Plus bas, leçon ivi
Description des faits divers qui composent le phénomène moraL — Analyse de chacun de ces faits : !<> Du jugement et de l'idée du bien. Que ce jugement est absolu. Rapport du vrai et du bien. — 2° De robligation. Réfutation de la doctrine de Kant qui tire Vidée du bien de l'obligation au lieu de fonder l'obligation sur ridée du bien. — S® De la liberté, et des notions morales attachées à celle de la liberté. — 40 Du principe du mérite et du démérite. Des peines et des récompenses. — 5° Des sentiments moraux. — Harmonie de tous ces faits dans la nature et dans la science.
La critique philosophique ne se borne point à discerner les erreurs des systèmes; elle consiste surtout à reconnaître et à dégager les vérités mêlées à ces erreurs. Les vérités éparses dans les différents systèmes composent la vérité totale que chacun d'eux exprime presque toujours par un seul côté. Ainsi, les systèmes que nous venons de parcourir et de réfuter nous livrent en quelque sorte , divisés et opposés les uns aux autres , tous les éléments essentiels de la moralité humaine. Il ne s'agit plus que de les rassembler pour restituer le phénomène moral tout entier. L'histoire de la philosophie ainsi comprise prépare ou confirme l'analyse psychologique , comme elle en reçoit sa lumière. Interrogeonsnous donc en présence des actions humaines, et recueillons fidèlement 9 sans les altérer par aucun système
préconçu, les idées et les sentiments de toute espèce que le spectacle de ces actions fait naître en nous.
Il est des actions qui nous sont agréables ou déplaisantes, qui nous procurent des avantages ou qui nous nuisent, en un mot qui s'adressent d'une manière ou d'une autre, directement ou indirectement, à notre intérêt. Nous nous réjouissons des actions qui nous sont utiles et nous fuyons celles qui peuvent nous nuire. Nous recherchons constamment et le plus possible ce qui nous semble notre intérêt.
Voilà un fait incontestable. En voici un autre qui ne l'est pas moins.
Il est d'autres actions qui n'ont aucun rapport à nous, que par conséquent nous ne [ouvons apprécier et juger sur notre intérêt, et que pourtant nous qualifions de bonnes ou de mauvaises.
Je suppose que sous vos yeux un homme fort et armé se précipite sur un autre homme faible et désarmé, qu'il le maltraite et le tue pour lui enlever sa bourse. Une telle action ne vous atteint en aucune manière, et cependant elle vous pénètre d'indignation *. Vous faites tout ce qui est en vous pour qu'on arrête le meurtrier et qu'on le livre à la justice; vous demandez qu'il soit puni, et s'il l'est d'une manière ou d'une autre, vous pensez que cela est juste; votre indignation n'est apaisée qu'après qu'un châtiment proportionné est tombé sur le coupable. Je répète qu'ici vous n'espérez et vous ne craignez rien pour vous. Je vous mets dans une forte-
i. Sur Vindîgnation, voyez plus haut, leçon xi, p. 265 et 266.
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resse inaccessible, du haut de laquelle vous assisteriez à cette scène de meurtre : vous n'en éprouveriez pas moins tous ces sentiments.
Ce n'est là qu'une peinture grossière de ce qui se passe en vous à la vue d'un crime. Appliquez mainlenant un peu de réflexion et d'analyse aux difl*érei:ts traits dont se compose cette peinture, sans les dénaturer, et vous aurez toute une théorie philosophique.
Qu'est-ce qui vous frappe d'abord dans ce que vous avez éprouvé ? C'est sans doute l'indignation , l'horreur instinctive que vous avez ressentie. Il y a donc dans l'âme une puissance de s'indigner qui est étrangère à tout intérêt personnel ! Il y a donc en nous des sentiments dont nous ne sommes pas la fin ! Il y a une antipathie , une aversion , une horreur qui ne se rapportent point à ce qui nous nuit, mais à des actes dont le contrecoup le plus lointain ne peut nous atteindre, et que nous détestons par cette seule raison que nous les jugeons mauvais !
Oui, nous les jugeons mauvais. Un jugement est enveloppé sous les sentiments que nous venons de rappeler. En effet , au milieu de l'indignation qui vous transporte, qu'on vienne vous dire que toute cette colère généreuse tient à votre organisation particulière , et qu'après tout l'action qui se passe est indifférente : vous vous révoltez contre une telle explication , vous vous écriez que l'action est mauvaise en soi ; vous n'exprimez plus seulement un sentiment, vous prononcez un jugement. Le lendemain de l'action, quand les sentiments qui agitaient votre âme se sont apaisés , vous n'en jugez pas
moins encore que Faction était mauvaise; vous jugez ainsi six mois après, vous jugez ainsi toujours et partout; et c'est parce que vous jugez que cette action est mauvaise en elle-même, que vous portez cet autre jugement qu'elle ne devait pas être faite.
