‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 52 sur 74 · Plus haut, Ire partie, leçon ii, p. 40^ etc · texte numérisé non relu

Plus haut, Ire partie, leçon ii, p. 40^ etc

moins de certitude que les vérités mathématiques. Soit donnée l'idée de dépôt, je demande si celle de le garder fidèlement ne s'y attache pas nécessairement, comme à ridée de triangle s'attache celle que ses trois angles sont égaux à deux angles droits. Vous pouvez violer un dépôt ; mais en le violant , ne croyez pas changer la nature des choses, ni faire qu'en soi un dépôt puisse Jamais devenir une propriété. Ces deux idées s'excluent. Vous n'avez qu'un faux semblant de propriété; et tous les efforts des passions , tous les sophismes de l'intérêt ne renverseront pas d'essentielles différences. Voilà pourquoi la vérité morale est si gênante ; c'est que, conime toute vérité, elle est ce qu'elle est, et ne se plie à aucun caprice. Toujours la même et toujours présente, malgré que nous en ayons, elle condamne inexorablement d'une voix toujours entendue, mais non toujours écoutée, la volonté insensée et coupable qui croit Tempêcher d'être en la niant, ou plutôt en feignant de la nier.

Les vérités morales se distinguent des autres vérités par ce caractère singulier : aussitôt que nous les apercevons, elles nous apparaissent comme la règle de notre conduite. S'il est vrai qu'un dépôt est fait pour être remis à son possesseur légitime, il faut le lui remettre. A la nécessité de croire s'ajoute ici la nécessité de pratiquer.

La nécessité de pratiquer, c'est l'obligation. Les vérités morales, nécessaires aux yeux de la raison, sont obligatoires à la volorité.

L'obligation morale , comme la vérité morale qui en

<îst le fondement, est absolue. De même qne les vérités nécessaires ne sont pas plus ou moins nécessaires S ainsi Tobligation n'est pas plus ou moins obligatoire. Il y a des degrés d'importance entre les obligations diverses; mais il n'y a pas de degrés dans l'obligation même. On n'est pas à peu près obligé, presque obligé : on l'est tout à fait ou pas du tout.

Si l'obligation est absolue , elle est immuable et elle est universelle. Car si l'obligation d'aujourd'hui pouvait ne pas être celle de demain , si ce qui est obligatoire pour moi pouvait ne pas l'être pour vous, l'obligation différerait d'avec elle-même , elle serait relative et contingente.

Ce fait de l'obligation absolue, immuable, universelle, est si certain et si manifeste , malgré tous les efforts de la doctrine de l'intérêt pour l'obscurcir, que l'un des plus profonds moralistes de la philosophie moderne, particulièrement frappé de ce fait, l'a considéré comme le principe de toute la morale. En séparant le devoir de l'intérêt qui le ruine et du sentiment qui l'énervé, Kant a restitué à la morale son vrai caractère. Il s'est élevé bien haut dans le siècle d'Helvétius, en s'élevant jusqu'à la sainte loi du devoir ; mais il n'est pas remonté assez haut encore» il n'a pas atteint la raison même du devoir.

Le bien pour Kant, c'est ce qui est obligatoire. Mais logiquement, d'où peut venir l'obligation d'accomplir un acte, sinon de la bonté intrinsèque de cet acte?

i. Leçon ii, p. 45.

N'est-ce pas parce qu'il répugne absolument, dans Tordre de la raison, qu'un dépôt soit une propriété, qu'on ne peut se l'approprier sans crime? Si un acte doit être accompli et si un autre ne doit pas l'être, c'est qu'apparemment il y a une diflerence essentielle entre ces deux actes. Fonder le bien sur l'obligation au lieu de fonder Tobligalion sur le bien , c'est donc prendre l'effet pour la cause, c'est tirer le principe de la conséquence.

Si Je demande à un honnête homme qui, maigre les suggestions de la misère , a respecté le dépôt qui lui avait été confié , pourquoi il a fait cela ; il me répondra : Parce que c'était mon devoir. Si j'insiste , si je lui demande pourquoi c'était son devoir, il saura très-bien me répondre ; Parce que c'était juste, parce que c'était bien. Arrivé là, toutes les réponses s'arrêtent; mais les questions s'arrêtent aussi. Personne ne se laisse imposer un devoir sans s'en rendre raison ; mais dès qu'il est reconnu que ce devoir nous est imposé par la justice, l'esprit est satisfait; car il est parvenu à un principe au delà duquel il n'y a plus rien à chercher, la justice étant son principe à elle-même. Les vérités premières .portent avec elles leur raison d'être. Or la justice , la distinction essentielle du bien et du mal dans les relations des hommes entre eux , est la vérité première de la morale.

La justice n'est pas une conséquence, puisqu'on ne peut pas remonter à un autre principe plus élevé ; et le devoir n'est pas, à parler rigoureusement, un principe, puisque lui-même suppose un principe au-des-

SUS de lui qui l'explique et qui Tautorise , à savoir la justice.

