Ibid., t. V, Philosophie de Kant
3. Il y a une vingtaine d'années, nous avions songé à traduire et à publier ces trois Critiques, en y joignant un choix des Petits écrits de Kant. Le temps nous a manqué pour y mettre la dernière main; mais un jeune et habile professeur de philosophie, sorti de l'École normale, a bien voulu nous suppléer, et se charger de donner lui-même au public français une version fidèle et intelligente du plus grand penseur du xviiie siècle. M. Barni a clignement commencé l'utile et difficile cuti*eprise que nous avions remise à son zèle, et il la poursuit avec courapf et talent*
incontestaWement dans noire esprit. A chaque instant , que nous le sachions ou que nous Tignorions , nous portons des jugements universels et nécessaires. Dans la ptas simple des propositions est enveloppé le principe de la substance et de l'être. Nous ne pouvons faire un pas dans la vie sans conclure d'un événement à sa cause. Ces prindpes sont absolument vrais, ils le sont partout et toujours. Or Texpérience nous apprend ce qui arrive ici, là, aujourd'hui, demain; mais ce qui arrive partout et toujours, surtout ce qui ne peut pas ne pas arriver, comment veut-on qu'elle nous l'apprenne, puisqu'eUe-même est toujours limitée dans le te;nps et dans le lieu? Il y a donc dans rhomme des principes supérieurs à l'expérience.
De pareils principes peuvent seuls donner une base ferme à la science. Les phénomènes ne sont les objets de la science qu'en tant qu'ils révèlent quelque chose de supérieur à eux-mêmes, c'est-à-dire leurs lois. L'histoire naturelle ^'étudie pas tel ou tel individu , mais le type générique que tout individu porte en lui , lequel detneure inaltérable, quand les individus passent et s-évanouissent. S'il n'y a point en nous d'autre faculté de connaître que la sensation, nous ne connaîtrons jamais que ce qu'il y a de passager dans les choses, et encore nous ne le connaîtrons que de la connaissance la phjs incertaine , puisque la sensibilité en sera la seule mesure , te sensibilité si varia?ble en elle-même et si différente dans les diflerent^ individus. Chacun de nous aura sa science, une science contradictoire et fragile, qu'un moment élève et qu'un, autre détruit , mensonge
autant que vérité, puisque ce qui est vrai pour moi est faux pour vous, et même sera faux pour moi tout à l'heure. Telle, est la science et la vérité dans la doctrine de la sensation. Au contraire, des principes nécessaires et immuables fondent une science nécessaire et immuable comme eux : la vérité qu'ils nous donnent n'est ni la mienne ni la vôtre, ni la vérité d'hier, ni celle de demain , c'est la vérité en soi.
Le même esprit transporté dans l'esthétique nous a fait saisir le beau à côté de l'agréable , et au-dessus des beautés diverses et imparfaites que la nature nous offre, une beauté idéale , une et parfaite, sans modèle dans la nature et seul modète digne du génie.
En morale , nous avons montré qu'il y a une distinction essentielle entre le bien et le mal ; que l'idée du bien est une idée absolue tout comme l'idée du beau et celle du vrai ; que le bien est une vérité universelle et nécessaire , marquée de ce caractère particulier qu'elle doit être pratiquée. A côté de l'intérêt, qui est la loi de la sensibilité , la raison nous a fait reconnaître la loi du devoir, qu'un être libre peut seul accomplir. De cett« morale est sortie une politique généreuse , donnant au droit un fondement assuré dans le respect dû à la personne, établissant la vraie liberté et la vraie égalité, et invoquant des institutions, protectrices de l'une et de l'autre , qui ne reposent pas sur la volonté mobile et arbitraire du législateur, quel qu'il soit, peuple ou monarque , mais sur la nature des choses , sur la vérité et la justice.
De l'empirisme nous avons retenu cette maxime , qui
en fait toute la force : les conditions de la science , de Tart, de la morale /sont dans Texpérience, et souvent môme dans Texpérience sensible. Mais nous professons en même temps cette autre maxime ; le fondement direct de la science , c'est la vérité absolue; le fondement direct de Tart, c'est la beauté absolue; le fondement direct de la morale et de la politique , c'est le bien , c'est le devoir, c'est le droit, et ce qui nous révèle ces trois idées absolues du vrai , du beau et du bien , c'est la raison. Le fond de notre doctrine est donc un idéalisme tempéré par une juste part d'empirisme.
Mais à quoi servirait d'avoir restitué à la raison le pouvoir de s'élever à des principes absolus placés audessus de l'expérience, bien que l'expérience en fournisse les conditions extérieures , si ces principes n'ont pas de valeur objective, pour parler le langage de Kant * ? A quoi bon avoir déterminé avec une précision jusqu'alors inconnue le domaine respectif de l'expérience et de la raison, si, toute supérieure qu'elle est aux sens et à l'expérience, la raison est captive dans leur enceinte, et ne peut rien savoir au delà avec certitude ! Nous voilà donc revenus, par un savant détour, au scepticisme, auquel le sensualisme nous conduisait directement et à moins de frais. Dire qu'il n'y a point de principe des causes, ou dire que ce principe n'a aucune force en dehors du sujet qui le possède, n'est-ce pas dire la même chose? Kant avoue que l'homme n'a pas le droit d'affirmer qu'il y ait hors de lui ni causes réelles, ni temps,