‹ Du vrai, du beau & du bienChapitre 34 sur 71 · Voyez I'Appendice · texte numérisé non relu

Voyez I'Appendice

2. Au milieu de cette scène de violence brutale , tout le monde a remarqué ce trait délicat : un Romain tout jeime et presque adolescent, au lieu de s'emparer par force d*uue jeune fille réfugiée entre les bras de sa mère, la demande à celle-ci avec un air à: la fois passionné et retenu. Pour apprécier ce tableau, comparez-le avec celui de David dans l'ensemble et dans les détails.

3. C'est en effet le saint Joseph qui est ici le personnage important. Il domine toute la scène ; il prie, il est comme en extase.

Manne au désert^ le Jugement de Salomon» les Aveugles de Jéricho, la Femme adultère, le Ravissement de saint PauU le Diogène, le Déluge, TArcadie. Le temps a terni leur couleur, qui n*a jamais été bien éclatante; mais il n'a rien pu sur ce qui les fera vivre à Jamais, le dessin, la composition et l'expression. Le Déluge est resté et sera toujours de l'effet le plus saisissant. Après tant de maîtres qui ont traité le même sujet , le Poussin a trouvé le secret d'être original, et plus pathétique que tous ses devanciers , en représentant le moment solennel où la race humaine va disparaître. Peu de détails; quelques cadavres flottent sur l'abime ; une lune sinistre se montre à peine ; encore quelques instants et le genre humain ne sera plus; la dernière mère tend inutilement son dernier enfant au dernier père qui ne peut pas le recueillir, et le serpent qui a perdu l'homme s'élance triomphant. On a bpau relever dans le Déluge quelques signes d'une main tremblante : l'âme qui soutenait et conduisait cette main se fait sentir à la nôtre et rébranle profondément. Arrachez-vous à cette scène de deuil, et presque à côté reposez vos yeux sur ce frais paysage et sur ces bergers qui environnent un tombeau. Le plus âgé , un genou en terre, lit ces mots gravés sur la pierre : Et in Arcadia ego, et moi aussi j'ai vécu en Arcadie. A gauche, un autre berger écoute avec une sérieuse attention. A droite est un groupe charmant, composé d'un berger au printemps de la vie et d'une jeune fille d'une beauté ravissante. Un étonnement naïf se peint sur la figure du jeune pâtre qui regarde avec bonheur sa belle comnagne. Pour celle-ci,

son adorable visage n'est pas même voilé d'une ombre légère; elle sourit^ la main nonchalamment appuyée sur l'épaule du jeune homme , et elle n'a pas l'air de comprendre cette leçon donnée à la beauté , à la Jeunesse et à l'amour. Je l'avoue, pour ce seul tableau, d'une philosophie si touchante , je donnerais bien des chefs-d'œuvre de coloris, tous les pâturages de Potter, tous les badinages d'Ostade, toutes les bouffonneries de Téniers.

Lesueur et Poussin, à des titres différents, mais à peu près égaux , sont à la tête de notre grande peinture du xviv siècle. Après eux, quels artistes encore que Claude le Lorrain et Philippe de Champagne!

Connaissez-vous en Italie ou en Hollande un plus grand paysagiste que Claude? Et saisissez bien son vrai caractère. Regardez ces vastes et belles solitudes, éclairées par les premiers ou les derniers rayons du soleil : dites-moi si ces solitudes, si ces arbres, si ces eaux, si ces montagnes, si cette lumière, si ce silence, si toute cette nature n'a pas une âme, et si derrière ces horizons lumineux et purs vous ne remontez pas invo^ lontairement , en d'ineffables rêveries, à la source invisible de la beauté et de la grâce ! Le Lorrain est pardessus tout le peintre de la lumière, et on pourrait appeler ses ouvrages Thistoire de la lumière et de toutes ses combinaisons, en petit et en grand, quand elle s'épanche sur de larges plans ou se brise dans les accidents les plus variés, sur la terre, sur les eaux, dans les cieux, dans son éternel foyer. Les scènes humaines jetées dans un coin n'ont d'autre objet que de relever et de

faire paraître davantage les scènes de la nature par Tharmonie ou par le contraste. Dans la Fête villageoise, la vie , le bruit et le mouvement sont sur le premier plan : la paix et la grandeur sont au fond du paysage ^ et c'est là qu'est véritablement le tableau. Même effet dans les Bestiaux passant une rivière. Le paysage placé immédiatement sous vos yeux n'a rien de bien rare , on le peut trouver partout ; mais suivez la perspective : elle vous conduit à travers des campagnes florissantes, une belle rivière, des ruines, des montagnes qui dominent ces ruines, et vous vous perdez dans des lointains infinis. Ce Paysage traversé par une rivière, où un pâtre abreuve son troupeau, ne dit pas grand'chose au premier aspect. Contemplez-le quelque temps, et la paix, une sorte de recueillement dans la nature, une perspective bien graduée, vous gagneront le cœur peu à peu, et donneront pour vous à cette petite composition un charme pénétrant. Le tableau appelé un Paysage représente une vaste campagne chargée d'arbres et éclairée par le soleil levant : il y a là de la fraîcheur et déjà de la' chaleur, du mystère et de l'éclat, avec des horizons de la plus suave harmonie. Une Danse au soleil couchant exprime la fin d'une belle journée. On y voit, on y sent l'apaisement des feux du jour; sur le devant, quelques bergers et quelques bergères dansent à côté de leurs troupeaux * .

