‹ Du vrai, du beau & du bienChapitre 61 sur 71 · Mort en · texte numérisé non relu

Mort en

3. On parlait ainsi en 1818. Depuis, M. Jacobi, M. Hegel, M. Schleiermaclier, avec tant d'autres, ont disparu. M. Schelling reste seul debout sur les raines de la pliilosophie allemande. — M. Schelling est mort le 22 août 1854.

ment n'est une base ni assez ferme ni assez large pour porter toute la science humaine. Nous sommes donc plutôt Tadversaire que le partisan de l'école de Locke et de Condillac, et de celle d'Hutcheson et de Smith. Sommes-nous pour cela disciple de Reid et de Kant? Oui , certes , nous déclarons nos préférences pour la direction imprimée à la philosophie par ces deux grands hommes. Nous considérons Reid comme le sens commun lui-même , et nous croyons par là lui décerner réloge qui le toucherait davantage. Le sens commun nous est le seul point de départ légitime et la règle constante et inviolable de la science. Reid ne s'égare jamais ; sa méthode est la vraie , ses principes généraux sont incontestables, mais nous dirions volontiers à cet irréprochable génie : Sapere aude. Kant est un guide bien moins sûr que Reid. L'un et l'autre excellent dans l'analyse ; mais Reid s'arrête là , et Kant bâtit sur l'analyse un système inconciliable avec elle. Il élève la raison au-desssus de la sensation et du sentiment; il montre avec un art infini comment la raison produit par ellemême , et par les lois attachées à son exercice, presque toute la connaissance humaine; il n'y a qu'un malheur, c'est que tout ce bel édifice est dépourvu de réalité. Dogmatique dans l'analyse , Kant est sceptique dans ses conclusions. Son scepticisme est le plus savant, le plus moral qui fut jamais; mais enfin c'est toujours le scepticisme. C'est dire assez que nous sommes loin d'appartenir à l'école du philosophe de Kœnigsberg.

En général , dans l'histoire de la philosophie , nous sommes pour tous les systèmes qui sont eux-mêmes

pour la raison. Ainsi , dans l'antiquité , nous tenons pour Platon contre ses adversaires; chez les modernes, pour Descartes contre Locke , pour Reid contre Hume, pour Kant contre Condillac à la fois et contre Smith. Mais en même temps que nous reconnaissons la raison comme une puissance supérieure à la sensation et au sentiment, comme étant par excellence la faculté de connaître en tout genre, la faculté du vrai, la faculté du beau , la faculté du bien , nous sommes persuadé que la raison ne se peut développer sans des conditions qui lui sont étrangères , ni suffire au gouvernement de rhomme sans le secours d'une autre puissance : cette puissance qui n'est pas la raison , et dont la raison ne peut se passer, c'est le sentiment; ces conditions, sans lesquelles la raison ne se peut développer, ce sont les sens. On voit quelle est pour nous l'importance de la sensation et du sentiment; comment, par conséquent, il nous est impossible de condamner absolument ni la philosophie de la sensation , ni encore bien moins celle du sentiment.

Tels sont les fondements très-simples de notre éclectisme. Il n'est pas en nous le fruit du besom d'innover et de nous faire une place à part parmi les historiens de la philosophie; non, c'est la philosophie elle-même qui nous impose nos vues historiques. Ce n'est pas notre faute si Dieu a fait l'âme humaine plus vaste que tous les systèmes, et nous sommes bien aise aussi, nous l'avouons, que tous les systèmes ne soient pas entièrement absurdes. A moins de donner un démenti aux faits les plus certains que nous avions nous-même signalés et établis, il

nous fallait bien, en les retrouvant épars dans l'histoire, les reconnaître et leur rendre hommage; et si l'histoire de la philosophie, ainsi considérée, ne paraissait plus un amas de systèmes insensés , un chaos sans lumière, un labyrinthe sans issue; si au contraire elle devenait , en quelque sorte , une philosophie vivante , c'est là, ce semble, un progrès dont on pourrait se féliciter, une des conquêtes les plus heureuses du xix* siècle, le triomphe même de Tesprit philosophique.

Nous n'avons donc aucun doute sur l'excellence de l'entreprise ; toute la question est pour nous dans l'exécution. Voyons, comparons ce que nous avons fait avec ce que nous avons voulu faire. •

Demandons- nous d'abord si nous avons été juste envers cette grande philosophie représentée dans l'antiquité par Aristote, et dont le modèle le meilleur parmi les modernes est le sage auteur de Y Essai sur fentende-ment humain?

Il y a dans la philosophie de la sensation le vrai et le faux. Le faux, c'est la prétention d'expliquer par les acquisitions des sens toute la connaissance humaine; cette prétention-là, c'est le système même; nous la repoussons, et le système avec elle. Le vrai, c'est que la sensibilité, considérée dans ses organes extérieurs et visibles, et dans ses organes intérieurs, sièges invisibles des fonctions vitales, est la condition indispensable du développement de toutes nos facultés, nonseulement des facultés qui tiennent évidemment à la sensibilité , mais de celles qui en paraissent le plus éloignées. Ce côté vrai du sensualisme, nous l'avons par-

tout reconnu et mis en lumière dans la métaphysique, Testhétique, la morale, la Ihéodicée.

