‹ Du vrai, du beau & du bienChapitre 22 sur 71 · Premiers Essais, Du beau réel et du beau idéal, p · texte numérisé non relu

Premiers Essais, Du beau réel et du beau idéal, p

sentiment y il nous reste à parler d'une faculté non moins nécessaire, qui les anime et les vivifie, Timagination.

Lorsque la sensation, le jugement et le sentiment se sont produits à Toccasion d'un objet extérieur, ils se reproduisent en Tabsence même de cet objets c'est là la mémoire.

La mémoire est double : non- seulement je me souviens que j'ai été en présence d'un certain objet, mais je me représente cet objet absent tel qu'il était, tel que je l'ai vu, senti, jugé : le souvenir est alors une image. Dans ce dernier cas, la mémoire a été appelée par quelques philosophes mémoire imaginative. C'est là le fond de l'imagination ; mais Timagination est plus encore.

L'esprit s'appliquant aux images fournies par la mémoire les décompose , choisit entre leurs différents traits, et en forme des images nouvelles. Sans ce nouveau pouvoir, l'imagination serait captive dans le cercle de la mémoire.

Le don d'être affecté fortement par les objets et de reproduire leurs images absentes ou évanouies, et la puissance de modifier ces images pour en composer de nouvelles, épuisent-ils ce que les hommes appellent l'imagination? Non, ou du moins, si ce sont bien là les éléments propres de l'imagination, il faut qu^ quelque autre chose s'y ajoute, à savoir le sentiment du beau en tout genre. C'est à ce foyer que s'entretient et s'allume la grande imagination. Suffisait- il à l'auteur des Horaces d'avoir bien lu Tite Live, de s'en représenter

vivement plusieurs scènes , d'en saisir les traits principaux et de les combiner heureusement? Il lui fallait en outre le sentiment, Tamour du beau, surtout du beau moral ; il lui fallait ce grand cœur d'où est sorti le mot du vieil Horace.

Entendons-nous bien. Nous ne disons pas que le sentiment soit rimagination, nous disons qu'il est la source où rimagination puise ses inspirations et devient féconde. Si les hommes sont si différents en fait d'imagination, c'est que les uns restent froids en présence des objets, froids dans les représentations qu'ils en conservent, froids encore dans les combinaisons qu'ils en forment, tandis que les autres, doués d'une sensibilité particulière , s'émeuvent vivement aux premières impressions des objets, en gardent de puissants ressouvenirs, et portent dans l'exercice de toutes leurs facultés cette même force d'émotion. Otez le sentiment, tout reste inanimé; qu'il se manifeste, tout prend de la chaleur, de la couleur et de la vie.

Il est donc impossible de borner l'imagination, comme le mot paraît l'exiger, aux images proprement dites, et aux idées qui se rapportent à des objets physiques. Se rappeler des sons, choisir entre eux, les combiner pour en tirer des effets nouveaux, n'est-ce pas là aussi de l'imagination, bien que le son ne soit pas une image? Le vrai jjausîcien ne possède pas moins d'imagination que le peintre. On accorde au poète de l'imagination lorsqu'il retrace les images de la nature ; lui refuserat-on cette même faculté lorsqu'il retrace des sentiments? Mais, outre les images et les sentiments, le poète n'em-

ploie-t-il pas les hautes pensées de la justice, de la liberté, de la vertu, en un mot, toutes les idées morales? Dira-t-on que dans ces peintures morales , dans ces tableaux de la vie intime de Tâme, ou gracieux ou énergiques, il n'y a pas d'imagination?

Yous voyez quelle est l'étendue de l'imagination : elle n'a point de bornes, elle s'applique à tout. Son caractère distinctif est d'ébranler fortement Tâme en présence de tout objet beau, ou à son seul souvenir, ou même à la seule idée d'un objet imaginaire. On la reconnaît à ce. signe qu'elle produit, à l'aide de ses représentations, la même impression et même une impression plus vive que la nature à l'aide des objets réels. Si la beauté absente ou rêvée n'agit pas sur vous autant et plus que la beauté présente, vous pouvez avoir mille autres dons: celui de l'imagination vous a été refusé.

Aux yeux de l'imagination, le monde réel languit auprès de ses fictions. On peut sentir que l'imagination devient la maîtresse à l'ennui des choses réelles et présentes. Les fantômes de l'imagination ont un vague, une indécision de formes, qui émeut mille fois davantage que la netteté et la distinction des perceptions actuelles. Et puis, à moins d'être entièrement fou, et la passion ne nous rend pas toujours ce service, il est très-difficile de voir la réalité autrement qu'elle n'est, c'est-à-dire très -imparfaite. Au contraire, on fait de l'imege tout ce qu'on veut, on la métamorphose à son insu, on l'embellit à son gré. Il y a dans le fond de l'âme humaine une puissance infinie de sentir et d'aimer à laquelle le monde entier ne réponJ pas, encore

