Leçons iv et v
mettre en Dieu » comme dans leur original , les principes de la connaissance aussi bien que de l'existence. En lui les choses puisent à la fois leur intelligibilité et leur être. C'est par la participatioq de la raison divine que notre raison possède quelque chose d'absolu. Tout jugement de la raison enveloppe une vérité nécessaire, et toute vérité nécessaire suppose l'être nécessaire.
Si toute perfection appartient à l'être parfait , Dieu possédera la beauté dans sa plénitude. Père du monde, de ses lois , de ses ravissantes harmonies , auteur des formes , des couleurs et des sons , il est le principe de la beauté dans la nature. C'est lui que nous adorons, sans le savoir, sous le nom d'idéal , quand notre imagination, entraînée de beautés en beautés, appelle une beauté dernière où elle puisse se reposer. C'est à lui que l'artiste, mécontent des beautés imparfaites de la nature et de celles qu'il crée lui-mém^, vient demander des inspirations supérieures. C'est en lui que se résument les deux grandes formes de la beauté en tout genre, le beau et le sublime, puisqu'il satisfait toutes nos facultés par ses perfections et les accable de son infinitude.
Dieu est le principe de la vérité morale comnie de toutes les autres vérités. Tous nos devoirs sont compris dans la Justice et la charité. Ces deux grands préceptes, nous ne les avons pas faits; ils nous sont imposés; de qui donc peuvent ils venir, sinon d'un législateur essentiellement juste et bon? C'est la, selon nous, une démonstration invincible de la justice et de la charité divines : cette démonstration éclaire et soutient toutes \es autres. Dans cet immense univers dont nous entre-
voyons une faible partie, malgré plus d'une obscurité, tout semble ordonné en vue du bien général , et ce plan atteste une Providence. A Tordre physique qu'on ne peul guère nier de bonne foi, ajoutez la certitude , Tévidence de Tordre moral que nous portons en nousmêmes. Cet ordre suppose Tharmonie de la vertu et du bonheur; il la réclame donc. Sans doule cette harmonie parait déjà dans le monde visible, dans les conséquences naturelles des bonnes et des mauvaises actions , dans la société qui punit et récompense , dans Testime et le mépris public , surtout dans les troubles et dans les joies de la conscience. Toutefois celte loi nécessaire de Tordre moral n'est pas toujours exactement accomplie; elle doit l'être pourtant, ou Tordre moral n'est point satisfait , et la nature la plus intime des choses , leur nature morale, demeure violée, troublée, pervertie. Il faut donc qu'il y ait un être qui se charge d'accomplir, dans un temps qu'il s'est réservé et de la manière qui conviendra , Tordre dont il a mis en nous l'inviolable besoin ; et cet être, c'est encore Dieu.
Ainsi de toutes parts , de la métaphysique , de l'esthétique, surtout delà morale, nous nous élevons au même principe, centre commun, fondement dernier de toute vérité , de toute beauté , de tout bien. Le vrai , le beau et le bien ne sont que les manifestations diverses d'un même être. L'intelligence humaine, interrogée sur toutes ces idées qui sont incontestablement en elle , nous fait toujours la même réponse ; elle nous renvoie à la même explication : au fond de tout, au-dessus de tout. Dieu, toujours Dieu.
Nous voici donc arrivés , de degré$ en degrés , k 1$ religion. Nous voici en communion avec les grandes philosophies qui toutes proclament un Dieu, et en même temps avec les religions qui couvrent la terre, avec la religion chrétienne , incomparablement la plus parfaite et la plus sainte. Tant que la philosophie n*est pas par* venue à la religion naturelle; et par là nous entendons, non Ja religion à laquelle l'homme peut arriver dans cet état hypothétique qu'on appelle l'état de nature, mais la religion que nous révèle la lumière naturelle accordée à tous les hommes; la philosophie demeure au-dessous de tous les cultes, même les plus imparfaits» qui du moins donnent à l'homme un père , un témoin, un consolateur, un Juge. Une vraie théodicée emprunte en quelque sorte à toutes les croyances religieuses leur commun principe, et elle le leur rend entouré de lumière, élevé au-dessus de toute incertitude, placé à l'abri de toute attaque. La philosophie peut alors se présenter à son tour au genre humain : elle aussi elle a droit à sa confiance ; car elle lui parle de Dieu au nom de tous ses besoins et de toutes ses facultés , au nom de la raison et au nom du sentiment.
Remarquez que nous sommes arrivés à ces liautes conclusions sans aucune hypothèse, à L'aide de procédés a la fois très-simples et parfaitement rigoureux. Étant données des vérités de différent ordre , que nous n'avons pas faites et qui ne se suffisent pas à elles-mêmes , nous sommes remontés de ces vérités à leur auteur, do même qu'on va de l'effet à la cause , du signe à la chose signifiée, du phénomène à l'être, de la qualité au sujet.
