M. Jacobi; voyez plus haut, p
*. Sur la raison spontanée et la raison réfléchie, voyez !'• partie, leçons II et m.
(ribue au sentiment. Le sentiment est une émotion , non un jugement; il jouit ou il souffre, il aime ou il hait; il ne connaît pas. Il n'est pas universel comme la raison ; et même , comme il touche encore par quelque côté à Torganisation , il lui emprunte quelque chose de son inconstance. Enfin le sentiment suit la raison , il ne la précède point. En supprimant la raison y on supprime donc le sentiment qui en émane , et la science , Fart et la morale manquent de fondements fermes et solides.
La psychologie , l'esthétique et la morale nous ont conduit à un ordre de recherches plus difficiles et plus relevées, qui se mêlent à toutes les autres et les couronnent, la théodicée.
La théodicée , nous le savons, est l'écueil de la philosophie. Nous pouvions l'éviter , nous arrêter dans les régions déjà bien hautes des principes universels et nécessaires du vrai , du beau et du bien , sans aller au delà, sans remonter jusqu'au principe de ces principes, à la raison de la raison, à la source de la vérité. Mais une telle prudence n'est, au fond, qu'un scepticisme déguisé. Ou la philosophie n'est pas , ou elle est la dernière explication de toutes choses. Est-il donc vrai que Dieu nous soit une énigme indéchiffrable, lui sans lequel tout ce que nous avons découvert jusqu'ici de plus certain nous serait une insupportable énigme? Si la philosophie est incapable d'arriver à la connaissance de Dieu , elle est impuissante ; car si elle ne possède pas Dieu , elle ne possède rien. Mais nous sommes convaincu que le besoin de savoir ne nous a pas été donné en vain , et que le désir de connaître le principe de notre être
témoigne du droit et du pouvoir que nous avons de le connaître. Ainsi , après vous avoir entretenus de la vérité, du beau et du bien , nous n'avons pas craint de vous parler de Dieu.
Plus d'un chemin peut conduire à Dieu. Nous ne prétendons en fermer aucun ; mais il nous fallait suivre celui qui était devant nous » celui que nous ouvraient la nature et le sujet de notre enseignement.
Les vérités universelles et nécessaires ne sont pas des idées générales que notre esprit tire par voie d'abstraction des choses particulières; car les choses particulières sont relatives et contingentes , et ne peuvent renfermer l'universel et le nécessaire. D'un autre côté , ces vérités ne subsistent pas en elles-mêmes; elles ne seraient ainsi que de pures abstractions, suspendues dans le vide et sans rapport à quoi que ce soit. La vérité, la beauté, le bien, sont des attributs et non des êtres. Or il n'y a pas d'attributs sans sujet. Et comme ici il s'agit du vrai , du beau et du bien absolus , leur substance ne peut être que l'être absolu. C'est ainsi que nous arrivons à Dieu. Encore une fois, il y a bien d'autres moyens d'y parvenir; mais nous maintenons celui-là légitime et assuré.
Pour nous , comme pour Platon, que nous avons défendu contre une interprétation trop étroite ^ la vérité absolue est en Dieu : c'est Dieu même sous une de ses faces. Depuis Platon , les plus grands esprits , saint Augustin, Descartes, Bossuet, Leibnitz, s'accordent pour
i. Leçons iv et y.
metlre en Dieu , comme dans leur original , les principes de la connaissance aussi bien que de Texistence. En lui les choses puisent à la fois leur intelligibilité et leur être. C'est par la participation de la raison divine que notre raison possède quelque chose d'absolu. Tout jugement de la raison enveloppe une vérité nécessaire, et toute vérité nécessaire suppose l'être nécessaire.
Si toute perfection appartient à l'être parfait. Dieu possédera la beauté dans sa plénitude. Père du monde, de ses lois , de ses ravissantes harmonies , auteur des formes , des couleurs et des sons , il est le principe de la beauté dans la nature. C'est lui que nous adorons, sans le savoir, sous le nom d'idéal , quand notre imagination, entraînée de beautés en beautés, appelle une beauté dernière où elle puisse se reposer. C'est à lui que l'artiste, mécontent des beautés imparfaites de la nature et de celles qu'il crée lui-même, vient demander des inspirations supérieures. C'est en lui que se résument les deux grandes formes de la beauté en tout genre , le beau et le sublime, puisqu'il satisfait toutes nos facultés par ses perfections et les accable de son infinitude.
