‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 70 sur 74 · Voyez Premiers Essais^ cours de 1816, passim · texte numérisé non relu

Voyez Premiers Essais^ cours de 1816, passim

de toutes les autres, nous jette dans un anthropomorphisme feans critique, et nous fait instituer avec Dieu un commerce intime et familier où nous oublions un peu trop Tauguste et redoutable majesté de l'être divin, l'âme tendre et contemplative ne peut ni aimer ni contempler en Dieu la nécessité, l'éternité, l'infinité, qui ne tombent point sous les prises de l'imagmation et du ccBur, mais qui se conçoivent seulement. Elle les néglige donc. Elle n'étudie pas non plus Dieu dans les vérités de toute espèce, physiques , métaphysiques et morales, qui le manifestent; elle considère en lui particulièrement les caractères auxquels s'attache raff'ection. Dans l'adoration, Fénelon retranche toute crainte pour ne laisser subsister que l'amour, et M"* Guyon finit par aimer Dieu comme un amant.

On évite ces excès contraires d'une sentimentalité raffinée et d'une abstraction chiménque , en ayant sans cesse présents à la pensée et la nature de Dieu par laquelle il échappe à tout rapport avec nous , la nécessité, l'éternité, l'infinité, et en même temps ceux de ses .attributs qui sont nos propres attributs transportés en lui par cette raison très-simple qu'ils en viennent.

Je ne puis concevoir Dieu que dans ses manifestatit)ns et par les signes qu'il me donne de son existence, comme je ne puis concevoir un être que par ses attributs, une cause que par ses effets, comme je ne me connais moi-même que par l'exercice de mes facultés. Otez mes facultés et la conscience qui me les atteste, je ne suis pas pour moi. Il en est de même de Dieu : ôtez la nature et l'âme , tout signe de Dieu disparaît.

C'est donc dans la nature et dans Fâme qa'tt feul le chercher et qu'on peut le trouver.

L'univers, qui comprend la nature et l'homme, manifeste Dieu; est-ce à dire qu'il l'épuisé? Nullement. Consultons toujours la psychologie. Je ne me connais que par mes actes ; cela est certain ; et ce qui ne l'est pas moins, c'est que tous mes actes n'épuisent ni n'égalent ma puissance ni ma substance ; car ma puissance , celle au moins de ma volonté , peut toujours ajouter un acte à tous ceux qu'elle a déjà produits , et elle a la conscience, en même temps qu'elle s'exerce, de contenir en soi de quoi s'exercer encore. Aussi fautil dire de Dieu et du monde ces deux choses en apparence contraires : nous ne connaissons Dieu que par le monde, et Dieu est essentiellement distinct et différent du monde. La cause première, comme toutes les causes secondes, ne se manifeste que par ses effets; elle ne se peut même concevoir que par eux ; et elle les surpasse de toute la différence qui sépare le créateur de l'être créé, le parfait de l'imparfait. Le monde est indéfini; il n'est pas infini; car, quelle que soit sa quantité, la pensée y peut toujours ajouter. De quelques milliards de mondes que l'on compose la totalité du monde, on peut y ajouter des mondes nouveaux. Mais Dieu est infini , absolument infini dans son essence, et il répugne qu'une série indéfinie égale l'infini ; car l'indéfini n'est autre chose que le fini plus ou moins multiplié et pouvant toujours l'être. Le monde est un tout qui a son harmonio; car un Dieu un n'a pu faire qu'une œuvre accomplie et harmonieuse. L'harmonie du monde ré-

pond à Funité de Dieu, comme la quantité indéfinie est le signe défectueux de l'infinité de Dieu. Dire que le monde est Dieu , c'est n'admettre que le monde , et c'est nier Dieu. Donnez à cela le nom qu'il vous plaira, c'est au fond l'athéisme. D'un autre côté, supposer que le monde est vide de Dieu et que Dieu est séparé du monde, c'est une abstraction insupportable et presque impossible. Distinguer n'est point séparer. Je me distingue , je ne me sépare point de mes qualités et de mes actes. De même Dieu n'est pas le monde, bien qu'il y soit partout orésent en esprit et en vérité *.