1. Les taî)leaux de Claude le Lorrain, dont nous venons de parler, sont au musée de Paris. En tout, il y en a treize, tandis que le seul musée de Madrid en possède presque autant, et qu'il y en a en Angleterre plus de cinquante et des plus admirables. Voyez TAppëndige.

N*est*il pas étrange qu'on ait mis Champagne dans l'école flamande*? Il est né à Bruxelles, il est vrai; mais il est venu de fort bonne heure à Paris, et son véritable maître a été Poussin qui lui a donné des conseils. Il a consacré son talent à la France, il y a vécu , il y est mort, et, ce qui est décisif, sa manière est toute française. Dira-t-on qu'il doit à la Flandre sa couleur? Nous répondons que cette qualité est bien rachetée par le grave défaut qu'il lui doit aussi, le manque d'idéalité dans les figures ; et c'est de la France qu'il a appris à réparer ce défaut par la beauté de l'expression morale. Champagne est inférieur à Lesueur et à Poussin, mais il est de leur famille. Lui aussi il était de ces artistes, contemporains de Corneille, simples, pauvres , vertueux , chrétiens *. Champagne a travaillé à la fois pour le couvent des Carmélites de la rue Saint- Jacques ^ , ce vénérable

1. La dernière Notice des tableaux exposés dans les galeries du musée national du Louvre, Paris, 1852, bien que son auteur, M. Villot, soit assurément un homme d'un savoir et d'un goût incontestables, s'obstine à placer Champagne dans Técole flamande. En revanche, un. savant étranger, M. Waagen, le revendique pour Técole française, Kunslwerke und kUnstler in Paris, Berlin, 1839, p. 651.

2. Très-apprécié par Richelieu, il préféra son estime à ses bienfaits. Un jour qu'un envoyé de Richelieu lui disait qu'il n'avait qu'à demander librement ce qu'il voulait pour l'avancement de sa fortune, Champagne répondit que si M. le cardinal pouvait le rendre plus habile peintre qu'il n'était, c'était la seule chose qu'il demandait à Son Éminence; mais que cela n'étant pas possible, il ne désirait que l'honneur de ses bonnes grâces. Félibien, Entretiens, i^^ édit. in-4o, V« partie, p. 171 , et de Piles, Abrégé de la vie des peintres, 2« édit. , p. 500. — «Gomme il avait beaucoup d'amour pour la justice et pour la vérité, pourvu qu'il satisfit à ce que l'une et l'autre demandaient, il passait aisément sur tout le reste. » Nécrologe de Port-Royal y p. 336.

3. Sur les Carmélites de la rue Saint-Jacques, voyez les documents jusqu'alors inédits que nous avons publiés dans La jeunesse de

séjour d'une piété ardente et sublime, et pour Port-Royal, le lieu du monde peut-être qui a renfermé dans le plus petit espace le plus de vertu et de génie, tant d'hommes admirables et de femmes dignes d'eux. Qu'est devenu ce fameux crucifix qu'il avait peint à la voûte de l'église des Carmélites, chef-d'œuvre de perspective qui sur un plan horizontal paraissait perpendiculaire*? Il a péri avec la sainte maison. La Cène est vivante par la vérité de toutes les figures, des mouvements et des poses; mais l'absence d'idéal gâte à mes yeux ce tableau. Je suis forcé d'en dire autant du Repas chez Simon le Pharisien. Le chef-d'œuvre de Champagne est l'Apparition de saint Gervais et de saint Protais à saint Ambroise dans une basilique de Milan. Yoilà bien toutes les qualités de l'art français : simplicité et grandeur dans la composition, avec une expression profonde. Sur cette vaste toile, quatre personnages seulement, les deux martyrs, et saint Paul qui les présente à saint Ambroise. Ces quatre figures remplissent l'immense basilique, éclairée surtout , dans l'obscurité de la nuit , par la lumineuse apparition. Les deux martyrs sont pleins de majesté. Saint Ambroise, agenouillé et en prière, est comme saisi de terreur.

J'admire assurément Champagne comme peintre d'his-

Ji;»'" de Longueville, chap. l^^, et dans TAppendice, note I^e du 1*^ chapitre.

1. Brice, Description de la ville de Paris, 1" édit. de 1685 : « On y doit remarquer un crucifix accompagné de la sainte Vierge et de saint Jean qui sont dessinés avec tant d'industrie et d'artifice , 'qu'il semble que les figures soient sur un plan droit, ce qui trompe fort agréablement ceux qui les regardent. »

loire et même comme paysagiste; mais ce qu'il y a peut-être de plus grand en lui , c'est le peintre de portraits. Ici la vérité et le naturel sont particulièrement à leur place, relevés par le coloris, et idéalisés en une juste mesure par l'expression. Les portraits de Champagne sont autant de monuments où vivront à jamais ses plus illustres contemporains. Tout y est frappant de réalité, grave et sévère, avec une douceur pénétrante. On perdrait les écrits de Port-Royal qu'on retrouverait Port-Royal tout entier dans-Champagne. Voilà bien l'inflexible Saint-Cyran * , comme aussi son persécuteur, l'impérieux Richelieu^. Voilà le savant, l'intrépide Antoine Arnauld, auquel les contemporains de Corneille et de Bossuet ont décerné le nom de Grand ^ ; voilà M*"" Angélique Arnauld, avec sa naïve et forte figure*. Voilà la mère Agnès et l'humble fille de Champagne lui-même,

1. L*original est. au musée de Grenoble; maïs voyez la gravure de Morin ; voyez aussi celle de Daret, d'après le beau dessin de Demonstier qui appartient aujourd'hui à M. le baron de Schweiter.

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