‹ Du vrai, du beau & du bienChapitre 67 sur 71 · A LA LEÇON DIXIÈME SUR L'ART FRANÇAIS AU XYII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

A LA LEÇON DIXIÈME SUR L'ART FRANÇAIS AU XYII* SIÈCLE

Page 221 : « Quelle destinée que celle d'Eustache Lesueur ! x)

On le voit : nous avons suivi sur la mort de Lesueur la tradition ou plutôt le préjugé répandu en ces derniers temps et qui a entraîné avant nous les meilleurs juges. Mais il vient de pardtre dans un recueil nouveau et intéressant, les Archives de l'art franc ais, t. III, des documents jusqu'alors inédits et entièrement irrécusables sur la vie et les ouvrages du peintre de saint Bruno, qui nous forcent de retirer quelques assertions empruntées à l'opinion commune et contraires à la vérité. L'acte de décès de Lesueur, tiré pour la première fois du Registre des morts de l'église paroissiale de Saint-Louis en tisle Notre" Dame^ conservé aux archives de Thôtel de ville de Paris, établit péremptoirement que Lesueur n'a pas été mourir aux Chartreux, mais qu'il est mort en Tîle Notre-Dame, où il demeurait, sur la paroisse Saint- Louis, et qu'il a été enterré dans cette église de Saint -Etienne -du -Mont où reposent Pascal et Racine. Il paraît bien aussi que Lesueur est mort avant sa femme, Geneviève Gousse, puisque le Registre des naissances de la paroisse Saint- Louis contient, à la date du 18 février 1655, Tacte de baptême d'un quatrième enfant de Lesueur, et que Geneviève Gousse aurait dû mourir bien peu de temps après

ses couches, si elle était morte avant son mari, décédé le l*"" mai suivant. Dans ce cas, on trouverait Tacte de décès de la femme au Registre des morts de Tannée 4655, comme on y a trouvé l'acte de décès du mari. Or cette pièce, qui seule pourrait donner un démenti à la vraisemblance et maintenir Topinion accréditée, cette pièce n'est point aux archives de Thôtel de ville , ou du moins Fauteur des Nouvelles Recherches ne Ty a point rencontrée.

D'ailleurs tout le reste de Thistoire de Lesueur, telle que nous l'avons si rapidement rappelée, subsiste. Il n'a jamais été en Italie, et, dit la notice si longtemps restée manuscrite, de Guillet de Saint-Georges *, il n'a pas voulu y aller. îl était pauvre, sage, pieux; il aimait tendrement sa femme; il vivait dans la plus étroite union avec ses trois fVères et son beau-frère, qui tous lui étaient des élèves et des collaborateurs. Nous regardons même comme un grand luxe de critique de nier les relations si naturelles que Topinion reçue met entre Lesueur et Poussin. Si nul document ne les atteste, nul aussi ne les contredit, et elles demeurent au moins vraisemblables.

Tout le monde admet que Lesueur admirait et étudia le Poussin. Il serait étrange qu'il n'eût pas cherché à le connaître , et il le pouvait aisément quand Poussin vint à Paris et y séjourna de 1640 à 1642. Il était même difficile qu'ils ne se rencontrassent pas. Après la mort de Vouet, en 1641, Lesueur se fit de plus en plus une manière particulière; et, en 1642, âgé de vingt-cinq ans, libre de toute entrave, déjà plein de goût pour Tan tique et pour Raphaël, il devait aller fréquemment au Louvre où Poussin

1. Cette notice, avec beaucoup d'autres également importantes, fait maintenant partie d'une publication plus éteodue : Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l* Académie royale de peinture et de sculpture, publiés d'après les manuscrits conservés à l'École des beauoD-arts, 2 vol., 1854.

