‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 53 sur 74 · Pins haut, leçon xii, p · texte numérisé non relu

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nous en imposer un autre. Car, encore une fois, leur obéir, ce n'est pas abdiquer la liberté , c'est la sauver, c'est rappliquer à son légitime usage.

C'est dans la liberté, et dans l'accord de la liberté avec la raison et la justice, que l'homme s'appartient, à proprement parler. Il n'est une personne que parce qu'il est un être libre éclairé par la raison.

Ce qui distingue la personne de la simple chose , c'est singulièrement la difiérence de la liberté et de son contraire. Une chose est ce qui n'est pas libre, ce qui par conséquent ne s'appartient point à soi-même, ce qui n'a pas de soi-même, et n'a qu'une individualité numérique, simulacre imparfait de la vraie individualité , qui est celle de la personne.

Une chose, ne s'appartenant pas, appartient à la première personne qui s'en empare et y met sa marque.

Nulle chose n'est responsable de mouvements qu'elle n'a point voulus et qu'elle ignore même. La personne seule est responsable , parce qu'elle est intelligente et Jibre; et elle est responsable de l'usage de son intelligence et de sa liberté.

Une chose n'a point de dignité; la dignité n'est attachée qu'à la personne.

Une chose n'a pas de valeur par soi > elle n'a que celle que la personne lui confère. C'est un pur instrument dont tout le prix est dans F usage qu'en tire la personne qui s'en sert*.

L'obligation implique la liberté ; où la liberté n'est pas

1. Voyez ["série, t. IV, Philosophie écossaise, v» leçon, sur Smith et sur le vrai principe de Téconomie politique.

le devoir manque, et avec le devoir le droit manque aussi.

C'est parce qu'il y a en moi un être digne de respect, que J'ai le devoir de le respecter moi-même et le droit de le faire respecter de vous. Mon devoir est la mesure exacte de mon droit. L'un est en raison directe de l'autre. Si je n'avais pas le devoir sacré de respecter ce qui fait ma personne , c'est-à-dire mon intelligence et ma liberté, je n'aurais pas le droit de la défendre contre vos atteintes. Mais comme ma personne est sainte et sacrée en elle-même, il s'ensuit que, considérée par rapport à moi , elle m'impose un devoir^ et que , considérée par rapport à vous , elle me confère un droit.

Il ne m'est pas permis de dégrader moi-même la personne que je suis en m'abandonnant à la passion , au vice et au crime, et il ne m'est pas permis de la laisser dégrader par vous.

La personne est inviolable, et elle seule l'est.

Elle l'est non-seulement dans le sanctuaire intinne de la conscience, mais dans toutes ses manifestations légitimes , dans ses actes , dans les produits de ses actes , même dans les instruments qu'elle fait siens en s'en servant.

Là est le fondement de la sainteté de la propriété. La première propriété , c'est la personne. Toutes les autres propriétés dérivent de celle-là. Pensez-y bien. Ce 'n'est pas la propriété en elle-même qui a des droits, c'est le propriétaire, c'est la personne qui lui imprime, avec son caractère, son droit et son titre.

La personne ne peut cesser de s'appartenir sans se dégrader : elle est inaliénable à elle-même. La per-

sonne n'a pas droit sur elle-même; elle ne peut se traiter comme une chose, ni se vendre, ni se tuer, ni abolir d'une manière ou d'une autre sa volonté libre et sa raison, qui sont ses éléments constitutifs.

Pourquoi Tenfant a-t-il déjà quelques droits? Parce qu'il sera un être libre. Pourquoi le vieillard, revenu à l'enfance, pourquoi le fou lui-même ont-ils encore des . droits? Parce qu'ils ont été des êtres libres. On respecte la liberté jusque dans ses premières lueurs ou dans ses derniers vestiges. Pourquoi, d'autre part, le fou et le vieillard imbécile n'ont-ils plus tous leurs droits? C'est qu'ils ont perdu la liberté. Pourquoi enchaîne-t-on un malade furieux? C'est qu'il a perdu la connaissance et' la liberté. Pourquoi l'esclavage est-il une institution abominable"^ Parce que c'est un attentat à ce qui constitue l'humanité. Voilà pourquoi enfin certains dévouements extrêmes sont des fautes quelquefois sublimes, et qu'il n'est permis à personne de les offrir, epcore bien moins de les demander. Il n'y a point de dévouement légitime contre l'essence même du droit, contre la liberttS, contre la justice, contre la dignité delà personne humaine.