Ce double jugement est au fond du sentiment; sans quoi le sentiment serait sans raison. Si l'action n'est pas mauvaise en soi, si celui qui l'a faite n'était pas obligé de ne pas la faire , l'indignation que vous éprouvez n'est qu'un mouvement physique, une excitation des sens, de l'imagination, du cœur, un phénomène destitué de tout caractère moral , comme le trouble qui vous saisit devant quelque scène effrayante de la nature. Vous ne pouvez raisonnablement en vouloir à l'auteur d'une action indifférente. Tout sentiment de colère désintéressée contre l'auteur d'une action, suppose, dans
celui qui l'éprouve, cette double conviction : 1° que l'action est mauvaise en elle-même; 2° qu'elle ne devait pas être faite.
Ce sentiment suppose encore que l'auteur de cette action a lui-même conscience du mal qu'il a fait et de l'obligation qu'il a violée; car sans cela il aurait agi comme une force brutale et aveugle , non comme une force intelligente et morale, et nous n'aurions pas ressenti contre lui plus d'indignation que contre le rocher qui tombe sur notre tête, contre le torrent qui nous entraîne à l'abîme.
L'indignation suppose également dans celui qui en est l'objet un autre caractère encore, à savoir qu'il est libre, qu'il pouvait faire ou ne pas faire ce qu'il a fait.
Il faut évidemment que l'agent soit libre pour être responsable.
Vous voulez qu'on arrête le meurtrier et qu'on le livre à la justice, vous voulez qull soit puni; quand il l'a été, vous êtes satisfait. Qu'est-ce à dire: Est-ce un mouvement capricieux de l'imagination et du cœur? Non. Calme ou mdigné , au moment du crime ou longtemps après, sans aucun esprit de vengeance personnelle, puisque vous n'êtes pas le moins du monde intéressé dans cette affaire, vous n'en prononcez pas moins que le meurtrier doit être puni. Si, au lieu de recevoir une punition , le coupable se fait de son crime un marchepied à la fortune , vous prononcez encore que , loin de mériter le bonheur, il a mérité de souffrir en réparation de sa faute ; vous protestez contre le sort , vous en appelez à une justice supérieure. Ce jugement, les philosophes l'ont appelé le Jugement du mérite et du démérite. 11 suppose, dans l'esprit de l'homme, l'idée d'une loi suprême qui attache le bonheur à la vertu , le malheur au crime. Otez l'idée de cette loi , le jugement du mérite et du démérite est sans fondement. Otez ce jugement, l'indignation contre le crime heureux et contre la vertu méconnue est un sentiment inintelligible, môme impossible, et jamais, à la vue d'un crime, vous n'auriez songé à demander le châtiment du criminel.
Toutes les parties du phénomène moral se tiennent donc; toutes sont des faits aussi certains les uns que les autres : ébranlez-en un seul , et vous renversez de fond en comble le phénomène total. L'observation la plus
vulgaire atteste tous ces faits , et la logique la moins subtile découvre aisément leur lien. Il faut renier jusqu'au sentiment, ou il faut avouer que le sentiment couvre un jugement, le jugement de la distinction essentielle du bien et du mal, que cette distinction entraîne une obligation, que cette obligation s'applique à un agent 'intelligent etjibre; il faut enfin avouer que la distinction du mérite et du démérite, qui correspond à celle du bien et du mal , contient le principe de l'harmonie naturelle de la vertu et du bonheur.
Qu'avons-nous fait jusqu'ici? Nous avons fait comme le physicien ou le chimiste qui soumet à l'analyse un corps composé et le ramène à. ses éléments simples. La seule différence est ici que le phénomène auquel s'applique notre analyse est en nous , au lieu d'être hors de nous. D'ailleurs les procédés employés sont exactement les mêmes; il n'y a là ni système ni hypothèse; il n'y a que l'expérience et l'induction la plus immédiate.
Pour rendre Texpérience plus certaine, on peut la varier. Au lieu d'examiner ce qui se passe en nous quand nous sommet spectateurs des mauvaises ou des bonnes actions d'un aulre , interrogeons notre propre conscience quand nous-mêmes nous faisons bien ou nous faisons mal. Dans ce cas, les divers éléments du phénomène moral sont plus saillants encore , et leur ordre paraît davantage.
