Plus haut, leçon iv et leçon vu
racine dans son intelligence et dans sa sagesse, c'est-àdire dans sa nature et dans son essence la plus intime.
En faisant donc toutes nos réserves sur ce qu'il y a de vrai dans le système qui fait reposer la morale sur la volonté de Dieu, nous devons montrer ce qu'il y a dans ce système, tel qu'on le présente, de faux, d'arbitraire, d'incompatible avec la morale elle-même *.
D'abord il n'appartient point à la volonté, quelle qu'elle soit, d'instituer le bien, pas plus que le vrai ni le beau. Je n'ai nulle idée de la volonté de Dieu sinon par la mienne, bien entendu avec les différences qui séparent ce qui est fini de ce qui est infini. Or, je ne puis par ma volonté fonder la moindre vérité. Est-ce parce que ma volonté est bornée? Non ; fût-elle armée d'une puissance infinie, elle serait à cet égard dans la même impuissance. Telle est la nature de ma volonté qu'en faisant une chose elle a la conscience de pouvoir faire le contraire ; et ce n'est pas là un caractère accidentel de la volonté, c'est son caractère fondamental; si donc on suppose que la vérité, ou cette partie de la vérité qu'on
1. Cette polémique n'est pas nouvelle. L'école de saint Thomas Ta de bonne heure instituée contre la théorie d'Okkam, toute semblable à celle que nous combattons. Voyez notre Esquisse d'une histoire géné^ raie de la philosophie, II« série, t. II, leçon ix, sur la scolastique. Voici deux passages décisifs de saint Thomas, I" livre de la Somme contre les Gentils^ chap. lxxxvii : « Per praedicta autem excluditiir « errer dicentium omnia procedere a Deo secundum simplicem volun- « tatem , ut de nuUo oporteat rationem reddere, nisi quia Deus vult. « Quod etiam divinae Scripturae contrariatur, quae Deum perhibet « secundum ordinem sapientiae suas omnia fecisse , secundum illud « Psalm. 103 : Omnia in sapientia fecisti. » ïhid., liv. U, chap. ixiv: « Per hoc autem excluditur quorumdam error qui dicebant omnia ex « simplici divina voluntate dependere aliqua ratione. »
appelle la justice , a été établie telle qu'elle est par un acte de volonté, humaine ou divine, il faut reconnaître qu'un autre acte eût pu rétablir autrement, et faire que ce qui est juste aujourd'hui fût injuste, et que ce qui est injuste fût juste. Mais une telle mobilité est contraire à la nature de la justice et de la vérité. En effet, les vérités morales sont aussi absolues que les vérités métaphysiques Dieu ne peut faire qu'il y ait des effets sans cause, des phénomènes sans substance; il ne peut faire davantage qu'il soit mal de respecter sa parole, d'aimer la vérité, de modérer ses passions. Les principes de la morale sont des axiomes immuables comme ceux de la géométrie. C'est surtout des lois morales qu'il faut dire ce que dit Montesquieu des lois en général : ce sont des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.
Supposons que le bien et le juste dérivent de la volonté divine, c'est aussi sur la volonté divine que reposera l'obligation. Mais une volonté quelconque peut-elle fonder une obligation? La volonté divine est la volonté d'un être tout-puissant, et je suis un être faible. Ce rapport d'un être faible à un être tout-puissant ne renferme en soi aucune idée morale. On peut être forcé d'obéir au plus fort, on n'y est pas obligé. Les ordres souverains de la volonté de Dieu, si sa volonté pouvait être un seul moment séparée de ses autres attributs, ne contiendraient pas le moindre rayon de justice ; et par conséquent il n'en descendrait pas dans mon âme ia moindre ombre d'obligation.
On s'écn^ra : Ce n'est pas la volonté arbitraire de
AUTRES PRINCIPES DEFECTUEUX. 333
Dieu qui fonde l'obligation et la justice; c'est sa volonté juste. Fort bien. Tout change alors. Ce n'est pa$ la pure volonté de Dieu qui nous oblige, c'est la raison même qui détermine sa volonté , c'est-à-dire la justice passée dans sa volonté. La distinction du juste et de l'injuste n'est donc pas l'œuvre de sa volonté.