Nous n'avons pu parler de la liberté , sans indiquer un certain nombre de notions morales de la plus haute importance qu'elle contient et qu'elle explique; mais nous ne pourrions poursuivre ce développement sans empiéter sur le domaine de la morale privée et publique et devancer la prochaine leçon.

Arrivons donc au dernier élément du phénomène moral, le jugement du mérite et du démérite.

En même temps que nous jugeons qu'un homme a fait une action bonne ou mauvaise, nous portons cet autre Jugement tout aussi nécessaire que le premier, à savoir que si cet homme a bien agi , il a mérité une récompense, et s'il a mal agi, un châtiment. Il en est exactement de ce Jugement comme de celui du bien. 11 peut s'exprimer au dehors d'une manière plus ou moins vive , suivant qu'il est mêlé à des sentiments plus ou moins énergiques. Tantôt ce sera seulement une disposition bienveillante pour l'agent vertueux et défavorable à l'agent coupable j tantôt ce sera l'enthousiasme ou l'indignation. Il est des cas où soi-même on se ferait l'exécuteur du Jugement que Ton porte, où l'on chaînerait le héros de couronnes et le criminel de chaînes. Mais quand tous vos sentiments se sont apaisés, quand l'enthousiasme s'est refroidi ainsi que l'indignation, quand le temps et l'éloignenient vous ont rendu une action presque indifférente, vous n'en persistez pas moins à Juger que l'auteur de cette action mérite une récompense ou une peine, suivant la qualité de l'action. Vous prononcez que vous aviez raison dans- les sentiments que vous éprouviez, et, tout éteints qu'ils sont, vous les déclarez légitimes.

Le Jugement du mérite et du démérite est essentiellement lié au Jugement du bien et du mal. En effet, celui qui fait une action sans savoir fei elle est bonne ou mauvaise ne mérite ni ne démérite en la faisant. Il en est de lui comme de ces agents physiques qui accomplissent, sans qu'on puisse leur en savoir gré ou leur en vouloir, les œuvres les plus bienfaisantes ou les plus

deslrnctives. Pourquoi n'y a4-il pas des peines pour les délits involontaires? C'est que par cela même ils ne sont pas supposés des délits. De là vient que la question de préméditation est si grave dans tout procès criminel. Pourquoi Tenfant, jusqu'à un certain âge, n'est-il passible que de peines légères? C'est que là où peuvent manquer l'idée du bien et la liberté^ manquent aussi lo mérite et le démérite, qui seuls autorisent la récompense et la peine. L'auteur d'un acte nuisible mais involontaire est condamné à une indemnité qui correspond au dommage causé; il n'est pas condamné à une peine proprement dite.

Telles sont les conditions du mérite et du démérite. Quand ces conditions sont remplies, le mérite et le démérite se manifestent et entraînent après eux la récompense et la peine.

Le mérite est le droit naturel que nous avons d'être récompensés; le démérite, le droit naturel qu'ont les •autres de nous punir, et, si l'on peut parler ainsi, le droit que nous avons d'être punis. Cette expression peut sembler paradoxale; cependant elle est vraie. Un coupable qui, ouvrant les yeux à la lumière du bien, comprendrait la nécessité de l'expiation, non-seulement par le repentir intérieur, sans lequel tout le reste est vain, mais encore par une souffrance réelle et effective , un tel coupable aurait le droit de réclamer la peine qui seule peut le réconcilier avec l'ordre. Et de telles réclamations ne sont pas si rares. Ne voit-on pas tous les jours des criminels se dénoneer eux-mêmes et s'offrir à la vindicte publique? D'autres préfèrent satisfaire à la

justice et n'ont pas recours au droit de grâce ,. que la loi place entre les mains du monarque pour représenter dans rÉtat la charité et la miséricorde, comme les tribunaux y représentent la justice. Preuve manifeste des racines naturelles et profondes de Tidée de peine et de récompense.

