‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 21 sur 74 · Plus haut, leçon iv · texte numérisé non relu

Plus haut, leçon iv

Le mysticisme brise en quelque sorte l'échelle qui nous élève jusqu'à la substance infinie : il considère cette substance toute seule, indépendamment des vérités qui la manifestent*, et il s'imagine posséder ainsi l'absolu pur, l'unité pure, l'être en soi. L'avantage que cherche ici le mysticisme, c'est de donner à la pensée

1. Voyez partout dans nos écrits la réfutation régulière et détaillée de cette double extravagance de considérer la substance en soi à part de ses déterminations et de ses qualités, ou de considérer ses qualités et ses facultés à part de Tètre qui les possède. 1^» série, 1. 1, Pbemiers Bssiis, t. III, Philosophie sensualiste, leçon m, Condillac, et Philosophie de Kant, leçon v. Nous disions, Philosophie écossaise, leçon ii ; « Il y a des philosophes au delà du Rhin qui, pour paraître très-profonds, ne se contentent pas des qualités et des phénomènes et aspirent à la substance pure, àTêtre en soi. Le problème ainsi posé est insoluble : la connaissance d'une telle substance est impossible, par cette raison très-simple qu'une telle substance n'existe pas. L'être en soi , das Ding in sich , que Kant recherche, lui échappe, sans que cela doive humilier Kant et la philosophie ; car il n'y a pas d'être en soi. L'esprit humain peut se former l'idée abstraite et générale de l'être , mais cette idée n'a pas d'objet réel dans la nature. Tout être est déterminé, s'il est réel , et être déterminé c'est posséder certaines manières d'être, passagères et accidentelles ou constantes et essentielles. La connaissance de l'être en soi n'est donc pas seulement interdite à l'esprit humain ; elle est contraire à la nature des choses. A l'autre extrémité de la métaphysique est une psychologie impuissante qui, par peur d'une ontologie creuse , se condamne à une ignorance volontaire. Nous ne pouvons , disent ces discrets philosophes, M. Dugald Stewart , par exemple, atteindre l'être en soi ; il ne nous est permis de connaître que des phénomènes et des qualités; en sorte que pour ne pas «'égarer dans la recherche de la substance de l'àme , Ils n'osent affirmer sa spiritualité , et s'en tiennent à étudier ses diverses facultés. Égale erreur, égale chimère! Il n'y a pas plus de qualités sans être que d'être sans qualités. Nul être n'est sans ses déterminations , et réciproquement ses déterminations ne sont pas sans lui. Considérer les déterminations de l'être indépendamment de l'être qui les possède, ce n'est plus observer, c'est abstiaire, c'est faire une abstraction tout aussi extravagante que celle de l'être considéré indépendamment de ses qualités. »

un objet où il n*y ait nul mélange, nulle division, nulle multiplicité, où tout élément sensible et humaiii ait entièrement disparu. Mais pour obtenir cet avantage il en faut payer le prix. Il est un moyen très -simple de délivrer la théodicée de toute ombre d'anthropomorphisme , c'est de réduire Dieu à une abstraction , à l'abstraction de l'être en soi. L'être en soi, il est vrai, est pur de toute division, mais à cette condition qu'il n'ait nul attribut, nulle qualité, et même qu'il soit dé* pourvu de science et d'intelligence j car l'intelligence, si élevée qu'elle puisse être, suppose toujours la distinction du sujet intelligent et de l'objet intelligible. Un dieu dont l'absolue unité exclut Tintelligence^ voilà le dieu de la philosophie mystique.

Comment l'école d'Alexandrie, comment Plotin, sonfondateur S au milieu des lumières 4e la civilisation grecque et latine, a-t-il pu arriver à cette étrange notion de la Divinité? Par l'abus du platonisme, par la corruption de la meilleure et de la plus sévère méthode, celle de Socrate et de Platon.

La méthode platonicienne, la marche dialectique, comme l'appelle son auteur, recherche dans les choses particulières, variables, contingentes, ce qu'elles ont aussi de général, de durable, d'un, c'est-à-dire leur Idée, et s'élève ainsi aux Idées, comme aux seuls vrais objets de l'intelligence, pour s'élever encore de ces Idées, qui s'ordonnent dans une admirable l^iérarchiep

1. Snr l'école d'Alexandrie, voyez II« série, t. II, Esquisse d'une histoire générate de la philosophie ^ leçon viii^ p. 211, et III« série, 1. 1, Philosophie ancieriie, passim.

à la première de toutes, au delà de laquelle Tiiitelligence n'a plus rien à concevoir ni à chercher. C'est en écartant dans les choses finies leur limite, leur individualité, que Ton atteint les genres, les Idées, et, par elles, leur souverain principe. Mais ce principe n'est pas le dernier des genres, ni la dernière des abstractions; c'est un principe réel et substantiel * . Le dieu de Platon ne s'appelle pas seulement l'unité, il s'appelle le Bien; il n'est pas la substance morte des Éléates^ ; il est doué de vie et de mouvement^ 'y fortes expressions qui montrent à quel point le dieu de la métaphysique platonicienne est différent de celui du mysticisme. Ce dieu est le père du monde*. Il est aussi le père de la vérité, cette lumière des esprits^. Il habite au milieu des idées qui font de lui un dieu véritable en tant qu'il est avec elles ^. Il possède Y auguste et sainte intelligence'^. II a fait le monde sans aucune nécessité extérieure et par ce motif seul

i. Plus haut, p. 71.

2. ni« série , t. I, Philosophie ancienne, article Xénophane et article Zenon.

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