Dieu est le principe de la vérité morale comme de toutes les autres vérités. Tous nos devoirs sont compris dans la justice et la charité. Ces deux grands préceptes, nous ne les avons pas faits ; ils nous sont imposés; de qui donc peuvent-ils venir, sinon d'un législateur essentiellement juste et bon ? C'est là , selon nous , une démonstration invincible de la justice et de la charité divines : cette démonstration éclaire et soutient toutes les autres. Dans cet immense univers dont nous entre-
voyons une faible partie , malgré plus d'une obscurité , tout semble ordonné en vue du bien général , et ce plan atteste une Providence. A Tordre physique qu'on ne peut guère nier de bonne foi, ajoutez la certitude , l'évidence de l'ordre moral que nous portons en nousmêmes. Cet ordre suppose l'harmonie de la vertu et du bonheur ; il la réclame donc. Sans doute cette harmonie paraît déjà dans le monde visible, dans les conséquences naturelles des bonnes et des mauvaises actions , dans la société qui punit et récompense y dans l'estime et le mépris public , surtout dans les troubles et dans les joies de la conscience. Toutefois cette loi nécessaire de Tordre moral n'est pas toujours exactement accomplie; elle doit Tétre pourtant , ou Tordre moral n'est point satisfait , et la nature la plus intime des choses , leur nature morale , demeure violée , troublée , pervertie. Il faut donc qu'il y ait un être qui se charge d'accomplir, dans un temps qu'il s'est réservé et de la manière qui conviendra , Tordre dont il a mis en nous l'inviolable besoin ; et cet être, c'est encore Dieu.
Ainsi de toutes parts , de la métaphysique , de l'esthétique, surtout de la morale, nous nous élevons au même principe , centre commun , fondement dernier de toute vérité , de toute beauté , de tout bien. Le vrai , le beau et le bien ne sont que les manifestations diverses d'im même être. L'intelligence humaine, interrogée sur toutes ces idées qui sont incontestablement en elle , nous fait toujours la même réponse ; elle nous renvoie à la même explication : au fond de tout, au-dessus de tout. Dieu, toujours Dieu.
Nous voici donc arrivés , de degrés en degrés , à la religion. Nous voici en communion avec les grandes philosophies qui toutes proclament un Dieu, et en même temps avec les religions qui couvrent la terre , avec la religion chrétienne, la nourrice et Tinstitutrice de la société moderne. Tant que la philosophie n'est pas parvenue à la religion naturelle, et par là nous entendons, non la religion à laquelle Thorome peut arriver dans cet état hypothétique qu'on appelle Tétat de nature , mais la religion que nous révèle la lumière naturelle accordée à tous les hommes; la philosophie demeure au-dessous de tous les cultes, même les plus imparfaits, qui du moins donnent à Thomme un père , un témoin , un consolateur, un juge. Une vraie théodicée emprunte en quelque sorte à toutes les croyances religieuses leur commun principe , et elle le leur rend entouré de lumière, élevé au-dessus de toute incertitude, placé à l'abri de toute attaque. La philosophie peut alors se présenter à son tour au genre humain : elle aussi elle a droit à sa confiance ; car elle lui parle de Dieu au nom de tous ses besoins et de toutes ses facultés , au nom de la raison et au nom du sentiment.
Remarquez que nous sommes arrivés à ces hautes conclusions sans aucune hypothèse, à l'aide de procédés à la fois très-simples et parfaitement rigoureux. Étant données des vérités de différent ordre , que nous n'avons pas faites et qui ne se suffisent pas à elles-mêmes , nous sommes remontés de ces vérités à leur auteur, de même qu'on va de l'effet à la cause , du signe à la chose signifiée, du phénomène à l'être, de la qualité au sujet.
