sans lesquelles 11 lui. eût été impossible de continuer le combat. Mais ces
- mérites et ces services, dont aucune réclame ne répandait
la renommée, la foule, la masse saurait-elle les apprécier à leur juste mesure ? Le rôle des vainqueurs n'est-il pas le plus souvent d’être ensevelis dans leur triomphe ? — Il était certain que, Masaryk mort, on lui dresserait des statues ; il l'était beaucoup moins ee ’on accepterait sa direction.
Notre Ronsard à écrit :
La Vertu précieuse De l’homme, quand il vit, est toujours odieuse :
Bi DU-VARDAR à LD a 1 ; ANR Après qu il est absent, chacun 1e pense un Dieu. ee La rancœur nuit toujours à ceux qui sont ee er Sur les vertus d’un mort, elle n’a plus de lieu, Met F
Et la postérité rend l’homme sans envie.
Masaryk, Messieurs, nous réservait un dernier étonnement : en dépit du proverbe, il aura été prophète dans son
pays. Il n’avait recherché ni désiré l’honneur ni la gloire ; a :
c’est peut-être encore le meilleur moyen de les conquérir. Il a été porté au premier rang par la ete unanime du
peuple. À
Comment expliquer ce. choix instinctif, cette poussée presque inconsciente de la nation, cette spontanéité d’acclamation ? — :
Les moyens, honnêtes ou non, & rallier autour de soi les “suffrages des peuplées, sont assez nombreux et divers. Le plus sûr, le plus connu, et je serais assez disposé à dire le meilleur, c’est le prestige militaire, l’éclat de la victoire. Aujourd’hui, nous admirons surtout les vertus civiles de Washington : nous oublions trop qu’il avait commencé par commander les armées insurgées, M. Masaryk n° a pas conduit les armées, et quand il s’est agi, ces derniers mois, de refouler l’invasion magyare en Slovaquie, il n’a pas, que e sache, proposé de plan de campagne au général Pellé.
Les foules sont facilement séduites par l'éclat de la parole, la somptuosité des images, la sonorité de la voix, la magnificence sculpturale du geste ; elles se laissent volontiers dominer par le verbe d’un Danton ou d’un Gambetta.
— L'’éloquence de Masaryk s’adresse à la raison plus qu'à 00
l’imagination ; elle convainc plus qu’elle ne transporte ; elle ne vise pas à l'émotion, écarte de parti pris les effets d'audience, raisonnable, discrète et comme volontairement assourdie. =
= Rien chez lui par conséquent qui, à première vue, ex-.
TCHÉCOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES 318 " =! Ca
plique l’élan avec lequel la Bohême tout entière est venue
- à lui et, avec la tranquille confiance d’un enfant qui prend
la main de son père, lui a demandé de guider ses premiers
pas,
Le mot de l’énigme, si je ne me trompe, c’est que la Bohême a reconnu dans Masaryk l’âme même de sa race et les traits essentiels de son caractère permanent, de sa nature intime : à côté d’un patriotisme passionné, le sentiment très vif de la solidarité slave, et un instinct puissant d’humanité ; l'audace de la pensée, unie à un sens très subtil de la réalité ; par-dessus tout, la soif de la justice et de la vérité. Avec des nuances, ces instincts primordiaux de la nation ‘tchécoslovaque sont aussi ceux de la France et, par ces affinités, plus encore que par la communauté de périls et d'intérêts, s'explique l’amitié qui, depuis longtemps, tend à rapprocher Prague de Paris. -
Pour expliquer ma pensée, il serait nécessaire de passer rapidement en revue l’histoire de la Bohême depuis ses origines, et quelque succinct que fût le tableau, il exigerait d’assez longs développements. Vous me reprocheriez justement alors de ne pas tenir ma promesse du début. Je devine vos impatiences, bien que votre courtoise sympathie réussissé à les dissimuler. La jeunesse s’accommode mal d’une éloquence trop soutenue ; elle a besoin de mouvement et il est bon qu’elle soit joyeuse et qu’elle trouve dans. le chant et la danse la satisfaction de son activité. Aussi, pour ne pas m’imposer trop longtemps à votre attention, je me bornerai à indiquer rapidement quelques points essentiels, où apparaît avec une particulière précision l’identité du Peuple Tchécoslovaque et de son Président.
