Sur le remords, voyez leçon xi, p. 267 et
fait est certain ; il a été mille fois décrit ; toutes les langues contiennent le mot, et il n'y a personne qui, à divers degrés , n'ait éprouvé la chose , celte morsure cuisante que fait au cœur toute faute , grande ou petite, tant qu'elle n'est pas expiée. Ce ressouvenir douloureux me suit au milieu des plaisirs et de la prospérité. Les applaudissements de la foule ne sont pas capables de faire taire ce témoin inexorable. 11 n'y a qu'une longue habitude du vice et du crime, une accumulation de fautes très-souvent renouvelées , qui puisse venir à bout de ce sentiment vengeur et réparateur tout ensemble. Quand il est étouffé, toute ressource est perdue, c'en est fait de la vie de l'âme ; tant qu'il dure , c'est que le feu sacré n'est pas tout à fait éteint.
Le remords est une souffrance d'un caractère particulier. Dans le remords , je ne souffre ni à cause de telle ou telle impression faite sur mes sens , ni dans mes passions naturelles contrariées » ni dans mon intérêt blessé ou menacé, ni par l'inquiétude de mes espérances et les angoisses de mes craintes : non , je souffre sans aucun motif qui vienne du dehors, et je souffre pourtant de la façon la plus cruelle. Je souffre par cette raison seule que j'ai la conscience d'avoir commis une mauvaise action que je me savais obligé de ne pas faire , que je pouvais ne pas faire , et qui me laisse après elle un châtiment que je sais mérité. Nulle exacte analyse ne peut enlever au remords, sans le détruire, un seul de ces éléments; Le remords renferme l'idée du bien et du mal , d'une loi obligatoire , de la liberté , du mérite et du démérite. Toutes ces idées étaient déjà dans la lutte
entre le bien et le mal j elles reparaissent dans le remords. En vain l'intérêt me conseillait de violer le dépôt qui m'avait été confié : quelque chose me disait et me dit encore que violer un dépôt , c'est mal faire , c'est commettre une injustice ^ je jugeais et je juge ainsi, non pas tel jour mais toujours , non pas dans telle circonstance mais dans toutes. J'ai beau me dire que la personne à laquelle je dois remettre ce dépôt n'en a pas besoin et qu'il m'est nécessaire : je juge qu'un dépôt doit être respecté sans acception de personnes, et l'obligation qui m'est imposée me paraît inviolable et absolue. Soumis à cette obligation, je me crois par cela seul le pouvoir de l'accomplir; il y a plus ; j'ai la conscience directe de ce pouvoir, je sais de la science la plus certaine que je puis garder ce dépôt ou le remettre à son possesseur légitime ; et c'est précisément parce que j'ai la conscience de ce pouvoir, que je juge que j'ai mérité une punition, pour n'en avoir pas fait l'usage pour lequel il m'a'été donné. C'est enfin parce que j'ai la conscience vive de tout cela, que j'éprouve ce sentiment d'indignation contre moi-même, cette souffrance du remords qui exprime en elle le phénomène moral tout entier.
Selon les règles de la méthode expérimentale, faisons l'opération inverse ; supposons qu'en dépit des suggestions de l'intérêt , malgré l'aiguillon pressant de la misère, pour être fidèle à la foi donnée, j'ai remis le dépôt à la personne qui m'avait été désignée : au lieu de la scène douloureuse qui tout à l'heure se passait dans la conscience, il s'en passe une autre tout aussi réelle
mais bien différente. Je sais que j'ai bien fait ; je sais que je n'ai pas obéi à une chimère , à une loi artificielle et mensongère, mais à une loi vraie, universelle, obligatoire à tous les êtres intelligents et libres. Je sais que j'ai fait un bon usage de ma liberté : j'ai de cette liberté, par r usage même que j'en ai fait, un sentiment plus distinct, plus énergique et en quelque sorte triomphant. L'opinion égarée m'accuserait en vam , j'en appelle à une justice meilleure , et déjà cette justice se déclare en moi par les sentiments qui se pressent dans mon âme. Je me respecte , je m'estime , je crois que j'ai droit à l'estime des autres; j'ai le sentiment de ma dignité; je n'éprouve pour moi-même que des sentiments affectueux opposés à l'espèce d'horreur que tout à l'heure je m'inspirais à moi-même. A la place du remords, je ressens une jouissance incomparable que nul ne peut m'ôter, et qui, tout le reste me manquât-il , me console et me relève. Ce sentiment de plaisir est aussi pénétrant, aussi profond que l'était le remords. Il exprime la satisfaction de tous les principes généreux de la nature humaine, comme le remords en représentait la révolte. Il témoigne par le bonheur intérieur qu'il me donne de l'accord sublime du bonheur et de la vertu , tandis que le remords est le premier anneau de cette chaîne fatale , de cette chaîne d'airain et de diamant , qui, selon Platon*, attache la peine à la faute, le trouble à la passion, la misère au désespoir, au vice et au crime.
1. Voyez le Gorgias avec V Argument, t. III de notre traduction.
Le sentiment moral est l'écho de tous les jugements moraux et de la vie morale tout entière. Il est si frappantqu'il a pu suffire, aux yeux d'une analyse un peu superficielle, à fonder toute la morale ; et cependant, nous venons de le voir, ce sentiment admirable ne serait pas sans les jugements divers que nous venons d'énumérer; il en est la conséquence, il n'en est pas le principe; il les suppose, il ne les constitue pas; il ne les remplace point, il les résume.
Maintenant que nous sommes en possession de tous les éléments de la moralité humaine, nous allons prendre un à un ces divers éléments et les soumettre à une analyse détaillée.
Ce qu'il y a de plus apparent dans le phénomène complexe que nous étudions, c'est le sentiment; mais son fond est le jugement.
Le jugement du bien et du mal est le principe de tout ce qui le suit; mais lui-même ne repose que sur la constitution même de la nature humaine, comme le jugement du vrai et-le jugement du beau. Ainsi que ces deux jugements*, celui du bien est un jugement simple, primitif, indécomposable.
Comme eux encore , il n'est pas arbitraire. Nous ne pouvons pas ne pas porter ce jugement en présence de certains actes; et en le portant, nous savons qu'il ne fait pas le bien ou le mal , mais qu'il le déclare. La réalité des.distinctions morales nous est révélée par ce jugement, mais elle en est indépendante, comme la