1. Plaçons ici ce passage analogue sur la vraie mesure en laquelle on peut dire à la fois que Dieu est compréhensible et qu'il est incompréhensible, l^e série, t. IV, Philosophie écossaise, Hutcheson : Disons d'abord que Dieu n'est point absolument incompréhensible , par cette raison manifeste qu'étant la cause de cet univers, il y passe et s'y réfléchit, comme la cause dans Teffet : par là, nous le connaissons, a Les « cieux racontent sa gloire* », et, « depuis la création"*, ses vertus invi- (( sibles sont rendues visibles dans ses ouvrages » : sa puissance, dans les milliers de mondes semés dans les déserts infinis de Tespace; sou intelligence, dans leurs lois harmonieuses; enfin, ce qu'il y a en lui de plus auguste, dans les sentiments de vertu, de sainteté et d'amour que contient le cœur de l'homme. Et il faut bien que Dieu ne nous soit point incompréhensible, puisque toutes les nations s'entretiennent de Dieu depuis le premier jour delà vie intellectuelle de rhuraanité. Dieu donc, comme cause de l'univers, s'y révèle pour nous; mais Dieu n'est pas seulement la cause de l'univers, il en est la cause parfaite et infinie possédant en soi, non pas une perfection relative qui n'est qu'un degré d'imperfection, mais une perfection absolue, une infinité qui n'est pas seulement le fini multiplié par lui-même en des proportions que l'espùt humain peut toujours accroître, mais une infinité vraie, c'est-à-dire l'absolue négation de toutes bornes dans toutes les puissances de son être. Dès lors, il répugne qu'un efl'et indéfini exprime adéquatement une cause infinie; il répugne donc que nous puissions connaître absolument

* Psaliniiste.

•• Saint Paul.

Telle est notre théodicée : elle rejette les excès de tous les systèmes, et elle contient, nous le croyons au moins, tout ce qu'ils ont de bon. Au sentiment elle emprunte un Dieu personnel comme nous sommes nous-mêmes une personne, et à la raison un Dieu nécessaire , éter-

Dieu par le monde et par l'homme , car Dieu n'y est pas tout entier. Pour comprendre absolument l'infini, il faut le comprendre infiniment, et cela nous est interdit. Dieu, tout en se manifestant, retient quelque chose en soi que nuUe chose finie ne pent absolument manifester» ni par conséquent nous permettre de comprendre absolument. 11 reste donc en Dieu, malgré le monde et Thomme, quelque chose d'inconnu, d'impénétrable, d'incompréhensible. Par delà les incommensurables espaces de Tunivers, et sous toutes les profondeurs de Tàme humaine. Dieu nous échappe dans cette infinitude inépuisable d'où il peut tirer sans fin de nouveaux mondes, de nouveaux êtres, de nouvelles manifestations. Dieu nous est par là incompréhensible; mais cette incorapréhensibilité même, nous en avons une idée nette et précise; car nous avons l'idée la plus précise de l'infinité. Et cette idée n'est pas en nous un raffinement métaphysique ; c'est une conception simple et primitive qu nous éclaire dès notre entrée en ce monde, lumineuse et obscure tout ensemble , expliquant tout et n'étant expliquée par rien , parce qu'elle nous porte d'abord an faîte et à la limite de toute explication. Quelque chose d'inexplicable à la pensée, voilà où tend la pensée; l'être infini, voilà le principe nécessaire de tous les êtres relatifs et finis. La raison n'explique pas l'inexplicable, elle le conçoit. Elle ne peut comprendre d'une manière absolue l'infinité, mais elle la comprend en quelque degré dans ses manifestations indéfinies, qui la découvrent et qui la voilent; et de plus, comme on Ta dit, elle la comprend en tant qu'incompréhensible. C'est donc une égale erreur de déclarer Dieu absolument compréhensible et absolument incompréhensible. Il est l'un et l'autre, invisible et présent, répandu et retiré en lui-même, dans le monde et hors du monde, si familier et si intime à ses créatures qu'on le voit en ouvrant les yeux, qu'on le sent en sentant battre son cœur , et en même temps inaccessible dans son impénétrable majesté, mêlé à tout et séparé de tout, se manifestant dans la vie universelle et y laissant paraître à peine une ombre de son essence éternelle, se communiquant sans cesse et demeurant incommunicable, à la fois le Dieu vivant et le Dieu caché, Deus vivus et Deus (ibscondituç. »

46ft DIX-SEPTIÈME LEÇON.