La vérité' morale ne devient pas plus relative et subjective, pour reprendre un moment la langue deKant, en nous paraissant obligatoire, que la vérité ne le devient en nous paraissant nécessaire ; car c'est dans la nature même de la vérité et du bien qu'il faut chercher la raison de la nécessité et de Tobligation. Mais si on s'arrête à l'obligation et à la nécessité, ainsi que le fait Kant , en morale comme en métaphysique , sans le savoir et même contre son propre dessein on ané;antit ou du moins on affaiblit la vérité et le bien '. •

L'obligation a son fondement dans la distinction nécessaire du bien et du mal; et elle-même est le fondement de la liberté. Si l'homme a des devoirs , il faut qu'il possède la faculté de les accomplir, de résister au désir, à la passion , à l'intérêt pour obéir à la loi. Il doit être libre , donc il l'est , ou la nature humaine est en contradiction avec elle-même. La certitude directe de l'obligation entraine la certitude correspondante de la liberté.

Cette preuve de la liberté est bonne sans doute ; mais Kant s'est trompé en la croyant la seule preuve légitime*. Il est inouï qu'il ait ici préféré l'autorité du raisonnement à celle de la conscience, comme si la première n'avait pas besoin d'être confirmée par la seconde ; comme si , après tout , ma liberté ne devait pas

1. Plus haut, 1™ partie, leçon m. Voyez aussi t. V de la I" série» Philosophie de Kant, leçon yni.

2. I" série, 1. 1», Prehiees Essais, p. 294, et t. V, leçon vii.

être un fait pour moi ! Il faut avoir une grande peur de l'empirisme cour se défier du témoignage de la conscience; et, après une telle défiance, il faut être bien crédule pour avoir une foi sans bornes dans le raisonnement. Nous ne croyons pas à notre liberté comme nous croyons au mouvement de la terre. La plus profonde persuasion que nous en ayons vient de Texpérience continuelle que nous en portons avec nous.

Est-il vrai qu'en présence d'un acte à faire je peux vouloir ou ne pas vouloir faire cet acte ? Là est toute la question de la liberté.

Distinguons bien le pouvoir de faire d'avec celui de vouloir. La volonté a sans doute à son service et sous son empire la plupart de nos facultés ; mais cet empire, qui est réel, est très-limité. Je veux mouvoir mon bras, je le peux souvent : en cela réside le pouvoir en quelque sorte physique de la volonté; mais je ne peux pas toujours mouvoir mon bras, si les muscles sont paralysés, si l'obstacle est trop fort, etc.; l'exécution ne dépend pas toujours de moi ; mais ce qui dépend toujours de moi, c'est la résolution même. Les effets extérieurs peuvent être empêchés, ma résolution elle-même ne peut jamais l'être. Dans son domaine propre, la volonté est souveraine.

Et ce pouvoir souverain de la volonté , j'en ai la conscience. Je sens en moi, avant sa détermination, la force qui peut se déterminer de telle manière ou de telle autre. En même temps que je veux ceci ou cela, j'ai conscience également de pouvoir vouloir le contraire ; j'ai conscience d'être le maître de ma résolution , de pou-

voir l'arrêter, la continuer, -la reprendre. L'acte volontaire a-t-il cessé, la conscience du pouvoir qui Ta produit ne cesse pas : elle demeure avec ce pouvoir luimême, qui est supérieur à toutes ses manifestations. La liberté est donc l'attribut essentiel et toujours subsistant de la volonté *.

La volonté , nous l'avons vu ', n'est ni le désir, ni la passion : c'est précisément le contraire. La liberté de la volonté n'est donc pas le déchaînement des désirs et des passions. L'homme est esclave dans le désir et la passion, il n'est libre que dans la volonté. Il ne faut pas confondre ett psychologie, pour ne les pas confondre ailleurs, l'anarchie et la liberté. Les passions s'abandonnant à leurs caprices, c'est l'anarchie. Les passions concentrées en une passion dominante , (î'est la tyrannie. La liberté consiste dans le combat de la volonté contre cette tyrannie et cette anarchie. Mais il faut un but à ce combat, et ce but, c'est le devoir d'obéir à la raison, qui est notre souverain véritable, et à la Justice que la raison nous révèle et nous prescrit. Le devoir d'obéir à la raison «st la loi propre de la volonté, et la volonté n'est jamais plus elle-même que quand elle se soumet à sa loi. Nous ne nous possédons pas nous-mêmes , tant qu'à la domination du désir, de la passion, de l'intérêt, la raison n'a pas opposé le contrepoids de la justice. La raison et la justice nous affranchissent du joug des passions , sans

1. Voyez, pour rentier développement de la théorie de la liberté, U« série, t. nt, i« leçon, Locke y p. 83, m» leçon, Condillac, p. 116, etc.

. Philosophie ÉCOSSAISE, Reid, leç. x, p. 42^44«; 1I« série, t. Il, Examen du système de Locke, leçon xxv,

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