Pour nous la théodicée , la morale , l'esthétique , la métaphysique , reposent sur la psychologie , et le premier principe de noire psychologie est que tout exercice de Tesprit et de Tâme a pour condition une impression faite sur nos organes et un mouvement des fonctions vitales.

L'homme n'est pas un pur esprit; il a un corps qui est à l'esprit tantôt un obstacle, tantôt un secours, toujours un compagnon inséparable. Les sens ne sont pas, comme l'ont trop dit Platon et Malebranche, une prison pour l'âme, mais bien plutôt une fenêtre ouverte sur la nature, et par laquelle l'âme communique avec l'univers. Il y a toute une partie de la polémique de Locke contre la théorie des idées innées qui est à nos yeux parfaitement vraie. Nous sommes les premiers à invoquer l'expérience en philosophie. L'expérience sauve la philosophie de l'hypothèse, de l'abstraction, de la méthode exclusivement déductive, c'est-à-dire de la méthode géométrique. C'est pour avoir abandonné le terrain solide de l'expérience, que Spinoza, s'attachant à certains côtés du cartésianisme * et fermant les yeux à tous les autres, oubliant sa méthode, son caractère essentiel et ses principes les plus certains, a élevé un système hypothétique, où, d'une définition arbitraire, il fait sortir avec la dernière rigueur toute une série de déductions, qui n'ont rien à voir avec la réalité. C'est

1. Fragments de philosophie cartésienne, p. 429 : Des rapports du cartésianisme et du spinozisme

lyse systématique que Condillac, disciple infidèle do Locke, a entrepris de tirer d'un seul fait, et d'un fait, mal observé, toute la connaissance, à Faide d'une suite de transformations verbales dont le dernier résultat est un nominalisme , semblable à celui des derniers scolastiques. L'expérience ne renferme pas toute la science, mais elle en fournit les conditions. L'espace n'est rien pour nous sans les corps visibles et tangibles qui le remplissent, le temps sans la succession des événements , la cause sans ses effets , la substance sans ses modes , la loi sans les phénomènes qu'elle régit. La raison ne nous révélerait aucune vérité universelle et nécessaire, si la conscience et les sens ne nous suggéraient des notions particulières et contingentes*. Dans l'esthétique, tout en distinguant sévèrement le beau de l'agréable , nous avons fait voir que l'agréable est l'accompagnement constant du beau, et que si l'art a pour loi suprême d'exprimer l'idéal , il le doit exprimer sous une forme animée et vivante qui le mette en rapport avec nos sens, avec notre imagination, surtout avec notre cœur*. En morale, si nous avons mis Kant et le stoïcisme bien au-dessus de l'épicuréisme et d'Helvélius, nous nous sommes défendu d'une insensibilité en conlradiclion avec la nature humaine. Nous n'avons pas donné à la raison le devoir ni le droit d'étouffer les passions naturelles , mais de les régler ; nous n'avons pas voulu arracher de l'âme l'instinct du

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UO DIX-SEPTlÊME LEÇON.

bonheur, sans lequel la vie ne serait pas supportable un jour, ni la société possible une heure; nous nous sommes proposé d'éclairer cet instinct , de lui-montrer l'harmonie cachée mais réelle qu'il soutient avec la vertu , et de lui ouvrir des perspectives- infinies *.

Avec ces éléments empiriques , l'idéalisme est mis à l'abri de cet enivrement mystique qui peu à peu le gagne et le saisit quand il est tout seul , et le décrie auprès des esprits sains et sévères. Pourquoi ne le dirions-nous pas? Dans nos travaux, nous avons souvent présente la pensée de Locke que nous tenons pour un des hommes les meilleurs et les plus sensés qui aient été. Il est parmi ces conseillers secrets et illustres que nous donnons à notre faiblesse. Nous lui devons plus d'une inspiration; et nous nous demandons souvent si des recherches dirigées avec la méthode circonspecte que cous tâchons d'apporter dans les nôtres n'auraient pas été acceptées par sa sincérité et par sa sagesse. Locke est pour nous le vrai représentant, le plus original et tout ensemble le plus tempéré de l'école empirique. Dans les liens d'un système , il conserve encore une rare liberté d'esprit : sous le nom de réflexion , il admet une autre source de connaissance que la sensa* tion ; et cette concession au sens commun est bien considérable. C'est Condillac qui en ôtant cette concession a outré et gâté la doctrine de Locke, et en a fait un système étroit, exclusif, entièrement faux , le sensualisme, à proprement parler. Condillac opère sur des chimères

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