GOUVERNEMENT DE TOBOLSK. — FAMILLE OSTIAK
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Chaque année, le survivant de ces inventeurs en rapporte d’importantes collections et notre exploration nous a valu une riche moisson d’échantillons des temps préhistoriques, qui seront prochainement exposés au musée Guimet.
La troisième excursion, plus longue, se fit par chemin de fer et par tarentass. Nous avons gagné Yerkneïvinsk, station située à 90 verstes nord d’Ekatérinbourg. Là dans une petite Suisse, sur les bords d’un lac, est située une importante usine, dont la comtesse Stembok Fermor est aussi propriétaire. Après une courte station chez M. Boudiné, directeur de ce centre industriel, une tarentass nous emporte au lac Chighir. Pour y parvenir nous traversâmes de grands villages habités par des ouvriers russes employés aux fabriques. Le lac Chighir, but de notre excursion, a été partiellement desséché pour extraire le sable aurifère gisant sous une épaisse couche de tourbe.
Cette couche contenait d’innombrables vestiges de l’industrie humaine représentée principalement par des objets en os, en bois et en terre cuite. Mais dans ce lieu solitaire, éloigné des archéologues; les ouvriers se soucient peu de rechercher et de ramasser autre chose que de for. Aussi un grand nombre d’antiquités a été négligé.
Il semble que les anciens habitants de cette localité n’aient pas connu l’usage des métaux. D’autres gisements lacustres contenaient non seulement des idoles en bronze, mais aussi des moules pour les fabriquer. L’origine du principe décoratif et de la conception religieuse caractéristique de ces bronzes dits Tchoudes, très nombreux au musée d’Ekatérinbourg, doit être recherchée dans la Sibérie centrale vers la région qui s’étend autour d’Irkoutsk. Si l’histoire de la Sibérie est encore si peu éclairée, comment en serait-il autrement de son archéologie?
Pieprenant notre route par la voie ferrée, nous quittons Ekatérinbourg pourTiumen. A la station Bajenovo, les paysans apportent d’anciennes boîtes d’allumettes remplies d’émeraudes brutes, qu’ils offrent aux voyageurs. Ces pierres proviennent d’une forêt voisine qui fournissait jadis le combustible nécessaire à l’ancien atelier monétaire d’Ekatérinbourg, alors qu’on frappait les pièces dites zibelines, pour la Sibérie. Ce nom vient des deux zibelines qui ornent l’une de leurs faces.
La ville de Tiumen compte 36,000 habitants, elle se trouve un
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peu au sud de la région occupée par les Vogouls. C’est ici la limite extrême de la ligne de chemin de fer. Pour parvenir à Tobolsk, il faut s’embarquer sur le Tobol dont le lit, peu profond en cet
TOBOLSK. — MONUMENT D’iERMAK.
endroit, est encombré de bancs de sable qui se déplacent constamment et qui rendent la navigation difficile.
Tobolsk est une des plus anciennes et des plus importantes
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villes de la Sibérie, elle en fut même la capitale. Elle possédait jadis un métropolite, aussi n’est-on pas surpris d’y compter 28 églises. C’est à Tobolsk que l’imprimerie fit son apparition en Sibérie. Le premier livre, édité en 1789, était traduit du français et avait pour titre École d'amour.
La fondation de Tobolsk remonte à 1586; toutefois son Kremlin entouré de murs n’a été construit qu’au début du xvme siècle par les Suédois envoyés en Sibérie par Pierre le Grand. Les rues de la ville sont des chaussées formées de chevrons juxtaposés reposant sur des traverses. Le bazar ne manque pas d’intérêt, on y vend beaucoup de fourrures apportées par les Ostiaks. L’été est de courte durée. La belle saison prend fin avec les derniers jours du mois d’août. Pendant l’hiver de 1895 le thermomètre a plusieurs fois marqué 40° réaumur au-dessous de zéro. C’est durant les grands froids que quelques familles d’Ostiaks descendent jusqu’à Tobolsk. Les Ostiaks vivent de chasse et de pêche, ils payent leurs impôts en fourrures dont ils font le commerce.
En allant sur leurs territoires, près de Béréozof, on obtient d’eux des peaux de zibelines pour des bouteilles de vodka (eau-devie). Cette population est décimée par les maladies vénériennes dont aucun sujet n’est indemne.