Ces deux principes , que tout effet suppose une cause et que toute qualité suppose un sujet , sont des principes universels et nécessaires. Ils ont été mis par nous dans une pleine lumière, et démontrés en la manière que peuvent Tétre des principes indémontrables puisquUIs sont primitifs. Déplus, ces pnncipes nécessaires, à quoi s'appliquent-ils? A des vérités métaphysiques et morales, nécessaires aussi. Il a donc bien fallu conclure Texistence d'une cause et d'un être nécessaire; ou bien il fallait nier, soit la nécessité du principe de la cause et du principe de la substance, soit la nécessité des vérités auxquelles nous les avons appliqués , c'est-à-dire renoncer à toutes les notions du sens commun; car ce qui compose le sens commun , ce sont précisément ces principes et ces vérités avec leur caractère d'universalité et de nécessité.
Non-seulement il est certain que tout effet suppose une cause et toute qualité un être, mais il Test également qu'un effet de telle nature suppose une cause de la même nature , et qu'une qualité ou un attribut marqué de tels et tels caractères essentiels suppose un être dans lequel se retrouvent éminemment ces mêmes carac-
tères. D'où il suit que nous avons conclu très -légitimement de la vérité à une cause et à une substance intelligente, de la beauté à un être souverainement beau, et d'une loi morale composée à la fois de justice et de charité à un législateur souverainement juste et souverainement bon.
Et nous n'avons pas fait de la géométrie et de Talgèbre en théodicée , à l'exemple de beaucoup de philo-
sophesy et des plus illustres. Nous n'avons pas déduit les attributs de Dieu les uns des autres, comme on convertit les différents termes d'une équation , ou comme d'une propriété du triangle on déduit ses autres propriétés , ce qui aboutit à un Dieu tout abstrait , bon peutêtre pour l'école, mais qui ne suffit pas au genre humain. Nous avons donné à la théodicée un plus sûr fondement, la psychologie. Notre Dieu, c'est sans doute aussi l'auteur du monde , mais c'est surtout le père de l'humanité; son intelligence , c'est la nôtre à laquelle on ajoute la nécessité de l'essence et la puissance infinie. De même notre Justice et notre charité, rapportées à leur immortel exemplaire, nous donnent une idée de la justice et de la charité divines. Voilà un Dieu réel , avec lequel nous pouvons soutenir un rapport réel aussi , que nous pouvons comprendre et sentir, et qui à son tour peut comprendre et sentir nos efforts, nos souffrances, nos vertus, nos misères. Faits à son image, conduits jusqu'à lui par un rayon de son être , il y a entre lui et nous un lien vivant et sacré.
Notre théodicée est donc pure à la fois d'hypothèse et d'abstraction. En nous préservant de l'une, nous nous sommes préservés de l'autre. Ne consentant à reconnaître Dieu que dans ses signes visibles aux yeux , intelligibles à l'esprit , c'est sur d'infaillibles témoignages que nous nous sommes élevés à Dieu. Par une conséquence nécessaire, partant d'effets et d'attributs réels, nous sommes arrivés à une cause et à une substance réelles, à une cause ayant en puissance tous ses effets essentiels , à une substance riche d'attributs. J'admire
la folie de ceux qui , pour mieux connaître Dieu , le considèrent, disent-ils, dans son essence pure et absolue, dégagée de toute détermination limitative. Je crois avoir ôté à jamais la racine d'une telle extravagance*. Non; il n'est pas vrai que la diversité des déterminations et par conséquent des qualités et des attributs détruise Tunité absolue d'un être ; la preuve mfaillible en est que mon unité n'est pas le moins du monde altérée par la diversité de mes facultés. Il n'est pas vrai que l'unité exclue la multiplicité et la multiplicité l'unité ; car l'unité et la multiplicité sont unies en moi. Pourquoi donc ne le seraient-elles pas en Dieu ? Il a y plus : loin d'altérer l'unité en moi, la multiplicité la développe et en fait paraître la fécondité. De même la richesse des déterminations et des attributs de Dieu, loin de lui être une limite, est précisément le signe de la plénitude de son être. Négliger ses attributs, c'est donc l'appauvrir, nous ne disons pas assez, c'est l'anéantir : car un être sans attributs n'est pas, et l'abstraction de l'être, bumain ou divin, fini ou infini, relatif ou absolu, c'est le néant.