Le mérite et le démérite réclament impérieusement, comme une dette légitime , là 4)eine et la récompense ; mais il ne faut pas confondre la récompense avec le mérite, ni la peine avec le démérite; ce serait confondre la cause et l'effet, le principe et la conséquence. Quand même la récompense ou la peine n'auraient pas lieu, le mérite et le démérite subsisteraient. La peine et la récompense satisfont au mérite et au démérite, mais ne les constituent pas. Supprimez toute récompense et toute peine , vous ne supprimez pas pour cela le mérite et le démérite ; au contraire , supprimez le mérite et le démérite, et il n'y a plus ni vraies peines ni vraies récompenses. Des biens et des honneurs immérités ne sont quedes avantages matériels; la récompense est essentiellement morale, et sa valeur est indépendante de sa forme. Une de ces couronnes de chêne que les premiers Romains décernaient à l'héroïsme a plus de prix que toutes les richesses du monde, quand elle est le signe de la reconnaissance et de l'admiration d'un grand peuple. Récompenser , c'est donner en retour. Celui que Ton récompense a donc dû donner le premier quelque chose pour mériter d'être récompensé. La récompense accordée au mérite est une dette ; la récompense sans mérite est une aumône ou un vol. Il en est de même de la peine. Elle

est le rapport de la douleur à la faute : c'est dans ce rapport et non dans la douleur seule qu'est la vérité comme aussi la honte du châtiment.

Le crime fait la honte et non pas i'échafaud.

Il y a deux choses qu'il faut répéter sans cesse, parce qu'elles sont également vraies : la première que le bien est bien en lui-même, et doit être accompli quelles qu'en soient les conséquences; la seconde que les conséquences du bien ne peuvent manquer d'être heureuses. Le bonheur, séparé du bien , n'est qu'un fait auquel ne s'attache aucune idée morale ; mais , comme effet du bien , il entre dans l'ordre moral , il l'achève.

La vertu sans bonheur et le crime sans malheur sont une contradiction, un désordre. <rSi la vertu suppose le sacrifice , c'est-à-dire la souffrance , il est de la justice éternelle que le sacrifice généreusement accepté et courageusement supporté ait pour récompense le bonheur même qui a été sacrifié. De même, il est de l'éternelle justice que le crime soit puni par le malheur du bonheur coupable qu'il a tenté de surprendre.

Maintenant cette loi qui attache le plaisir et la douleur au bien et au mal, quand et comment s'accomplit-elle? Même ici-bas la plupart du temps. Car l'ordre domine en ce monde , puisque le monde dure. L'ordre est-il quelquefois troublé , le bonheur et le malheur ne sont-ils pas toujours distribués au crime et à la vertu dans une proportion légitime? le jugement absolu du bien, le jugement absolu de l'obligation , le jugement absolu du mérite et du démérite subsistent inviolables et impres-

cripliblcs : nous derneurons convaincus que celui qui q mis en nous le sentiment et l'idée de Tordre n'y peut faillir lui-même , et qu'il s'est réservé de rétablir tôt ou tard la sainte harmonie de la vertu et du bonheur par des moyens qui lui appartiennent. Mais le moment n'est pas yenu de sonder ces perspectives mystérieuses *. Il nous suffit, mais il était nécessaire de les marquer, pour bien faire voir la nature et la fin de la vérité morale.

Terpiinons cette analyse des différentes parties du phénomène complexe de la moralité en rappelant Ja plus apparente de toutes , et qui pourtant n'est que l'accompagnement et pour ainsi dire le retentissement de toutes les autres , le sentiment. Le sentiment a pour objet de rendre sensible à l'âme le lien de la vertu et du bonheur. Il est l'application directe et vivante de la loi du mérite et du démérite. Il devance et il autorise les peines et les récompenses que la société institue. Il est le modèle intérieur sur lequel l'imagination , guidée par la foi , se représente les peines et les récompenses de la cité divine. Le monde que nous plaçons par delà celui-ci est en grande partie notre propre cœur transporté dans le ciel. Puisqu'il en vient, il est juste qu'il y ramène.

Nous n'insisterons pas sur les phénomènes divers du sentiment : nous les avons suffisamment exp.osés dans la dernière leçon. Quelques mots les remettront sous vos yeux.

Nous ne pouvons être témoins d'une bonne action,

1. Voyez plus bas, leçon xvi. Dieu ^principe de Vidée du biei^

quel qu'en soit l'auteur, un autre ou nous-mêmes, sanis éprouver un plaisir particulier, analogue à celui qui est attaché à la' perception du beau ; et nous ne pouvons être témoins d'une mauvaise action sans éprouver lih sentiment contraire, analogue aussi à celui qu'excite la vue d'un objet laid et difforme. Ce sentiment est pfo^ fondement différent de la sensation agréable ou désagréable.