Je suppose qu'un ami mourant m'ait confié un dépôt plus ou moins considérable , en me chargeant de le remettre après lui à une personne qu'il ma désignée à
moi seul, et qui elle-même ne sait point ce qui a été fait en sa faveur. Celui qui m*a confié le dépôt est mort, et a emporté avec lui son secret; celui pour lequel le it( pôt m'a été remis ne sç doute de rien; si donc je veux m'approprier ce dépôt, nul ne le pourra soupçonner. Tout cela étant, que dois-je faire? Il est difficile d'imaginer des circonstances plus favorables au crime. Si je ne consulte que l'intérêt , je ne dois point hésiter à retenir le dépôt. Si j'hésite, dans le système de l'intérêt , Je suis un insensé , en révolte avec la loi de ma nature. Le doute seul tral^irait en moi , dans l'impunité qui m'est assurée , un principe différent de l'intérêt.
Mais naturellement je ne doute pas : je crois avec la plus entière certitude que le dépôt à moi confié ne m'appartient point, qu'il m'a été confié pour être remis à un autre , et que c'est à cet autre qu'il appartient. Otez l'intérêt , je ne penserais pas même à retenir ce dépôt : c'est l'intérêt seul qui me tente. Il me tente , il ne m'entraîne point sans résistance. De là la lutte de l'intérêt et du devoir, lutte remplie de troubles, de résolutions contraires, tour à tour prises et abandonnées : elle atteste énergiquement la présence d'un princife d'action durèrent de l'intérêt et tout aussi puissant.
Le devoir succombe, l'intérêt l'emporte. Je viole le dépôt qui m'avait été confié, je l'applique à mes besoins, à ceux de ma famille ; me voilà riche , et heureux en apparence; mais je souffre intérieurement de cette souffrance amère et secrète qu'on appelle le remords*. Le
1 Sur le remords, voyez leçon xi, p. 267 et 208.
fait est certain ; il a été mille fois décrit ; toutes les langues contiennent le mot, et il n'y a personne qui, à divers degrés, n'ait éprouvé la chose, cette morsure cuisante que fait au cœur toute faute , grande ou petite, tant qu'elle n'est pas expiée. Ce ressouvenir douloureux me suit au milieu des plaisirs et de la prospérité. Les applaudissements de la foule ne sorft pas capables de faire taire ce témoin inexorable. Il n'y a qu'une longue habitude du vice et du crime, une accumulation de fautes très-souvent renouvelées , qui puisse venir à bout d^ ce sentiment vengeur et réparateur tout ensemble. Quand il est étouffé, toute ressource est perdue, c'en est fait de la vie de l'âme ; tant qu'il dure , c'est que le feu sacré n'est pas tout à fait éteint.
Le remords est une souffrance d'un caractère particulier. Dans-le remords , je ne souffre ni à cause de telle ou telle impression faite sur mes sens , ni dans mes passions naturelles contrariées , ni dans mon intérêt blessé ou menacé, ni par l'inquiétude de mes espérances et les angoisses de mes craintes : non , je souffre sans aucun motif qui vienne du dehors, et je souffre pourtant de la façon la plus cruelle. Je souffre par cette raison seule que j'ai la conscience d'avoir commis une mauvaise action que je me savais obligé de ne pas faire , que je pouvais ne pas faire , et qui me laisse après elle un châtiment que je sais mérité. Nulle exacte analyse ne peut enlever au remords, sans le détruire, un seul de ces éléments. Le remords renferme l'idée du bien et du mal , d'une loi obligatoire, de la liberté , du mérite et du démérite. Toutes ces idées étaient déjà dans la lutte
entre le bien et le mal ; elles .reparaissent dans le remords. En vain l'intérêt me conseillait de violer le dépôt-qui m'avait été conDé : quelque chose me disait et me dit encore que violer un dépôt , c'est mal faire , c'est commettre une injustice j je jugeais et je juge ainsi, non pas tel jour mais toujours , non pas dans telle circonstance mais dans toutes. J'ai beau me dire que la personne à laquelle je dois remettre ce dépôt n'en a pas besoin et qu'il m'est nécessaire : je juge qu'un dépôt doit être respecté sans acception de personnes, et l'obligation qui m'est imposée me paraît inviolable et absolue. Soumis à cette obligation, je me crois par cela seul le pouvoir de l'accomplir; il y a plus : j'ai la conscience directe de ce pouvoir, je sais de la science la plus certaine que je puis garder ce dépôt ou le remettre à son possesseur légitime; et c'est précisément parce que j'ai la conscience de ce pouvoir, que je juge que j'ai mérité une punition, pour n'en avoir pas fait l'usage pour lequel il m'a été donné. C'est enfin parce que j'ai la conscience vive de tout cela, que j'éprouve ce sentiment d'indignation contre moi-même, cette souffrance du remords qui exprime en elle le phénomène moral tout entier.