La théodicée a deux écueils : l'un, que je viens de vous signaler, est l'abstraction, l'abus de la dialectique; c'est le vice de l'école et de la métaphysique. S'efforcet-on d'éviter cet écueil , on court le risque d'aller se briser contre l'écueil opposé, je veux dire cet etfroi du raisonnement qui s'étend jusqu'à la raison, cette prédominance excessive du sentiment qui, développant en nous les facultés aimantes et affectueuses aux dépens
i. Voyez plus haut. la leçon v.
de toutes les autres, nous jette dans un anthropomorphisme sans critique , et nous fait instituer avec Dieu un commerce intime et familier où nous oublions un peu trop Tauguste et redoutable majesté de l'être divin. L*âme tendre et contemplative ne peut ni aimer ni contempler en Dieu la nécessité, Téternité, l'infinité , qui ne tombent point sous les prises de l'imagination et du cœur, mais qui se conçoivent seulement. Elle les néglige donc. Elle n'étudie pas non plus Dieu dans les vérités de toute espèce, physiques , métaphysiques et morales, qui le manifestent; elle considère en lui particulièrement les caractères auxquels s'attache TafTection. Dans l'adoration, Fénelon retranche toute crainte pour ne laisser subsister que l'amour, et M'"'' Guyon finit par aimer Dieu comme un amant.
On évite ces excès contraires d'une sentimentalité raffinée et d'une abstraction chimérique , en ayant sans cesse présents à la pensée et la nature de Dieu par laquelle il échappe à tout rapport avec nous , la nécessité, l'éternité, l'infinité, et en même temps ceux de ses attributs qui sont nos propres attnbuts transportés eii lui par cette raison très-simple qu'ils en viennent.
Je ne puis concevoir Dieu que dans ses manifestations et par les signes qu'il me donne de son existence , comme je ne puis concevoir un être que par ses attributs , une cause que par ses effets , comme je ne me connais mol-même que par l'exercice de mes facultés. Otez mes facultés et la conscience qui me les atteste, je ne suis pas pour moi. Il en est de même de Dieu : ôtez la nature et l'âme , tout signe de Dieu disparaît.
C'est donc dans la nature et dans rame qu'il faut le chercher et qu'on peut le trouver.
L'univers , qui comprend la nature et l'homme , manifeste Dieu; est-ce à dire qu'il Tépuise? Nullement. Consultons toujours la psychologie. Je ne me connais que par mes actes ; cela est certain ; et ce qui ne Test pas moins , c'est que tous mes actes n'épuisent ni n'égalent ma puissance ni ma substance ; car ma puisH sance , celle au moins de ma volonté , peut toujours ajouter un acte à tous ceux qu'elle a déjà produits , et elle a la conscience , en même temps qu'elle s'exerce , de contenir en soi de quoi s'exercer encore. Aussi fautil dire de Dieu et du monde ces deux choses en apparence contraires : nous ne connaissons Dieu que par le monde, et Dieu est essentiellement distinct et différent du monde. La cause première, comme toutes les causes secondes , ne se manifeste que par ses effets ; elle ne se peut même concevoir que par eux ; et elle les surpasse de toute la différence qui sépare le créateur de l'être créé , le parfait de l'imparfait. Le monde est indéfini ; il n'est pas infini ; car, quelle que soit sa quantité , la pensée y peut toujours ajouter. De quelques milliards de mondes que l'on compose la totalité du monde , on peut y ajouter des mondes nouveaux. Mais Dieu est infini , absolument infini dans son essence , et il répugne qu'une série indéfinie égale l'infini; car l'indéfini n'est autre chose que le fini plus ou moins multiplié et pouvant toujours l'être. Le monde est un tout qui a son harmonie ; car un Dieu un n'a pu faire qu'une œuvre accomplie et harmonieuse. L'harmonie du monde ré*-
pond à Tunité de Dieu , comme la quantité indéfinie est le signe défectueux de l'infinité de Dieu. Dire que le monde est Dieu , c*est n'admettre que le monde , et c'est mer Dieu. Donnez à cela le nom qu'il vous plaira, c'est au fond l'athéisme. D'un autre côté, supposer que le monde est vide de Dieu et que Dieu est séparé du monde, c'est une abstraction insupportable et presque impossible. Distinguer n'est point séparer. Je me distingue , je ne me sépare point de mes qualités et de mes actes. De même Dieu n'est pas le monde , bien qu'il y soit partout présent en esprit et en vérité *.