nel, infini. En présence de deux systèmes opposés, Tun, qui pourvoir et sentir Dieu dans le monde, Ty absorbe, l'autre qui , pour ne pas confondre Dieu avec le monde, Ten sépare et le relègue dans une solitude inaccessible, elle- leur donne à tous les deux une juste satisfaction en leur offrant un Dieu qui est en effet dans le monde , puisque le monde est son ouvrage , mais sans que son essence y soit épuisée , un Dieu qui est tout ensemble unité absohie et unité multipliée , infini et vivant , immuable et principe du mouvement, suprême intelligence et suprême vérité , souveraine justice et souveraine bonté, devant lequel le monde et l'homme sont comme le néant, et qui pourtant se complaît dans le monde et dans l'homme , substance élernelJe et cause inépuisable , impénétrable et partout sensible , qu'il faut tour à tour rechercher dans la vérité , admirer dans la beauté, imiter, même à une distance infinie, dans la bonté et dans la justice, vénérer et aimer, étudier sans cesse avec un zèle infatigable et adorer en silence !

Résumons ce résumé. Partis de l'observation de nousmêmes pour nous préserver de T hypothèse , nous avons trouvé dans la conscience trois ordres de feits. Nous leur avons laissé à chacun leur caractère, leur rang, leur portée et leurs limites. La sensatton nous a paru la condition indispensable, mais non le fondement de Fa connaissance. La raison est la faculté même de connaître; elle nous a fourni des principes absolus, el ces principes absolus nous ont conduits à des vérités absolues. Le sentiment, qui tient à la fois de la sensation et de la raison , a trouvé place entre Tune et l'autre. Sortis

RESUME DE LA DOGTaiNE. 46a

de h conscience , mais toujours guidés par elle , nous avons pénétré dans la région de Têtre -, aotis sommes allés tout naturellement de la connaissance à ses objets par le chemin que suit le genre huofâin^ que Kaxtt a cherché en vaifl , ou plutôt qu'il a méconnu à plaisir,. à savoir cette raison qu'il faut admettre ou qu'il fout rejeter tout entière, et qui nous révèle les existences tout comme les vérités. Après donc avoir rappelé toutes ies grandes vérités métaphysiques , esthétiques et Bftorales^ nous les avons rapportées à leur principe : avec le genre humaJH nous avons prononcé le nom de Dieu^ ^ explique tout, parce qu'il a tout fait, que toutes nos facultés réclament , la raison , le cœur et les sens , parce qu'il est l'auteur de toutes nos facultés.

Cette doctrine est si simple , elle e^ tellement darirs foutes nos puissances , elle est si conforme à tous iio$ instincts, qu'elle paraît à peine une doctrine pbiloso* phique ; et en même temps , si vous l'examinez de plus près, si vous la comparez avec toutes les doctrines célèbres , Vous trouverez qu'elle s'en rapproche et qu'elle en diffère , qu'elle n'est aucune d'elles et qu'elle les embrasse toutes, qu'elle en exprime précisément le côté qui les a fait vivre et qui les soutient dans l'histoire. Mais ce n'est là que le caractère scientifique de la doctrine que nous vous présentons : elle en a un autre encore qui la distingue et vous la recommande bien davantage. L'esprit qui l'anime est celui qui inspira jadis Socrate, Platon, Marc-Aurèle, qui vous fait battre le cœur quand vous lisez Corneille et Bossuet, qui a dicté à Vauvenargues ce petit nombre de pages qui ont im-

mortalisé son nom , que vous sentez partout dans Reid soutenu par un bon sens admirable , et dans Kani même au milieu et au-dessus des embarras^ de sa métaphysique, à savoir le goût du beau et du bien en toutes choses, la passion dé Thonnête, Tardent désir de la grandeur morale de l'humanité. Oui, ne craignons pa& de le répéter, c'est là que nous tendons par toutes les voies; c'est la fin à laquelle se rapportent toutes les parties de notre enseignement; c'est la pensée qui leur sert de lien et qui en est l'âme pour ainsi dire. Puisse cetle pensée vous être toujours présente, et vous accompagner comme une amie fidèle et généreuse, partout où le sort vous conduira , sous la tente du soldat , dans le cabinet du jurisconsulte, du médecin, du savant, de l'homme dé lettres, comme aussi dans l'atelier de l'artiste! Puisse-t-elle enfin vous rappeler quelquefois celui qui en a été auprès de vous le bien sincère mais trop faible interprète!

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