De deux choses l'une. Ou vous fondez la morale sur la volonté seule de Dieu, et alors la distinction du bien et du mal , du juste et de l'injuste est gratuite, et l'obligation morale n'existe point. Ou bien vous autorisez la volonté de Dieu par la justice, laquelle, dans votre hypothèse , devait recevoir de la volonté de Dieu son autorité ; et c'est une pétition de principe.
Autre pétitiofi de principe plus évidente encore. D'abord vous êtes forcés, pour tirer légitimement la justice de la volonté de Dieu, de supposer cette volonté juste, ou je défie que cette volonté toute seule fonde jamais la justice. De plus, évidemment vous ne pouvez comprendre ce que c'est qu'une volonté juste en Dieu , si vous ne possédez déjà l'idée de la justice. Cette idée ne vient donc pas de celle de la volonté de Dieu.
D'une part, vous pouvez avoir et vous avez l'idée de la justice, sans connaître la volonté de Dieu ; de l'autre, vous ne pouvez concevoir la justice de la volonté divine sans avoir conçu d'ailleurs la justice.
Est-ce assez de motifs , je vous prie , pour conclure que la seule volonté de Dieu n'est pas pour nous le principe de l'idée du bien?
Voici maintenant le couronnement naturel du système de morale que nous examinons : le juste et l'injuste est
ce qu'il a plu à Dieu de déclarer tel en y attachant des récompenses et des peines dans une autre vie. La volonté divine ne se manifeste plus seulement ici par un ordre arbitraire ; elle ajoute à cet ordre des promesses et des menaces.
Mais à quelle faculté humaine s'adressent la promesse et la menace des châtiments et des récompenses de l'autre vie? A la même qui dans cette vie craint la douleur et cherche le plaisir, fuit le malheur et désire le bonheur, c'est-à-dire la sensibilité animée par l'imagination, c'est-à-dire encore ce qu'il y a de plus changeant dans chacun de nous et de plus différent dans l'espèce humaine. Les joies et les souffrances de l'autre vie excitent en nous les deux passions les plus vives, mais les
plus mobiles, l'espérance et la crainte. Tout influe sur nos craintes et sur nos espérances, l'âge, la santé, le nuage qui passe, ce rayon de soleil, une tasse de café, et mille causes de ce genre. J'ai connu des hommes, même des philosophes, qui certains jours espéraient plus, et d'autres moins. Et voilà la base qu'on donnerait à la morale ! Ensuite on ne fait autre chose que proposer à la conduite humaine un motif intéressé. Le calcul auquel j'obéis est plus sûr, si vous voulez; le bonheur qu'on me fait espérer est plus grand; mais je ne vois là ni justice qui m'oblige, ni vertu ni vice en moi qui sais ou qui ne sais pas faire ce calcul , faute d'une tête aussi forte que celle de Pascal *, qui cède ou qui résiste à ces craintes et à ces espérances selon la disposition de ma
1. Voyez le fameux calcul appliijué à l'existence de Dieu, dans nos ÉTUDES SDR Pascal, 5« édit., p. 229-235, et p. 290-296.
sensibilité et de mon imagination sur laquelle je ne peux rien. Enfin, les peines et les plaisirs de la vie future sont institués à titre de châtiments et de récompenses. Or on ne punit et on ne récompense que des actions bonnes ou mauvaises en elles-mêmes. S'il n'y a point déjà du bien en soi, une loi qu'on est en conscience obligé de suivre, il n'y a ni mérite ni démérite ; la récompense alors n'est pas la récompense, ni la peine, la peine, puisqu'elles ne sont telles qu'à la condition d'être le complément et la sanction de l'idée du bien. Où cette idée ne préexiste pas, il ne reste, au lieu de la récompense et de la peine, que l'attrait du plaisir et la peur de la souffrance ajoutés à une prescription dépr)urvue en soi de moralité. Nous voilà revenus aux supplices de la terre inventés pour épouvanter les imaginations populaires, et appuyés seulement sur les décrets du législateur, abstraction faite du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du mérite et du démérite. C'est la pire justice humaine , qui se trouve ainsi transportée dans le ciel. Nous le verrons * : l'immortalité de l'âme a des fondements un peu plus solides.
Ces différents systèmes, faux ou incomplets , écartés, nous arrivons à la doctrine qui est à nos yeux la vérité parfaite, parce qu'elle n'admet que des faits certains, n'en néglige aucun, et leur maintient à tous leur caractère et leur rang.