Plu« haut, leçon îV
il8 CINQUIÈME LEÇON.
sujet naturel. Si Dieu ne les a point faites arbitrairement, ce qui répugne à leur essence et à la sienne, il les constitue en tant qu'elles sont lui-même. Son intelligence les possède comme les manifestations d'ellemême. Tant que la nôtre ne les a point rapportées à l'intelligence divine, elles lui sont un effet sans cause, un phénomène sans substance. Elle les rapporte donc à leur cause et à leur substance. Et en cela elle obéit à un besoin impérieux et à un principe assuré de la raison. Le mysticisme brise en quelque sorte l'échelle qui nous élève jusqu'à la substance infinie : il considère cette substance toute seule, indépendamment des vérités qui la manifestent * et il s'imagine posséder ainsi l'absolu pur, l'unité pure, l'être en soi. L'avantage que cherche ici le mysticisme, c'est de donner à la pensée un objet où il n'y ait nul mélange, nulle division, nulle multipHcité, où tout élément sensible et humain ait entièrement disparu. Mais pour obtenir cet avantage il en faut payer le prix. Il est un moyen très simple de délivrer la théodicée de toute ombre d'anthropomorphisme, c'est de réduire Dieu aune abstraction, à l'abstraction de l'être en soi. L'être en soi, il est vrai, est pur de toute division, mais à cette condi tion qu'il n'ait nul attribut, nulle qualité, et même
1. Voyez partout dans nos écrits la réfutation régulière et détaillée de cette double extravagance de considérer la substance en soi à part de ses déterminations et de ses qualités, ou de considérer ses qualités et ses facultés à part de l'être qui les possède; Premiers Essais, tout le cours de 1816, Philosophie sensualiste, leçon m, Condillac, Philosophie écossaise, leçon u, et Philosophie de Kant, leçon V,
DU MYSTICrSMK. H%
qu'il soit dépourvu de science et d'intelligence'; car l'intelligence, si élevée qu'elle puisse être, suppose toujouis la distinction du sujet intelligent et de l'objet intelligible. Un dieu dont l'absolue unité exclut l'intelligence, voilà le dieu de la philosophie mystique.
Comment l'école d'Alexandrie, comment Plotin, son fondateur', au milieu des lumières de la civilisation grecque et latine, a-t-il pu arriver à cette étrange notion de la Divinité? Par l'abus du platonisme, par la corruption de la meilleure et de la plus sévère méthode, celle de Socrate et de Platon.
La méthode platonicienne, la marche dialectiqus, comme l'appelle son auteur, recherche dans les choses particuhères, variables, contingentes, ce qu'elles ont aussi de général, de durable, d'un, c'est-à-dire leur Idée, et s'élève ainsi aux Idées, comme aux seuls vrais objets de l'intelligence, pour s'élever encore de ces Idées qui s'ordonnent dans une admirable hiérarchie, à la première de toutes, au delà de laquelle l'intelligence n'a plus rien à concevoir ni à chercher. C'est en écartant dans les choses finies leur limite, leur individuahté, que l'on atteint les genres, les Idées, et, par elles, leur souverain principe. Mais ce p»incipe n'est pas le dernier des genres, ni la dernière des abstractions; c'est un principe réel et substantieP. Le dieu de Platon ne s'appelle pas seulement l'unité, il s'ap-
1. Sur l'école d'Alexandrie, voyez Histoire générale de la Phi- LOsoPHiK, leçon iv, et particulièrement l'avertissement à la première édition de Proclus. Procli Opéra inedita, 2« édition.
S. Plus haut, p. "72.
pelle le Bien; il n'est pas la substance morte des Eléates'; il est doué de vie et de mouvement'^ \ fortes expressions qui montrent à quel point le dieu de la métaphysique platonicienne est différent de celui du mysticisme. Ce dieu est le père du monde^. Il est aussi le père de la vérité, cette lumière des esprits ■*. il habile au milieu des idées qui font de lui un dieu véritable en tant quil est avec elles^. Il possède \ auguste ci sainte intelligence^ . Il a fait le monde sans aucune nécessité extérieure et par ce motif seul qu'il est bon'. Enfin il est la beauté sans mélange, inaltérable, immortelle, qui fait dédaigner toutes les beautés terrestres à qui l'a une fo's entrevue*. Le beau, le bien
1. 'Fragments de Philosophie ancienne, article Xénophane et article Zenon.