LESUEDR. 467

demeurait. Il est donc assez naturel de supposer qu'ils se virent et se connurent, et pour eux, avec toutes leurs sympathies de caractère et de talent, se connaître c'était s'estimer et s'aimer. Si les lettres de F'oussin ne parlent pas de Lesueur, nous répondons qu'elles ne parlent pas non plus de Champagne, dont les rapports avec Poussin ne sont pas contestés. Et quant à l'argument que l'on tire du silence de la notice de Guillet de Saint-Georges, il est loin d'être convaincant ; car cette notice, destinée à être lue dans une séance académique, ne pouvait contenir que Thistoire de la carrière du grand artiste, et non pas une biographie assez détaillée pour que la mention de ses amitiés y trouvât place. Enfin il est difficile de ne pas reconnaître que Poussin a exercé une véritable influence sur Lesueur, et il nous semble au moins probable que cette influence est due aux consçils de Poussin autant qu'à ses exemples.

Pag. 227 : a Mais la merveille du tableau est la figure de saint Paul. »

Nous avons vu tout récemment, à Hamptoncourt, les sept carions de Raphaël. On n'en peut parler, on n'en peut faire la moindre critique qu'à genoux. Voilà bien Raphaël arrivé au faîte de son art, dans les dernières années de sa vie! Et ce n'étaient là que des dessins pour des tapisseries! Ces dessins seuls mériteraient le voyage d'Angleterre, quand même les figures du fronton du Parthénon ne seraient point au British Muséum. On ne se lasse pas de contempler ces grandes pages à la rare lumière de cette salle mal éclairée. Rien de plus noble, de plus magnifique, de plus imposant, de plus majestueux. Quelles draperies, quelles attitudes, quelles figures! Quoique la couleur soit absente, l'effet est immense : l'esprit est saisi, charmé à la fois et transporté ; mais l'âme , avouons-le, la nôtre au moins, demeure presque insensible. Nous supplions qu'on veuille bien comparer le sixième carton , évidemment un des plus beaux, représentant la prédica-

tion de saint Paul à Éphèse, avec le tableau de Lesueur que nous venons de décrire. L'un, du premier coup et dès le premier aspect, vous emporte dans les régions de Tidéal; l'autre frappe moins d'abord, mais attendez, considérez-le bien, étudiez tous les détails, puis revenez sur Tensemble : peu à peu Témotion vous gagne, et elle va sans cesse en augmentant. Examinez surtout, dans Tun et dans l'autre, le personnage principal, saint Paul. Ici, il vous présente les beaux et longs plis de la grande robe qui enveloppe et découvre sa haute taille; mais la figure est dans Tombre, et le peu qu'on en aperçoit n'a rien de merveilleux. Là, elle vous apparaît de face, inspirée, terrible, majestueuse. Soyez sincère et dites de quel côté est l'effet moral.

Pag. 227 et 228 : a Les grands ouvrages de Lesueur, de Poussin et de tant d'autres dispersés en Europe... »

De tous les tableaux de Lesueur qui sont en Angleterre, celui que nous regrettons le plus de n'avoir pu voir est Alexandre et son médecin y peint pour M. de Nouveau, directeur général des postes, qui passa de l'hôtel Nouveau, à la Place-Royale, dans la galerie d'Orléans, de là en Angleterre, et qui a été acheté par lady Lucas, à la grande vente de Londres, en 1800. Voyez le catalogue de cette vente, avec les prix et les noms des acquéreurs, à la fin du 1. 1" de l'excellent ouvrage de M. Waagen, Œuvres d'art et Artistes en Angleterre, 2 volumes, Berlin, 1837 et 4838. Nous avons été consolé et bien agréablement surpris, à notre retour, en rencontrant dans la précieuse galerie de M. le comte d'Houdetot, ancien pair de France et membre libre de l'Académie des beaux-arts, un autre Alexandre et son médecin Philippe, où la main de Lesueur ne peut pas être méconnue. La composition de toute la scène est de la dernière perfection. Le dessin est exquis. Il y a des draperies qui par l'ampleur et la noblesse rappellent celles de Raphaël. Le corps d'Alexandre est d'une admirable laii-