bien moins une seule de ses créatures » si charmante qu'elle puisse être. Toute beauté mortelle, vue de près, ne suffit pas à cette puissance insatiable qu'elle excite et ne peut satisfaire. Mais de loin, les défauts disparaissent ou s'affaiblissent, les nuances se mêlent et se confondent dans le clair-obscur du souvenir et du rêve , et les objets plaisent mieux parce qu'ils sont moins déterminés. Le propre de^ hommes d'imagination est de se représenter les choses et les hommes autrement qu'ils ne sont et de se passionner pour ces images fantastiques. Ce qu'on appelle les hommes positifs, ce sont les hommes sans imagination, qui n'aperçoivent que ce qu'ils voient et traitent avec la réalité telle qu'elle est au lieu de la transformer. Ils ont, en général, plus de raison que de sentiment ; ils peuvent être sérieusement et profondément honnêtes j ils ne seront jamais ni poètes ni artistes. Ce qui fait l'artiste et le poète, c'est, avec un fonds de bon sens et de raison sans lequel tout le reste est vain, un cœur sensible, irritable même, surtout une vive, une puissante imagination.

Si le sentiment agit sur l'imagination» on le voit» l'imagination le lui rend avec usure.

Disons-le : cette passion pure et ardente, ce culte de la beauté qui fait le grand artiste ne se peut rencontrer que dans un homme d'imagination. En effet, le sentiment du beau peut s'éveiller en chacun de nous devant tout bel objet; mais, quand cet objet a disparu , si son image ne subsiste pas vivement retracée, le sentiment qu'il a un moment excité s'efface peu à peu ; il pourra se ranimer à la vue d'un autre objet mais pour s'éteindre

encore 9 mourant toujours pour renaître par hasard; n*étant pas nourri, accru» exalté par la reproduction vivace et continue de son objet dans rimagination, il manque de cette puissance inspiratrice sans laquelle il n'y a ni artiste ni poète.

Encore un mot sur une autre faculté qui n'est pas une faculté simple , mais un heureux mélange de celles qui viennent d'être rappelées, le goût, si maltraité, si arbitrairement limité dans toutes les théories.

Si, après avoir entendu une belle œuvre poétique ou musicale , admiré une statue, un tableau , vous pouvez vous représenter ce que vos sens ont perçu, voir encore le tableau absent, entendre les sons qui ne retentissent plus, en un mot, si vous avez de l'imagination, vous possédez une des conditions sans lesquelles il n'y a pas de vrai goût. En etfet, pour goûter les œuvres de l'imagination, ne faut-il pas en avoir soi-même? N'a-t-on pas besoin, pour sentir un auteur, non de l'égaler sans doute, mais de lui ressembler en quelque degré ? Un esprit sensé, mais sec et austère, comme Le Batteux ou Condillac, ne sera-t-il pas insensible aux plus heureuses audaces du génie , et ne portera-t-il pas dans la critique une sévérité étroite, une raison très- peu raisonnable, puisqu'elle ne comprend pas toutes les parties de la nature humaine , une intolérance qui mutile et flétrit l'art en croyant l'épurer ?

D'un autre côté l'imagination ne suffit pas à l'appréciation de la beauté. Il y a plus : cette vivacité d'imagination si précieuse au goût, quand elle est un peu contenue, ne produit, lorsqu'elle domine, qu'un goût

très-imparfait, qui, n*ayant pas la raison pour fondement, n'en tient pas compte dans ses jugements, et risque de mal comprendre la plus grande beauté, la beauté réglée. L'unité dans la composition, l'harmonie de toutes les parties, la juste proportion des détails, l'habile combinaison des etfels, le choix, la sobriété, la mesure, sont autant de mérites qu'il sentira peu et ne mettra pas à leur place. L'imagination est pour beaucoup sans doute dans les ouvrages de Tart, mais enfin elle n*est pas tout. Ce qui fait de Polyeucte et du Misanthrope deux merveilles incomparables, est-ce seulement l'imagination? N'y a-t-il pas aussi dans la simplicité profonde du plan, dans le développement mesuré de l'action, dans la vérité soutenue des caractères, une raison supérieure, différente de l'imagination qui fournit les couleurs, et de la sensibilité qui donne la passion ?

Outre l'imagination et la raison, l'homme de goût doit posséder l'amour éclairé mais ardent de la beauté ; il faut qu'il se complaise à la rencontrer, qu'il la cherche, qu'il l'appelle.* Comprendre et démontrer qu'une chose n'est point belle, plaisir médiocre, tâche ingrate; mais discerner une belle chose, s'en pénétrer, la mettre en évidence et faire partager à d'autres son sentiment, jouissance exquise, tâche généreuse. L'admiration est à la fois pour celui qui l'éprouve un bonheur et un honneur. C'est un bonheur de sentir profondément ce qui est beau; c'est un honneur de savoir le reconnaître. L'admiration est le signe d'une raison élevée servie par un noble cœur. Elle est au-dessus de la petite critique, sceptique et impuissante; mais elle

est rame de la grande critique, de la critique féconde : elle est pour ainsi dire la partie divine du goût.