1. Rappelons ici ce passage sur la vraie mesare en laquelle on peut dire à la fois que Dieu est compréhensible et qu'il est incompréhensible. Philosophie écossaise^ ii* leçon, Hutcheson : Disons d'abord que Dieu n'est point absolument incompréhensible , par cette raison manifeste qu'étant la cause de cet univers, il y passe et s*y réfléchit, comme la cause dans l'effet : par là, nous le connaissons. «Les « cieux racontent sa gloire * », et, « depuis la création •* , ses vertus invi- « sibles sont rendues visibles dans ses ouvrages » : sa puissance, dans les milliers de mondes semés dans les déserts infinis de l'espace; son intelligence, dans leurs lois harmonieuses; enfin, ce qu'il y a en lui de plus auguste, dans les sentiments de vertu, de sainteté et d'amour que contient le cœur de l'homme. Et il faut bien que Dieu ne nous soit point incompréhensible, puisque toutes les nations s'entretiennent de Dieu depuis le premier jour de la vie inteUectuelle de l'humanité. Dieu donc, comme cause de l'univers, s'y révèle pour nous; mais Dieu n'est pas seulement la cause de l'univers, il en est la cause parfaite et infinie possédant en soi, non pas une perfection relative qui n'est qu'un degré d'imperfection^ mais une perfection absolue, une infinité qui n'est pas seulement le fini multiplié par lui-môme en des proportions que l'esprit humain peut toujours accroître, mais une infinité vraie, c'est-à-dire l'absolue négation de toutes bornes dans toutes les puissances de son être Dès lors, il répugne qu'un effet indéfini exprime adéquatement une cause infinie; il répugne donc que nous puissions connaître absolument
* fsalmiste.
•• Saint Paul.
Telle est notre Ihéodicée : elle rejette les excès de tous les systèmes, et elle contient, nous le croyons au moins, tout ce quils ont de bon. Elle admet à la fois un Dieu personnel comme nous sommes nous-mêmes une personne, et un Dieu nécessaire, éternel, infini.
Dieu par le monde et par Tliomme , car Dieu n'y est pas tout entier. Pour comprendre absolument l'infini, il faut le comprendre infiniment, et cela nous est interdit. Dieu, tout en se manifestant, retient quelque chose en soi que nuUe chose finie ne peat absolument manifester, ni par conséquent nous permettre de comprendre absolument. Il reste donc en Dieu, malgré le monde et Thomme, quelque chose d'inconnu, d'impénétrable, d'incompréhensible. Par delà les incommensurables espaces de l'univers, et sous toutes les profondeurs de Tàme humaine. Dieu nous échappe dans cette inflnitude inépuisable d'où il peut tirer sans fin de nouveaux mondes, de nouveaux êtres, de nouvelles manifestations. Dieu nous est par là incompréhensible; mais cette incompréhensibilité môme, nous en avons une idée nette et précise; car nous avons Tidée la plus précise de Vinfinité. Et cette idée n'est pas en nous un raffinement métaphysique ; c'est une conception simple et primitive qu nous éclaire dès notre entrée en ce monde, lumineuse et obscure tout ensemble , expliquant tout et n'étant expUquée par rien , parce qu'elle nous porte d'abord au faite et à la limite de toute explication. Quelque chose d'inexplicable à la pensée, voilà où tend la pensée; Tôtre infini, voilà le principe nécessaire de tous les êtres relatifs et finis. La raison n'explique pas l'inexplicable, eUe le conçoit. Elle ne peut comprendre d'une manière absolue l'infinité, mais elle la comprend en quelque degré dans ses manifestations indéfinies, qui la découvrent et qui la voilent; et de pins, comme on l'a dit, elle la comprend en tant qu'incompréhensible. C'est donc une égale erreur de déclarer Dieu s^solument compréhensible et absolument incompréhensible. Il est l'un et l'autre, invisible et présent, répandu et retiré en lui-même, dans le monde et hors du monde, si familier et si intime à ses créatures qu'on le voit en ouvrant les yeux, qu'on le sent en sentant battre son cœur , et en même temps inaccessible dans son impénétrable majesté, mêlé à tout et séparé de tout, se manifestant dans la vie universelle et y laissant paraître à peine une ombre de son essence étemelle, se communiquant sans cesse et demeurant incommunicable, à la fois le Dieu vivant et le Dieu caché, Deus vivus et Deus absconditus. i»
En présence de deux systèmes opposés : Tun, qui pour voir et sentir Dieu dans le monde, Ty absorbe; Tautre, qui pour ne pas confondre Dieu avec le monde, l'en sépare et le relègue dans une solitude inaccessible ; elle leur donne à tous les deux une juste satisfaction ea leur offrant un Dieu qui est en effet dans le monde , puisque le monde est son ouvrage , mais sans que son essence y soit épuisée , un Dieu qui est tout ensemble unité absolue et unité multipliée, infini et vivant, im» muable et principe du mouvement, suprême intelligence et suprême vérité , souveraine justice et souveraine bonté, devant lequel le monde et Thomme sont comme le néant, et qui pourtant se complaît dans le monde et dans Thomme , substance éternelle et cause inépuisable , impénétrable et partout sensible , qu'il faut tour à tour rechercher dans la vérité , admirer dans la beauté, imiter, même à une distance infinie, dans la bonté et dans la justice , vénérer et aimer, étudier sans cesse avec un zèle infatigable et adorer en silence !
