‹ Du vrai, du beau & du bienChapitre 63 sur 71 · Philosophie de Kant · texte numérisé non relu

Philosophie de Kant

3. Il y a une vingtaine d'années^ nous avions songé à traduire et à publier ces trois Critiques, en y joignant un choix des Petits écrits de Kant. Le temps nous a manqué pour y mettre la dernière main; mais un jeune et habile professeur de philosophie^ sorti de TËcole normale, a bien voulu nous suppléer, et se charger de donner lui-même au public français une version fidèle et intelligente du plus grand penseur du xviii*) siècle. M. Bami a dignement commencé l'utile et difficUe entreprise que nous avions remise à son zèle, et il la poursuit avec courage et talent.

incontestablement dans notre esprit. A chaque instant , que nous le sachions ou que nous l'ignorions, nous portons des jugements universels et nécessaires. Dans la plus simple des propositions est enveloppé le principe de la substance et de l'être. Nous ne pouvons faire un pas dans la vie sans conclure d'un événement à sa cause. Ces principes sont absolument vrais , ils le sont partout et toujours. Or l'expérience nous apprend ce qui arrive ici, là, aujourd'hui, demain; mais ce qui arrive gartout et toujours, surtout ce qui ne peut pas ne pas arriver, comment veut-on qu'elle nous l'apprenne, puisqu'elle-même est toujours limitée dans le temps et dans le lieu? Il y a donc dans l'homme des principes supérieurs à l'expérience.

De pareils principes peuvent seuls donner une base ferme à la science. Les phénomènes ne sont les objets de la science qu'en tant qu'ils révèlent quelque chose de supérieur à eux-mêmes, c'est-à-dire leurs lois. L'histoire naturelle n'étudie pas tel ou tel individu , mais le type générique que tout individu porte en lui, lequel demeure inaltérable, quand les individus passent et s'évanouissent. S'il n'y a point en nous d'autre faculté de connaître que la sensation', nous ne connaîtrons jamais que ce qu'il y a de passager dans les choses , et encore nous ne le connaîtrons que de la connaissance la plus incertaine , puisque la sensibilité en sera la seule mesure , la sensibilité si variable en elle-même et si différente dans les différents individus. Chacun de nous aura sa science, une science contradictoire et fragile, qu'un moment élève et qu'un autre détruit , mensonge

autant que vérité , puisque ce qui est vrai pour moi est faux pour vous, et même sera faux pour moi tout à l'heure. Telle est la science et la vérité dans la doctrine de la sensation. Au contraire, des principes nécessaires et immuables fondent une science nécessaire et immuable comme eux : la vérité qu'ils nous donnent n'est ni la mienne ni la vôtre , ni la vérité d'hier, ni celle de demain , c'est la vérité en soi.

Le même esprit transporté dans l'esthétique nous a fait saisir le beau à côté de l'agréable , et au-dessus des beautés diverses et imparfaites que la nature nous ofifre, une beauté idéale , une et parfaite, sans modèle dans la nature et seul modèle digne du génie.

En morale, noua avons montré qu'il y a une distinction essentielle entre le bien et le mal ; que l'idée du bien est une idée absolue tout comme l'idée du beau et celle du vrai ; que le bien est une vérité universelle et nécessarire , marquée de ce caractère particulier qu'elle doit être pratiquée. A côté de l'intérêt, qui est la loi de la sensibilité , la raison nous a fait reconnaître la loi du devoir, qu'un être libre peut seul accomplir. De cette morale est sortie une politique généreuse, donnant au droit un fondement assuré dans le respect dû à la personne, établissant la vraie liberté et la vraie égalité, et invoquant des institutions, protectrice3 de l'une et de l'autre , qui ne reposent pas sur la volonté mobile et arbitraire du législateur, quel qu'il soit, peuple ou monarque , mais sur la nature des choses , sur la vérité et la justice.

De l'empirisme nous avons retenu cette maxime, qui

en fait toute la force : les conditions de la science, de Tart, de la morale, sont dans Fexpérience, et souvent même dans rexpérience sensible. Mais nous professons en même temps celle autre maxime : le fondement direct de la science , c'est la vérité absolue; le fondement direct de Tart, c'est la beauté absolue; le fondement direct de la morale et de la politique , c'est le bien , c'est le devoir, c'est le droit, et ce qui nous révèle ces trois idées absolues du vrai , du beau et du bien , c'est la raison. Le fond de notre doctrine est donc un idéalisme tempéré par une juste part d'empirisme.

Mais à quoi servirait d'avoir restitué à la raison le pouvoir de s'élever à des principes absolus placés audessus de l'expérience, bien que l'expérience en fournisse les conditions extérieures , si ces principes n'ont pas de valeur objective, pour parler le langage de Kant * ? A quoi bon avoir déterminé avec une précision jusqu'alors inconnue le domaine respectif de l'expérience et de la raison , si , toute supérieure qu'elle est aux sens et à l'expérience, la raison est captive dans leur enceinte, et ne peut rien savoir au delà avec certitude ! Nous voilà donc revenus, par un savant détour, au scepticisme, auquel le sensualisme nous conduisait directement et à moins de frais. Dire qu'il n'y a point de principe des causes, ou dire que ce principe n'a aucune force en dehors du sujet qui le possède, n'est-ce pas dire la même chose? Kant avoue que l'homme n'a pas le droit d'affirmer qu'il y ait hors de lui ni causes réelles, ni temps,

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