Ces deux principes, que tout ôffet suppose ;une cause et •que toute qualité suppose un sujet , sont des principes universels et nécessaires. Ils ont été mis par nous dans iine pleine lumière , et démontrés en la manière que •peuvent Têtre des principes indémontrables puisqu'ils aoal primitifs. De plus, ces pnncipes nécessaires, à quoi s!appUquent-iIs? A des vérités métaphysiques et mo- •rates ) iiécessaires aussi. Ha donc bien fallu conclure r.exisience d'une cause et d'un êtr^joécessaire; ou bien jl fallait nier, soit la nécessité du principe de la cause et en principe de la substance , soit la nécessité des vérités •CMixquelles nous les avons appliqués, c'e$ft-»*direreaon- (cer à iimiés les notitms du sens coœmim.; car ce qui compose le sens commun, ce sont précisément cesprintripes et ces 'vérit^ avec Jeur caractère d'universalité et \de nécessité.
Non«-seifiement il est certam que tout effet suppose ^ne Clause et toute qualité un être, mais il l'est égaleraient qu'un effet de telle nature suppose une cause de la même nature , et qu'une qualité ou un attrfl)ut marqué de tels et tels caractères essentiels suppose un être 4ans lequel se i*etrouvent éminemment ces mêmes carac- 4ères. D'où il suit que nous avons conclu très-légitime- -Aient de la vérité à une cause et à une substance intelli- <geiite, de la beauté à un être souverainement beau, et -d'une loi morale composée à la fois de justice et de joharité à un législateur souverainement juste et souvearainement bon.
M nous n'avons pas fait de la géométrie et de Tal- ;gàbce en théodicée, à l'exemple de beaucoup de philo^
sophes, et des plus illustres. Nous n'avons pas déduit les attributs de Dieu les uns des autres, comme on convertit les différents termes d'une équation, ou comme d'-une propriété du triangle on déduit ses autres propriétés , ce qui aboutit à un Dieu tout abstrait , bon peutêtre pour Técole, mais qui ne suffit pas au genre humain. Nous avons donné à la théodicée un plus sûr fondement, la psychologie. Notre Dieu, c'est sans doute aussi l'auteur du monde, mais c'est surtout le père de l'humanité; son intelligence, c'est la nôtre à laquelle on ajoute la nécessité de Tessence et la puissance infinie. De même notre Justice et notre charité, rapportées à leur immortel exemplaire, nous donnent une idée de la justice et de la charité divines. Voilà un Dieu réel , avec lequel nous pouvons soutenir un rapport réel aussi, que nous pouvons comprendre et sentir, et qui. à son tour peut comprendre et sentir nos efforts, nos souffrances, nos vertus, nos misères. Faits à son image, conduits jusqu'à lui par un rayon de son 'être , il y a entre lui et nous un lien vivant et sacré.
Notre théodicée est donc pure à la fois d'hypothèse et d'abstraction. En nous préservant de l'une, nous nous sommes préservés de l'autre. Ne consentant à reconnaître Dieu que dans ses signes visibles aux yeux, intelligibles à l'esprit , c'est sur d'infaillibles témoignages que nous nous sommes élevés à Dieu. Par une consé- ' quence nécessaire, partant d'effets et d'attributs réels, nous sommes arrivés à une cause et à une substance
réelles, à une cause ayant en puissance tous ses effets essentiels , à une substance riche d'attributs. J'admire
la folie de ceux qui , pour mieux connaître Dieu , le considèrent, disent-ils, dans son essence pure et absolue, dégagée de toute détermination limitative. Je crois avoir ôté à jamais la racine d'une telle extravagance*. Non; il n'est pas vrai que la diversité des déterminations et par conséquent des qualités et des attributs détruise l'unité absolue d'un être; la preuve mfaillible en est que mon unité n'est pas le moins du monde altérée par la diversité de mes facultés. Il n'est pas vrai que l'unité exclue la multiplicité et la multiplicité l'unité ; car l'unité et la multiplicité sont unies en moi. Pourquoi donc ne le seraient-elles pas en Dieu ? Il a y plus : loin d'altérer l'unité en moi, la multiplicité la développe et en fait paraître la fécondité. De même la richesse des déterminations et des attributs de Dieu est précisément le signe delà plénitude de son être. Négliger ses attributs, c'est donc l'appauvrir; nous ne disons pas assez, c'est l'anéantir : caY un être sans attributs n'est pas, et l'abstraction de l'être, humain ou divin, fini ou infini, relatif ou absolu, c'est le néant*.
La théodicée a deux écueils : l'un, que je viens de vous signaler, est l'abstraction, l'abus de la dialectique; c'est le vice de l'école et de la métaphysique. S'efi'orcet-on d'éviter cet écueil, on court le risque d'aller se briser contre l'écueil opposé , je veux dire cet efl*roi du raisonnement qui s'étend jusqu'à la raison , cette prédoininance excessive du sentiment qui, développanten nous les facultés aimantes et affectueuses aux dépens