Résumons ce résumé. Partis de l'observation de nousmêmes pour nous préserver de l'hypothèse , nous avons trouvé dans la conscience trois ordres de faits. Nous leur avons laissé à chacun leur caractère , leur rang , leur portée et leurs limites. La sensation nous a paru la condition indispensable, mais non le fondement de la connaissance. La raison est la faculté même de connaître; elle nous a fourni des principes absolus , et ces principes absolus nous ont conduits à des vérités absolues. Le sentiment, qui tient à la fois de la sensation et de la raison , a trouvé place entre l'une et l'autre. Sortis
de la conscience , mais toujours guidés par elle , nous avons pénétré dans la région de l'être ; nous sommes allés tout naturellement de la connaissance à ses objets par le chemin que suit le genre humain , que Kant a cherché en vain , ou plutôt qu'il a méconnu à plaisir, à savoir cette raison qu'il faut admettre ou qu'il faut rejeter tout entière, et qui nous révèle les existences tout comme les vérités. Après donc avoir rappelé toutes les grandes vérités métaphysiques , esthétiques et morales , nous les avons rapportées à leur principe : avec le genre humain nous avons prononcé le nom de Dieu, qui explique tout , parce qu'il a tout fait , que toutes nos facultés réclament , la raison , le cœur et les sens , parce qu'il est l'auteur de toutes nos facultés.
Cette doctrine est si simple , elle est tellement dans toutes nos puissances , elle est si conforme à tous nos instincts, qu'elle paraît à peine une doctrine philosophique ; et en même temps , si vous l'examinez de plus près, si vous la comparez avec toutes les doctrines célèbres , vous trouverez qu'elle s'en rapproche et qu'elle en diffère , qu'elle n'est aucune d'elles et qu'elle les embrasse toutes , qu'elle en exprime précisément le côté qui les a fait vivre et qui les soutient dans l'histoire. Mais ce n'est là que le caractère scientifique de la doctrine que nous vous présentons : elle en a un autre encore qui la distingue et vous la recommande bien davantage. L'esprit qui l'anime est celui qui inspira jadis Socrate, Platon, Marc-Aurèle, qui vous fait battre le cœur quand vous lisez Corneille et Bossuet , qui a dicté à Yauvenargues ce petit nombre de pages qui ont im-
morlalisé son nom, que vous sentez partout dans Reid soutenu par un bon sens admirable, et dans Kant même au-dessus des embarras de sa métaphysique, à savoir le goût du beau et du bien en toutes choses, la passion de l'honnête, Tardent désir de la grandeur morale de rhumanilé. Oui , ne craignons pas de le répéter, c'est là que nous tendons par toutes les voies ; c'est la fin à laquelle se rapportent toutes les parties de notre enseignement; c'est la pensée qui leur sert de lien et qui en est l'âme pour ainsi dire. Puisse cette pensée vous être toujours présente, et vous accompagner comme une amie fidèle et généreuse, partout où le sort vous conduira y sous la tente du soldat , dans le cabinet du jurisconsulte, du médecin , du savant, de l'homme de lettres, comme aussi dans l'atelier de l'artiste! Puisse-t-elle enfin vous rappeler quelquefois celui qui en a été auprès de vous le bien sincère mais trop faible interprète I