‹ Du vrai, du beau & du bienChapitre 21 sur 71 · Voyez plus haut, leçon v, p · texte numérisé non relu

Voyez plus haut, leçon v, p

incapable de se sufQre à lui-même. Cependant, si le seiitiment n*est pas un principe, c'est un fait vrai et important , et après l'avoir bien distingué de la raison , nous allons nous-méroe relever bien au-dessus de la sensation , et mettre en lumière le rôle considérable^ qu'il joue dans la perception de la beauté.

Placez-vous devant un objet de la nature, où les hommes reconnaissent de la beauté , et observez ce qui se passe en vous à la vue de cet objet. N'est-il pas certain qu'en même temps que vous jugez qu'il est beau, vous sentez aussi sa beauté , c'est-à-dire que vous éprouvez à sa vue une émotion délicieuse , et que vous êtes attiré vers cet objet par un sentiment de sympathie et d'amour? dans d'autres cas, vous jugez autrement et vous éprouvez un sentiment contraire. L'aversion accompagne le jugement du laid , comme l'amour le jugement du beau. Et ce sentiment ne s'éveille pas seulement en présence des objets de la nature : tous les objets , quels qu'ils soient , que nous jugeons laids ou beaux , ont le pouvoir d'exciter en nous ce sentiment. Variez tant qu'il vous plaira les circonstances, transportez-moi devant un admirable édifice ou devant un beau paysage , représentez à mon esprit les grandes découvertes de Descartes et de Newton , les exploits du grand Condé, la vertu de saint Yincent de Paul; élevez-moi encore plus haut; réveillez en moi l'idée obscurcie et trop oubliée de l'être infini ; quoi que vous fassiez , toutes les fois que vous faites naître en moi l'idée du beau, vous me procurez une jouissance intérieure et exquise, toujours suivie d*un sentiment d'amour pour l'objet qui Ta causée.

m SIXIÈME LEÇON.

Plus l'objet est beau , plus la jouissance qu'il donne à l'âme est vive et l'amour profond sans être passionné. Dans l'admiration le jugement domine , mais animé par le sentiment. L'admiration s'aceroît-elle à ce point d'imprimer à l'âme un mouvement^ une ardeur qui semblent excéder les limites de la nature humaine ? cet état de l'âme s'appelle l'enthousiasme.

Est Deus in nobis, agitante calescimus illo.

La philosophie de la sensation n'explique le sentiment comme l'idée du beau qu'en le dénaturant. Elle le confond avec la sensation agréable , et par conséquent pour elle l'amour de la beauté ne peut être que le désir.

Il n'y a point de théorie que les faits contredisent davantage.

Qu'est-ce que le désir ? Un mouvement de l'âme qui a pour fin avouée ou secrète la possession ; l'admiration est de sa nature respectueuse , tandis que le désir tend à profaner son objet.

Le désir est fils du besoin. Il suppose donc en celui qui l'éprouve un manque, un défaut, et jusqu'à un certain point , une souffrance. Le sentiment du beau est sa propre satisfaction à lui-même.

Le désir est enflammé , impétueux , douloureux. Le sentiment du beau, libre de tout désir et en même temps de toute crainte, élève et échauffe l'âme, et peut la trans* porter jusqu'à l'enthousiasme, sans lui faire connaître les troubles de la passion. L'artiste n'aperçoit que le beau là où l'homme sensuel ne voit que l'attrayant ou l'effrayant. Sur un vaisseau battu parla tempête , quand

les passagers tremblent à h vue des flots menaçants et au bruit de la foudre qui gronde sur leur tête, Tartiste demeure absorbé dans la contemplation de ce sublime spectacle. Vernet se fait attacher à un mât pour contempler plus longtemps l'orage dans sa beauté majestueuse et terrible. Dès qu'il connaît la peur, dès qu'il partage rémotion commune, l'artiste s'évanouit , il ne reste plus que l'homme.

Le sentiment du beau est si peu le désir que l'un et l'autre s'excluent. Laissez-moi prendre un exemple vulgaire. Devant une table chargée de mets et de vins délicieux, le désir de la jouissance s'éveille, mais non pas le sentiment du beau. Je suppose qu'au lieu de songer aux plaisirs que me promettent toutes les choses étalées sous mes yeux, j'envisage seulement la manière dont elles sont arrangées et disposées sur la table et l'ordonnance du festin, le sentiment du beau pourra naître en quelque degré; mais assurément ce ne sera ni le besoin ni le désir de m'approprier cette symétrfe, cette ordonnance.