Dès le Moyen-Age, à une époque où, dans la plus grande partie de l’Europe, les rivalités ethniques ne jouent dans l’histoire qu’un rôle secondaire, parce que la conscience
niduelle de on race est encore . ee :
Tchèques, avertis, peut-être par le malheur des Polabes que leur esprit d'isolement et leurs divisions intestines ont. livrés à l’extermination, sentent que, pour. résister à la pression germanique, ils doivent chercher un renfort dans 7 une étroite union avec les groupes voisins de même origine qu’ eux. Depuis Otakar, dans toutes les grandes crises, reparaît en Bohême, vague d’abord et confuse, puis de plus en plus précise et réfléchie, la pensée d’une alliance avec ka i Pologne, avec la Russie de Kiev et de Vilna, et même avec. les. Yougoslaves, jusqu’au moment où, au xix® siècle, à Kollar, Chafarik, et plus tard Rieger et Kramar deviennent. les apôtres d’une réconciliation nécessaire qui serait seule capable d’assurer- une Bene infranchissable à la ruée tu- ù desque. : CRE
Cette idée de la solidarité slave, Masaryk en est à notre époque comme l’incarnation. Par ses origines, il est Slovaque, c’est-à-dire qu'il se rattache au groupe où l’idée slave à toujours été particulièrement puissante, et qui forme comme un trait d'union naturel entre les Russes, les Polonais et les Tchèques. Toutes les langues slaves lui sont … familières et sa sympathie semble se partager également entre les diverses branches de la race. L’Athénaeum, là grande revue scientifique dont lPaction a été si profonde dans le mouvement contemporain, et dont il est le principal inspirateur, a surtout pour objet de répandre en Bohême l'étude méthodique et probe des questions slaves ; dans le Cas, ils attaque avec le courage et la loyauté qui sont un des traits essentiels de son caractère, aux rapports de la. : : Pologne et de la Russie. Son livre sur la Russie, en dépit des critiques de détail et des réserves qu'ila provoquées, abonde en vues profondes et en remarques suggestives. Quand, en 1908, d’Æhrenthal, au risque de déchaîner une guerre
TCHÉCOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES 317
européenne, annexe à l’Autriche-Hongrie la Bosnie-Herzégovine, Masaryk dénonce ses manœuvres criminelles, marque du stigmate d’infamie les Rauch, les Tarrabachi, les Accurti, les Forgach, les juges prévaricateurs et les faussaires, dignes acolytes des bandits de droit commun qu’ils racolent et soudoient, les Vassitch et les Nastitch, les chauvins magyars et la clique militariste qui se groupe autour de Conrad d'Hœtzendof et de l’archiduc François-Ferdinand, qui, sûrs de l’appui de Berlin, ont ourdi un ténébreux conflit pour préparer l’asservissement des Serbes en les déshonorant aux yeux de l’Europe. Au milieu du silence indifférent ou complice des chancelleries et des peuples, un homme $e dresse pour dénoncer leurs desseins et flétrir leurs machinations. Ce jour-là, Masaryk a acquis des droits immortels à la reconnaissance des Yougoslaves. Notre Masaryk, écrit le Dalmate Smodlaka ; notre Masaryk, répètent les cen- * taines d'étudiants croates ou slovènes qui se groupent autour de sa chaire et qui’attendent de lui leur mot d’ordre et la règle de leur vie. | | Cette règle, elle est simple : se mettre en présence de la réalité, se défier des prestiges de l’imagination, chasser les “spectres et les vaines terreurs qui affolent l'esprit, dédaigner les clameurs de la foule inconstante et aveugle, ne pas acheter par le sacrifice de sa conscience une popularité -süuspecte et fragile ; il faut servir le peuple et ne pas le flatter, et le premier devoir est de lui dire la vérité, si amère qu’elle paraisse d’abord, et dût-elle provoquer les colères des ignorants et les représailles des agités. J'ai écrit jadis — et on me l’a souvent reproché parce qu’on n’a pas toujours bien compris ma pensée, — que Masaryk était un grand dénicheur de merles. J’entendais qu’il n’est pas dupe des opinions établies, qu’il n’a aucun respect pour les idoles, - fussent-elles consacrées par le prestige des années, et qu'il
ne redoute pas le scandale. Comme notre Descartes, il a l’âme d’un iconoclaste ; jamais esprit ne fut plus libre, moins porté à accepter sans examen les doctrines courantes, plus loyal et plus probe en face de lui-même comme en face des autres. Fe
Aucun vice ne lui est aussi odieux que le mensonge, même quand il se couvre du masque du patriotisme. Par là, il se rattache aux plus illustres représentants de la race tchèque, à Hus qui accepte la mort plutôt que d’avouer qu’il a prêché des doctrines hérétiques, à Cheltchicky qui
ne pardonne pas leur palinodie aux sectaires qui, les mains
rouges de sang, prétendent préparer le règne de Dieu sur la terre, à Dobrovsky, qui, au milieu de l’effervescence.