LESUËUR. 469

gueur. La personne du médecin Philippe est grave et imposante. Le coloris n'est pas très-fort, mais il y a une parfaite unité de ton. Maintenant où est le véritable original, chez M. d'Houdetot ou en Angleterre? Le tableau vendu à Londres en 1800 venait très-certainement de la galerie d'Orléans, qui devait bien, ce semble, posséder Toriginal. D'un autre côté, le tableau de M. d'Houdetot ne peut pas être une copie. Il reste que les deux ouvrages soient également de Lesueur, qui , encore ici , aura traité deux fois le même sujet, comme il a fait pour la prédication de saint Paul. Il y a en effet une autre Prédication plus petite que celle du Louvre, mais non moins admirable, à la Place- Royale, chez M. Girou de Buzareingues, correspondant de TAcadémie des sciences. Si c'est là l'esquisse dont parle Félibien, v* part., p. 37, delà l'* édit. in-^**, cette esquisse nous paraît déjà un tableau achevé, présentant avec celui du Louvre d'assez grandes différences qui pourraient être le sujet d'une intéressante étude.

Empruntons à M. Waagen l'indication précise des œuvres de Lesueur que 1 eminent critique a trouvées dans les collections anglaises et qu'il a décrites : la Reine de Saha de^ vant Salomon, chez le duc de Devonshire, t. I*% p. 245; le Christ au pied de la croix soutenu par sa famille, chez le comte de Schrewsbury, t. II, p. 463, a sentiment profond et vrai, » dit M. Waagen; la Madeleine répandant des parfums sur les pieds de Jésus-Christ, chez lord Exeter, t. II, p. 485, a tableau du plus pur sentiment; » enfin, cnez M. Miles, une Mort de Germanicus, « riche et noble composition, tout à fait dans le goût du Poussin », dit encore M. Waagen, t. II, p. 356. Ajoutons que ce dernier ouvrage n'est indiqué dans aucun catalogue, ancien ou moderne. Nous nous demandons si ce ne serait pas une copie du Germanicus de Poussin que Lesueur aurait faite ou qu'on lui aura attribuée.

L'auteur des Musées d'Allemagne et de Russie (Paris.

i844) signale à Berlin un Saint Bruno adorant la croix dans sa cellule^ ouverte sur un paysat/e, et il prétend que ce tableau est au§si pathétique que les meilleurs Saint- Bruno du musée de Paris. C'est vraisemblablement une esquisse, comme nous en avons une, ou bien Tun des volets qui nous manquent; car pour les tableaux mêmes, il n'y en a jamais eu que vingt-deux aux Chartreux, et ils sont encore au Louvre ; à moins peut-être que ce ne soit le tableau que Lesueur avait fait pour M. Bernard de Rozé, selon Florent Lecomte, t. III, p. 98, et qui représentait un chartreux dans une cellule. A Saint-Pétersbourg, le catalogue de l'Ermitage indique sept tableaux de Lesueur, sur lesquels Fauteur que nous venons de citer en admet un d'authentique. Moïse enfant exposé sur les eaux du Nil. Serait-ce Fun des deux Moïse que Lesueur avait peints pour M. de Nouveau, comme nous Fapprend Guillet de Saint-Georges? Si M. Viardot ne s'est pas trompé, s'il n'a pas pris une copie pour une œuvre originale, nous déplorons qu'on ait laissé un véritable Lesueur s'égarer jusqu'à Saint-Pétersbourg, avec plusieurs Poussin, les plus beaux Claude (voyez ci-dessous, p. 475), des Mignard, des Sébastien Bourdon, des Gaspre, des Stella, des Valentin.

Il y a quelques années, à la vente de la galerie du cardinal Fesch , nous pouvions acquérir une des meilleures pièces de Lesueur, faite pour Féglise Saint-Germain-FAuxerrois, arrivée, on ne sait comment, en la possession du chancelier Pontchartrain , puis en celle de l'oncle de l'Empereur, Jésus-Christ chez Marthe et Marie, tableau célèbre qui formait, à Saint-Germain-l'Auxerrois, le pendant du Martyre de saint Laurent, Est-il possible que le gouvernement français ait manqué cette bonne fortune, et qu'il ait abandonné ce petit chef-d'œuvre au roi de Bavière ? On a pensé sans doute que c'était bien assez d'en avoir une bonne copie à Marseille, et on a laissé l'original aller retrouver, dans la galerie de Munich «le Saint Louis à genoux enttn-

Page 1