Philosophie de Kant, Introduction
Kant a donc renversé lui-même le dogmatisme qu'il se proposait à la fois de contenir et de sauver, au moins en morale, et il a engagé la philosophÎD allemande dans une route au bout de laquelle était un abîme. En vain ce grand homme, car ses intentions et son caractère, sans parler de son génie, lui méritent ce nom, a-t-il institué avec Hume une lutte ingénieuse et savante; c'est lui qui a été vaincu dans cette lutte, c'est Hume qui est resté le maître du champ de bataille.
Qu'importe, en effet, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas dans l'esprit humain des principes universels et nécessaires, si ces principes ne nous servent qu'à classer nos sensations, et à nous faire monter, de degré en degré, jusqu'aux idées les plus sublimes, mais qui n'ont de réalité que pour nous-mêmes ? L'esprit humain est alors, ainsi que le dit très-bien Kant luimême, comme un banquier qui prendrait des billets rangés avec ordre dans sa caisse pour des valeurs réelles : il ne possède que du papier. Nous voilà donc revenus à ce conceptuahsme du moyen âge qui, concentrant la vérité dans l'intelligence humaine, fait de la nature des choses un fantôme de l'intelligence, se projetant partout hors d'elle-même, triomphante à la fois et impuissante, puisqu'elle produit tout et ne produit que des chimères*.
1. Sur le conceptualisme, ainsi que sur le nominalisme et le réalisme, voyez Fragments de Philosophie ancienne, De la métaphysique d'Aristote, p. 143 : « Rien n'existe en ce monde qui n'ait sa loi plus générale que soi-même. Il n'y a point d'individu qui ne se rapporte à un genre, point de phénomènes qui ue tiennenx à un
Le reproche qu'une saine philosophie se contentera de faire à Kant, c'est que son système est en désaccord avec les faits. La philosophie peut et doit se séparer de la foule pourTexpUcation des faits ; mais, on ne saurait trop le répéter, il faut que dans l'explication elle ne détruise pas ce qu'elle prétend expliquer; sans quoi elle n'explique point, elle imagine. Ici, le grand fait qu'il s'agit d'expliquer, c'est la croyance même du genre humain, et le système de Kant l'anéantit.
En fait, quand nous parlons de la vérité des principes universels et nécessaires, nous ne croyons pas qu'ils ne soient vrais que pour nous : nous les croyons vrais en eux-mêmes, et vrais encore quand notre esprit ne serait pas là pour les concevoir. Nous les considérons comme indépendants de nous; ils nous paraissent s'imposer à notre iutelhgence par la force de la vérité qui est en eux. Ainsi, pour exprimer fidèlement ce qui se passe en nous, il faudrait renverser la proposition de Kant, et au lieu de dire avec lui : ces principes sont les lois nécessaires de notre esprit, donc
plan. Et il faut bien qu'il y ait réellement dans la nature des genres et un plan, sans quoi nos idées mêmes de genres et de plan ne seraient que des chimères, et la science humaine une illusion régulière. Si on prétend qu'il y a des individus et point de genre, des choses et pas Ae plan, par exemple des individus humains, plus ou moins différents, et pas de type humain, et mille autres choses de cette sorte, à la bonne heure ; mais en ce cas il n'y a plus rien de général dans le monde, si ce n'est dans l'entendement humain, ^ està-dire, en d'autres termes, que le monde et la nature sont dépourvus d'ordre et de raison, et qu'il n'y a de raison et d'ordre que dans la tête de l'homme. » Voyez aussi P'ragments de Philosophie du MOYEN AGE, IntroducAw7i aux écrits inédits d' A bé lard, Phisosophik ÉCOSSAISE, leçon vm, Philosophie dk Locke, leçon VJii.
ils n'oïil point de valeur absolue en dehors de notre esprit ; nous devrions dire bien plutôt : ces principes ont une valeur absolue en eux-mêmes, voilà pourquoi nous ne pouvons pas ne pas y croire.
Et même cette nécessité de la croyance, dont le nouveau scepticisme se fait une arme, n'est pas la condition indispensable de l'application des principes Nous l'avons établi* : la nécessité de croire suppose la réflexion, l'examen, l'efforL de nier et l'impuissance de le faire; mais avant toute réflexion , l'intelligence saisit spontanément la vérité, et dans l'aperception spontanée n'est point le sentiment de la nécessité, ni par conséquent ce caractère de subjectivité qui fait, tant peur à l'école allemande.
Revenons donc ici sur cette intuition spontanée de la vérité que Kant n'a point connue, dans le cercle où le retenaient captif ses habitudes profondément réflé chies et un peu scolastiques.
Est-il vrai qu'il n'y ait pas de jugement, même affirmatif dans la forme, qui ne soit mêlé d'une négation ?
Il semble bien que tout jugement affîrmatif est en même temps négatif, puisque affirmer qu'une chose existe, c'est nier sa non-existence, comme tout jugement négatif est en même temps affîrmatif, nier l'existence d'une chose étant affirmer sa non-existence. S'il en est ainsi, tout jugement, quelle que soit sa forme, affirmative ou négative, car ces deux formes reviennent l'une à l'autre, suppose un doute préalable sur