Le gouvernement de Tobolsk est immense; les Samoyèdes en occupent l’extrême nord, les Ostiaks le nord, les anciens et les nouveaux colons russes ainsi que les Tatares peuplent le centre et le sud. Le musée, fondé en 1887 en mémoire du 300e anniversaire de la fondation de Tobolsk, contient de très précieux documents archéologiques et ethnographiques qu’il serait trop long de vous énumérer. Dois-je vous taire cependant mon étonnement à la vue d’une applique en bronze doré représentant plusieurs personnages, fabriquée sans doute à Paris au commencement de ce siècle? Comment et pourquoi se trouvait-elle là, au milieu d’antiquités préhistoriques? En voici l’histoire. Un paysan du village Iecaoul, de l’arrondissement de Tobolsk, l’avait précieusement recueilli et apporté. Non loin du village précité, sur les bords de la rivière, se dressait un cèdre sacré auprès duquel les Ostiaks se rendaient pour prier leur divinité appelée Chaïtan. Le bronze en question et d’autres fétiches étaient suspendus à cet arbre. Or les flots l’ont déraciné et il s’est trouvé entraîné par le courant. Le paysan russe a pêché l’ex-voto païen et l’a remis au musée. Peut-
JSKER, PRES TOBOESK.
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être quelques visiteurs le considèrent-ils comme une antiquité grecque 4? C’est sous cette forme qu’il m’a été présenté.
Tout près du musée de Tobolsk se dresse le monument récemment érigé à la mémoire d’iermak.
Ce premier conquérant de la Sibérie a trouvé, dit-on, la mort dans Ulrtisch en face de la ville de Sibir, en tatare Isker, qui était la capitale de la Sibérie avant la conquête russe. Il n’en reste plus que l’emplacement, où je me suis rendu, et qui porte le nom de « tzaria Koutchoum gorodisché » « gorodisché du prince Koutchoum ». Koutchoum fut le dernier khan tatare ayant régné en Sibérie. Ce gorodisché, où les cendres, les ossements brisés, les débris de toute sorte, preuves de l’habitat, forment une couche épaisse et compacte, occupe un grand espace de terrain où aucune fouille n’a été tentée.
Du reste cette localité est très peu visitée. Pour y parvenir de Tobolsk, il faut franchir une distance de 30 verstes en tarentass à travers de ravissants bois en passant par le couvent de femmes « Ivanovsky ». Un peu plus loin, près le village Préobragenskoë, c’est-à-dire la Transfiguration, se voit le monastère d’hommes d’Arbalatzky où l’on conserve une icône vénérée, apportée chaque année en grande pompe dans la ville de Tobolsk.
J’ai aussi visité le Souzgoun gorodisché, du nom de Souzgué, l’épouse favorite du prince Koutchoum. Ce gorodisché est aussi désigné sous le nom de montagne chauve, c’est-à-dire sans végétation, car il n’y pousse que de rares touffes d’absinthe.
C’est un rectangle défendu par de profonds ravins et parl’Irtisch.
Nous sommes descendus au pied de la montagne pour visiter « Sousgué », petit village habité par des paysans tatares qui tous ont le titre de prince, sont propriétaires héréditaires de la terre et affranchis du service militaire. Ces privilèges remontent à l’époque de Catherine.
J’ai encore vu un troisième gorodisché, désigné sous le nom de Tchouvache , il était entouré d’une série de kourganes ou tumulus déjà fouillés.
Ma visite à la iourte, village tatare, de Médianka, sur le Tobol, m’a permis d’examiner les parures de femmes. Une fois de plus j’ai trouvé la preuve que tous ces bijoux fabriqués du côté de
1. Bronze destiné à orner un meuble à Paris, devenu une idole ostiak et enfin transformé en antiquité grecque.
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Sémipalatinsk et dans l’Asie centrale, sont les dérivés modernes de la technique ancienne de l’orfèvrerie jadis en honneur à Bolgari, à Isker, enfin chez les populations turques et mongoles des bords de la Yolga et de l’irtisch. Si vous étudiez l’art russe vous constaterez qu’il a fait d’innombrables emprunts à cette orfèvrerie asiatique.
Les enfants de la iourte de Médianka portent, avec un passage du Coran cousu dans l’étoffe, des amulettes en pierre verte semblables à celles des temps préhistoriques. Les maisons tatares diffèrent des isbas russes.