Après avoir parlé du goût qui apprécie la beauté , ne dirons-nous rien du génie qui la fait revivre? Le génie n'est autre chose que le goût en action , c'est-à-dire les trois puissances du goût portées à leur comble, et armées d'une puissance nouvelle et mystérieuse, la puissance d'exécution. Mais nous entrerions déjà dans le domaine de Tart. Attendons, nous retrouverons bientôt et Fart et le génie qui raccompagne.

156 SEPTIEME tECON.

Réfutation de diverses théories sur la nature du beau : que le beau ne peut pas se ramener à ce qui est utile. — Ni à la convenance. — Ni à la proportion. — Caractères essentiels du beau. — Différentes espèces de beautés. Du beau et du sublime. Beauté physique. - Beauté intellectuelle. Beauté morale. — De la beauté idéale : qu'elle est surtout la beauté morale. — Dieu, premier principe du beau. —Théorie de Platon.

Nous avons fait connaître le beau en nous-mêmes, dans les facultés qui le perçoivent et Tapprécient , la raison, le sentiment, Timaginalion, le goût; nous arrivons, selon l'ordre déterminé par la méthode, à d'autres questions: Qu'est-ce que le beau dans les objets? Qu'est-ce que le beau, pris en lui-même? Quels sont ses caractères et ses différentes espèces? Quel est enfin son premier et dernier principe? Toutes ces questions veulent être traitées, et s'il est possible, résolues. La philosophie a son point de départ dans la psychologie; mais, pour qu'elle atteigne aussi son terme légitime, il faut qu'elle parvienne de l'homme aux choses mêmes.

L'histoire de la philosophie nous offre bien des théories sur la nature du beau : nous ne voulons ni les énumérer ni les discuter toutes : nous signalerons les plus importantes*.

1, Si on veut faire connaissance avec une réfutation simple et piquante, écrite il y a deux mille ans, des fausses théories de la beauté.

Il en est une bien grossière qui définit le beau ce qui plaît aux sens, ce qui leur procure une impression agréable. Nous ne nous arrêterons pas à cette opinion. Nous l'avons suffisamment réfutée en faisant voir qu'il est impossible de réduire le beau à Tagréable.

Un sensualisme un peu plus savant met l'utile à la place de l'agréable, c'est-à-dire change la forme du même principe. Le beau n'est plus l'objet qui nous procure dans le moment présent une sensation agréable mais fugitive, c'est l'objet qui peut nous procurer souvent celte même sensation ou d'autres semblables. Il ne faut pas un grand effort d'observation ni de raisonnement pour se convaincre que l'utilité n'a rien à voir avec la beauté. Ce qui est utile n'est pas toujours beau, ce qui est beau n'est pas toujours ulile, et ce qui est à la fois utile et beau est beau par un autre endroit que son utilité. Yoyez un levier, une poulie : assurément rien de plus utile. Cependant vous n'êtes pas tenté de dire que cela soit beau. Avez-vous découvert un vase antique admirablement travaillé; vous vous écriez que ce vase est beau, sans vous aviser de rechercher à quoi il vous servira. Enfin la symétrie et l'ordre sont des choses belles, et en même temps ce sont des choses utiles, soit parce qu'elles ménagent l'espace, soit parce que les objets disposés symétriquement sont plus faciles

on peut lire VHippi(is de Platon , t. IV de notre traduction. Le Phèdre, t. VI, contient l'exposition Toilée de la théorie propre à Platon; mais c'est dans le Banquet (ibid. ), et particulièrement dans le discours de Diotime, qu'il faut chercher la pensée platonicienne arrivée à son développement le plus parfait, et revêtue elle-même de toute la beauté du langage humain.

à trouver quand on en a besoin : mais ce n'est pas là ce qui fait pour nous la beauté de la symétrie; car nous saisissons immédiatement ce genre de beauté; et c'est souvent assez tard que nous reconnaissons l'utilité qui s'y rencontre. Il arrive même quelquefois qu'après avoir admiré la beauté d'un objet, nous n'en pouvons deviner l'usage, bien qu'il en ait un. L'utile est donc entièrement différent du beau , loin d'en être le fondement.

Une théorie célèbre et bien ancienne * fait consister le beau dans la parfaite convenance des moyens relativement à leur fin. Ici le beau n'est plus l'utile, c'est le convenable : ces deux idées doivent être distinguées. Une machine produit d'excellents effets , économie de temps, de travail, etc.; elle est donc utile. Si de plus, examinant sa construction, je trouve que chaque pièce est à sa place, et que toutes sont habilement disposées pour le résultat qu'elles doivent produire ; même sans envisager l'utilité de ce résultat, comme les moyens sont bien appropriés à leur fin , je juge qu'il y a là convenance. Déjà nous nous rapprochons de l'idée du beau ; car nous ne considérons plus ce qui est utile, mais ce qui est comme il faut. Cependant nous n'avons pas encore atteint le vrai caractère de la beauté : il y a , en effet , des objets très-bien disposés pour leur fin , et que nous n'appelons pas beaux. Un siège sans ornement et sans élégance , pourvu qu'il soit solide , que toutes les pièces se tiennent bien , qu'on puisse s'y asseoir avec sécurité, qu'on y soit commodément, agréablement même, peut

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