Est-ce nous qui sommes les auteurs de la bonne action? Nous ressentons une satisfaction que nous ne confondons avec aucune autre. Ce n'est pas le triomphé de l'intérêt ni celui de l'orgueil : c'est le plaisir de l'honnêteté modeste oii de la vertu fière qui se rend justice. Sommes-nous les auteurs de la mauvaise action? Nous sentons gémir en nous la conscience offensée. Tantôt ce n'est qu'une réclamation importune, tantôt c'est une angoisse amère. Le remords est une souffrance d'autant plus poignante que nous la sentons méritée.

Le spectacle d'une bonne action faite par un autre d quelque chose aussi de délicieux à l'âme. La sympathie est un écho qui répond en nous à tout ce qu'il y a de noble et de bon dans les autres. Quand l'intérêt né nous égare pas , nous nous mettons naturellement à la placé de celui qui fait bien. Nous éprouvons dans une certaine mesure les sentiments qui l'animent. Nous nous élevons à la disposition où il est. N'est-ce pas déjà pour l'homme de bien une exquise récompense de faire passer ainsi dans le cœur de ses semblables les nobles sentiments qui le font agir lui-même? Le spectacle d'une mauvaise action , au lieu de la sympathie , excite une antipathie

involontaire , un sentiment pénible et douloureux. Sans doute , ce sentiment n'est Jamais aigu comme le remords. Il y a dans l'innocence quelque chose de serein et de paisible qui tempère jusqu'au sentiment de Tinjustice, même alors que cette injustice tombe sur nous. On éprouve alors une sorte de honte pour Thumanité, on gémit sur la faiblesse humaine, et, par un retour mélancolique sur soi-même, on est moins porté à la colère qu'à la pitié. Quelquefois aussi la pitié est surmontée par une colère généreuse , par une indignation désintéressée. Si c'est, comme nousj'avons dit, une bien douce récompense d'exciter une noble sympathie, un enthousiasme presque toujours fertile en bonnes actions, c'est une punition cruelle que de soulever autour de soi la pitié, l'indignation, l'aversion et le mépris.

La sympathie pour une action bonne est accompagnée de bienveillance pour celui qui en est l'auteur. Il nous inspire une disposition alfectiieuse. Même sans le connaître, nous aimerions à lui faire du bien ; nous lui souhaitons d'être heureux, parce que nous jugeons qu'il a mérité de l'être. L'antipathie passe aussi de l'action à la personne et engendre contre elle une sorte de mauvais vouloir que nous ne nous reprochons pas, parce que nous le sentons désintéressé et que nous le trouvons légitime.

La satisfaction morale et le remords, la sympathie, la bienveillance et leurs contraires sont des sentiments et non pas des jugements; mais ce sont des sentiments qui accompagnent des jugements, le jugement du bien,

surtout celui du mérite et du démérite. Ces sentiments nous ont été donnés par le souverain auteur de notre conslilution morale pour nous aider à bien faire. Dans leur diversité et leur mobilité , ils ne peuvent être les fondements de l'obligation absolue qui doit être égale pour tous , mais ils lui sont d'heureux auxiliaires, d'assurés et bienfaisants témoins de l'harmonie de la vertu et du bonheur.

Voilà les faits tels qu'une description fidèle les a présentés , tels qu'une analyse détaillée les a mis en lumière.

En dehors des faits, tout est chimère : sans leur distinction sévère tout est confusion; mais aussi, sans la connaissance de leurs rapports, au lieu d'une doctrine unique et vaste comme le phénomène total que nous avons tâché d'embrasser, il ne peut y avoir que des systèmes différents comme les différentes parties de ce phénomène , par conséquent des systèmes imparfaits et toujours en guerre les uns avec les autres.

Nous sommes partis du sens commun ; car l'objet de la vraie science n'est pas de démentir le sens commun , mais de l'expliquer, et pour cela il faut commencer par le reconnaître. Nous avons peint d'abord dans sa naïveté, dans sa grossièreté même, le phénomène moral. Puis nous avons séparé ses éléments et marqué avec soin les traits caractéristiques de chacun d'eux. Il ne nous reste plus qu'à les recueillir tous, à saisir leurs rapports et à retrouver ainsi, mais plus précise et plus nette , l'unité primitive qui nous a servi de point de départ.

Sous tous les faits Tanalyse nous a montré un fait primitif, qui ne repose que sur lui-même : le jugement du bien. Nous ne sacrifions pas les autres faits à celui-là ^ mais nous devons constater qu'il est le premier et ert date et en importance.