‘romantique, maintient les droits de la méthode strictement
scientifique, à Havlitchek, dont la rude franchise raille avec tant de courage et d’esprit les puériles fantaisies d’un na-, tionalisme ostentatoire, plus bruyant qu’actif, dont l’héroïsme est à bout de souffle quand:il a remplacé la redingote par la Camara. Fan ne
Comme Havlitchek aussi, — et là encore, je crois reconnaître un des traits caractéristiques du Peuple Tchécoslovaque, — Masaryk a le sens du possible et du réel. Les Slaves, c’est un de leurs charmes et aussi un de leurs dé-
fauts, — sont une race imaginative et sentimentale, ce qui
s'explique surtout parce qu’ils sont apparus relativement
tard sur le théâtre du monde et qu’ils n’ont pas derrière
eux, comme nous, la longue expérience des nations médi-
terranéennes. Ils se conduisent moins par raison que par enthousiasme ; prompts à l’entraînement, faciles aux séductions, leurs engouements sont violents et brusques, et leurs apostasies sont fréquentes et radicales. Les Tchèques, sans doute parce qu’ils sont depuis très longtemps en contact
avec la civilisation occidentale, et aussi parce qu’en face du
TN
ti" ER AREA a Le n” AA) VE ÿ ETAT PEREE E 1 PARINIENS APPART RE et eur ten ee AS ju REX
me:
TCHÉCOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES 319
péril constant qui les menaçait, ils ont été obligés de se surveiller de très près et d'apprendre à dominer leurs instincts, sont plus tenaces, moins accessibles aux surprises de la pensée et du cœur, moins fermés au spectacle du monde qui les environne et aux leçons du passé. Les mystiques sont relativement assez rares parmi eux, et aussi Les métaphysiciens. La théologie n’a eu qu’un rôle relativement secondaire dans la Réforme hussite, et les discussions dogmatiques y tiennent moins de place que les préoccupations morales ; le romantisme n’a conquis la Bohême que parce qu’il était
une arme contre l’oppression de Joseph IT et de Fran- çois Ier.
Il y avait ainsi une sorte d’entente préalable entre le Peuple Tchécoslovaque et le héraut de son indépendance. Son élection a été moins un choix qu’une reconnaissance ; entendez le mot dans ses sens les plus divers, mais surtout le plus ancien et le plus intime. La Bohême s’est reconnue dans son nouveau chef ; elle aime en lui l’homme à la fois hardi et modéré, le réformateur qui, loin d'appliquer au hasard des règles absolues, tient compte des situations données, ménage les transitions, et ne rompt avec les traditions que quand elles sont dangereuses, le révolutionnaire qui sait que le passé a ses droits comme l’avenir, et qui n'oublie pas que la vie n’est possible sur la terre que par des concessions mutuelles. — Matter of fact, disent les Anglais, et c’est peut-être parce qu’ils reconnaissent dans Masaryk quelques-unes des qualités qui leur sont le plus précieuses, qu’ils ont tout de suite éprouvé pour lui une sincère sym-
pathie.
La tâche qu’a assumée Masaryk est difficile et lourde, et, quel que soit son courage, on s'explique qu’à certaines
320 DU VARD AR À LA SOoTCH A De heures, il ressente, sinon de la fatigue, du moins une sorte de nostalgie du temps où une charge aussi lourde ne pesait pas sur ses épaules. Nous baïgnons tous d’ ailleurs dans Ja. même atmosphère et nous n’échappons jamais complètement aux courants qui l’agitent. Aujourd’hui nous avons grand’peine à résister à la vague de pessimisme qui ébranle.