Deux bateaux par mois seulement passent à Tobolsk, se dirigeant vers Omsk, mais à des intervalles irréguliers. Le service des voyageurs, peu nombreux, est fait par des remorqueurs dont on connaît le départ la veille ou le jour même, de plus la durée du trajet est subordonnée au poids de ce qu’ils ont à traîner. Le bateau Saropoul , très peu confortable, m’a conduit à Omsk en cinq jours, il paraît que c’est le minimum. Le long du trajet, les villages russes et tatares se succèdent de loin en loin, sur les rives de rirtisch. La seule station importante est la ville de Tara, peuplée de 8,000 habitants principalement tatares. L’église russe possède des cloches dorées qui sont réputées. Elles ont été dorées avec le premier or rapporté des confins les plus orientaux de la Sibérie.
Omsk se trouve à la frontière du gouvernement de Tobolsk et de la steppe kirghis, dont Akmolinsk est la capitale réelle. Mais, à cause des moyens de communication, le général gouverneur et le gouverneur résident à Omsk. Du reste les terres elles-mêmes de cette dernière ville sont situées sur le territoire du gouvernement de Tobolsk; j’ai dû les traverser pour aller voir le clan kirghis de Ducen Djanlaskine, possesseur de 5,000 tètes de bétail et de 40 kibitka (tentes). C’est un Kirghis à moitié civilisé, voici son portrait, je vous le présente avec son frère. Il a été chef de Yolost et pour services rendus au gouvernement impérial, il en a reçu le costume dont vous le voyez habillé.
L’excursion que je fis avec Dmitrief Mamonof, vice-gouverneur d’Omsk, au campement des Kirghis fut très intéressante. En voici un court récit. Notre tarentass et celle de nos compagnons russes se trouvèrent, dès notre arrivée sur leur territoire, entourées de tous les hommes du clan, montés sur de petits chevaux fougueux; à
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notre vue, ces cavaliers poussèrent des cris stridents et sauvages. Le chef avait une monture richement caparaçonnée, une selle recouverte d’argent et constellée de pierreries. Son vêtement de velours rouge surchargé de galons d’or, ainsi que sa ceinture d’argent damasquiné, lui avaient été offerts par le gouvernement russe pour les services qu’il avait rendus comme chef de Volost. Son visage indiquait que sa vie n’était pas faite de privations, ses traits étaient assez mongols, de gros poils peu abondants tombaient de son menton. Sa tête soigneusement rasée était recouverte d’une calotte de soie de Boukhara sur laquelle était placé le bonnet de velours bordé de zibeline.
Toute cette escorte bruyante nous accompagna jusqu’aux kibitka, c’est-à-dire jusqu’aux tentes qui sont les demeures de ces nomades durant l’été. La plus belle nous était réservée.
Comme toutes les autres, elle était recouverte de feutre en poils de chameau, mais l’intérieur était richement orné. L’ossature en bois, jusqu’à hauteur d’homme, disparaissait sous des toiles à grands ramages de couleurs voyantes. Des tapis recouvraient le sol. Au-dessus de nos têtes pendaient une quantité de galons multicolores agrémentés de perles en verre et de boutons en porcelaine (enfilés) qui se terminaient par des dés à coudre d’où s’échappaient des franges de laine. Nous nous sommes rendus de cette kibitka à celle de la femme du chef. Mais pour franchir les quelques mètres qui nous en séparaient, le chef et ses hommes sont remontés à cheval. Un Kirghis qui se respecte ne va jamais à pied.
Nous voici chez Damey, seule femme du riche Kirghis; je dis seule, car sa religion lui permet d’en avoir plusieurs. C’est un privilège que de voir une femme kirghis de ce rang, car généralement, comme les tatares, elles se cachent soigneusement le visage. Mais, autant que j’ai pu en juger, les femmes kirghis sont beaucoup plus laides que les femmes tatares. Celle qui nous recevait avait un teint jaune et cuivré. Comme toutes les femmes mariées elle était coiffée du jaoulouk en étoffe blanche, le sien était en soie line. C’est une toque qui descend jusqu’aux sourcils et d’où sortent des voiles qui encadrent le menton, cachent les cheveux, le cou, les oreilles et pondent à grands plis sur la nuque. Sa robe était de soie rose vif, non ajustée, car l’islamisme défend l’usage de ces appareils compresseurs que nous nommons corsets. Sur la robe
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une casaque sans manches, aussi en soie, mais entièrement verte. Nous sommes invités à nous asseoir... par terre, sur les tapis
d’Orient qui recouvrent la terre. Jetons un regard autour de nous. Les parois intérieures de la kibitka disparaissaient derrière un amoncellement de tapis, de matelas, de coussins, de fourrures, de