Philosophie de Kant, Introduction
Sophie allemande dans une route au bout de laquelle était un abîme. En vain ce grand homme, car ses intentions et son caractère, sans parler de son génie, lui méritent ce nom, a-t-il institué avec Hume une lutte ingénieuse et savante; c'est lui qui a été vaincu dans cette lutte, c'est Hume qui est resté le maître du champ de bataille.
Qu'importe, en effet, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas dans l'esprit humain des principes universels et nécessaires, si ces principes ne nous servent qu'à classer nos sensations, et à nous faire monter, de degré en degré, jusqu'aux idées les plus sublimes mais qui n'ont de réalité que pour nous-mêmes? L'esprit humain est alors, ainsi que le dit très-bien Kant lui-même, comme un banquier qui prendrait des billets rangés avec ordre dans sa caisse pour des valeurs réelles : il ne possède que du papier. Nous voilà donc revenus à ce conceptualisme du moyen âge qui, concentrant la vérité dans l'intelligence humaine, fait de la nature des choses un fantôme de l'intelligence , se projetant partout hors d'elle-même, triomphante à la fois et impuissante, puisqu'elle produit tout et ne produit que des chimères *.
Le reproche qu'une saine philosophie se contentera
1. Sur le conceptualisme, ainsi que sur le nominalisme et le réalisme, voyez V Introduction aux écrits inédits dAbélard^ et aussi Philosophie ÉCOSSAISE, leçon viii; Philosophie de Locke, leçon vni, et Técrit De la Métaphysique cTAristote , p. 49 : « Rien n'existe en ce monde qui n'ait sa loi plus générale que soi-même. Il n'y a point d'individu qui ne se rapporte à un genre , point de phénomènes liés ensemble qui ne tiennent à un plan. Et il faut bien qu'il y ait réellement dans la nature des genres et un plan, si tout a été fait cum pondère et mensurâj sans quoi nos idées mômes de genres et de plan ne
de faire à Kant, c'est que son système est en désaccord avec les faits. La philosophie peut et doit se séparer de la foule pour l'explication des faits; mais , on ne saurait trop le répéter, il faut que dans Texplication elle ne détruise pas ce qu'elle prétend expliquer; sans quoi elle n'explique point, elle imagine. Ici, le grand fait qu'il s'agit d'expliquer, c'est la croyance même du genre humain, et le système de Kant l'anéantit.
En fait, quand nous parlons de la vérité des principes universels et nécessaires , nous ne croyons^ pas qu'ils ne soient vrais que pour nous : nous les croyons vrais en eux-mêmes, et vrais encore quand notre esprit ne serait pas là pour les concevoir. Nous les considérons comme indépendants de nous ; ils nous paraissent s'imposer à notre intelligence par la force de la vérité qui est en eux. Ainsi, pour exprimer fidèlement ce qui se passe en nous, il faudrait renverser la proposition de Kant, et au lieu de dire avec lui : ces principes sont les lois nécessaires de notre esprit, donc ils n'ont point de valeur absolue en dehors de notre esprit; nous devrions dire bien plutôt : ces principes ont une valeur absolue en eux-mêmes, voilà pourquoi nous ne pouvons pas ne pas y croire.
seraient que des chimères, et la science humaine une illusion régulière. Si on prétend qu'il y a des individus et point de genre, des choses juxtaposées et pas de plan , par exemple des individus humains plus ou moins différents, et pas de type humain , et mille autres choses de cette sorte , à la bonne heure ; mais en ce cas il n'y a plus rien de général dans le monde , si ce n'est dans l'entendement humain , c'est-à-dire , en d'autres termes, que le monde et la nature sont dépourvus d'ordre et de raison , et qu'il n'y a de raison et d'ordre que dans la tête de rbomme. »
Et même cette nécessité de la croyance, dont le nouveau scepticisme se fait une arme » n*est pas la condition indispensable de l'application des principes. Nous l'avons établi * : la nécessité de croire suppose la réflexion, Texamen, Teffort de nier et Timpuissance de le faire ; mais avant toute réflexion , Tintelligence saisit spontanément la vérité, et dans Taperception spontanée n'est point le sentiment de la nécessité, ni par conséquent ce caractère de subjectivité dont parle tant l'école allemande.
Revenons donc ici sur cette intuition spontanée de la vérité que Kant n'a point connue, dans le cercle où le retenaient captif ses habitudes profondément réfléchies et un peu scolastiques.
Ést-il vrai qu'il n'y ait pas de Jugement, même affirmatif dans la forme, qui ne soit mêlé d'une négation?
Il semble bien que tout jugement affirmatif est en même temps négatif» puisque affirmer qu'une chose existe, c'est nier sa non-existence, comme tout jugement négatif est en même temps affirmatif, nier Texistence d'une chose étant affirmer sa non-existence. S'il en est ainsi, tout jugement, quelle que soit sa forme, affirmative ou négative, car ces deux formes reviennent l'une à l'autre, suppose un doute préalable sur l'existence de la chose en question » un exercice quelconque de la réflexion, à la suite duquel l'esprit s'est senti contraint de porter tel ou tel jugement, de sorte qu'à ce point de vue le fondement du jugement parait être dans sa néces^