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284 DIXliiME LEÇON.
descente de croix ou plutôt rensevelissement de Jésus-Christ déjà descendu de la croix et que Joseph d'Arimathie, Nicodème et saint Jean placent dans le (inceul. A gauche, la Madeleine en pleurs baise. les pieds de Jésus ; à droite sont les saintes femmes et la Vierge. Les saintes femmes, placées sur le premier plan, ont chacune leur douleur particulière. Pendant que l'une d'elles s'abandonne au désespoir, une tristesse immense mais intime et recueillie est sur le visage de la mère du crucifié. Elle a compris le divin bienfait de la rédemption du genre humain, et sa douleur, soutenue par cette pensée, est calme et résignée. Et puis quelle dignité dans cette tète! Elle résume en quelque sorte tout le tableau et lui donne son caractère, celui d'une émotion profonde et contenue. J'ai vu bien des descentes de croix; j'ai vu celle de Rubens à Anvers, où la sainteté du sujet a comme contraint le grand peintre flamand à joindre la noblesse et le sentiment à la couleur : aucun de ces tableaux ne m'a autant touché que celui de Lesueur. Toutes les parties de l'art y sont au service de l'expression, et la beauté s'y joint au pathétique. Le dessin est austère et fort; la couleur môme, sans être éclatante, et elle ne devait pas l'être, surpasse celle de saint Bruno, de la Messe de saint Martin, de saint Paul, et même de la Vision de saint Benoît ; comme si Lesueur eût voulu rasssembler ici toutes les puissances de son âme, toutes les ressources de son talent' î
1. Ce tableau avait été fait pour une chapelle de l'église de Saiov-
Maintenant, regardez les Muses : d'autres scènes, d'autres beautés, le nième génie. Voilà des peintures païennes ; mais le christianisme y est encore par l'adorable chasteté que Lesueur a partout répandue. Tous les critiques ont relevé à l'envi les erreurs mythologiques où est tombé le pauvre Lesueur, et ils n'ont pas manqué cette occasion de déplorer qu'il n'eût pas fait le voyage d'Itahe et étudié davantage l'antique. Mais qui peut avoir l'étrange idée de chercher dans Lesueur un archéologue? J'y cherche et j'y trouve le génie même de la peinture. Cette Terpsichore, bien ou mal nommée, avec une harpe un peu trop forte, dit-on, coDûme si la Muse n'avait pas des dons particuhers, n'est-elle pas dans sa modeste attitude le symbole de la grâce décente? Dans ce groupe des trois Muses, auxquelles on peut donner le nom qu'il plaira, celle qui tient sur ses genoux un livre de musique, et qui chante ou va chanter, n'est-elle pas la plus ravissante créature, une sainte Cécile qui prélude encore avant de s'abandonner à l'enivrement de l'inspiration? Et dans ces tableaux il y a de l'éclat et du coloris, et le paysage y est traité avec un soin tout particulier, comme si le Poussin avait guidé la main de son ami.
Le Poussin ! quel nom je prononce ! Si Lesueur est le peintre du sentiment, le Poussin est celui de la pensée. C'est le philosophe de la peinture. Ses tableaux sont des leçons religieuses ou morales qui témoignent
Gervais, ïl formait le dessus de l'autel; et sur le devant était l'admirable Portement de croix (>"ii se voit encore au Musée.
d'un grand esprit et d'un grand cœur. Il suffît de rappeler les Sept Sacrements, le Déluge, l'Arcadie, la Vérité que le Temps soustrait aux atteintes de l'Envie, le Testament d'Eudaraidas, le Ballet de la vie humaine. Et le style est à la hauteur de la conception. Le Poussin dessine comme un Florentin, il compose comme un Français, et souvent il égale Lesueur dans l'expression; le coloris seul lui a manqué. Ainsi que Racine, il est épris de la beauté antique, et il l'imite; mais, comme Racine, il reste toujours original. A la place de la naïveté et du charme unique de Lesueur, il a une simplicité sévère, avec une correction qui fle l'abandonne jamais. Songez aussi qu'il a cultivé tous les genres. C'est à ia fois un grand peintre d'histoire et un grand paysagiste : les sujets de religion lui siéent aussi bien que les sujets profanes, et il s'inspire tour à tour de l'antiquité et de la Bible. Il a beaucoup vécu à Rome, il est vrai, et il y est mort; mais il a aussi travaillé en France, et presque toujours pour la France. A peine se fit-il connaître, que Richelieu l'attira à Paris et l'y retint, le comblant d'honneurs et lui donnant le brevet de premier peintre ordinaire du roi avec la direction générale de tous les ouvrages de peinture et de tous les ornements des maisons royales. C'est pendant ce séjour de deux années à Paris qu'il a fait la Cène, le Saint-François-Xavier, la Vérité que le Temps soustrait à l'Envie. C'est encore à la France, à son ami M. de Chanteloup, que de Rome il a adressé le Ravissement de saint Paul, ainsi que la seconde suite des Sept Sacrements, composition immense qui, pour Ja
grandeur des pensées, peut rivaliser avec les Stanze de Raphaël. J'en parle ainsi d'après les gravures : car les Sept Sacrements ne sont plus en France. Honte éternelle du xvni* siècle ! Il a fallu du raoins enlever aux Grecs les frontons du Partdiénon : nous, nous avons livré à l'étranger, nous lui avons vendu tous ces monuments du génie français ({u'avaient recueillis avec un soin religieux Richelieu et Mazarin. Et l'indignation publique n'a pas flétri cet acte ! Et depuis il ne s'est pas trouvé en France un roi, un honune d'Etat pour interdire de laisser sortir sans autorisation du territoire national les chefs-d'œuvre d'art qui honorent la nation ' ! Il ne s'est pas trouvé un gouvernement qui ait entrepris au moins de racheter ceux que nous avons perdus, et de ressaisir les grands ouvrages de Poussin, de Lesueur et de tant d'autres, dispersés en Europe, au lieu de prodiguer des miUions pour acquérir des magots de Hollande, comme disait Louis XIV, ou des toiles espagnoles, à la vérité d'une admirable couleur, mais sans noblesse et sans expression morale'* ! Eh! mon Dieu, je connais et j'aime aussi les pâturages hollandais et les vaches de Potter ; je ne suis pas insensible au sombre et ardent coloris de Zurbaran, aux figures si vraïes, si agréables dans leur vulgarité même de Murillo; mais enfin, qu'est-ce que tout ceb devant de sérieuses et puissantes compositions telles que les
1. Une telle loi a été le premier acte de la première assemblée nationale de la Grèce affranchie, et tous les amis des arts y ont applaudi d'un bout à l'autre de l'Europe civilisée,