‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 26 sur 74 · Voyez plus haut, leçon v, p · texte numérisé non relu

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DU BEAU, DAHS LESPîUT DK L'HOMME. 143

incapable de se suffire à lui-même. Cependant, si le sentiment n'est pas un principe, c'est un fait vrai et important , et après l'avoir bien distingué de la raison , nous allons nous-même l'élever bien au-dessus de la sensation , et mettre en lumière le rôle considérable qu'il joue dans la perception de la beauté.

Placez-vous devant un objet de la nature, où les hommes reconnaissent de la beauté, et observez ce qui se passe en vous à la vue de cet objet. N'est-il pas certain .qu'en même temps que vous jugez qu'il est beau, vous sentez aussi sa beauté, c'est-à-dire que vous éprouvez à sa vue une émotion délicieuse , et que vous êtes attiré vers cet objet par un sentiment de sympathie et d'amour? dans d'autres cas, vous jugez autrement et vous éprouvez un sentiment contraire. L'aversion^ccompagne le jugement du laid , comme l'amour le jugement du beau. Et ce sentiment ne s'éveille pas seulement en présence des objets de la nature : tous les objets , quels qu'ils soient , que nous jugeons laids ou beaux , ont le pouvoir d'exciter en nous ce sentiment. Variez tant iiu'il vous plaira les circonstances, transportez-moi devant uti admirable édifice ou devant un beau paysage , représentez à mon esprit les grandes découvertes de Descartes et de Newton , les exploits du grand Condé, la vertu de saint Vincent de Paul; élevez-moi encore plus haut; réveillez en moi l'idée obscurcie et trop oubliée de l'être , infini ; quoi que vous fassiez , toutes les fois que vous faites naître en moi l'idée du beau, vous me procurez une jouissance intérieure et exquise, toujours suivio d'un sentiment d'amour pour l'objet qui l'a causée.

Plus l*objet est beau , plus la jouissance qu'il donne à rame est vive et Taniour profond sans être passionné. Dans l'admiration le jugement, domine , mais animé par le sentiment. L'admiration s'accroît-elle à ce point d'imprimer à l'âme un mouvement, une ardeur qui çemblent excéder les limites de la nature humaine ? cet état de l'âme s'appelle l'enthousiasme.

Est Déus in nobîs , agitante calescimus illo.

La philosophie, de la sensation n'explique le sentiment comme l'idée^du beau qu'en le dénaturant. Elle le confond avec la sensation agréable , et par conséquent pour elle l'amour de la beauté ne peut être que le désir.

Il n'y a point de théorie que les faits contredisent davantage.

Qu'est-ce que le désir ? Un mouvement de l'âme qui a pour fin avouée ou secrète la possession; l'admiration est de sa nature respectueuse, tandis que le désir tend à profaner son objet.

Le désir est fils du besoin. Il suppose donc en celui qui l'éprouve un manque, un défaut, et jusqu'à un certain point , une souffrance. Le sentiment du beau est sa propre satisfaction à lui-même.

Le désir est enflammé, impétueux, douloureux. Le sentiment du beau, libre de tout désir et en même temps de toute crainte, élève et échauffe l'ânïe^él peut la transporter jusqu'à l'enthousiasme, sans lui faire connaître les troubles de la passion. L'artiste n'aperçoit que le beau là où l'homme sensuel ne voit que l'attrayant ou l'effrayant. Sur un vaisseau battu parla tempête , quand

les passagers tremblent à la vue des flots menaçants et au bruit de la foudre qui gronde sur leur tête , Tartiste demeure absorbé dans la contemplation de ce sublime spectacle. Vernet se fait attacher à un mât pour contempler plus longtemps l'orage dans sa beauté majestueuse et terrible. Dès qu'il connaît la peur, dès qu'il partage l'émotion commune, l'artiste s'évanouit , il ne reste plus que l'homme.

Le sentiment du beau est si peu le désir que l'un et l'autre s'excluent. Laissez-moi prendre un exemple vulgaire. Devant une table chargée de mets et de vins délicieux, le désir de la jouissance s'éveille, mais non pas le sentiment du beau. Je suppose qu'au lieu de songer aux plaisirs que me promettent toutes les choses étalées sous mes yeux, j'envisage seulement la manière dont elles sont arrangées et disposées sur la table et l'ordonnance du festin, le sentiment du beau pourra naître en quelque degré; mais assurément ce ne sera ni le besoin ni le désir de m'approprier cette symétrie, cette ordonnance.

Le propre de la beauté n'est pas d'irriter et d'enflammer le désir, mais de l'épurer et de l'ennoblir. Plus une femme est belle , non pas de cette beauté commune et grossière que Rubens anime en vain de son ardent coloris, mais de cette beauté idéale que l'antiquité, Raphaël et Lesueur ont si bien connue, plus, à l'aspect de cette noble créature, le désir est tempéré par un sentiment exquis et délicat, quelquefois même remplacé par un culte désintéressé. Si la Vénus du Capitole ou la sainte Cécile ou l'une des Muses qui jadis ornaient l'hôtel

Lambert*, excitent en vous des désirs sensuels, vous n'êtes pas faits pour sentir le beau. De même, le vrai artiste s'adresse moins ^ux sens qu'à l'âme; en peignant la géante, il ne cherche qu'à en éveiller en nous le sentiment ; et quand il a porté ce sentiment jusqu'à l'enthousiasme, il a obtenu le dernier triomphe de l'art.

Le sentiment du beau est donc un sentiment spécial, comme l'idée du beau est une idée simple. Mais ce sentiment, un en lui-même, ne se manifeste-t-il que d'une seule manière, et ne s'applique- 1- il qu'à un seul genre de beauté? Ici encore, ici comme toujours, interrogeons l'expérience.

Quand nous avons sous les yeux un objet dont les formes sont parfaitement déterminées, et l'ensemble facile à embrasser, une belle fleur, une belle statue, un temple antique d'une médiocre grandeur, chacune de nos facultés s'attache à cet objet, et s'y repose avec une satisfaction sans mélange. Nos sens en perçoivent aisément les détails : notre raison saisit l'heureuse harmonie de toutes ses parties. Cet objet a-t-il disparu , nous nous le représentons distinctement; tant les formes en sont précises et arrêtées ! L'âme dans celte contemplation ressent une joie douce et tranquille, une sorte d'épanouissement.

Considérons-nous, au contraire, un objet aux formes vagues et indéfinies, et qui soit très-beau pourtant : l'impression que nous éprouvons est sans doute encore un plaisir, mais c'est un plaisir d'un autre ordre. Cet objet

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