Le propre de la beauté n'est pas d'irriter et d'enflammer le désir, mais de l'épurer et de l'ennoblir. Plus une femme est belle , non pas de cette beauté commune et grossière que Rubens anime en vain de son ardent coloris, mais de cette beauté idéale que l'antiquité, Raphaël et Lesueur ont si bien connue, plus, à l'aspect de cette noble créature , le désir est tempéré par un sentiment exquis et délicat, quelquefois même remplacé par un culte désintéressé Si la Vénus du Capitole ou la sainte Cécile ou Tune des Muses qui jadis ornaient l'hôtel

Lambert*, excitent en vous des désirs sensuels, vous n'êtes pas faits pour sentir le beau. De même, le vrai artiste s'adresse moins aux sens qu'à l'âme; en peignant la beauté, il ne cberche qu'à en éveiller en nous le sentiment; et quand il a porté ce sentiment jusqu'à l'enthousiasme, il a obtenu le dernier triomphe de l'art.

Le sentiment du beau est donc un sentiment spécial, comme l'idée du beau est une idée simple. Mais ce sentiment, un en lui-même, ne se manifeste-t-il que d'une seule manière, et ne s'applique-t-il qu'à un seul genre de beauté? Ici encore, ici comme toujours, interrogeons l'expérience.

Quand nous avons sous les yeux un objet dont les formes sont parfaitement déterminées, et l'ensemble facile à embrasser, une belle fieur,. une belle statue, un temple antique d'une médiocre grandeur, chacune de nos facultés s'attache à cet objet, et s'y repose avec une satisfaction sans mélange. Nos sens en perçoivent aisément les détails : notre raison saisit l'heureuse harmonie de toutes ses parties. Cet objet a-t-il disparu , nous nous le représentons distinctement; tant les formes en sont précises et arrêtées ! L'âme dans celte contemplation ressent une joie douce et tranquille, une sorte d'épanouissement.

Considérons-nous, au contraire, un objet aux formes vagues et indéfinies, et qui soit très-beau pourtant : l'impression que nous éprouvons est sans doute encore un plaisir, mais c'est un plaisir d'un autre ordre. Cet objet

i. Voyez la leçon x et TAppendicb.

ne tombe pas sous toutes nos prises coûime le premier. La raison le conçoit, mais les sens ne le perçoivent pas tout entier, et l'imagination ne se le représente pas distinctement. Les sens et Timagination s'efforcent en vain d'atteindre ses dernières limites; nos facultés s'agrandissent, elles s'enflent, pour ainsi dire, afin de Tembrasser, mais il leur échappe et les surpasse. Le plaisir que nous ressentons vient de la grandeur même de cet objet, mais en même temps cette grandeur fait naître en nous je ne sais quel sentiment mélancolique, parce qu'elle nous est disproportionnée. A la vue du ciel étoile, de la vaste mer, de montagnes gigantesques, l'admiration est mêlée de tristesse. C'est que ces objets, finis en réalité comme le monde lui-même, nous semblent infinis dans l'impuissance où nous sommes de comprendre leur immensité, et qu'en imitant ce qui est vraiment sans bornes ils éveillent en nous l'idée de l'infini, cette idée qui nous relève à la fois et nous humilie. Le sentiment correspondant que l'âme éprouve est un plaisir austère.

Pour rendre plus sensible la différence que nous voulons marquer, on peut multiplier les exemples. Êtesvous affecté de la même manière à la vue d'une prairie variée en sa juste étendue et dont l'œil parcourt aisément la surface, et à l'aspect d'une montagne inaccessible au pied de laquelle s'agite l'Océan? La douce lumière du jour et une voix mélodieuse produisentelles sur vous le même effet que les ténèbres et le silence? Dans l'ordre intellectuel et moral, êtes- vous ému de la même manière lorsqu'un homme riche et

bon ouvre sa bourse à Tindigenl, ou lorsqu'un homme magnanime donne Thospitalité à son ennemi et le sauve au péril de sa propre vie? Prenez quelque poésie légère où partout règne la mesure, Tesprit et la grâce; prenez une ode et surtout une épître d*Horace ou de petite vers de Voltaire, et mettez en regard TUiade ou ces poèmes immenses des Indiens remplis d'événements merveilleux et où la plus haute métaphysique s'unit à un récit tour à tour gracieux ou pathétique, ces poèmes qui ont plus de deux cent mille vers, et dont les personnages sont des dieux ou des êtres symboliques ; voyez si les impressions que vous éprouverez seront les mêmes. Pour dernier exemple, supposez d'un côté un écrivain qui en deux ou trois coups de crayon trace une analyse de l'intelligence agréable et simple mais sans profondeur, et de l'autre un philosophe qui s'engage dans un long travail pour arriver à la décomposition la plus rigoureuse de la faculté de connaître, et vous déroule une longue chaîne de principes et de conséquences, lisez le Traité des sensations et la Critique de la raison pure, et, même à part le vrai et le faux, au seul point de vue du beau, comparez vos impressions.

Voilà donc deux sentiments très-différents ; aussi leur a-t-on donné des noms différents; l'un a été appelé plus particulièrement le sentiment du beau , l'autre celui du sublime*.

Pour achever l'étude des diverses facultés qui entrent dans la perception de la beauté, après la raison et le

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