Selon les règles de la méthode expérimentale, faisons l'opération inverse ; supposons qu'en dépit des suggestions de l'intérêt , malgré l'aiguillon pressant de la misère, pour être fidèle à la foi donnée, j'ai remis le dépiU à la personne qui m'avait été désignée : au lieu de la scène douloureuse qui tout à l'heure se passait dans la conscience, il s'en passe une autre tout aussi réelle
mais bien différente. Je sais que j'ai bien fait ; je sais que je n'ai pas obéi à une chimère , à une loi artificielle et mensongère, mais à une loi vraie, universelle, obligatoire â tous les êtres intelligents et libres. Je sais que j'ai fait un bon usage de ma liberté : j'ai de cette liberté, par l'usage même que j'en ai fait, un sentiment plus distinct, plus énergique et en quelque sorte triomphant. L'opinion égarée m'accuserait en vain , j'en appelle à une justice meilleure , et déjà cette justice se déclare en moi par les sentiments qui se pressent dans mon âme. Je me respecte , je m'estime , je crois que j'ai droit à l'estime des autres ; j'ai le sentiment de ma dignité ; je n'éprouve pour moi-même que des sentiments affectueux opposés à Tespèce d'horreur que tout à l'heure je m'inspirais à moi-même. A la place du remords, je ressens une jouissance incomparable que nul ne peut m'ôter, et qui , tout le reste me manquât-il , me console et me relève. Ce sentiment de plaisir est aussi pénétrant , aussi profond que l'était le remords. Il exprime la satisfaction de tous les principes généreux de la nature humaine, comme le remords en représentait la révolte. Il témoigne par le bonheur intérieur qu'il me donne de l'accord sublime du bonheur et de la vertu , tandis que le remords est le premier anneau de cette chaîne fatale, de cette chaîne d'airain et de diamant, qui, selon Platon*, attache la peine à la faute, le trouble à la passion, la misère au désespoir, au vice et au crime.
1. Voyez 1b Gorgias avec V Argument y t. III de notre traduction.
Le sentiment moral est Técho de tous les jugements moraux et de la vie morale tout entière. Il est si frappant qu'il a pu suffire, aux yeux d'une analyse un peu superficielle, à fonder toute la morale ; et cependant, nous venons de le voir, ce sentiment admirable ne serait pas sans les Jugements divers que nous venons d'énumérer; il en est la conséquence, il n'en est pas le principe; il les suppose, il ne les constitue pas; il ne les remplace point, il les résume.
Maintenant que nous sommes en possession de tous les éléments de la moralité humaine, nous allons prendre un à un ces divers éléments et les soumettre à une analyse détaillée.
Ce qu'il y a de plus apparent dans le phénomène complexe que nous étudions , c'est le sentiment ; mais son fond est le jugement.
Le jugement du bien et du mal est le principe de tout ce qui le suit; mais lui-même ne repose que sur la constitution même de la nature humaine, comme le jugement du vrai et le jugement du beau. Ainsi que ces deux jugements*, celui du bien est un jugement simple, primitif, indécomposable.
Comme eux encore , il n'est pas arbitraire. Nous ne pouvons pas ne pas porter ce jugement en présence de certains actes; et en le portant, nous savons qu'il ne fait pas le bien ou le mal , mais qu'il le déclare. La réalité des distinctions morales nous est révélée par ce jugement, mais elle en est indépendante, comme la
1, Leçons i et vi.
beauté est indépendante de rœil qui l'aiierçoit, comme les vérités universelles et nécessaires sont indépendantes de la raison qui les découvre *.
Le bien et le mal sont des caractères réels des actions humaines , bien que ces caractères ne puissent.être ni vus de nos yeux ni touchés de nos mains. Les qualités morales d'une action ne sont pas moins certaines pour ne pouvoir être confondues avec les qualités matérielles de cette action. Voilà pourquoi des actions matériellement identiques peuvent être moralement très-différentes. Un meurtre est toujours un meurtre; cependant, si c'est souvent un crime, c*est souvent aussi une action légitime, par exemple quand elle est accomplie non par vengeance, non par intérêt, mais dans le cas rigoureux de la défense personnelle. Ce n'est pas le sang versé qui fait le crime, c'est le sang innocent. L'innocence et le crime, le bien et le mal ne résident pas dans telle ou telle circonstance extérieure déterminée une fois pour toutes. La raison les reconnaît avec certitude sous les apparences les plus diverses , dans des circonstances tantôt les mêmes et tantôt dissemblables.
Le bien et le mal nous apparaissent presque toujours engagés dans des actions particulières; mais ce n'est pas par ce qu'elles ont de particulier que ces actions sont bonnes ou mauvaises. Ainsi quand je prononce que la mort de Socrate est une injustice et que le dévouement de Léonidas est admirable, c'est la mort injuste d'un homme sage que je condamne, c'est le dé-