Par ses profondes ressemblances avec le Jugement du vrai et du beau , le jugement du bien nous a montré les affinités de la morale , de la métaphysique et de l'esthétique.

Le bien , si essentiellement uni au vrai, s'en distingue en ce qu'il est la vérité pratique. Le bien est obligatoire. Ce sont deux idées indivisibles, mais non pas identiques. Car l'obligation repose sur le bien : dans cette alliance intime > c'est à celui-ci que celle-là emprunte son caractère universel et absolu.

Le bien obligatoire, c'est la loi morale. Là est pour nous le fondement de toute morale. C'est par là que nous nous séparons et de la morale de l'intérêt et de la morale du sentiment. Nous admettons tous les faits, mais nous ne les admettons pas au même rang.

A la loi morale dans la raison de l'homme correspond dans l'action la liberté. La liberté se déduit de l'obligation , et de plus elle est un fait d'une évidence irrésistible.

L'homme, comme être libre et soumis à l'obligation , est une personne morale. L'idée de la personne contient plusieurs notions morales, entre autres celle de droit. La personne seule peut avoir des droits.

A toutes ces idées s'ajoute celle de mérite et de démérite qui leur sert de sanction.

Le mérite et le démérite supposent la distinction du bien et du mal, Tobligation, la liberté, et donnent naissance à ridée de récompense et de peine.

C'est à la condition que le bien soit l'objet de la raison, que la morale peut avoir une base inébranlable. Nous avons donc insisté sur le caractère rationnel de ridée du bien ^ mais sans méconnaître le rôle du sentiment.

Nous avons distingué cette sensibilité particulière, qui s'émeut en nous à la suite de la raison même, d'ave€ la sensibilité physique qui a besoin pour entrée en exercice d'une impression faite sur les Organes.

Tous nos jugements moraux sont accompagnés de sentiments qui leur répondent. La vue d'une action que nous jugeons bonne nous fait plaisir; la conscience d'avoir accompli. un acte obligatoire, et de l'avoir accompli librement , est encore un plaisir ; le jugetnent du mérite et du démérite nous fait battre le cœur en prenant la forme de la sympathie et de la bienveillance.

Il faut l'avouer : la loi du devoir, quoiqu'elle doive être accomplie pour elle-même, serait un idéal presque inaccessible à la faiblesse humaine , si à ses austères prescriptions ne s'ajoutait quelque inspiration du cœur. Le sentiment est en quelque sorte une grâce naturelle qui nous a été donnée , soit pour suppléer à la lumière quelquefois incertaine de la raison , soit pour secourir ]a volonté chancelante en présence d'un devoir obscur ou pénible. 11 faut, pour résister à la violence des passions coupables, le secours des passions généreuses, et quand la loi morale exige le sacrifice de sentiments

naturels , des instincts les plus doux et les plus vifs, il est heureux qu'elle se puisse appuyer sur d'autres sentiments , sur d'autres instincts qui ont aussi leur charme et leur force. La vérité éclaire Tesprit; le sentiment échauffe l'âme et porte à agir. Ce n'est pas la froide raison qui détermine un Codrus à se dévouer pour ses concitoyens, un d'Assas à jeter, sous le fer de l'ennemi, le cri généreux qui lui donne la mort et sauve l'armée. Gardons-nous donc d'affaiblir l'autorité du sentiment; honorons et entretenons l'enthousiasme ; c'est le fover d'où partent les actions grandes et héroïques.

Et l'intérêt sera-t-il entièrement banni de notre' système? Non; nous reconnaissons dans l'âme humaine un désir de bonheur qui est l'œuvre de Dieu même. Ce désir est un fait : il doit donc avoir sa place dans un système fondé sur l'expérience. Le bonheur est une des fins de la nature humaine; seulement i\ n'est ni sa fin unique ni sa fin principale.

Admirable économie de la constitution morale de l'homme I Sa fin suprême est le bien , sa loi , la vertu, qui souvent lui impose la souffrance, et par là il est la plus excellente des créatures que nous connaissions. Mais cette loi est bien dure et en contradiction avec l'instinct du bonheur. Ne craignez rien : l'auteur bienfaisant de notre être a mis dans notre âme , à côté de la loi sévère du devoir, la douce et aimable force du sentiment : il a attaché en général le bonheur à la vertu; et pour les exceptions, car il y en a, au terme de la roule il a placé l'espérance * !

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