le monde. 11 me semble qu’il se dégage des dernières mani-
festations du Président comme une vague odeur de déception : en Bohême, comme, hélas ! dans les autres pays, la guerre n’a pas transformé les hommes, ni anéanti les passions des partis ; les ambitions individuelles ne désarment : pas ; l'esprit de sacrifice est rare, et le patriotisme s’affaisse | sous les égoïsmes individuels ou collectifs. — Qu'est-ce à dire ? — Que nous nous apercevons, — ce que nous avions oublié, — que la victoire n’a pas réglé toutes les questions, et qu’elle ne nous a pas libërés de nos devoirs. À chaque jour suffit sa peine. L'œuvre que nous avons accomplie est assez grande pour que nous puissions envisager sans terreur la tâche qui nous attend encore. Quoi qu’on en pense, il est moins malaisé de maintenir sa fortune que de la fonder. Pas plus que son aînée, la République Française, la jeune République Tchécoslovaque n’échappera aux crises ét aux embarras ; elle devra faire ses expériences, qui plus d’une fois lui coûteront cher ; elle commettra des
fautes, qu'elle expiera durement. C’est la vie. Du moins, | 5
dans les épreuves qui l’attendent, elle a pour elle les richesses. naturelles de son sol, la vaillance, l’intelligence et l’activité
de son peuple, la splendeur de son passé. Un peu de chance 54
aussi lui sera nécessaire ; espérons qu’elle ne lui manquera pas, et, de fait, la fortune qui lui a été si longtemps hostile,
paraît aujourd’hui disposée à lui prodiguer ses faveurs. Ellé
l’a montré, en suscitant, à l’heure propice, le chef qui,
par la droiture de son esprit et la générosité de son âme;
FSI
TCHÉCOSLOVAQUES ET YOUGOSLAVES 321 était le mieux fait pour soutenir ses pas encore hésitants. Vous savez, Messieurs, que vos succès ne seront nulle part salués avec une aussi vive sympathie qu’en France. Jusqu’à la guerre, votre Président ne nous connaissait peutêtre pas très bien, ou du moins, il connaissait mieux notre histoire et notre littérature que la France actuelle. Nous n’étalons pas volontiérs nos qualités, et nous jugeons nos défauts avec une si vigoureuse franchise que nQs ennemis ont beau jeu à dénoncer à l'univers notre légèreté, notre . scepticisme et notre libertinage. Nous ne méditons pas assez la parole du sage : Ne dis jamais du mal de toi-même ; tu trouverais trop de gens empressés à t’approuver.
Les calomnies, pour peu qu’on les répète avec assez d’acharnement, s’infiltrent sournoisement dans les âmes et nos meilleurs partisans, sans croire absolument à notre dégénérescence, s’en affligeaient. La guerre les a rassurés à notre égard.
Le Président Masaryk, pendant son séjour à Paris à une heure particulièrement critique, a aperçu et aimé quelquesunes de nos qualités maîtresses. Comme tous les peuples, le peuple de France a ses faiblesses et je ne réclame pour lui aucune primauté. Deux vertus du moins ne sauraient guère lui être contestées : la rapidité del’intelligence et la générosité du cœur. Le premier, il a nettement aperçu le sens de la guerre et qu’il ne s’agissait pas uniquement de PAIsace et de la Serbie, mais qu’une ère nouvelle devait s’ouvrir pour le monde’; le premier aussi, il a vu que notre victoire ne serait réelle que si elle était assez complète pour que tous lés fers fussent brisés et tous les bagnes ouverts. C’est qu’il a l'intelligence du cœur. Aucune nation n’est capable d’éprouver pour l’injustice une haine aussi universelle et aussi spontanée, soulevée contre l’iniquité comme par un mouvement réflexe, une révolte instan-
ERNEST Dents. ÿ 21
tanée de l'instinct F,
A a-t-elle toujours été une ie émancipatrice. Au
berceau des nations libres qui se sont constituées à nc e ar époque, vous la trouverez toujours, comme une fée sou: riante et douce, consolatrice et secourable. Elle s’avance
dans un cortège d’amies. De ces amies, la Tchécoslovaquie
sera une des plus chères, et le Président Masarÿk, qui
n'oublie pas que c’est en France que son appel a trouvé le
premier écho, travaillera à resserrer cette sue des inté
rêts, des esprits et des cœurs. pe
=. Puisse la destinée le conserver longtemps à ses conci- : toyens et lui permettre de poursuivre dans l’ordre et la] paix l’œuvre magnifique qu’il a commencée ! id